‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 70 sur 99 · L'ÉTUDE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

L'ÉTUDE DE L'HISTOIRE

combien de fibres tenons-nous à nos origines? Il suffît de le savoir, pour déterminer quelle prise nous avons sur l'avenir. La connaissance historique, cette mémoire des sociétés n'est pas un luxe de l'esprit : Elle est un besoin. Par les réalisations du passé, il s'agit de mieux se rendre compte des possibilités d'actions futures. Le sens de l'histoire naît de l'énergie expansive qui anime l'effort de tous les vivants. Un mécontentement profond, qui n'accepte pas l'existence présente, tend insatiablement vers tous les lointains de la durée. Plus le malheur du présent est irrémédiable, et plus sera irrésistible notre élan vers une patrie d'où nous venons, et où nous retournons déjà par la pensée. Nous sommes consolés de nous la figurer grande, pour nous assurer que nous pourrons reconquérir une grandeur égale. L'humanité douée du sens historique est comme une espèce animale transportée dans un milieu nouveau : Par cette migration qui aujourd'hui leur fait habiter non seulement l'espace, mais la durée, les hommes voient s'atrophier certains de leurs organes, mais d'autres organes leur poussent. L'heureuse amnésie, qui fut celle des espèces animales et des civilisations primitives, s'abolit. Mais, si nous perdons la vigueur de cette jeunesse, s'ensuit-il que nous n'ayons pas acquis un nouvel outillage pour nous mouvoir dans ce milieu immatériel, la durée, où la matière glisse d'un écoulement continu?

Le problème touchait aux dernières réalités métaphysiques.

Le courage qu'il faut pour nous connaître nous enseigne aussi à considérer l'existence sans tomber dans les billevesées; et réciproquement (■).

(*) Schopenhauer als Erzieher, posth., § 90. {W., X, 324.) Tiré d'un fragment de 1874 qui ne devait pas faire partie de Y Intempestive sur Schopenhauer.

408 LA DEUXIÈ M E « INTEMPESTIVE »

En se demandant de combien de méthodes nous disposons pour explorer le temps passé, Nietzsche apprenait quels services l'historien peut rendre à l'action présente. Il découvrait si la pensée allemande n'était pas suralimentée de vaines nourritures, qui l'alourdissaient. Le christianisme avait été étranger à l'histoire. Condamnant le siècle, il ignorait les temps passés et futurs. S'intéresser au passé, n'était-ce pas nier le christianisme, puisque c'était s'enquérir des destinées de la vie? Dans cette enquête on découvrirait sans doute le germe de cet esprit allemand, que Wagner croyait déjà représenter, mais qu'il fallait d'abord « produire au jour dans un enfantement douloureux et violent » Ni Burckhardt, ni Paul de Lagarde, ni enfin Overbeck ou Nietzsche n'avaient, à leurs débuts, échappé aux défauts de l'historisme. Ils en avaient pourtant aperçu le danger. C'est l'enseignement discret et orgueilleux qui se poursuit à travers ce pamphlet si découragé.

Nietzsche l'avait écrit d'un trait, durant l'hiver de 1873 à 1874. Gersdorff en fut, à son habitude, le copiste bénévole. Nietzsche avait pu faire à sa sœur la lecture de l'opuscule achevé à Noël. Il l'imprima avec la tristesse que lui avait laissée l'accueil fait à son David Strauss. Une conversation récente à Leipzig, avec son vieux maître Ritschl, s'était terminée en escarmouche vive. Ni le wagnérisme de Nietzsche, ni sa récente prédilection pour les Français n'avaient trouvé grâce devant Ritschl: et avec quelle ironie n'avait-il pas accueilli la théologie novatrice d'Overbeck (2)? Leur entretien s'était clos sur cette dissonance, qui n'autorisait aucun espoir.

Février, malgré d'infinies épreuves physiques, et cette

(*) Nulzen und Nachteil der Historié, posth., % 19. II'., X, 27 i.

{*) Corr., I, 262; II, 434.

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