‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 81 sur 99 · INTEMPESTIVE · texte numérisé non relu

INTEMPESTIVE

Le bonheur des plus proches enrichissait sans doute ses amitiés, mais l'enfermait davantage dans la mission austère, pour laquelle il allait vivre seul, comme un philosophe antique. 11 entendait, lui aussi, les oiseaux qui chantent l'émoi frémissant des nuits printanières. Aucune de ces voix, le héros du libre esprit n'avait le droit de l'écouter. Ils sont de juillet 1876, ces vers confiés à Erwin Rohde :

Le cher oiseau se tait et dit : — « Non, voyageur, non ! Ce n'est pas toi que je salue — de ces accenls-là ! Je chante, parce que la nuit est belle. Mais loi, il te faut marcher toujours — et ne jamais comprendre mon chant ('). »

Plus d'une fois les vers de Nietzche, ou ses proses les plus lyriques, exhaleront cette plainte discrète, et seront pleins invisiblement d'un rêve qu'il se refuse. Sa tristesse est plus désolée à la pensée de l'événement entouré de tant d'espoirs et à présent tout proche, l'inauguration de Bayreuth. Nietzsche avait pu en juin achever la IVe Intempestive, où il allait en dire la signification ; et à ce moment il sent qu'il la comprend seul.

Il avait imaginé toute uue interprétation sociale de ce grand fait. 11 allait le juger au nom de sa philosophie et de tout son savoir d'helléniste. La civilisation grecque avait exercé un attrait puissant par l'éclat de ses fêtes religieuses. Que seraient, auprès d'elles, les Festspiele de Bayreuth? En Grèce, toute œuvre éminente naissait d'une étroite collaboration entre l'enthousiasme des foules et un rhapsode chargé de dire le sens vivant d'une grande heure. Quelle pouvait être cette collaboration du public allemand avec l'œuvre de Wagner? Ge public ferait-il écho, par un enthousiasme désintéressé, à l'inspiration du poète? Et, dans ce poète, l'esprit conservateur et l'esprit

(•) Corr., Il, 832.

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