LA VENUE DU SURHOMME IMMORALISTE
I. — Bien vieille est la théorie païenne du Surhomme, qui, par delà la loi morale comme la loi civile, revient à la nature pour déployer toute sa volonté de puissance et fournir à l'humanité le spécimen d'un type supérieur. Platon n'a-t-il pas mis dans la bouche de Calliclès ces paroles connues, qu'on croirait de Nietzsche luimême : « Nous prenons, dès la jeunesse, les meilleurs et les plus forts d'entre nous ; nous les formons et les domptons comme des lionceaux par des enchantements et des prestiges, leur faisant entendre qu'il faut s*en tenir à ïécjalité et qu'en cela consiste le beau et le juste. Mais, selon moi, qu'il paraisse un homme de grand caractère ; qu'il secoue toutes les entraves, déchire nos écritures, dissipe nos prestiges et nos enchantements, foule aux pieds nos lois, toutes contraires à la nature ; qu'il s'élève au-dessus de tous et que, de notre esclave, il devienne notre maître ; alors on verra briller la justice naturelle ! » Hercule n'emmena-t-il pas avec lui les bœufs de Géryon, « sans qu'il les eût achetés et qu'on les lui eût donnés » ? Son seul titre de propriété, c'est qu'il était Hercule. Que fait d'ailleurs la loi même, reine des mortels et des immortels? «Elle traîne avec elle la violence d'une main puissante, et elle la légitime. » En entendant Calliclès, Socrate se félicitait d'avoir un adversaire d'une telle