‹ Nietzsche et l'immoralismeChapitre 23 sur 30 · LS · texte numérisé non relu

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franchise, et il disait : — « Si mon âme était en or, ne seraitrce pas une joie d'avoir trouvé quelque excellente pierre de louche pour en éprouver le titre? » Pour l'âme contemporaine, qui est loin d'être en or, Nietzsche et sos pareils sont cette pierre de touche.

Les Schlegel et les ïieck avaient déjà posé les bases de la conception du Surhomme, en soutenant la souveraineté de l'individu supérieur, image de l'Absolu. L'Absolu est à lui-même sa loi; il se suffit, il jouit de soi, ir ignore L'effort et le travail. « Pourquoi les dieux sont-ils des dieux, dit l'auteur de Lucinde, si ce n'est parce qu'ils vivent dans une véritable inaction? Et voyez comme les poètes et les saints cherchent à leur ressembler en cela, comme ils font à l'envi l'éloge de la solitude, de l'oisiveté., de l'insouciance! Et n'ont-ils pas raison? Tout ce qui est beau et bien n'existe-t-il pas sans nous et ne se maintient-il pas par sa propre vertu? A quoi bon l'effort incessant, tendant à un progrès sans relâche et sans but ? Cette activité inquiète, qui s'agite sans fin, peutelle le moins du monde contribuer au développement de la plante infinie de l'humanité, qui croît et se forme d'elle-même? Le travail, la recherche de l'utile est l'ange de mort à l'épée flamboyante qui empêche l'homme de rentrer au paradis. De même que la plante est, de toutes les formes de la nature, la plus belle et la plus morale, la vie la plus divine serait une végétation pure... Je me contenterai donc de jouir de mon existence et je m'élèverai au-dessus de toutes les fins de la vie, parce que toutes elles sont bornées et par conséquent méprisables. » Bornée aussi et méprisable est la morale du vulgaire. « Tout ce que la conscience révère, les mœurs, les convenances, les lois, le culte établi, ne sont que des formes sans consistance, un effet passager du moi infini, indignes du respect de l'homme cultivé. » Le sage, s'il consent à s'y conformer, en rit intérieurement ; il n'est pas dupe de prétendues lois créées par sa pensée et que sa pensée peut défaire. Ce que Schlegel dit du philosophe, il le dit

LA VENUE DU SURHOMME

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aussi de l'artiste. La giniaàïM affranchit l'homme de toutes les sujétions et de tous les préjugés ; Ja vraie vertu est une forme du génie ; le génie seul est vraiment libre, parce qu'il pose tout lui-même et qu'il ne reconnaît d'autre loi que la sienne. « Supérieur à la grammaire morale, il peut se permettre contre elle toutes sortes de licences. Pour les natures vulgaires, rien de plus élevé que le travail ; pour le génie, il n'y a que jouissance. La fantaisie, l'imagination créatrice, l'esprit, Y humour, sont une seule et même chose, et cette chose est tout. » Nietzsche ajoutera le rire, le « bon rire », et non seulement il autorisera les licences contre la grammaire morale, mais il détruira entièrement toute grammaire des mœurs.

Le « Génie » des romantiques devint le « Surhomme » de Gœthe. — « Quelle pitoyable frayeur, dit Méphistophélès à Faust, s'empare du Surhomme que tu es ? » Nietzsche ne connaîtra pas cette frayeur ; il empruntera à Gœthe et le nom et la chose.

Dans son Faust, Gœthe met à la bouche de l'esprit qui nie sans cesse la comparaison entre le droit traditionnel et le droit supérieur qui naît avec nous. Ce droit supérieur, c'est celui des puissances que nous portons en nous-mêmes, de la force supérieure qui est en nous, qui est nous. Après Schlegel, Gœthe et tant d'autres, Stirner n'eut pas de grands efforts d'imagination à faire pour inven ter son « Unique ».

Nous retrouvons également le Surhomme chez Schopenhauer, mais dans un meilleur sens. La vie heureuse étant impossible, « ce que l'homme peut réaliser de plus beau, dit Schopenhauer, c'est une existence héroïque » ; une existence où, après s'être dévoué à une cause d'où peut résulter quelque bien d'ordre général, après avoir affronté des difficultés sans nombre, l'homme demeure finalement vainqueur, mais n'est récompensé que mal ou pas du tout. Alors, au dénouement, l'homme reste pétrifié, comme le prince

du Ré corvo de Gozzi, mais en une noble attitude et avec un geste plein de grandeur. Son souvenir demeure vivant, et il est célébré comme un héros; sa volonté mortifiée, sa vie durant, par les épreuves et la peine, par l'insuccès, par l'ingratitude du monde, s'éteint au sein du nirvâna » (1). Le héros de Schopenhauer, qui rappelle aussi celui de Hegel, n'a pas encore l'individualisme absolu du Surhomme de Nietzsche, mais il en a déjà l'ambition hautaine et le « geste » tragique.

Gœthe nous avait déjà représenté l'œuvre dramatique {Faust par exemple) comme pouvant seule donner une raison d'être à la création. Pour Nietzsche, le héros tragique ne sera pas seulement la forme la plus haute et la plus belle de l'existence : il sera « la raison d'être de l'existence. »

Sans se perdre en ces exagérations orgueilleuses, Guyau définit « l'homme supérieur » celui qui entreprend et risque le plus, soit par sa pensée, soit par ses actes. Cette supériorité vient de ce qu'il a un plus grand trésor de puissance intérieure ; « il a plus de pouvoir, par cela même il a un devoir supérieur. »

Zarathoustra annonce au peuple, sur la place publique, la venue du vrai Fils de l'homme, et il le fait en termes d'un admirable lyrisme :

Je vous enseigne le Surhomme. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu'avez-vous fait pour le surmonter? Tous les êtres, jusqu'à présent, ont créé quelque chose au-desus d'eux et vous voulez être le reflux de ce grand flux et plutôt retourner à la bête que de surmonter l'homme?

Qu'est le singe pour l'homme ? Une dérision et une honte douloureuse. Et c'est ce que doit être Thomme pour le Surhomme ; une dérision et une honte douloureuse! Vous avez tracé le chemin du ver jusqu'à l'homme, et il vous est resté beaucoup du ver. Autrefois vous étiez singes et maintenant encore l'homme est plus singe qu'aucun singe...

Le Surhomme est le sens de la terre. Votre volonté doit dire: que le Surhomme soit le sens de la terre 1

(i) Brandes, Menschen und Werke, Francfort, 1895, p. 139, traduit par M. Darmesteter.

LA VENUE DU SURHOMME

Jadis on disait Dieu, quand on regardait sur des mers lointaines ; mais maintenant je vous ai appris à dire : Surhomme...

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez la connaissance?

Vous ne devriez être invétérés ni dans ce qui est incompréhensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais que je vous révèle tout mon cœur, ô mes amis : s'il existait des dieux, comment supporterais-je de ne pas être un dieu? Donc il n'y a pas de dieux. C'est moi qui ai tiré cette conséquence, cela est vrai, mais maintenant elle me tire moi-même...

J'appelle cela méchant et inhumain, tout cet enseignement de l'unique, du rempli, de l'immobile, du rassasié et de l'immuable.

Gœthe avait dit, à la fin du second Faust : Tout ce qui passe n'est que symbole.

Nietzsche répond :

Tout ce qui est immuable n'est que symbole. Et les poètes mentent trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir : elles doivent être une louange et une justification de tout ce qui est périssable!...

La beauté du surhumain m'a visité comme une ombre. Hélas! mes frères, que m'importent encore les dieux.

Quelque poétique que soit ce grand lyrisme, peut-il voiler les incohérences de la pensée? « S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de ne pas être un dieu ? » Les chrétiens répondront à l'antichrétien : — Le premier des préceptes est : « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait. Vous pouvez donc aspirer à l'existence divine. » — Les philosophes diront à leur tour : — Si tout ce qui est immuable n'est que symbole, pourquoi essaierez-vous, tout à l'heure, de remplacer Dieu par une loi « immuable » et « unique », celle du retour éternel? Comment ne serait-ce pas votre formule mathématique qui est un « symbole » ? La théorie du Surhomme, de plus, ne s'accorde guère avec un système qui a nié tout fondement

NIETZSCHE ET B.' IMMORALISME

objectif de la vérité et de la valeur. Comment savoir que le Surhomme est le «sens de la terre», si la terre n'a pas plus de sens que le eiel et le monde entier, qui s'agite sans but dans un vertige sans fin? — Un idéal mural, qui assigne à la vie son sens et son but, répond Nietzsche, ne peut être ni prouvé ni réfuté ; mais il appartiendra un jour au Surhomme, il appartient déjà au philosophe de poser les valeurs et de les créer en les posant. Aussi Nietzsche fait-il la guerre au simple savant, à l'homme « objectif », à l'homme miroir, « habitué à s'assujettir à tout ce qui doit être connu, sans autre désir que celui que donne la connaissance, le reflet » . Il oppose au savant le philosophe, « l'homme violent, le créateur césarien de la culture, l'homme complémentaire en qui le reste de l'existence se justifie », l'homme qui est « un début, une création, une cause première » (1). Le sage seul est créateur.

Et Zarathoustra parla ainsi au peuple : . Il est temps que l'Homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l'Homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Aujourd'hui, il peut encore semer dans un sol riche. Mais ce sol deviendra un jour pauvre et stérile, et nul grand arbre n'y pourra plus croître.

... Hélas ! le temps est proche où l'Homme ne jettera plus la flèche de son désir par delà l'Homme, où la corde de son arc aura désappris à vibrer.

Je vous dis : Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. Je vous dis : vous portez en vous un chaos.

Hélas ! le temps est proche où l'Homme n'enfantera plus d'étoile. Hélas ! le temps est proche où viendra l'Homme le plus méprisable, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Surmontez-moi les petites vertus, hommes supérieurs, les petites prudences, les petits égards pour les grains de sable, le fourmillement des fourmis, le misérable contentement de soi, le « bonheur du plus grand nombre » (2).

Personne ne sait encore ce qui est bien et mal, si ce n'est le créateur! Mais c'est lui qui crée le but des hommes et quidonne

(1) Par delà le Bien et le Mal, p. 137.

(2) Zarathoustra, tr.fr., p. 406.

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son sens et son avenir à la terre ; c'est lui seulement qui crée le bien et le mal de toutes choses...

En poète, en devineur d'énigmes, en rédempteur du hasard, j ai appris aux hommes à être créateurs de l'avenir et à sauver, en créant, tout ce qui fut.

Sauver le passé dans l'homme et transformer tout ce qui était, jusqu'à ce que la volonté dise : — Mais c'est ainsi que je voulais que ce fût ! C'est ainsi que je le voudrai ! — C'est ceci que j'ai appelé salut pour eux, c'est ceci seul que je leur ai enseigné à appeler salut !

Ou il s'agit ici de poésie, ou il s'agit de philosophie. Dans le premier cas, admirons; dans le second, raisonnons. Puisqu'il n'y a rien en soi de bon et de supérieur à autre chose, aucune volonté créatrice ne pourra faire sortir le bien du néant. Zarathoustra le « créateur » aura beau vouloir donner un sens et un but humain au soleil, à la lune et aux étoiles, il fera simplement de l'astrologie, et il ne changera d'un millionième ni le cours des astres ni le cours total des choses. Qu'est-ce que le Tout, pour Nietzsche, sinon un immense devenir sans cause et un « chaos sans but », qui roule éternellement sur soi ? L'univers se moquera toujours des buts que veut poser l'homme.

Nietzsche lui-même finit par réduire toute cette prétendue création à l'acceptation pure et simple de la destinée. Quand la souffrance et la mort arrivent, il dit : « Je voulais précisément que ce fût », et il s'imagine qu'il a ainsi métamorphosé le destin en « salut » de sa volonté. « Création » trop commode. C'est là se faire de la vie une idée romantique, digne d'un poète chevelu de 1830, d'un « créateur » de Hernanis ou de Manfreds, comme si la vie individuelle ou collective n'avait pas ses lois scientifiquement déterminables et sa direction normale, que le philosophe doit, non « inventer », mais découvrir! Le philosophe pose des lois, si l'on veut, mais il les pose en vertu d'une recherche dirigée au fond même de la conscience. Toute « valeur » morale a un côté psychologique et sociologique, par lequel elle éclate aux yeux qui savent voir fut-ce dans les ténèbres. Les grandes individualités sont celles qui

Fouillée. — Nietzsche. 13

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peuvent le naîettx anlieiper l'avenir et Tamener à l'existence, niais elles ne posent rien arbitrairement : elles s t m 1 1 ( m 1 1 mieux on comprennent mieux les besoins profonds de La conscience humaine.

Nietzsche hii-méine, d'ailleurs, quand il ne parle plus comme Isaïe, par versets, définit la morale : « l'expression des conditions de vie et de développement d'un peuple, son instinct vital le plus simple (1). » Il admet «loue des conditions de vie et de développement qui dominent nos volontés. Voilà qui est moins poétique, mais plus scientifique : seulement, pourquoi s'en tenir à nn « peuple », comme si chaque peuple vivait isolé ? Ce nationalisme moral est outré. Un peuple, aujourd'hui, a parmi ses conditions de développement celles de tous les autres peuples ; il eût donc fallu dire : la morale est l'expression des conditions de vie et de développement des sociétés humaines; c'est leur instinct vital,, non pas seulement « le plus simple », mais le plus élevé ; c'est même plus qu'un instinct, c'est leur science vitale.

L'idéal moral de Nietzsche, c'est-à-dire son Surhomme, est justifiable, lui aussi, d'une critique fondée sur les lois scientifiques et la constitution philosophique de la conscience humaine. Si cet idéal apparaît à la fin comme un tissu de contradictions internes, si de plus il se montre en opposition avec les tendances normales de la vie et de la conscience, Zarathoustra aura beau, avec l'enthousiasme d'un prophète descendu du Sinaï, • lever au dehors de l'humanité sa nouvelle table de valeurs, l'humanité n'y reconnaîtra ni sa volonté vraie, ni, par conséquent, sa vraie loi. Or, le Surhomme est précisément cet assemblage de contradictions. En lui, prétend Nietzsche, la volonté atteint son intensité la plus haute, et Nietzsche n'a pas reconnu que la véritable intensité end-aine, comme Guyau l'avait montré, l'expansion vers autrui. Si le Surhomme de Nietzsche se répand, c'est, nous l'avons vu, comme force « agressive » et

(i) L'Antéchrist, lr.tr., p. 27$.

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« destructive » ,qui se diminue elle-même de toute la résistance qu'elle provoque. Chez le Surhomme. la volonté dévie n'a pas assez-de vie pour vivre en autrui et pour autrui, comme en elle-même et pour elle-même. Sa surabondance prend les allures du manque et du besoin, au lieu d'être ce débordement de la « plénitude », icX^wp», où la sagesse grecque, comme la sagesse chrétienne, avait vu la rirhesse de l'amour et de la bonté. — Le Surhomme, dit Nietzsche, veut la dwninaîian, aussi bien vis-à-vis de soi-même que vis-à-vis des autres ; — et Nietzsche ne voit pas que la domination vis-à-vis de soi a précisément pour condition de respecter la liberté d 'autrui, loin de vouloir la dominer. — Le Surhomme « accepte la douleur comme la joie », afin d'épuiser toutes les émotions et de dépasser toutes les formes de la vie ; mais, s'il est bien vrai que, comme Platon l'avait déjà dit. joie et douleur se tiennent par une chaîne de diamant, il n'en demeure pas moins que la douleur est une simple condition animale de la joie, que c'est la joie qui est le vrai but, qu'elle peut et doit se dégager sans cesse de la peine, qu'elle tend enfin à devenir bonheur. Nietzsche a beau mépriser la recherche du bonheur, pourquoi veutil la vie « luxuriante », sinon parce qu'elle est pour lui la vie heureuse ? Qu'est-ce qu'une volonté qui voudrait sans avoir aucune raison de vouloir et sans poursuivre sa complète satisfaction, qui est béatitude? Ce serait une force aveugle de la nature, non une volonté humaine, encore moins surhumaine. Enfin, nous dit Nietzsche, le Surhomme veut «l'illusion comme la vérité », pourvu que l'illusion exalte en lui l'énergie et le fasse vivre d'une vie plus puissante; — mais la volonté de l'illusion est une volonté de déception finale, qui se retourne contre soi et se trahit elle-même.

Dans un hymme entrecoupé par la cloche de minuit, à l'heure où les ténèbres vont s'incliner vers le jour, Zarathoustra s'écrie : « Un: 0 homme! prends garée. Deux: Que dit le minuit profond ? Trois : Je dormais,' je dormais. Quatre : Rie voici réveillé d'un rêve profond'.'

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Cinq: Le monde est profond. Six : Et plus profond que ne le pensait le jour. Sept : Profonde est sa douleur. Huit: Sa joie, plus profonde encore que sa souffrance. A euf: La douleur dit : Péris ! Dix : Mais toute joie veut l'éternité. Onze : Veut une profonde, profonde éternité. » Gomment Nietzsche conciliera-t-il cette sublime éternité de joie, à laquelle il aspire tout comme un Platon, un Aristote, un Plotin ou un saint Paul, avec sa doctrine de perpétuel engloutissement, de perpétuelle illusion des efforts humains et même surhumains? Tout à l'heure, réternité n'était qu'un symbole, l'éphémère seul était vrai ; maintenant Zarathoustra, lui aussi, demande 1' « éternité ».

II. — Outre ces antinomies amoncelées dans le rêve prodigieux de Nietzsche, il y a lutte entre l'idée optimiste qu'il se fait des surhommes futurs et l'idée pessimiste qu'il se fait de ces mêmes surhommes, qu'il croit obligés d'écraser les faibles ou les humbles. Si l'humanité devient jamais capable d'engendrer une élite plus qu'humaine, comment la masse civilisée d'où sortira cette élite ne serait-elle pas elle-même parvenue à un degré assez élevé pour n'avoir pas besoin d'être traitée avec tant de « dureté » et de « cruauté » ? Puisque Nietzsche fail des rêves surhumains pour l'élite, qui l'empêche d'en faire d'humains pour la masse, au lieu de la croire vouée à une sorte de bestialité éternelle ?

— Non, répond Nietzsche, il n'y a d'espoir que du côté de l'aristocratie et celle-ci « ne se sent pas elle-même comme une simple fonction, soit du trône, soit de la nation, mais comme le sens et la justification ultime du tout ; c'est pourquoi elle accepte avec une conscience tranquille le sacrifice d'hommes innombrables, qui, pour sdn profit, doivent être déprimés et réduits à l'état d'hommes incomplets, d'esclaves, d'instruments ». Cette aristocratie de Nietzsche, renouvelée des castes hindoues et qui rappelle aussi la caste des savants chère à Renan, est de nouveau en contradiction avec la méta-

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physique de Nietzsche, qui a refusé toute signification et toute justification au Tout. Nietzsche rêve, comme Renan, la domination des surhommes, mais il ne croit pas que ce doivent être des savants, car « la science, dit-il avec dédain, est œuvre de démocratie » ; elle jure avec l'aristocratie ; ce sont donc des Napoléons de la puissance, non de la science, qui régneront.

Notre époque, par malheur, est celle de la médiocrité et de l'égalité où elle se complaît.

Lorsque je vins pour la première fois parmi les hommes, je fis la folie du solitaire, la grande folie : je me mis sur la place publique.

Et comme je parlais à tous, je ne parlais à personne. Mais le soir, des danseurs de corde et des cadavres étaient mes compagnons ; et j'étais moi-même presque un cadavre.

Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle vérité vint vers moi: alors j'appris à dire : « Que m'importent la place publique et la populace et le bruit de la populace et les longues oreilles de la populace ! »

Hommes supérieurs, apprenez de moi ceci : sur la place publique personne ne croit à l'homme supérieur, et si vous voulez y parler, soit ; mais la populace cligne de l'œil. « Nous sommes tous égaux. »

Hommes supérieurs, il n'y a pas d'hommes supérieurs, ainsi cligne de l'œil la populace : nous sommes tous égaux, un homme vaut un homme devant Dieu. Nous sommes tous égaux devant Dieu. Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes supérieurs, éloignez-vous de la place publique.

Notre époque est aussi celle de la foi à la morale, à la vertu, à la justice, à la bonté, toutes choses que doit « surmonter » le Surhomme :

« L'homme est méchant, ainsi parlaient pour ma consolation tous les plus sages. » Hélas ! si c'était encore vrai aujourd'hui ! Car le mal est la meilleure force de l'homme.

L'homme doit devenir meilleur et plus méchant — c'est ce que j'enseigne, moi. Le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien du Surhumain.

Cela pouvait être bon pour ce prédicateur des petites gens de

souffrir et de porter les péchés des hommes. Mais moi je me réj.auis du grand péché comme de ma grande consolation.

Maïs ces sortes de choses ûé sont point dites pour les longues oreilles : Tbute parole ne convient point à tonte gueule. Ce sont la des choses subtiles et lointaines: les pattes de moutons ne doivent pas les saisir !

Ainsi revient toujours, chez Nietzsche, la doctrine oplhnisle qui fait du plus grand mal la condition du plus grand bien,, sous le prétexte que le progrès, étant un déploiement de plus en plus grand de toutes les puissances, entraine nécessairement un mauvais et un bon usage de ces puissances ; ou plutôt, pour Nietzscbe, bon et mauvais sont des mots de la langue humaine : pour la nature, l'essentiel est que la force se déploie.

Ayez aujourd'hui une bonne méfiance, hommes supérieurs! hommes courageux ! hommes francs ! Et tenez secrètes vos raisons. Car cet aujourd'hui appartient à la populace.

Ce que la populace a appris à croire sans raison, qui pourrait le renverser auprès d'elle par des raisons?

Sur la place publique on persuade par des gestes. Mais les raisons rendent la populace méfiante.

El si la vérité a une fois remporté la victoire là-bas, demandez-vous alors avec une bonne méfiance : « Quelle grande erreur a combattu pour elle ? »

11 y a dans cette satire plus d'une réflexion profonde, et il est certain que, auprès des ignorants, c'est souvent Terreur qui fait triompher la vérité, en se mettant avec elle dans la lutte. Mais ce qui retombe au paradoxe, c'est la façon dont Zarathoustra traite les savants, ces chercheurs de vérité à tout prix.

Gardez-vous aussi des savants! Ils vous haïssent : car ils sont stériles : Us ont des yeux froids et secs, devant eux tout oiseau est déplumé.

Ceux-ci se vantent de ne pas mentir : mais l'incapacité de mentir est encore bien loin de l'amour de la vérité. Gardez-vous !

L'absence de fièvre est bien loin d'être de la connaissance î Je ne crois pas aux esprits réfrigérés. Celui qui ne sait pas mentir, ne sait pas ce que c'est que la vérité.

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Ici, le sophisme remonte à la surface, et il est difficile de voir comment, même chez des esprits supérieurs, le mensonge est nécessaire pour la vérité.

Vous qui créez, hommes supérieurs ! Quiconque doit enfanter est malade ; mais celui qui a enfanté est impur.

Demandez aux femmes : on n'enfante pas parce que cela fait plaisir. La douleur fait caqueter les poules et les poètes.

Vous qui créez, il y a en vous beaucoup d'impuretés. C'est qu'il vous fallut être mères.

Un nouvel enfant : ô combien de nouvelles impuretés sont venues au monde! Ecartez-vous! Celui qui a enfanté doit laver son âme !

Nietzsche se représente tous les enfantements de grandes choses sur le même modèle que les enfantements d'Etats, d'empires ou de républiques, que les œuvres de César, de Bismarck, de Robespierre ou de Bonaparte. C'est toujours la fin justifiant l'impureté des moyens, le droit du génie supprimant tout droit.

La véritable histoire, ajoute Nietzsche, n'est pas celle des masses, mais seulement celle des individus de génie : « Il viendra un temps, dit-il, où l'on s'abstiendra sagement d'esquisser le plan de « l'évolution universelle » ou de « f histoire de l'humanité », un temps où l'on ne considérera plus, d'une manière générale, les masses, mais au contraire les individus isolés, donl la série forme comme une sorte de pont au-dessus des flots tumultueux du devenir. Ils ne se succèdent pas d'après une loi de progression historique, filais ils vivent en dehors du temps, « contemporains les uns des autres grâce à l'histoire qui rend possible cette coexistence » ; ils vivent comme cette république des génies, dont Schopenhauer a parlé un jour : « un géant appelle l'autre à travers les intervalles déserts des siècles, et, par-dessus la tête des pygmées turbulents et bruyants qui grouillent tout à l'entour d'eux, se continue le noble entretien de ces esprits sublimes ». La mission de l'histoire est « de servir de trait d'union entre

eux, el ainsi do préparer et d'activer toujours à nouveau la naissance du génie. Non ! le but de l'humanité nVsi pas le terme vers où elle marche ; il est dans les exemplaires les plus parfaits qu'elle a produits (1). » — Soit. Mais que sont ces exemplaires eux-mêmes, sinon l'amplification de ce qui est déjà chez tous, et pourquoi tons n'auraient-ils pas pour but de réaliser le commun idéal, plus obscur dans la pensée des uns, plus clair dans la pensée des autres ? Il n'y a point de grandes individualités sans les grandes collectivités, ni de hautes collectivités sans les hautes individualités.

A la recherche de son idéal antichrétien et même antimoral, Nietzsche finit par s'enfoncer dans un cercle vicieux qui le pousse sans cesse du culte de l'individu au culte de l'universel, et réciproquement.

Voici le grand midi : c'est là que bien des choses sont manifestes !

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l'égoïsme, celui-là en vérité dit qu'il sait, le devin : Voici, il vient, il s'approche, le grand midi !

Au premier abord, le Surhomme-antéchrist nous apparaît donc comme un égotiste à outrance, qui remplace l'amour de l'humanité et la charité par l'amour de soi ; mais ce n'était là qu'un premier aspect, et Nietzsche le dépasse. Selon lui, en effet, « l'amour de soi ne vaut que par la valeur physiologique de celui qui le pratique », entendez la valeur vitale, la valeur que la vie a atteinte chez cet individu. « Il peut valoir beaucoup, continue Nietzsche, il peut être indigne et méprisable. Chaque individu doit être estimé suivant qu'il exprime la ligne ascendante ou descendante de la vie. Dans l'intérêt de la vie totale, qui, avec lui, fait un pas en avant, le souci de conservation, le souci de créer son optimum de conditions vitales doit être lui-même extrême. » On voit que Nietzsche, cet individualiste renforcé, fait de l'égoïsme

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même-, chez certains, un moyen d'augmenter la vie totale: c'est donc bien le tout de la vie, c'est la vie universelle qui importe. L'amour qu'a la partie pour elle-même n'a de valeur qu'autant que la partie, en s'aimant ainsi, accroît la vie du tout. Et si elle ne l'accroît pas, si l'individu ne vaut pas pour le tout, il ne doit plus s'aimer. Qu'il ne se targue pas de son individualité auprès de Nietzsche ; celui-ci ne connaît pas votre vie, à vous, ni même la sienne, à lui, il ne connaît que la Vie. « L'homme isolé», dit-il avec autant de force que Guyau, a Y individu, tel que le peuple et les philosophes l'ont entendu jusqu'ici, est une erreur ; il n'est rien en soi ; il n'est pas un atome, un anneau de la chaîne, un héritage laissé par le passé, il est toute l'unique lignée de Vhomme jusqu'à lui-même. S'il représente l'évolution descendante, la ruine, la dégénérescence chronique, la maladie..., sa part de valeur est bien faible, et la simple équité veut qu'il empièle le moins possible sur les hommes aux constitutions parfaites. 11 n'est plus autre chose que leur parasite (1). » Est-ce encore ici « Timmoraliste » qui parle ? Ses paroles ressemblent singulièrement à celles des « moralistes » qui conseillent à l'individu de se dévouer au tout, à la vie totale. Nietzsche ne considère plus l'individu autrement que tous les anti-individualistes ou, si l'on veut, les universalistes, depuis Platon, saint Paul, Kant et Fichte jusqu'à Hegel et à Schopenhauer. Malheureusement, le phénoménisme absolu de Nietzsche n'admet pas une telle conséquence. Comment demander à un phénomène qui passe de se subordonner à la vie totale ? Cette vie n'existe pour lui qu'autant qu'il la pense et la réalise en lui-même. Max Stirner, plus logique, dirait de la vie totale ce qu'il a dit de l'humanité et de la divinité : c'est un simple mot, un extrait de mon propre moi, « volé à mon moi », et vous voulez que je me préoccupe de cette abstraction, la vie! Vous aussi, prétendu athée, vous adorez un

(l) Crépuscule des idoles, lr. fr., p. 193.

NICTZS'CHB ET l/lM MORAU3ME

Dieu : la Vie lolale ! Le seul vrai athée est celui qui m'adore qjue soi et se proclame Xuniqae. Encore a-t-il un Dieu, (|iii est lui-même.

Ntetaseke esi donc enfermé dans un dilemme final. Ou la « valeur » d'un homme est tout individuelle, et alors, faute de règle générale ou de mesure commune, chacun \;ml huit pour soi et il n'y a plus de réelle valeur : vous voilà revenus a Stirner. Ou la valeur de f individu est fondée sur un rapport au tout et à l'univers, et alors ette n'est plus simplement une question de « puissance », mais un ensemble de rapports dont la puissance sur soi ou sur aulrui n'est qu'une partie et où il faut faire rentrée les rapports inlcllectuels, les rapports sentimenlaux, les relations sociales et morales, sympathie, synergie, division du travail, association, invention, initiation, etc. Le vrai Surhomme est l'homme quicomprend et réalise le mieux tous ces rapports. Nietzsche parle sans cesse de « valeur » ; fidèle à son habitude, il s'est bien dispensé de donner du mot une claire définition et de l'idée une méthodique analyse. Sa merveilleuse poésie nous étourdit par ses fusées multicolores et retentissantes, mais le soleil dont elle nous éclaire est trop souvent un soleil de feu d'artifice.

III. — Parfois, cependant, ce sont des rayons du vrai soleil intelligible qui se glissent en ce enaos d'idées « suggestives » et même fécondes. Nietzsche nous a prêché l'égoïsme, la volupté et l'instinct de domination; mais tout cela est pour la montre, tout cela est pour la contradiction avec les idées reçues, tout cela est pour l'étalage de la grande nouveauté apportée aux hommes: abolition de la morale. Le vrai Zarathoustra, au fond, est le prédicateur de la morale éternelle, le prophète de la vertu désintéressée, où il s'efforce en vain de faire rentrer Tégoïsme. Il est aussi le prophète de cette « Science » dont il a fait la satire amère et pour laquelle il affectait le plus profond dédain. Quand Zarathoustra s'apprête à quitter ses disciples pour continuer seul

LA VENUE DU SURHOMME

son voyage (car il aime les marches solitaires), ses disciples, en Lui disant adieu, lui font cadeau d'un bâton dont la poignée d'or était un serpent s'enroulant autour du soleil. Zarathoustra se réjouit du bâton et s'appuie dessus; puis, y voyant aussitôt un symbole, il parle à ses disciples. L'or, éclatant, rare, inutile en lui-même, est pour lui l'image de « la vertu qui donne », de la vertu désintéressée qui fait perpétuellement le sacrifice de soi : « Une vertu qui donne est la plus haute vertu. »

En vérité je vous devine, mes disciples. Vous aspirez comme moi à la vertu qui donne. Qu'auriez-vous de commun avec les chats et les loups ?

C'est votre soif à vous de vouloir devenir vous-mêmes des offrandes et des présents: c'est pourquoi vous avez soif d'amasser toutes les richesses dans vos âmes.

Votre âme aspire insatiablement à des trésors et à des joyaux, puisque votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner.

Vous forcez toutes choses de s'approcher et d'entrer en vous, pour qu'elles recoulent de votre source, comme les dons de votre a mour.

Est-ce à un Borgia ou à un Jésus que convient cet hymne de la vertu désintéressée, de celle qui fait de Thomme tout entier une offrande et un présent aux autres hommes? Nous voilà bien loin de l'idéal de la Renaissance et même de l'idéal dorien. Nietzsche, cependant, veut nous donner le change. Il s'etïorce die retrouver encore là son « égoïsme ».

En vérité, il faut qu'un tel amour qui donne devienne brigand de toutes les valeurs; mais j'appelle sain et sacré cet égoïsme.

Etre brigand de science, de courage, de prudence, de justice, d'amour, pour pouvoir donner à autrui, c'est en effet un égoïsme sacré, mais est-ce bien de Tégoïsme ? Quand Borgia exerçait ses brigandages, était-ce pour donner ensuite à autrui les « valeurs » dont il s'était l'end ii maître ?

Nietzsche ne veut voir le mauvais égoïsme que chez les faibles, non chez les forts, quels qu'ils soient et

quelque usage qu'ils fassent de leur force. C'est ici que l'idée redevient morbide, car un fort égoïsme n'est pas pour cela une « vertu qui donne ».

Il y a un autre égoïsme, un égoïsme trop pauvre et affamé qui veut toujours voler, cet égoïsme des malades, Tégoïsme malade!

Avec les yeux du voleur, il regarde sur tout ce qui brille; avec l'avidité de la faim, il mesure celui qui a de quoi manger largement, et toujours il rampe autour de la table de celui qui doune.

C'est la maladie, à en croire Nietzsche, qui produit cette envie. Il parait que, dans notre société, tous ceux qui n'ont pas de quoi manger sont des malades ; il n'y a en eux qu' « une invisible dégénérescence » ; l'envie du vol, qu'éprouve leur égoïsme, part « d'un corps maladif » :

Dites-moi, mes frères, quelle chose nous semble mauvaise et la plus mauvaise de toutes ? N'est-ce pas la dégénérescence ? Et nous concluons toujours à la dégénérescence quand l'âme qui donne est absente.

On voit que, d'après cette théorie optimiste, il est dans la nature même de l'homme sain d'avoir « une âme qui donne », une âme désintéressée, un grand amour et un grand dévouement. Nietzsche aurait bien dû appliquer ce nouveau critèré à la question de savoir si les Borgia et les Malatesta sont, comme il l'a soutenu ailleurs, « ce qu'il y a de plus sain » ; s'ils sont des « âmes qui donnent », ou si, au contraire, ils n'ont point les caractères mêmes de la dégénérescence : égoïsme exclusif, esclavage des voluptés, amour de la domination par tous les moyens, y compris les plus lâches.

Notre chemin va très en haut, de l'espèce à Yespèce supérieure. Mais le sens qui dégénère nous est épouvante, le sens qui dit : tout pour moi !

LA VENUE DU SURHOMME

Dans ces magnifiques effusions de l'âme toujours prête à donner, Zarathoustra n'oublie-t-il point son sermon en faveur de fégoïsme, qui consiste précisément à dire : tout pour moi ? A moins que Zarathoustra ne prenne fégoïsme au sens de désintéressement; il pourrait dire, en effet, que notre plus haut moi et notre plus puissant est celui où nous ne faisons plus qu'un avec les autres et où nous vivons la vie de tous. C'est ce qu'ont pensé tous les grands philosophes. Après avoir, comme eux, magnifiquement chanté l'éternelle sagesse et l'éternelle vertu, Nietzsche s'efforce de nous faire croire qu'il apporte à l'humanité une révélation inconnue:

Quand vous vous élevez au-dessus de la louange et du blâme, et quand votre volonté, la volonté d un homme qui aime, veut commander à toutes choses : c'est alors l'origine de votre vertu.

Quand vous' méprisez ce qui est agréable, le lit mou, et quand vous ne pouvez pas vous reposer assez loin de la mollesse: c'est alors l'origine de votre vertu.

Quand vous voulez d'une seule volonté, et quand ce changement de toute peine s'appelle nécessité pour vous : c'est alors l'origine de votre vertu.

En vérité, c'est là un nouveau bien et mal! En vérité, c'est un nouveau murmure profond et la voix d'une source nouvelle!

Dans ce murmure nouveau, n'entendez-vous point la voix antique de Zénon, de Gléanthe, d'Epictète? Eux aussi adoraient la volonté en tension maîtresse de soi et des choses extérieures, identique à la vraie connaissance et à la raison universelle.

Elle est puissance, cette nouvelle vertu ; elle est une pensée régnante et, autour de cette pensée, une âme avisée, un soleil doré et, autour de lui, le serpent de la connaissance.

Connaissance et science se relèvent ainsi, dans la bouche de Zarathoustra, qui les avait niées ou avilies.

Le corps se purifie par le savoir, il s'élève en essayant avec science ; pour celui qui cherche la connaissance, tous les instincts se sanctifient; l'âme de celui qui est élevé se réjouit.

•Vf,

Ainsi pariaient déjà les Platon, les Aristote, les Epieure, les Zenon, les Desearles, les Spinoza, les Leibnitz. Tous ils ont été,, sans le savoir, des disciples de Zarathoustra. Ce dernier n'en croit pas moins que, avant lui, « sur toute l'humanité le non-sens régnait encore » ; il n'en prévoit pas moins, comme résultat de ses prédications, un avenir non pareil, un nouveau royaume des cieux sur la terre :

L'homme et la terre des hommes n'ont pas encore été découverts et épuisés.

Veillez et écoutez, solitaires. Des souffles aux essors secrets viennent de l'avenir; un joyeux messager cherche de fines

oreilles.

Solitaires d'aujourd'hui, vous qui vivez séparés, vous serez un jour un peuple. Vous qui vous êtes choisis vous-mêmes, vous formerez un jour un peuple choisi, — et c'est de lui que naîtra le Surhomme.

En vérité, la terre deviendra un jour un lieu de guérison ! Et déjà une odeur nouvelle l'entoure, une odeur salutaire, — et

un nouvel espoir.

A ces superbes psaumes du prophète allemand, qui rappellent ceux des prophètes hébreux, quel est celui qui ne répondrait pas, comme dans les cérémonies religieuses, parla parole de consentement et d'espérance : « Ainsi soit-il ! » Nous ne sommes plus dans le domaine de la philosophie ni de la « connaissance » ; nous sommes dans celui de la foi (1).

(1) Nous avons déjà remarqué; avec M. Orestano, que, dans la troisième forme de sa philosophie, Nietzsche ne prononce plus que huit ou neuf fois le nom du Surhomme, qui devient le symbole non d'une espèce supérieure à l'homme, mais d'une humanité plus puissante. En outre, la croyance à un progrès quelconque de l'inférieur au supérieur finit par disparaître.

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