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L'IMMORALISME INDIVIDUALISTE ET ARISTOCRATIQUE

Nietzsche a beau se déclarer « immoraliste », il a luimême une morale, comme nous verrons que cet athée qui se croit déicide a une religion. C'est la morale aristocratique, poussée jusqu'à la prétention de s'élever par delà le bien et le mal humains pour puiser aux sources éternelles de la vie et de la nature. L'éthique de Nietzsche est utile à étudier comme signe des temps. Nous l'avons déjà remarqué, elle est une réaction violente et partiellement juste contre ce vague sentimentalisme qui, chez beaucoup de démocrates, de socialistes,, d'anarchistes même, tend, sous les noms de « religion de la souffrance » ou « morale de la pitié », à remplacer toute doctrine rationnelle des devoirs et des droits.

Négation de la morale, idée du Surhomme amoral, qui est un antéchrist, formation d'une aristocratie de maîtres, renversement de la justice et de la pitié, tels sont les principaux points qui doivent attirer notre attention. Les religieux de l'ordre de Nietzsche ne nous promettent rien moins qu'une culture nouvelle fondée surla culture antichrétienne ; nous aurons donc à nous demander s'il y a dans l'immoralisme de Nietzsche « l'inouï » , qu'il se flattait d'y mettre et que ses fanatiques veulent nous y faire admirer. Nietzsche se croyait « inactuel », perdu dans notre époque de christianisme comme un représentant anticipé du plus lointain avenir. En

l'immoralisme individualiste et aristocratique

réalité, nous allons le voir revenir à beaucoup des préjugés présents et même passés. Il est bien un des derniers échos du siècle des Fourier, des Proudhon, des Renan, des Taine, des Feuerbach, des Heine et des Schopenbauer. En même temps, quand il parle, on croit tour à tour entendre les vieux sophistes grecs, les vieux sceptiques grecs, puis Machiavel, Hobbes, Helvétius, Mandeville , Diderot, la jeune Allemagne , Stirner, Bakounine, Kropotkine, toutes les voix des deux siècles passés. Les vices moraux de la démocratie ont leur Némésis dans le rêve aristocratique qui oppose à la « morale des esclaves » la « morale des maîtres ». Pendant la seconde moitié du xixe siècle, ce rêve avait bercé Renan, Taine, Flaubert ; chez Nietzsche, il a engendré la vision hallucinatoire du Surhomme. Ce qui n'avait été chez Renan que dilettantisme devient chez Nietzsche un véritable fanatisme. Quoique le penseur allemand se soit souvenu du penseur français, le tempérament enthousiaste de Nietzsche lui inspire pour Renan une profonde antipathie. En revanche, Taine ne pouvait manquer de plaire à ce dogmatique caché sous la peau d'un sceptique. Avec Taine, Nietzsche considérera la vertu et e vice comme des produits naturels, sucre ou vitriol ; seulement, Taine avait cru (avec l'humanité entière) que c'est le sucre qui est nutritif, le vitriol qui est un poison; Nietzsche va entreprendre de nous montrer le contraire. Pour lui, la morale est une « empoisonneuse. » Si l'humanité n'a pas fait plus de progrès, c'est la faute des vertus et de la moralité. Sa doctrine n'est donc pas seulement un scepticisme moral, elle est un dogmatisme antimoral : comme Nietzsche est antichrélien, « antéchrist », ainsi il est ou croit être antimoraliste.

En étudiant la doctrine des mœurs que prêche le chantre de Zarathoustra, nous essaierons de lui appliquer la règle de critique qu'il a lui-même posée : le philosophe, dit-il, comme une fourmi patiente et attentive, doit tâter toutes choses, même les plus poétiques, « avec les antennes de la pensée froide et curieuse ».

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