LA DEUXIEME ET LA TROISIEME CONSIDÉRATION INTEMPESTIVE
L' « INTEMPESTIVE » SUR l'ÉTUDE DE l'hTSTOIRE
ietzsche nous a fait cette confidence, entre 1882
essayé de parler de mes expériences et de mes engagements envers moi, de façon à ne pas souligner ma particularité propre, mais ce que j'ai de commun avec maints fils de notre temps (*).
\, Intempestive sur l'Utilité et les Inconvénients de l'Histoire envisage l'une de ces maladies du temps présent auxquelles, en sa qualité de « médecin de la civilisation », le philosophe se doit de chercher une thérapeutique. Le succès de la Réforme wagnérienne était peu sûr. Mais Nietzsche et ses amis, qui entendaient compléter par la philosophie l'œuvre poursuivie à Bayreuth, étaient-ils plus certains de réussir? Nietzsche voulut proportionner leur ambition à leur capacité. Après un examen critique des méthodes usitées dans les sciences morales, il prétendait ne pas désespérer. De cette con-
(•) Gedanken und Plane (1882-85), $ 264. (W., XIV, 380.)
fession totale, il voulait sortir « avec des ailes ». Sa philosophie lamarckienne nouvelle le soutenait.
Il pensait que nous étions peut-être dupes, au moral, de cette illusion qui avait fait croire aux naturalistes d'autrefois que la faune d'aujourd'hui descendait de la faune géante des temps préhistoriques. En histoire aussi « tout semblait éternellement être sur le déclin, et toutes les grandes choses se répéter en proportions de plus en plus petites ». La paléontologie de Riïtimeyer avait enseigné le contraire. De même, il y a lieu d'être lamarckiens en histoire : Nous sommes devenus une espèce plus grande et plus robuste que nos aïeux. Notre force et notre grandeur, inconnues peut-être de nous, sont ailleurs que chez eux :
Nos descendants seuls sauront juger en quoi, nous aussi, nous fûmes des demi-dieux (1).
Tout vivant qui évolue perd ses qualités à mesure qu'il en acquiert de plus hautes. C'est le résultat dernier qui importe. « Toute époque est décadente à quelques égards et elle gémit de la chute automnale des feuilles. » Mais il faut compter sous l'écorce les nœuds d'où sortiront les rameaux futurs. Nous souffrons de la surabondance des livres d'histoire. La profusion amoncelée dans nos Musées et dans nos Archives nous fait succomber sous le faix des connaissances. Est-ce la méthode qu'il faut accuser ou ceux qui en abusent?
De Rùtimeyer, Nietzsche avait appris que la mémoire, l'art de projeter dans le temps le cours entier de la vie, fournissait à l'homme un nouvel et puissant procédé d'orientation, qui lui a donné à jamais la suprématie sur les animaux. Le plus sûr moyen d'apprendre à nous dépasser, c'est donc de nous informer d'où nous venons. Par
(*) Nutzen und Nachteil, posth., S 10. (W., X, 269.)