DOULEURS
y eut entre eux des scènes nocturnes d'une violence inouïe. Despotiquement, Nietzsche posait ses conditions. Son amitié se donnait à ceux-là seuls qui luttaient avec lui pour un même affranchissement. Romundt ne se fit pas prêtre, mais s'en fut, pleurant, indécis; à la fin, « il suivit sa loi, celle de sa pesanteur » (*). Il devint professeur au gymnase d'Oldenburg. Us se séparèrent sur cette dissonance désespérée.
Entre les deux crises, la querelle avec sa mère et celle avec son ami, Nietzsche se retirait comme sur ces cimes morales où si souvent déjà, à Lugano, à Flims, à Bergiïn, il avait trouvé le repos. Il composa un Hymne où il célébrait, d'un cœur débordant de reconnaissance, la solitude tragique et belle où la destinée enferme les âmes supérieures, sans égard pour leur besoin de tendresse (a).
Malgré ces douleurs, Nietzsche s'acharne à travailler. On le croirait très éloigné de son dessein wagnérien : jamais il n'en fut plus proche. On le voit mettre debout un enseignement vaste et fort. Les cours les plus beaux qu'il ait faits, toute une Histoire de la littérature grecque, exposée en trois fragments volumineux; un cours sur les cultes grecs, élaboré de 1875 à 1876; des leçons nouvelles sur les Philosophes grecs avant Platon; une Introduction à la vie et aux dialogues de Platon, enseignée à deux reprises, le ramènent à la région abandonnée en 1873 ('). Il semble suivre ainsi le conseil que lui avait autrefois donné Gosima, et qui lui avait paru si dur : Helléniste, il va écrire un grand ouvrage sur les Grecs. Le Griechenbuch projeté avant le livre sur la Naissance de la tragédie, va
(») Corr., I, 311, 312; — II, 494; — V, 322. (J).Corr., III, 490. — L'Hymne à la solitude est inédit jusqu'ici. (3) V. des fragments importants de ces cours dans les Phiivlogica, t. II et III. .
être remis en chantier. Sera-ce un livre seulement? Ce devra être le modèle de l'historiographie nouvelle. Ce sera la résurrection de la vie grecque, non dans ses détails, mais dans ses grands mobiles. Par masses énormes, mais ordonnées, une Grèce nouvelle se lève des documents. Sur la tragédie grecque elle-même, domaine où il s'est illustré, Nietzsche croit « apprendre à chaque pas » :
Je trouve qu'il manque à nos philologues le goût passionné des traits originaux et forts, et ce qui ne leur manque pas, hélas ! c'est le goût abominable de faire l'apologie des Grecs (').
Voilà donc comment se réalise son plan de mener de front son œuvre de science et son œuvre de réforme intellectuelle et artiste. Nietzsche travaille, mais il se regarde travailler. 11 fait serment de véracité totale ; il observe les préjugés des humanistes. Il se rend compte de ce qu'il en reste dans son propre esprit passionné. La IVe Intempestive aurait été cette prodigieuse confession. Elle se serait intitulée : Wir Philologen{Nous autres humanistes). L'exposé systématique de la doctrine nietzschéenne pourra dire seul ce que la pensée de Nietzsche gagnait à cette méditation (2). Nous n'en avons que les fragments. En vain, Gersdorff les mit au net pour lui. La construction ne put venir à terme. Tout le printemps de 1875, Nietzsche ne cessa de gémir. De courtes excursions à Lucerne, à Berne, en mars et en mai, pour chercher le silence profond, le ragaillardissaient pour quelques semaines, et il satisfaisait alors durant ses promenades solitaires sa passion de rêver (3). A Bâle, en juin, la première atteinte grave de son mal le terrassa.
l) Corr., II, 489.
(*j V. Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chapitre sur Le préjugé humaniste.
fs) Corr., V, 318, 323.