CHAPITRE VI
CONDAMNATION DE LA PITIÉ
Nietzsche n'est pas moins hostile à la charité et à la pitié qu'à la justice ; il Test même davantage. Loin d'être la suprême vertu, la charité est à ses yeux l'abomination de la désolation, le « commencement de la fin », le grand agent de dégénérescence vitale et de déclin. « Qu'est-ce qui est plus nuisible que n'importe quel vice? — La pitié qu'éprouve l'action pour les déclassés et les faibles : le christianisme (1). — Périssent les faibles et les ratés ! Et qu'on les aide encore à disparaître ! »
Nietzsche confond indûment la charité avec la pitié et avec le sentimentalisme mis à la mode par Tolstoï et Dostoïewsky, par tous les adeptes de la religion de la souffrance humaine. Il y a aujourd'hui presque partout en Europe, dit-il (non sans raison), une sensibilité et une irritabilité maladives pour la douleur, et aussi une intempérance fâcheuse à se plaindre, une « efféminisalion qui voudrait se parer de religion et de fatras philosophique pour se donner plus d'éclat. Il y a un véritable culte de la douleur. Le manque de virilité de ce qui, dans ces milieux exaltés, est appelé compassion, saute aux yeux » (2). On peut reconnaître un côté vrai dans
(1) Généalogie de la morale, tr. fr., p. 93.
(2) Par delà le Bien et le Mal, p. 248.
CONDAMNATION DE LA PITIÉ
ces assertions de Nietzsche : c'est ce fait, d'ailleurs un peu trop évident, que la vertu, pour être virile, ne doit pas être efféminée. La sensiblerie est-elle la sensibilité de l'homme vraiment juste et même vraiment aimant ?
Spinoza avait déjà dit que « la pitié est, de soi, mauvaise et inutile », mais seulement « dans une âme qui vit conduite par la raison ». Et il entendait par pitié l'émotion sensitive et nerveuse, la passion de la compassion. Mais ce grand esprit avait soin d'ajouter: « Il est expressément entendu que je parle ici de l'homme qui vit selon la raison. Car, si un homme n'est jamais conduit, ni par la raison, ni par la pitié, avenir au secours d'autrui, il mérite assurément le nom d'inhumain, puisqu'il ne garde plus avec l'homme aucune ressemblance. » Spinoza réfutait ainsi Nietzsche. Le sage stoïque et spinoziste, qui n'est pas inhumain, mais humain par la raison et même surhumain, serait le véritable Surhomme. Mais Nietzsche a le plus profond dédain de ce qu'on appelle la raison, qui n'est pour lui qu'un instinct plus ou moins dévié. La seule chose qui le préoccupe, nous le savons, c'est la vie et la puissance inhérente à la vie ; c'est au déploiement de la vie qu'il mesure la valeur de toutes choses, — valeur naturelle et non morale, puisque les valeurs morales n'existent pas. De ce point de vue, la dureté et même la cruauté lui sont déjà apparues comme des moyens naturels de défense et de conservation qu'emploie la vie ; la pitié lui apparaît maintenant comme la grande tentatrice qui menace la vie, qui l'excite à prendre la route du nihilisme vital.
L'outrance est chère aux écrivains allemands ; ils aiment l'énorme et le disproportionné, qu'ils tendent à confondre avec le sublime. — « Soyez fermes » jusque dans la bonté, forts jusque dans la douceur, éclairés jusque dans la pitié, — voilà une idée absolument droite, personne n'y fera attention ; « soyez durs » : voilà une idée tortue et contrefaite, aussitôt on la remarque. Pour redresser cette idée, il suffit de faire observer que la pitié ou sympathie spontanée n'est ni la vraie charité
NIETZSCHE ET 1. 1 MMOKALl SME
des chrétiens, ni la bonté morale des philosophes.
o On perd de la force quand on compatit, prétend Nietzsche. Par la pitié s'augmente et se multiplie la déperdition de force que la souffrance déjà apporte à la We(l). » Guyau avait répondu d'avance:
La souffrance s'émousse
Lorsqu'elle unit les cœurs comme fait un aimant El Les soulève tous d'un même battement ; Ainsi que la pitié la douleur devient douce.
Nietzsche, s'inspirant de Darwin et de Speneer, qui étaient non moins à la mode de son temps que les psycho-physiologistes, voit dans la pitié un obstacle artificiel apporté aux bienfaits de la sélection naturelle, qui, sans elle, éliminerait les faibles et les mal conformés. « La pitié contrarie la loi de révolution, qui est celle de la sélection. Elle comprend ce qui est mûr pour la disparition, elle se défend en faveur des déshérités et des condamnés de la vie. Par le nombre et la variété des choses manquées qu'elle retient dans la vie, elle donne à la vie elle-même un aspect sombre et douteux. On a eu le courage d'appeler la pitié une vertu (dans toute morale noble elle passe pour une faiblesse) ; on est allé plus loin, on a fait d'elle la vertu, le terrain et l'origine de toutes les vertus. Mais il ne faut jamais oublier que c'était du point de vue d'une philosophie qui était nihiliste, qui inscrivait sur son bouclier la négation de la vie)) (2). — Qu'entend Nietzsche par les déshérités, les condamnés, les vaincus de la vie? Il y a des déshérités qui le sont par le fait des seules circonstances sociales : faut-il les éliminer comme des bossus ou des culsde-jatte? Si un Byron boîte, faut-il le jeter pour cela au gouffre avant qu'il n'ait écrit Childe-Harold ? Nietzsche eût-il été sûr lui-même d'échapper à une condamnation prématurée? Ne fut-il pas aussi un vaincu
(1) L'Antéchrist, p. 248.
(2) Généalogie de la morale, p. 3^0.
CONDAMNATION DE LA PITIE
de la vie? Pour vaincre les maux, d'ailleurs, il faut les connaître, il faut les étudier, il faut les soigner, il faut apprendre à les guérir : la science de la vie ne ferait aucun progrès sans la science des maux de la vie, qui elle-même suppose la compassion aboutissant à l'action.
Nietzsche ajoute, avec Spencer, que la philanthropie si large qui est maintenant entrée dans nos mœurs est non seulement inutile, mais même nuisible à la société. Nous avons examiné jadis ce problème dans un livre [La Science sociale contemporaine), que Nietzsche, paraîtil, a couvert d'annotations marginales. Nous regrettons de ne pas connaître en détail ses objections, que résume sans doute l'apostrophe contre Fouillée contenue dans la Volonté de puissance au § 396. Mais ces objections devaient se ramener au fameux : « Périssent les faibles et les ratés ! » Nous retrouverons plus loin des objections semblables de Nietzsche à Guyau. Reste à savoir ce qu'on entend par les faibles. Nietzsche était physiquement un faible, — à supprimer ; il devait même, par malheur, devenir plus qu'un raté, un dément. Et cependant il fut une admirable preuve de l'utilité que peuvent avoir les faibles de corps et même les déséquilibrés d'esprit, qui ont parfois des facultés intellectuelles supérieures.
« Pourquoi si dur ? — dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas intimement parents ? »
Pourquoi si mous ? 0 mes frères, ainsi vous demandé-je, moi : n'ôtes-vous donc pas — mes frères ?
Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre cœur ? bi peu de destinée dans votre regard ?
Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?
Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?
Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle.
Béatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l'airain, — plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus dur seul est le plus noble.
0 mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : Devenez dw s !
11 a manqué à l'inFortlitié Nietzsche ce queSocrate appelait la grande science, — celle de l'amour. Nietzsche a d'ailleurs ignoré une moitié de l'humanité, la femme. « Je n'ai pas trouvé chez lui, dit sa sœur, la moindre trace d'une passion amoureuse. Toute son activité était employée aux choses de l'esprit et, pour le reste, il n'avait qu'une curiosité toute superficielle. Lui-même, plus tard, parut souffrir beaucoup de n'avoir pu éprouver une passion d'amour. » Ce n'est pas seulement son cœur, selon nous, c'est son intelligence qui en souffrit, c'est sa philosophie tout entière, ignorante de l'éternel féminin, qui est aussi l'éternel charme, l'éternelle douceur et l'éternelle bonté. S'il avait aimé, s'il avait été aimé, ce nouveau Moïse ne serait pas descendu de la montagne .avec cette table de la loi : « Soyez durs (1) ! »
(i) Il n'a du reste nullement pratiqué ce précepte. C'était un homme très accessible à la pitié, quoique ennemi de la larmoyante pitié et même de la pitié en général ; « s'il est pitoyable, il ne veut pas s'appeler tel » (Zarathoustra, p. 127», par pudeur de l'âme. On peut se demander si cette pudeur était bien placée. L'abus d'un sentiment noble ne doit pas faire rougir ceux qui en font bon usage.