‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 10 sur 104 · L A FOR M A T ION DE NIE T Z S G II E · texte numérisé non relu

L A FOR M A T ION DE NIE T Z S G II E

domination, qui se cachait sous cette propagande réformatrice assura vite à Nietzsche une réputation de satirique bien établie (*).

Dès 1865, sa doctrine nouvelle est fixée. Ce sera décidément la guerre aux mauvaises habitudes, à tous les « anachronismes », à l'ivrognerie codifiée, à ce « matérialisme de brasserie » et à cette arrogance de jugement qu'il reprochera désormais aux étudiants allemands comme une persistance fâcheuse de l'esprit « collégien » le moins intellectuellement exigeant (-). La « liberté académique », orgueil des Universités allemandes, et dont il fit plus tard un tableau ironique et désolant, c'est à Bonn qu'il en expérimenta la misère intellectuelle. Il y discernait avec raison un scepticisme précoce, très propre à faire, en lin de compte, de loyaux « sujets » et des fonctionnaires modèles. Et que la majorité des jeunes bourgeois menât cette vie médiocre de bruit, de dettes et de fanfaronnades, c'était le moindre mal. Sa souffrance, qu'il a dépeinte plus tard, était celle de l'adolescent d'élite, jeté, avec un besoin de culture délicate, dans cette foule aisément satisfaite. 11 avait cru, en se confiant à ces jeunes gens, travailler avec eux à une grande cause. « On ne songe pas sans effroi aux effets que doit produire l'étouffement d'aussi nobles besoins (^). » Et à cette déception s'en joignit une seconde :

Je ne veux pas être injuste, après coup, envers ces braves gens, écrit-il en 1866. Mais ma nature ne trouvait auprès d'eux nulle satisfaction. J'étais encore trop timidement renfermé en moi-même et je n'avais pas la force déjouer un rôle dans cette agitation. Toutes choses s'imposaient à moi comme une contrainte, et je ne sus pas me rendre maître de cette ambiance (*).

(') Corr., V, 79.

(*) E. FoERSTER, Biogr., I, p. 226. — Corr., I, 12, 18.

(^) Ueber die Zukunfi unserer Bildungsanstallen. (W., IX, 41:

(*) E. FoERSTER, Der junge Nietzsche, p. 168.

N'avoir pas su se rendre maître, voilà le tourment entre tous insupportable, quand on a cet orgueilleux sentiment de la vie et de soi. Plus tard, quand la Franconia lui décerna ses insignes d'honneur, il les renvoya avec une protestation (*), Symbolique rupture, la première de toutes celles qui marquèrent la vie de Nietzsche et qui sont autant de contre-offensives par lesquelles se défend, comme un sentiment personnel blessé, son idéal d'une vie morale supérieure.

Faut-il conclure avec lui que cette année de Bonn ait été une année perdue? Une hypocondrie passagère a seule pu le lui faire croire. On ne peut appeler perdue une année où s'approfondit à ce degré sa culture théâtrale et musicale. Sa notion de l'héroïsme dans la femme et sa notion de la tragédie (') doivent une part de leur précoce grandeur au privilège qu'il a eu d'entendre Marie Niemann-Seebach dans la Krimhilde de Hebbel. Nous ne savons ce que valent ses compositions mélodiques de ce temps, ces lieder « dans le style le plus haut de la musique de l'avenir, avec des cris naturels » ('). Ce que nous en connaissons n'explique pas qu'on ait plaisanté sa prédilection pour Berlioz. Tout compte fait cependant, il resta fidèle aux sonorités de Bach et de Schumann (*), et surtout à ce dernier. Jamais il ne le travailla davantage ni ne l'entendit mieux interpréter. « Sieh dich tûchtig im Leben um, loie auch in anderen Kiinsten und Wissenschaften. » Ce précepte donné par Schumann au musicien fut suivi par Nietzsche, à cette époque d'attente un peu incertaine. Les problèmes de la pensée et de la vie lui

(») Corr., I, 22. — (^) Ibid., I, 99. — (') Ibid., V, 12o.

(*) Dans des lieder sur Das Ungeivitter, fleni und Genier, Dus Kind an die erloschene Kerze, de Chamisso ; sui' des textes de Petœl'i, tels que le Staendchen, Es loin/d und neigt [Corr., V, 83, 89). .Yachspiel, Unendlich. V. E. Fobu- STEn, Der junge Xietzsche, p. 149, et la partition d'un lied, Biogr., I, p. 22i.

parurent s'approfondir, quand on les transposait en musique. C'est le gain de son étude si soigneusement reprise du Manfred et de ce Faust de Schumann, qu'il entendit à une fête de Cologne, en juin 1865 :

Quelle profondeur de pensée dans ce dernier « chœur mystique » : Ailes VergangUche islnurein (r/cîc/înîss,dont jepeux,à présent, suivre par le sentiment et répéter avec une foi entière les premières paroles, tout au moins I

Ces mots sont d'un ami de Nietzsche; mais Nietzsche, présent au même festival, et membre actif d'une chorale, était secoué de la même émotion ('). Son idée d'une exécution parfaite se précisa, quand il eut entendu les deux basses Stockhausen et Staegemann dans Israël en Egypte de Haydn, ou dans les solos des docteurs mystiques du H* Faust. Ce fut un x-cYîfjia sic àsl, pour Nietzsche aussi; et sa notion sociale, fixée alors, du renouvellement de l'àme par l'émotion des fêtes de l'art, contribue à nourrir en lui l'espérance ou l'illusion wagnérienne.

Il reste qu'il a peu travaillé. Sa force productrice sommeillait, et il en souffrit {"-). Son impatience nerveuse s'irritait de la moindre stagnation. Il semble avoir peu goûté la philosophie enseignée par Scharschmidt et l'histoire de l'Eglise qu'il suivit chez Kreffe. L'histoire de l'art, professée par un professeur jeune, vivant et spirituel, Anton Springer, lui procura des joies. 11 n'a pas manqué de suivre les cours, tout remplis d'allusions politiques contemporaines, que faisait un des historiens les plus notoires du national-libéralisme, Heinrich Sybel ('). Surtout, il a été pour lui d'une importance capitale de

(•) Lettre de Rohde à ses parents, 12 juin 1865, dans Grusius, Erwin Rohde, p. 9. — Nietzsche, Corr., V, 114-117.

(*) Lettre à Musliacke, août 186S, dans E. Foerster, Der junge Nietzsche^ p. 163.

C) Ibid. et Corr., V, 71, 72.

L'INFLUENCE DE RITSCHL 67

rencontrer RitschL C'est le premier homme qui lui ait donné l'idée parfaite de la maîtrise. Sans doute, il ne sut pas tirer, tout de suite, tout le partiutile d'une telle direction. Un travail sur Simonide, bien qu'il fît entrer Nietzsche au «séminaire » où Ritschl n'accueillait que des disciples sévèrement triés, resta sans gloire. Nietzsche n'avait pas encore la maturité qui accepte les obligations d'une discipline aussi rigoureuse dans sa liberté. Du moins se sentait-il déjà gagné par ces habitudes d'absolue netteté dans la méthode que Ritschl imposait avec une passion de réformateur. Le projet que Nietzsche avait eu de joindre l'étude de la théologie, tracUtionnelle dans sa famille, à l'étude des lettres grecques et latines, fut mis à néant dans une seule conversation avec le maître terrible. Ritschl était un jîuritain de la science. Il ne concevait pas qu'on entrât dans l'investigation scientifique avec une foi qui en sophistiquait d'avance les résultats. Nietzsche pensera-t-il toujours ainsi ? Il a pensé plus tard que les sciences historiques doivent être les servantes actives d'une grande croyance civilisatrice. Sa critique ultérieure de la philologie et de l'histoire devra être considérée pour une part comme une agression contre Ritschl et comme une façon de s'afl'ranchir. Ritschl lui enseigna un premier atfranchissement : il émancipait Nietzsche de ses ancêtres. Dès l'instant que la probité intellectuelle était du côté du savoir, la décision de cette âme, scrupuleuse jusqu'à la maladie, était prise : « Meine Wendung zur Philologie ist entschieden »('), écrit-il pour le chagrin de sa mère, dès janvier 1865. Et tout de suite son observation aiguë se mettait au travail pour saisir le fort et le faible d'une àmc de philologue.

Ce qui importait à Nietzsche dans Ritschl, c'est que sa

(') Corr., Y, 03.

vie entière fût un enseignement. Ce travailleur acharné lutta toujours .contre le mal physique. Il souffrait de la goutte et de névralgies spasmodiques, à ce point que durant des semaines on le portait comme un enfant. Tourment décuplé pour un honmie d'une vivacité telle. Ses nuits, comme ses joiu^iées^ étaient douloureuses, mais ses insomnies encore étaient utiles à ses méditations; et pourvu qu'il pût penser, il demeurait gai et comlîatif. « Nicht Riihe noch Rast muss ein Problem lassen bei Ta g und bei Nacht r> ('), écrivait-il. Son endurance et sa lucidité lui venaient de cette habitude de considérer le travail comme une virile récréation.

Nietzsche a remarqué plus tard que l'habitude des recherches méticuleuses peut démoraliser les caractères vulgaires, qu'elle engendre de curieuses variétés d'astuce et un goût mesquin de l'intrigue. Il se souvient alors des souffrances de Ritschl dans cette querelle avec Otto Jahn, envenimée par des cabales et par de basses jalousies que le pouvoir écouta. Ritschl, esprit finement caustique, mal préparé toutefois à se tirer d'un conflit administratif, trébucha dans ce guêpier. De guerre lasse et aigri, il demanda à quitter le service prussien pour chercher asile en Saxe (-). Ses meilleurs étudiants l'en admirèrent davantage. Nietzsche fut du groupe déjeunes philologues qui accompagnèrent Ritschl, quand il s'expatria ; et c'est pourquoi l'année suivante allait les réunir à Leipzig.

Ronn, si riante, et le paysage verdoyant de la Rhénanie n'ont donc pas laissé de souvenirs heureux à ce jeune et frénétique esprit, en qui plus d'une pensée ambitieuse

(') lliTsciiL, Opuacula pliilologica, 1879, t. V, p. 30.

(-) Voir l'histoire de ce conflit dans Ribbeck, F. Il', nilsc/tl., l. 11, pp. 332-381.

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