L ' 1 N F L U E N C E DE R 1 T S C H L
était déjà déçue. La ville, où les étudiants forment comme une cité libre à part, lui paraissait insociable et bigote. Il n'y voyait plus que processions de vieilles femmes et Tyroliens de café-concert qui l'encombraient aux jours de fête ('). Sa verve, qui lui avait dicté des lettres et des madrigaux d'un si joli tour à l'adresse de sa sœur, se faisait à présent sardonique et triste. Il avait toujours aimé le silence où l'âme se recueille, pour dresser son bilan, « pour contre-signer son passé » {man verbrieft sich die Vergangenheit) (-) et pour se faire un nouveau courage. Maintenant sa méditation devenait agressive. Son culte nouveau de la vérité scientifique afTectait, devant sa sœur et sa mère, des airs de supériorité. A leurs exhortations pastorales qui l'amusaient et le lassaient un peu, il répondait par des lettres qui étaient à leur tour prédicantes. Il dénonçait les préoccupations intéressées de la religion. Elle n'a, disait-il, pour objet que d'assurer à des croyants le bonheur et la paix dans l'approbation commune. La recherche du vrai est lutte contre la coutume, incertitude de la démarche, fluctuation nécessaire de l'âme et de la conscience; et la vérité atteinte sera laide peut-être et redoutable. Entre cette recherche du bonheur calme et la poursuite du vrai qui fait souffrir, le choix est affaire de noblesse de l'âme, et le choix de Nietzsche n'était plus à faire. Dans les discussions là-dessus avec sa mère, il semble avoir repoussé, avec rudesse parfois, son intervention sans doute trop insistante ; et on le trouvait peu aimable. Devant les reproches, il se renfrognait davantage, et invitait les siens à se faire une image moins idéalisée de sa personne. Sa casuistique morale gagnait en clairvoyance dans ces disputes épistolaires. Mais son
(1) Corr., V, 119 sq.
(») Corr., V, 88.
acrimonie s'en assombrissait. Scrupuleux jusqu'à l'excès dans rénumération des griefs qu'il avait contre lui-même, il se redressait par le sentiment du moins de sa probité intérieure. Les dépressions morales étaient courtes, comme les accès de rhumatismes dont il souffrait. Les vacances de Naumburg, l'automne de 1865 durant, apportèrent une guérison provisoire. Mais la récidive de son mal moral était plus fréquente que celle de ses crises physiques. Berlin, qu'il connut alors, pendant une quinzaine, pour y avoir été reçu dans la famille de son ami Musliacke, ne l'a pas consolé. Il l'a vu sans verdure, dans la pâleur de son ciel d'automne : et l'atmosphère de Berlin, hypercritique et froide, a encore nourri son pessimisme.
C'est avec délices, écrit-il, que j'ai appris alors à voir les choses en noir, puisqu'aussi bien (sans qu'il y eût de ma faute, ce me semblait) c'était la couleur qu'avait prise mon destin.
On ne voit pas le désastre qui aurait motivé une plainte si mélancolique. C'est en lui-même qu'il portait une malfaçon, dont le sentiment lui reviendra de temps en temps. Sa sensibilité sera désormais rythmée de douleur et de désespérance. Le voilà presdestiné à devenir le disciple de Schopenhauer, que Robert Schumann annonce à tant d'égards. Il devait éprouver toutefois bientôt que la plus sombre pensée peut alimenter la joie de vivre, pourvu qu'elle nourrisse en nous le sentiment de l'effort victorieux.