DOULEURS
Nietzsche en a mesuré tout de suite l'étendue, mais il n'en a pas su la nature. Sans doute des maux de tête cruels lui tenaillaient le cerveau. Ses yeux étaient blessés de toute lumière vive. Surtout les douleurs d'estomac se firent intolérables. Les nausées, bien qu'il refusât presque toute nourriture, se prolongeaient durant des heures. Plus d'une fois, Nietzsche crut « la machine en pièces », et tragiquement, souhaita qu'elle le fût. Pourtant il s'alita le moins qu'il put, et, quoique martyrisé nuit et jour, se traînait à l'Université et au Paedagogium (*).
Dès mai, il avait dû appeler sa sœur. Il put aller la chercher à Bade, où il passa avec elle quelques jours. Puis elle s'installa dans la petite maison du Schiitzengraben, d'où Overbeck était absent. Elle veilla à la table et aux soins du ménage. Rien n'y fît. En juillet, les médecins prescrivirent une cure à Steinabad, dans la Forêt-Noire. Le mal de Nietzsche ne consistait pas seulement dans une dilatation d'estomac très négligée et si douloureuse qu'on la prit pour un cancer. Tout son système nerveux se délabrait. Ses yeux faiblissaient. Mais telle était son obstination ambitieuse que, dans la retraite encore, il travaillait.
On peut, avec la moitié de sa force vitale, être professeur, écrivait-il. Le pourrait-on avec sa force intacte, et à la longue ?
Ce fut alors qu'il paracheva le plan d'un cours de sept années sur la Grèce. Et aussitôt sa pensée prenait son vol : le soubassement social de sa doctrine avait besoin d'être consolidé. Il commença des études d'économie politique, qui devaient fructifier plus tard. L'économiste américain Garey et Diihring, qui l'avait récemment acclimaté en Europe ; de vastes ouvrages historiques, tels que
(*) Corr., I, 322, 324, 326.
Lindwurm, Handelsbetriebslehre und Entwicklung des Welthandels (1869), lui fournirent des idées sociales qui, provisoirement, sommeillèrent en lui. « N'en souffle mot », disait-il à Gersdorff (*), mais en secret cette préoccupation sociale cheminait en lui. Elle remontera, à l'époque de Morgenrœthe et du Zarathustra. Sa méditation faisait le bilan de sa culture acquise. Il en savait les lacunes. Pour les combler, il se proposait de s'imposer l'apprentissage de plusieurs sciences exactes. Durant ses longues promenades sous les hautes futaies et dans les vallées cachées, se dessinaient à son regard intérieur les linéaments d'un nouveau système philosophique. Son énergie était telle que toute sa douleur se transfigurait par ces rêves d'avenir.
Il avait déjà des disciples. Un savant musicologue alsacien, Edouard Schuré, lui envoyait son livre sur Le Drame musical, construit, comme Die Geburt der Tragôdie autrefois, sur un rapprochement entre la tragédie grecque et le drame de Wagner (2). On accourait de loin pour rendre visite à Nietzsche. Il dut quelquefois se débarrasser par des boutades, de ses admirateurs les plus importuns (3).
La pensée de Bayreuth, et d'un opuscule commencé pour en dire la gloire autrefois rêvée, lui revenait par bouffées. Si coupable déjà dans sa pensée, il ne pouvait en détacher son cœur. On le plaignait là-bas ! On avait peur qu'il n'abusât des soins et des drogues, qu'il ne fût un peu malade imaginaire. On ne soupçonnait rien de tout
(«) Corr., I, 333, 336, 338, 341.
(2) Corr., I, 342.
(3) Parmi ceux qu'il esbrouf fa ainsi, il y eut son futur beau-frère, le Dr Foerster, professeur de gymnase à Berlin, wagnérien, antisémite et teutomane. Nietzsche prit plaisir à le vexer par des boutades contre l'historien des Grecs, Ernst Gurtius de Berlin, et contre le peintre Moritz
von Schwind. — Corr., VI, 34.