‹ Nietzsche et l'immoralismeChapitre 17 sur 30 · IB · texte numérisé non relu

IB

NIETZSCHE ET L I MMORA'LISME

tenant, elle est selon la nature et essentielle à la vie, Dar vivre, Zarathoustra nous Ta dit, « c'est obéir et commander ». Si on se commande à soi-même au nom de sa propre raison, on s'obéit aussi à soi-même; on vit donc la vie supérieure. Mais Nietzsche ne l'entend pas de cette manière. De la raison, il se moque ; la puissance seule l'intéresse, et c'est pour être plus puissant qu'il faut savoir obéir, afin de pouvoir aussi commander ; la vertu est une condition de vie plus forte, de santé débordante, de progrès au lieu de ruine. — Soit, mais s'il en est ainsi, pourquoi renverser l'antique table des valeurs, stoïcienne ou chrétienne, où la vertu était au premier rang? pourquoi vouloir terrasser « le dragon aux mille écailles » qui porte écrite sur elles la loi, — une loi d'obéissance et de commandement à soi-même. Nietzsche a réfuté admirablement les anarchistes, mais ne se réfute-t-il point encore mieux? Après avoir posé le principe de tout anarchisme, a-t-il bien le droit d'en refuser la conséquence : licence absolue ?

Selon Nietzsche, l'anarchiste n'est que le porte-parole des couches sociales en décadence. « Lorsque l'anarchiste réclame, dans une belle indignation, le droit, la justice, les droits égaux, il se trouve sous la pression de sa propre inculture, qui ne sait pas comprendre pourquoi au fond il souffre, en quoi il est pauvre, c'est-à-dire en vie. Il y a en lui un instinct de causalité qui le pousse à raisonner ; il faut que ce soit la faute à quelqu'un s'il se trouve mal à l'aise » (1). Ainsi, à en croire Nietzsche, c'est absolument la faute de l'ouvrier anarchiste (ou socialiste) s'il est dans une condition misérable qui l'excite à accuser la société entière et à réclamer des lois de répartition meilleure. Le pauvre n'est pauvre qu'en vie! A qui Nietzsche fera-t-il admettre un tel paradoxe ? Lui qui accuse tant la société quand c est au nom de son propre individualisme, comment peut-il

(ij Crépuscule des idoles, § 34.

trouver tout injuste dans les accusations des misérables contre la société?

Au fond, Nietzsche a beau dire; il est lui-même un anarchiste antilibertaire, antiégalitaire, un anarchiste pour qui, toute loi morale étant abolie, le mieux est que de bons tyrans fassent la loi. Les anarchistes démocrates, après avoir renversé toute morale, s'imaginaient qu'ils n'allaient plus obéir ; avec Thrasymaque et Calliclès, l'aristocratique Nietzsche leur dit : — C'est plus que jamais le moment d'obéir : il y a des esclaves et il y a toujours des maîtres, voilà la vraie loi de nature ; si vous ne pouvez pas (ce que je crains) faire partie des maîtres qui commandent, résignez-vous à faire partie des esclaves qui obéissent.

On a justement donné le nom d'anarchie passive au système de Tolstoï : non-résistance au mal ; le système de Nietzsche est l'anarchie active aboutissant au despotisme des prétendus « maîtres » et à l'asservissement des « esclaves ».

Quoique Nietzsche n'ait voulu admettre ni bien ni mal véritable, ni moralité ni immoralité, ni obligation ni sanction, il devient cependant, au point de vue social, un partisan résolu de la punition, pourvu que ce soient les maîtres qui l'infligent aux esclaves. Il se plaint, à ce sujet, de nos sensibleries à l'égard des criminels. « Il vient un moment dans la vie des peuples, dit-il, où la société est aveulie, énervée au point de prendre parti même pour l'individu qui la lèse, pour le criminel — et cela le plus sérieusement du monde. Punir ! le fait même de punir lui paraît contenir quelque chose d'inique ; — il est certain que l'idée de « châtiment » et de la « nécessité de châtier » lui fait mal, lui fait peur : est-ce qu'il ne suffirait pas de mettre le malfaiteur hors d'état de nuire? Pourquoi donc punir?... punir est si pénible (1)! » Nietzsche, lui, ne connaît pas ces lâches apitoiements. II

il) Par delà le Bien el le Mal § 188.

châtie l'homme comme on châtie son chien, et si l'homme souffre, tant pis, ou tant mieux ! Ne faut-il pas que celui qui a la puissance supérieure la déploie aux dépens et, finalement, au profit des puissances inférieures?

Après avoir ainsi reproché à notre temps de démocratie et de socialisme son indulgence pour les coupables, Nietzsche n'en est pas moins tout le premier à prêcher éloquemment la compassion envers les criminels :

Vous ne voulez point tuer, juges et sacrificateurs, avant que la béte n'ait hoché la tête? Voyez ! le pâle criminel a hoché la tête : de ses yeux parle le grand mépris...

Votre homicide, ô juges, doit être compassion, et non vengeance. Et en tuant, regardez à justifier la vie même !

11 ne suffit pas de vous réconcilier avec celui que vous tuez. Que votre tristesse soit l'amour du Surhomme, ainsi vous justifiez votre survie.

Dites « ennemi » et non pas « scélérat »; dites « malade » et non pas « gredin » ; dites « insensé » et non pas « pécheur ».

Et toi, juge rouge, si tu disais à haute voix ce que tu as fait déjà en pensées, chacun crierait : Otez ces immondices et ce ver empoisonné !

Mais autre chose est la pensée, autre chose l'action, autre chose l'image de l'action. La roue de la causalité ne roule pas

entre elles...

Qu'est cet homme ? Un monceau de maladies, qui, par l'esprit, percent hors du monde : c'est là qu'elles veulent faire leur butin.

Qu'est cet homme ? Un amas de serpents sauvages, qui rarement sont tranquilles ensemble ; alors ils s'en vont, chacun de son côté, chercher du butin par le monde.

Voyez ce pauvre corps ! ce qu'il souffrit et ce qu'il désira, cette pauvre âme essaya de le comprendre ; elle l'interpréta comme la joie et l'envie criminelles vers le bonheur du couteau.

Celui qui tombe malade maintenant est surpris par le mal qui est mal maintenant ; il veut faire mal avec ce qui lui fait mal. Mais il y eut d'autres temps, un autre bien, et un autre mal...

Mais ceci ne veut pas entrer dans vos oreilles. Cela nuit à ceux d'entre vous qui sont bons, dites-vous. Mais que m'importent vos bons ?

Chez vos bons, bien des choses me dégoûtent, et ce n'est vraiment pas leur mal. Je voudrais qu'ils aient une folie qui les fasse périr, pareils à ce pâle criminel !

Vraiment je voudrais que leur folie s'appelât vérité, ou fidélité, ou justice ; mais ils ont leur « vertu » pour vivre longtemps dans un misérable contentement de soi.

Je suis un garde-fou au bord du fleuve : que celui qui peut me saisir me saisisse !

Ainsi parla Zarathoustra (4).

Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis : méfiez-vous de tous ceux dont l'instinct de punir est puissant !

C'est une mauvaise engeance et une mauvaise race : ils ont sur leur visage les traits du bourreau et du ratier.

Méfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice ! En vérité, ce n'est pas seulement le miel qui manque à leurs âmes.

Et s'ils s'appellent eux-mêmes les bons et les justes, n'oubliez pas qu'il ne leur manque que la puissance pour être des pharisiens.

Ainsi parla Zarathoustra (2).

Mais Zarathoustra ne parle-t-il point précisément comme les socialistes, les anarchistes et les démocrates?

Je n'aime pas votre froide justice ; dans les yeux de vos juges passe toujours le regard du bourreau et son couperet glacé.

Dites-moi où se trouve la justice qui est l'amour avec des yeux clairvoyants ?

Inventez-moi donc l'amour qui porte non seulement toutes les punitions, mais aussi toutes les fautes î

Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, sauf celui qui juge !

Mais comment saurais-je être juste au fond de l'âme? Comment pourrais-je donner à chacun le sien * Que ceci me suffise; je donne à chacun le mien l

Nietzsche a quelque part appelé Renan le « demiprêtre, demi-satyre »; il est cependant tout plein de ses idées ou plutôt de ses fantaisies. Si Renan dit que le vrai penseur se reconnaît à ce qu'il est le premier à rire de ses pensées. Zarathoustra répétera que le

(i) Tr. fr., p. 47.

(a) Zarathoustra, tr. fr., p.

(3) Zarathoustra, tr. fr., p. 91.

sage doit, au-dessus de tout ee qu'il dit et fait, élever « le rire, le bon rire ». L'auteur de Caliban et des Dialogues philosophiques, ce merveilleux sceptique mêlé de croyant, ce grand ironiste en philosophie e1 en religion, qui riait volontiers de ses propres pen- Bées, était un de ces « danseurs » dont Zarathoustra fait l'éloge, habiles à maintenir en équilibre, aux hauteurs les plus vertigineuses, le balancier du pour et du contre. On se rappelle cette étonnante fantaisie où le placide Renan nous montre sa caste de savants maîtresse du globe et se faisant obéir de la masse ignorante sous la menace de faire sauter la terre : obéissance ou mort ! « Je réve », écrit Nietzsche, non moins placide lui-même et transportant ce rêve de Renan dans le monde intellectuel, je rêve « d'une association d'hommes qui seraient entiers et absolus, qui ne garderaient aucun ménagement et se donneraient à eux-mêmes le nom de destructeurs ; ils soumettraient tout à leur critique et se sacrifieraient à la vérité — à cette vérité qui, selon le même Nietzsche, n'existe pas ! Mme Fôrster-Nietzsche nous apprend que l'association de dévastateurs décrite par son frère était simplement la société des douze écrivains auxquels Nietzsche projetait de demander leur collaboration aux Unzeitgemàsse Betrachtungen. Nietzsche n'en était pas moins un apologiste de la destruction, d'abord dans la sphère philosophique et critique, puis dans la sphère de l'histoire humaine, où, comme tous les hégéliens, il attribuait à la destruction un rôle nécessaire et humainement providentiel. Dans la pièce de vers intitulée Dernière Volonté, il se rappelle un de ses amis qui, combattant avec lui contre la France en 1870, exultait de vaincre même en mourant :

A l'heure de la mort il ordonnait, Et il ordonna la destruction.

A ce souvenir, Nietzsche fait un retour sur lui-même et nous crie son dernier vœu :

MORALE DES MAITRES ET MORALE DES ESCLAVES 13» Mourir ainsi

Que jadis je le vis mourir :

Vainqueur, destructeur !...

Dans une autre page, Nietzsche veut que l'homme supérieur et héroïque éprouve, par delà la terreur et Il pitié, la joie du devenir éternel, « qui comprend aussi la joie de la destruction ». Tantôt Nietzsche fait l'éloge de la guerre, de la « bonne guerre » et de ses bienfaits ; tantôt il regrette lui-même d'être obligé de prendre les armes contre les Français et compare les folles guerres entre nations européennes à celles des Grecs entre eux, « qui avaient versé à flots le sang grec ». Il reproche à ses compatriotes leur mégalomanie, « leur mépris des Français », tous les vices qu'ils doivent à leurs triomphes.

Mais il conserve ses illusions aristocratiques et se persuade que les privilégiés de l'ordre social ou politique seront aussi, par cela même, les meilleurs de nature ou de volonté. Autre pourtant est l'aristocratie de caractère rêvée par Nietzsche et Renan, qui comprendrait les énergiques et les forts, les grands esprits et même les grands cœurs, autre est l'aristocratie de naissance ou de privilège. Qui assure Nietzsche que Tune coïncidera avec l'autre, surtout dans une société où la justice ne sera plus la règle et où les plus forts auront seuls pour eux le droit?

Nietzsche fonde son espérance sur la sélection même des plus forts, qui finira par en faire les plus intelligents. Avec Flaubert, avec Renan, avec presque tous les romantiques, il admet qu'un peuple n'est qu'un détour pris par la nature pour produire une douzaine de grands hommes, y compris lui-même; et il pose en principe que: « l'humanité doit toujours travailler à mettre au monde des individus de génie; — c'est là sa mission, elle n'en a point d'autre ». — Soit. Admettons-le, malgré l'inconséquence qu'il y a à dire que l'humanité est faite pour Renan, Flaubert et Nietzsche, alors que

les grands hommes, à leur tour, n'ont de valeur que par les services qu'ils peuvent rendre à l'humanité en l'amenanl à un niveau surhumain. Toujours est-il qu'une quesl ion se présente : — Comment vous y prendrez-vous pour faire surgir vos grands hommes? — Nous aurons soin désormais, répond Nietzsche, de ne plus laisser au seul hasard le soin de faire surgir l'individu de génie, le vrai maître, du milieu de la masse des médiocres et des esclaves ; nous nous efforcerons, en pleine connaissance de cause, de faire naître par la sélection, par une éducation appropriée, une race de héros. « Il est possible, affirme Nietzsche, d'obtenir, par d'heureuses inventions, des types de grands hommes tout autres et plus puissants que ceux qui, jusqu'à présent, ont été façonnés par des circonstances fortuites. La culture rationnelle de l'homme supérieur, c'est là une perspective pleine de promesses. » Ainsi serait substituée la sélection artificielle à la sélection naturelle, dont le jeu n'est pas assez sûr. Quant aux moyens de produire artificiellement des hommes dignes du rang de maîtres, Nietzsche les laisse dans l'indétermination, et pour cause. Nous doutons qu'on puisse, par aucun artifice, procréer des héros comme on obtient des races de chevaux supérieurs. Ni la sélection naturelle ni la sélection artificielle ne nous assurent donc que nous aurons les grands hommes destinés à devenir nos despotes. Les eussionsnous, qu'il faudrait toujours des signes pour reconnaître leur supériorité. Si on leur laisse à eux-mêmes le soin de s'imposer, rien ne nous dit que de faux grands hommes ne réussiront pas à être les plus forts ou les plus rusés. N'est-il donc pas plus simple de maintenir les règles de la justice commune et du droit commun, en laissant aux supériorités le pouvoir de naître et de se faire accepter librement ? Telle n'est pas la réponse de Nietzsche ; il veut de vrais « maîtres » et, du même coup, des « esclaves ». La production de toute aristocratie, dit-il, nécessite une armée d'esclaves. « L'es-

clavage est une des conditions essentielles d'une haute culture : c'est là, il faut bien le dire, une vérité qui ne laisse plus place à aucune illusion sur la valeur absolue de l'existence. C'est là le vautour qui ronge le foie du moderne Prométhée, du champion de la civilisation. La misère des hommes qui végètent péniblement doit être encore augmentée pour permettre à un petit nombre de génies olympiens de produire les grandes œuvres d'art ». Le progrès de la culture n'a pas pour effet de soulager les humbles : les ouvriers du xixe siècle ne sont pas plus heureux que les esclaves de l'époque de Périclès. Nietzsche reproduit ainsi, sans les critiquer, toutes les idées courantes depuis Schlegel, Hegel, Cousin et Renan. Mais l'exemple même qu'il donne de nos ouvriers comparés aux esclaves antiques est la meilleure réfutation de sa thèse : il suffît de lire, dans les auteurs grecs, la manière dont les Spartiates, dont les Athéniens eux-mêmes, dont les Romains traitaient leurs esclaves, pour réduire à sa valeur le paradoxe de ceux qui croient à l'éternelle équivalence des conditions humaines. Prétendra-t-on également que les famines sont aujourd'hui aussi nombreuses et aussi meurtrières qu'au moyen âge ? Quoi qu'en puisse dire Nietzsche, le servage fut un adoucissement de l'esclavage, le salariat a été un adoucissement du servage, et nous tendons aujourd'hui à la suppression du salariat lui-même au profit de la coopération et de fassociation ; c'est-à-dire que nous tendons à une plus grande justice parmi les hommes et à une plus grande égalité de droits, qui produira une plus grande égalité de jouissances. Un contemporain de Karl Marx aurait pu concevoir, sur ce sujet, des idées un peu moins arriérées que celles qui ont séduit Nietzsche.

Continuant de développer les doctrines que Renan, après Victor Cousin, avait empruntées à Hegel, — et qui devaient finir par se retourner contre la France, — Nietzsche soutient que l'importance d'un progrès se mesure à la grandeur des sacrifices qui doivent lui être

laits. La fin justifie les moyens : « L'humanité, en tant que masse, sacrifiée à la prospérité d'une seule, espèce d'hommes plus forlsy voilà, qui serait un progrès (1) » Celle théorie du droit des plus forts repose sur l'idée yagae de force, qui, scientifiquement, n'offre aucun sens, puisqu'elle peut désigner la force physique, la force cérébrale, la force de la volonté, la force de L'intelligence., la force même de l'amour, — car l'amour, . lu* aussi, est une force. Quels sont donc enfin ces forts auxquels il faudrait sacrifier l'humanité 7 Ce ne sont pas des hercules de foire ;, ce sont des hercules de la pensée ou des hercules du cœur. Mais ces derniers repousseront le sacrifice d'autrui,ils se sacrifieront plutôt à autrui. Est-ce* donc simplement au succès et à la victoire que se mesurera ta force? A ce compte, assurément, les Anglais sont plus forts que les Boers ; je vois bien que leur triomphe est celui des gros bataillons et des gros sacs d'argent sur les petits, mais est-il sûr qu'il soit celui des « héros » sur la « canaille » ? Si les Anglais « dominent » les Boers par certains côtés, peut-être les Boers les dominent-ils par d'autres, qui ont plus de grandeur.

Le triomphe prétendu assuré des meilleurs, la formation d'une aristocratie par la lutte pour l'existence ou pour la puissance est un résultat contesté aujourd'hui par tous les sociologues et même par tous les biologistes. Supposez, a dit M. Vaccaro dans son livre sur la Lutte pour V existence, qu'un lion très puissant, après avoir disputé à un tigre un cheval tué par ce dernier, soit sur ie point de le manger, lorsque survient un autre lion moins fort que lui, mais qui a dormi toute la journée ; le plus dispos pourra l'emporter sur le plus las et le plus affamé. Ce n'est sans doute là qu'un cas accidentel ; mais les accidents de tous genres remplissent l'histoire animale comme l'histoire humaine. Par cela même que les « meilleurs » ont une organisation plus

(1) Généalogie de la morale, tr. fr., p. 125.

délicate, ils sont plus exposés à toutes les mésaventures ; un chronomètre de précision se dérangera plus en tombant qu'une montre ordinaire. C'est parfois un défaut qui décide d'un succès; une organisation plus fruste et plus grossière pourra, comme l'ont remarqué les physiologistes, supporter mieux une intoxication microbienne qu'un organisme délicat et à système nerveux très développé.

Au reste, Nietzsche lui-même a reconnu que la sélection n'a pas toujours pour résultat le triomphe des meilleurs; il se plaint de ce que, là où la lutte pour la vie existe, « elle se termine malheureusement d'une façon contraire à celle que désirerait l'école de Darwin, à celle que l'on oserait peut-être désirer avec elle : je veux dire au détriment des privilégiés, des forts, des exc< plions heureuses. Les espèces ne croissent point dans la perfection : les faibles s unissent toujours pour se rendre maîtres des forts

On sait que, d'après le comte de Gobineau, M. Vacher de Lapouge, 0. Ammon, la décadence et la chute des peuples ne seraient dues qu'à l'épuisement des éléments ethniques supérieurs. Grand admirateur de Gobineau, Nietzsche adopte ces vues : « Dans toute l'Europe, dit-il, la race asservie a repris finalement le dessus, quant à la couleur, quant à la brachycépbalie, peut-être même quant aux instincts intellectuels et sociaux. Qui nous garantit que la démocratie moderne, l'anarchisme plus moderne encore, et notamment cette tendance au communisme, à la forme sociale primitive, commune aujourd'hui à tous les socialistes européens, ne sont pas, dans l'ensemble, des cas de monstrueuse réversion ? La race des maîtres et des conquérants est en décadence même au sens physiologique (2)... » Ailleurs, Nietzsche s'exprime avec plus de précision encore : « On peut présumer que de temps à autre, à certains points

(1) Crépuscule des idoles, p. 18',.

(2) Généalogie de la morale, p. 210.

iÙ NIETZSCHE ET i/lMMORALISME

du globe, un sentiment de dépression , d'origine physiologique, doit nécessairement se rendre maître des masses profondes... Un tel sentiment de dépression peut être d'origine extrêmement multiple ; il peut naître d'un croisement de races trop hétérogènes (ou de classes, — les classes indiquant toujours des différences de naissance et de race : le spleen européen, le pessimisme du xix* siècle sont essentiellement la conséquence d'un mélange de castes et de rangs, mélange qui s'est opéré avec une rapidité folle) ; il peut provenir encore des suites d'une émigration malheureuse, une race s'étant fourvoyée dans un climat pour lequel son adaptabilité ne suffisait pas (le cas des Indiens aux Indes), ou bien il peut être dû à un sang vicié, malaria, syphilis, etc. (la dépression allemande après la guerre de Trente ans, qui couvrit de maladies contagieuses la moitié de l'Allemagne, préparant ainsi le terrain à la servilité et à la pusillanimité allemandes)... (1) »

Nietzsche rejette donc avec raison l'optimisme de certains évolutionnistes qui croient que, dans la sélection, les victoires sont des .triomphes du plus parfait; mais c'est pour tomber à son tour dans un pessimisme non moins exagéré, en croyant que la lutte pour la vie aboutit au triomphe « des plus faibles ou des plus dégénérés ». En outre, il se met ainsi en opposition avec son système d'aristocratie, qui présupposait lasélection desplusénergiques. Les faibles, dit-il maintenant, ont « le grand nombre » ; ils sont aussi plus rusés. « Darwin a oublié l'esprit. Gela est bien anglais ! Il faut avoir besoin d'esprit pour arriver à avoir de l'esprit; on perd l'esprit lorsque Ton n'en a plus besoin. Celui qui a de la force se défait de l'esprit (2). » Rien de plus vrai, mais comment Nietzsche n'en conclut-il pas que son homme de proie, son homme fort, risque d'être bien souvent ce qu'on appelle une brute ? Nietzsche, il est vrai, ne

(1) Généalogie de la morale, p. 240.

(2) Ibid., p. 246.

veut ici désigner par « esprit » que « la circonspection, la patience, la ruse, la dissimulation, le grand empire sur soi-même et tout ce qui est mimicry » ; une grande partie de ce qu'on appelle vertu, ajoute-t-il, appartient à cette dernière (1). Toutes ces boutades peuvent être elles-mêmes de « l'esprit » ; il n'en reste pas ' moins que, de l'aveu de Nietzsche, l'intelligence demeure une force plus forte que la force.

Au milieu d'un tel conflit d'idées et en l'absence de tout critérium, comment Nietzsche, ce grand partisan de la hiérarchie, établira-t-il les degrés de son échelle sociale ot de ses castes? Point de véritable idéal régulateur, puisque « rien n'est vrai, tout est permis ». Est-ce donc par le fait seul que s'établira la hiérarchie, par la force effective? Mais les aristocraties, aujourd'hui, sont moins fortes que le peuple, et Nietzsche en gémit ; elles sont donc inférieures au peuple? — Non, car les élites sont plus savantes et meilleures. — H y a donc, de nouveau, une science et une vérité scientifique, il y a une bonté quelconque, qui se reconnaît à certains signes ! Dès lors, tout n'est plus permis. Après avoir voulu nous envoler au delà du bien el du mal, nous revenons en deçà. Les ailes de Zarathoustra sont les ailes d'Icare (2).

(1) Généalogie de la morale, p. 2^,6.

(2J Certains socialistes, gênés par la morale des esclaves, qui est a leur usage selon Nietzsche, ont prétendu qu'il ne fallait voir dans la distinction des deux morales qu'une constatation historique relative à la généalogie de la morale, non une admission réelle de la morale des maîtres. C'est contredire les textes formels où Nietzsche répète que la morale des Césars et des Borgias est « ce qu'il y a de plus sain », de plus « naturel », de plus conforme à ce qu'on doit désirer, au vrai sens de la vie, et aux moyens <ie promouvoir la volonté de puissance. (Voir tout VAnléchrist et tout lo Wille zur Machl.)

Fouillée. — Nietzsche.

Page 1