‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 82 sur 99 · H . \Y A G H H A BAYREUTH · texte numérisé non relu

H . \Y A G H H A BAYREUTH

révolutionnaire formaient-ils un alliage assez exactement dosé pour assurer son aristocratie vraie ? Si la tragédie supposait le mythe, quelle forme pouvait prendre le mythe à l'époque de la liberté de l'esprit? L'inspiration dionysiaque pouvait-elle revenir, sans obscurcir la pureté de l'intelligence? Quels dieux peut-on charmer par la douleur des hommes, s'il n'y a plus de dieux? N'est-ce pas aux regards de la seule intelligence humaine que nous devons nous affirmer surhumains?

Nietzsche posait ces questions. Son orgueil et sa doctrine lui disaient que l'œuvre de Bayreuth n'y répondait pas. Son espoir, non moins orgueilleux, ajoutait qu'elle y pourrait répondre un jour avec son aide, et qu'il fallait faire accepter cette aide avec une ruse douce. Nietzsche ne pensait pas être compris de Wagner tout de suite. Il a probablement mis à la poste les lettres dont nous avons les brouillons et qui devaient accompagner l'envoi. Ces lettres révèlent une présomption inouïe (l) :

Voici, très cher Maître, une sorte de sermon pour la solennité de Bayreuth! Je n'ai pu garder le silence; il m'a fallu m'épancher. S'il est des hommes qui à présent se réjouissent, j'aurai à coup sûr ajouté à leur joie. Gomment accueillerez-vous vous-même ces professions de foi ? c'est ce que je n'essaie pas cette fois de deviner.

Mon métier d'écrivain a pour conséquence désagréable de remettre en question mes relations personnelles toutes les fois que je publié un écrit... J'ai le vertige et je me sens confus à l'idée de ce que j'ai osé cette fois; et il me semble que j'aurai le sort du cavalier franchissant le lac de Constance (*).

On ne saurait mieux annoncer en termes plus voilés et plus menaçants la sourde déclaration de guerre contenue

\l) E. Foekster, Biogr., t. II, p. 241. — Wagner und Nietzsche, p. 238 sq. — Corr., V, 341.

(*) Dans une ballade de Justiims Kerner, un cavalier, la nuit, franchit, sans s'en douter, le lac de Constance pris de glace, et meurt d'effroi sur l'autre rive, en s'apercevant du danger qu'il a couru à son insu.

dans Richard Wagner in Bayreuth. Nietzsche prévoit que son amitié avec Wagner sera « remise en question ». Dans un autre brouillon, il se risquait à dire :

Lisez cet écrit comme s'il n'y était pas question de vous et comme s'il n'était pas de moi. A vrai dire, il ne fait pas bon parler de mon écrit parmi les vivants : Il est fait pour le pays des morts.

Jetant un regard en arrière sur cette année si tourmentée, il me semble que toutes les heures heureuses en ont été consacrées à la méditation et au travail de cet écrit : C'est aujourd'hui mon orgueil d'avoir pu arracher ce fruit même à cette époque ingrate. Peut-être, malgré la meilleure volonté, ne l'aurais-je pas pu, si je n'avais porté en moi dès la quatorzième année les choses dont cette fois j'ai osé parler.

Ainsi Nietzsche ne devait rien à Wagner. Les visions évoquées par lui le hantaient depuis l'adolescence. L'œuvre d'art décrite n'était encore qu'une ombre, entrevue aux pays où résident les archétypes éternels. Nulle magie ne pouvait encore la produire au jour. Aucun Bayreuth réel n'avait chance de ressembler à l'idée platonicienne contemplée par Nietzsche. Des paroles troubles, qu'il nous faudra éclaircir, donnaient au livre une conclusion menaçante et ne semblaient plus compter le wagnérisme parmi les forces vivantes du présent et de l'avenir (1).

A peine le fascicule en route, Nietzsche trembla pour l'accueil qui lui serait fait; et il eut tort. Gosima, si fine d'habitude, répondait par un télégramme :

Je vous dois aujourd'hui, cher ami, le seul réconfort et la seule édification que je goûte, après les fortes impressions d'art d'ici. Puisse cela vous suffire comme remerciement.

Cosima.

Wagner donna dans le piège avec lourdeur; et sa vanité éclata en cris de joie naïfs :

(*) V. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chapitre sur

les Instituts de la Civilisation nouvelle.

Ami ! votre livre est prodigieux ! D'où vous vient cette expérience de moi? Venez donc bientôt!

Il invitait avec cordialité celui qui dès lors le méprisait. Nietzsche accepta de faire le voyage fatal. C'était la rupture, s'il ne réussissait pas son astucieuse conquête. Or, était-il vraisemblable qu'il devînt le maître de Bayreuth? L'exposé cohérent de sa philosophie pourra seul nous dire ce qu'il y apportait. Il faudra voir ensuite, si Wagner pouvait se laisser gagner par un présent doctrinal, offert avec une ambition si profondément masquée et si impérieuse.

La dernière visite de Nietzsche a bayreuth : la déception

Nietzsche s'était mis en route pour Bayreuth dans la dernière semaine de juillet 1876. Il était arrivé affaibli et sans espérance, wunschlos, ivahnlos (*). Il vit la fin du troisième cycle de répétitions, et d'abord se tut sur son émotion. Puis il écrivit à sa sœur Lisbeth, restée à Bâle : « J'ai eu presque du regret. . . » Un soleil de canicule brûlait la colline où s'élevait le théâtre de Wagner. Des orages violents n'arrivaient pas à abattre la chaleur lourde. Nietzsche souffrait dans tous ses nerfs. Sa mélancolie n'en fut que plus grande, de se préparer au tête-àtête douloureux, où il allait mettre Wagner à l'épreuve.

Les présages n'étaient pas heureux. Jamais Wagner n'avait montré plus de joviale assurance. Depuis deux mois, il menait ses chanteurs, ses musiciens, ses machinistes, comme un capitaine de vaisseau commande ses matelots dans un branle-bas. Il les tyrannisait et les fanatisait. Il

(«) Corr., I, 381.

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leur demandait l'impossible et l'obtenait, par la peur ou par l'affection, par des éclats de voix et par des flatteries. Tous le suivaient, maugréant, mais enjôlés. A son orchestre, il avait dit :

Si nous réussissons à mettre toutes choses debout, comme je prévois que nous le ferons, nous pourrons nous dire que nous aurons fait une œuvre grande (').

Au banquet du 1er août, qui précédait les répétitions générales et où assistait Franz Liszt,, ce fut pis. Il dit à tous ses artistes réunis : « Je ne vous remercie pas. Je ne dispose pour vous d'aucune récompense. Je ne vous dis que ma joie. » Il ajoutait que ses collaborateurs Lui devaient aussi un sentiment reconnaissant. 11 faisait appel à leur expérience intime :

Vous avez dû éprouver que l'œuvre d'art de l'avenir est libératrice, en vérité. Elle vous a élevés des misères de la profession à un acte vraiment libre en matière d'art.

L'œuvre wagnérienne devait s'entendre comme une symphonie de libertés, où la discipline la plus rigoureuse était consentie par le cœur :

Vous avez découvert, concluait Wagner, une puissance sociale nouvelle : l'enthousiasme. Et c'est lui désormais qui servira a fonder les États (»),

Si grandiloquentes que paraissent ces paroles, elles résument presque à la lettre le petit livre sur Richard Wagner à Bayreuth. Mais rien ne satisfait plus Nietzsche, ni les avances de Wagner, ni sa réserve. L'apparence

(») Glaseiupp, Leben Wagners, V, 261. — Les souvenirs les plus vivants sur les répétitions sont ceux de Richard Fricke, Bayreuth vor 30 Jahren,

(2) Glasekapp, Ibid., V, 275.

que Wagner se donnait d'avoir réalisé la pensée nietzschéenne, choquait Nietzsche davantage. Quel espoir de convertir ce bruyant triomphateur ? Le 1er août, Nietzsche, de douleur, avait quitté la répétition. Le 3 août, il manqua au dîner intime et à la soirée donnée en l'honneur de Franz Liszt, et où l'on avait convié, en souvenir de lui, même son jeune élève Brenner « Pourquoi Nietzsche se fait-il si rare ? » demandait Wagner. Nietzsche, passait ses journées dans le jardin loué par Malwida de Meysenbug, et son ressentiment refoulé augmentait son mal. Il ne put entendre la répétition de la Walkyrie que dans un recoin obscur. La lumière de la scène et le bruit de cette orchestration violente l'offusquaient. Que ne s'en allait-il ? Il se le demandait :

J'aurais besoin d'être loin ! Il est insensé que je reste ici. J'ai l'effroi de chacune de ces longues soirées d'art, et je demeure (■)... !

Il appelait sa sœur à la rescousse :

Il faut, cette fois, que tu écoutes et que tu voies pour moi. J'en ai assez, tout à fait... Et je ne veux pas être là pour la première. Tout ici me torture (3).

Use réfugia dans une petite station balnéaire de Franconie, à Klingenbrunn. L'air vif des collines boisées calma son système nerveux épuisé. Un manuscrit nouveau naquit des promenades qu'il fit dans les forêts : Die Pflugschar {Le Soc). C'est la première esquisse du livre désabusé qui s'est appelé depuis Menschliches, Allzumenschliches Pourquoi Nietzsche est-il revenu à Bayreuth ?

(*) Glasenapp se trompe (Ibid., V, 277) en disant que Nietzsche était absent de Bayreuth. Nietzsche s'excusa pour cause de maladie ; mais ne quitta Bayreuth que trois jours après, du 6 au 13 août.

(3) Corr., V, 345. — (3) Ibid.

(*) « Im bayrischen Walde fing es an », dira une dédicace ultérieure. — V. E. Foerster, Biogr., II, 291.

ANDLER. — II

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Car il n'y tint pas ; et pour le premier cycle de la Tétralogie, il fut présent. Qu'est-ce donc qui l'appelait d'une si invincible force ? Il s'était imposé le devoir de véracité. Il se rappelait son Mahnruf au peuple allemand, où il avait défini Bayreuth : « la pierre angulaire, sous laquelle nous avons cru ensevelir toutes les craintes et dont nous croyons sceller toutes nos espérances (*). » Qu'en était-il de ces espoirs ? Il fallait avoir le courage d'en avouer le néant.

Ce que Nietzsche a vu, a été décrit par plus d'un témoin (a). Bayreuth, paré de verdure, de banderoles, de drapeaux, non pour honorer l'art, mais pour faire des ovations au vieil empereur Guillaume Ier. Des cortèges officiels et des harangues ampoulées ; des musiques militaires déchaînant le Kaisermarsch. Le soir, toute la ville et le parc de Y « Ermitage » noyés de feux de Bengale et de lanternes vénitiennes. Des multitudes suantes et vociférantes déversées par tous les trains. Bayreuth devenu une vaste kermesse, où la foule se ruait aux victuailles et aux pots de bière. Dans les tonnelles des brasseries, les princes et les princesses voisinant avec les choristes sur les mêmes bancs, faute de place. Partout cette grossière ivresse du triomphe qui, depuis 1870, avait toujours répugné à Nietzsche. Une sorte de Sedan feier de l'art, où des wagnériens musclés, à coups de poings sur la table, affirmaient des convictions solides. Au théâtre, sur la colline sacrée, toutes les puissances assemblées de la féodalité, de la banque et du snobisme. Tout ce que Marienbad voisine avait pu envoyer de financiers bedonnants et de rentières pesantes, étalait des breloques

(») Ibid., n, 219.

(*) Glasbnapp, Leben Wagners, V, 285-308. — E. Fobrstbr, Biogr., II,

246 sq.

trop lourdes et des rivières de diamants trop étincelantes. Etait-ce là l'auditoire du nouveau mystère? et ces gens s'empressaient-ils pour saluer la venue du héros libérateur, la chute de l'Etat et des lois ; pour communier dans la détresse qui seule (Wagner l'avait enseigné autrefois) enfante l'œuvre de révolte libératrice? Nietzsche ne put y croire; et, dans tout ce fracas triomphal, n'entendit que la « sonnerie de cloche » pathétique de son petit livre, qui avait convié à Bayreuth une foule silencieuse et pure comme celle des mystères d'Eleusis : « Schweigen und Reinsein » (*).

La présence d'une élite cultivée ne le consolait pas. Toute une petite colonie de Français : Edouard Schuré, Catulle Mendès, Judith Gautier, Gabriel Monod; des étrangers de tous les hémisphères, Italiens, Russes, Anglais, Américains, étaient venus pieusement. Chacun voulait rapporter dans son pays le message fidèle de Bayreuth. Et n'y avait-il pas la petite communauté allemande de la première heure? Ils étaient là, tous, les croyants des années de luttes : Malwida de Meysenbug, Overbeck, Erwin Rohde. Aucun n'avait démérité. On lit, dans les Cogitât a de Rohde, un aphorisme où il essaie de se consoler de cette représentation de la Tétralogie :

Ne jugeons pas, dit-il en substance, l'œuvre d'art par le public qui l'accueille ; jugeons le peuple par l'œuvre d'art qu'on lui offre. Voilà la bonne critique (*).

Nietzsche songeait bien à l'œuvre d'art, mais ne pouvait oublier ses tares et ses vulgarités, comme le public. Il pensait que, là-dessus, les meilleurs se méprenaient. Pour-

(*) Richard Wagner in Bayreuth, $ 1. (W., I, 500.) (■) Erwin Rohdjs, Cogitata, $ 73. (Crusius, p. 248.)

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tant, ce n'est pas cette erreur qui le faisait souffrir. Sa douleur et sa déception venaient uniquement de Wagner et de Cosima.

Ce succès, que Wagner avait mérité par une si savante préparation, il en était dupe à présent. Nous avons des notes de Nietzsche qui retiennent, encore toute fraîche, l'impression nerveuse que lui laissent les représentations. L'imperfection n'était pas où la cherchait Wagner aux heures de dépression. On savait qu'à de certains soirs le maître s'était enfermé chez lui, fou de colère, éclatant en invectives sans nom contre les fautes des interprètes, des machinistes, des décorateurs. Nietzsche passait sur ces imperfections de détail. Il n'estimait guère la prodigalité des efforts dépensés à « garrotter l'imagination » . Non pas qu'il fût insensible à certains effets de coloris nouveau, à « ces lueurs réfractées, à cette luxuriance de couleur, comme d'un soleil automnal, à ces rouges de feu et de pourpre, aux jaunes et aux verts mélancoliques de la scène des Filles du Rhin » (1). Mais tout dessin s'effaçait dans cette débauche de couleurs. L'œuvre était trouble en son fond même. Qu'on fermât les yeux, que l'on quittât de la pensée le drame, la musique fondait sur l'auditeur, comme un cauchemar, violente, confuse, parlant comme à des sourds ('). C'était un défi aux oreilles délicates. Du fond de la caverne trop profonde, où siégeait l'orchestre souterrain, se déversaient des mugissements qui submergeaient toute mélodie. L'orchestration surchargée accusait en traits plus épais le défaut d'une musique encombrée d'intentions littéraires. Les interprètes exagéraient les violences furieuses :

(') Menschliches, posth., $$ 282, 287. (W., XI, 96.) (») Ibid., g 279. [W., XI, 94.)

Il y avait de certains sons d'un naturel invraisemblable que je souhaite ne plus entendre jamais, que je souhaiterais pouvoir oublier (').

Mme Materna surtout, dans le rôle de Brunehilde, froissa Nietzsche par des cris dune frénésie névrosée. Wagner ne montrait pas de répugnance à ces fautes de goût. Pis encore, il les encourageait. Sans conteste, il professait le faux; et quand ces erreurs énormes déchaînaient l'acclamation, il s'en grisait sans remords. Il ne venait pas à Nietzsche, disant : « Je sais ce qui choque votre délicatesse. Patientez... » Mmc Cosima Wagner était toute à l'ivresse de voir monter dans la gloire le grand artiste qu'elle avait suivi et dont elle avait rendu possible la destinée. Elle n'avait que faire des avertissements du jeune et sombre génie qui, en plein triomphe, prétendait leur désigner du doigt des étoiles plus hautes.

On a cru que Nietzsche s'était senti mis à l'écart. C'est faire médiocre son ambition et sa faute. Il n'a pas souffert d'être oublié dans les fêtes de Bayreuth, où les prévenances de Wagner envers lui n'ont pas manqué. Mais qu'étaient-ce que des prévenances? Nietzsche a souffert d'être oublié dans la pensée de ses amis, et la vérité est qu'il avait perdu Wagner et Cosima pour toujours. Ne le savait-il pas, avant de se mettre en route? Oui, sans doute. Il était venu cependant essayer sur Wagner le reproche muet de sa présence et de son regard. Son goût de la vérité totale lui prescrivait de s'assurer que tout espoir était vain. Nietzsche à Bayreuth, en 1876, est un vaincu qui vient savourer tristement l'amertume de sa défaite ; de l'accord, si profond jadis, entre Wagner et lui, rien ne subsistait. Quand le rideau tombe sur Le Crépuscule

(*) Menschliches, posth., §g 294, 295 ( W., XI, 98) et en particulier la note de l'appareil critique où est incriminée Mme Materna ( W.t XI, 415).

APCDLBR. — II.

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des dieux, le maestro est traîné devant la foule. Il prononce les paroles mémorables :

Vous avez vu à présent ce que nous sommes capables de faire. A vous d'en avoir la volonté, et si vous avez cette volonté, nous aurons un art (*).

Le lendemain, au grand banquet d'adieux, pressé par la rumeur publique de commenter ses paroles, il se compromet davantage :

Je n'ai pas voulu dire que nous n'avons pas eu d'art jusqu'à ce jour. Mais il a manqué aux Allemands un art national, tel que le possèdent, malgré des faiblesses et des décadences passagères, les Italiens et les Français (■).

Hélas ! ce n'était pas l'art allemand, opposé à l'art italien et français, qu'avait voulu Nietzsche. La musique allemande n'avait-elle pas coulé à pleins bords durant tout le xvnie siècle ? L'urgent, c'était d'élargir le lit du fleuve perdu en trop de méandres. Nietzsche y voulait accueillir bien des sources, les plus minces et les plus torrentielles. Il en voulait régulariser les berges, par tout un travail fait dans un esprit latin . Le triomphe de 1876 mettait fin à cette espérance.

Une autre certitude prenait corps et augmentait la tristesse de Nietzsche. Une œuvre naissait, dont Wagner allait commencer la composition. Dès 1873, devant un groupe d'amis, dont fut Malwida de Meysenbug, Wagner en avait lu le livret ('). On savait que le poème s'inspirait du christianisme le plus thaumaturgique. A la première rumeur, Nietzsche s'était ému. C'était Par si f al; et pourtant Y Intempestive contre David Strauss, concertée entre

(») Glasbnapp, Leben Wagners, V, 294.

(») Ibid., V, 296.

(3) Ibid., V, 119 note.

Wagner et lui, n'avait pas encore quitté les presses. Nietzsche alors avait fait deux gageures. Il avait juré d'arracher Wagner à l'influence de Cosima, et il pensait mériter de cette femme, qu'il combattait en l'admirant, une approbation plus haute encore que Wagner. Le maître, devant qui s'inclinait Cosima avec une ferveur si pathétique, Nietzsche voulait encore le grandir; et il voulait qu'il fut certain pour le monde entier, que Wagner ne pouvait grandir que par la doctrine nietzschéenne. Ces deux gageures, Nietzsche venait de les perdre à la fois, en 1876. Il quitta Bayreuth, avec la conviction qu'il lui fallait réaliser seul la réforme wagnérienne élargie.

Quand Faust, désespéré de l'effort inutile de son savoir, essaie de se reprendre à la vie, il lève les yeux sur Marguerite. Ainsi de Nietzsche, après son « immense déception ». Il y avait parmi les spectatrices de Bayreuth, une jeune femme, d'une exquise beauté. Strasbourgeoise d'éducation et de sentiment, Mme Louise Ott, née von Einbrod, était cependant de père balte. L'annexion de l'Alsace l'avait faite Parisienne. Elle connaissait à merveille la musique allemande et russe. C'était une fleur de culture cosmopolite, Nietzsche l'admira. Le bruit courut que, l'ayant crue jeune fille, il songea sur l'heure à demander sa main. Plusieurs fois, dans les dernières années, le cénacle de Bayreuth, et Wagner en personne, avaient insisté auprès de lui pour qu'il prit femme. 11 avait tergiversé et, en avril, avait repoussé définitivement l'idée. Elle lui revenait à présent, sous les traits de cette jeune femme, belle et cultivée. Il se trouva qu'elle était déjà mariée et mère. Nietzsche s'en alla de Bayreuth, avec Paul Rée et Edouard Schuré. Mais, de Bâle, il adressait à la jeune amie nouvelle des lettres tendres et pures :

BAYREUTH

Chère Madame, ç'a été l'obscurité autour de moi, quand vous avez quitté Bayreuth. On aurait dit que quelqu'un venait de m'enlever la lumière. J'ai dû d'abord me retrouver. Mais je me suis réellement retrouvé ; et vous pouvez prendre en mains cette lettre sans appréhension. Nous voulons garder intacte la pureté de l'esprit qui nous a réunis (4).

Il désira qu'elle ne restât pas ignorante de l'œuvre à laquelle il donnait sa vie. Il lui envoya les trois premières Intempestives, et lui écrivit : « Aidez-moi dans ce qui est ma tâche (2). » Les lettres de Nietzsche seront pleines désormais de supplications pareilles ; et c'est ce qui les rend si émouvantes. Après la déception de Bayreuth, Nietzsche se sent comme transporté dans une région de froid. Il consent à l'exil, mais il souffre. La sympathie d'une femme de cœur, bien que lointaine, lui est un cordial et comme un enivrement léger.

Il avait, aux représentations de la Tétralogie, rencontré un jeune hobereau prussien, Reinhard von Seydlitz. D'emblée, sans vérifier si l'accord des idées rend possible l'intimité, il croit avoir « conquis un ami véritable » ('). Il restait le « corsaire » byronien, qui capture des hommes, non pour les vendre comme esclaves, mais pour les traîner avec lui à la liberté (4). Il prévient charitablement ceux qui s'offrent à partager avec lui la paradoxale aventure. Plus d'un restera en route ou, par une rupture, lui signifiera son manque de courage. Mais les plus humbles preuves d'amitié laissent, dans ce cœur endolori, une longue reconnaissance.

Nietzsche rentre à Bàle en septembre 1876, pour donner des soins à ses yeux malades. Puis il prend le chemin de l'Italie. Il emporte le cours de Burckhardt sur

(*) Corr., I, 382. — (•) Ibid., I, 382. — Ibid., I, 384. — (4) Ibid., I, 385.

la Grèce, l'esquisse de la Ve Intempestive sur Nous autres humanistes, et ce redoutable manuscrit, qui dit sa nouvelle conviction intellectualiste, die Pflugschar {le Soc). Au demeurant, il perd des croyances tous les jours, comme les arbres, au souffle de novembre, perdent des feuilles; et, quand il quitte Bâle pour une année, l'automne moral a commencé pour lui. Mais cette mélancolie désespérée n'était-elle pas un remède aussi? Il l'avait enseigné dans son cours de l'été 1876, à propos de Socrate :

Socrate constate que la plupart des hommes, les plus grands et les plus célèbres avant tous les autres, vivent dans l'apparence et dans les ténèbres. Ils sont enfoncés dans l'illusion. Leur grandeur ne vaut point, car elle repose sur l'illusion et non sur le savoir. Au mépris du réel, Socrate ajoute la mésestime des hommes. Il affranchit Platon de tout culte respectueux. Dans le monde de l'apparence et des sens, il n'y a que des grandeurs apparentes (même Homère, Périclès, etc.) (*).

Le premier souci de Nietzsche fut de créer la nouvelle méthode socratique, puis de la soumettre à Richard Wagner, candidement, de façon à lui montrer où était sa grandeur vraie, distincte de sa grandeur apparente. Il écrivit alors Menschliches , Allzumenschliches.

(*) Platons Leben und Lehre, S 5. (Philologica, III, 267.)

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