‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 25 sur 104 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

La préparation du livre sur la Trag-édie.

CHAPIX^RE PREMIER

LE MILIEU HELVETIQUE

l'arrivée a bàle

Carl-Albrecut Bernoulli a décrit en artiste et en historien ce que fut pour Nietzsche, à son arrivée, cette ville de Bàle où il entrait, plein d'ardeur jeune et (l'intime orgueil (*). Nietzsche voyait la République bâloise en un temps de crise et de mue. Le grand travail de la démolition des remparts était comme symbolique. Les murailles jetées dans les fossés laissaient debout quelques grandes portes à tours en poivrière, comme ce Spalenthor près duquel Nietzsche allait habiter. La ville intérieure apparaissait dominée par sa haute cathédrale de grès rouge et par son hôtel de ville sang de bœuf enluminé de fresques. Le long des quais, de vieux hôtels étageaient sur le Rhin leurs balcons de riche ferronnerie du xviii'' siècle. Le dédale intérieur des vieilles ruelles trop resserrées ofifrait nombre de maisons du temps de la Renaissance. Nietzsche sentit bien l'esprit de ce patriciat bourgeois {aristokratisches Pfahlburgertum) (*), installé

{') C.-A. Bernoclu, F/-rtn^ Ooerbeck und Friedrich Nietzsche, t. I, p. 39 sq. (») Corr., III, 66.

A^DLER. — II.

sur la démocratie des faubourgs, orgueilleux de sa richesse ancienne, de ses rubanneries et de ses soieries récemment florissantes, de sa banque puissante et de la nouvelle industrie des assurances, dont le réseau s'étendait sur l'Europe. Cette cité de millionnaires, sortie intacte en 1833 d'une Révolution qui aurait pu lui coûter l'indépendance nationale, ou lui apporter l'asservissement sous la démocratie rurale environnante, s'ouvrait maintenant aux souffles du dehors. Elle n'était pas devenue une ville allemande, comme on avait pu le craindre ; et elle s'était séparée de sa banlieue, érigée en canton autonome, pour rester maîtresse de sa tradition. Une constitution démocratique assurait les transactions entre la grande bourgeoisie et le peuple. Définitivement assise, cette démocratie à présent modernisait sa vie. Elle se répandait en faubourgs aérés, peuplés d'usines ; elle construisait cette cité-jardin qui est celle de ses villas patriciennes. L'afflux alsacien, après la guerre de 1870, allait hâter la transformation. Il n'est jamais mauvais qu'un Allemand du Nord monarchique voie de près rAllemagne républicaine, c'est-à-dire la Suisse. Treitschke a dit combien de qualités manqueraient à l'Allemagne, si elle ne se prolongeait par un pan de démocratie helvétique. L'imperfection des travaux allemands sur les démocraties grecques et sur la Renaissance italienne vient souvent de ce que leurs auteurs n'ont pas vécu en république. Un canton suisse est peut-être le dernier vestige d'une vie politique analogue à celle des cités antiques, petites et attachées au passé, mais où le patriciat lui-même a des traditions populaires.

La ville où Erasme et Sébastien Castellion ont enseigné, et qui eut de célèbres officines d'imprimerie dès l'origine de la typographie, n'a jamais méprisé la science. Elle gardait depuis le xvi'' siècle un renom d'humanisme.

corrigé et rajeuni par le renom de ses grands mathématiciens du xvn® et du xvI^^

La dynastie des Bernoulli, dont l'aïeul était venu d'Anvers pour échapper au duc d'Albe, avait introduit un sévère et audacieux esprit spéculatif. Le calcul infinitésimal de Newton et de Leibniz a été vulgarisé en Europe surtout par eux. Jacques I Bernoulli (1654-1703) en avait découvert de difficiles applications géométriques et mécaniques. Jean 1 Bernoulli, son frère (1667-1748), en avait apporté l'enseignement à Paris, chez le mathématicien de l'Hospital, en un temps (1690) où tout le monde y était encore étranger à cette science nouvelle (') ; et il y avait ajouté depuis la grande découverte du calcul intégral. Daniel Bernoulli (1700-1782), fils de Jean, avait enseigné cinquante ans à Bâle ; et l'Université de sa ville natale lui devait le lustre des plus beaux travaux de physique mathématique et d'astronomie qui aient signalé son siècle. Son frère Jean II Bernoulli (1710-1790) avait été l'ami estimé des astronomes Maupertuis et Lalande autant que des philosophes réformateurs Condorcet et de La Rochefoucauld-Liancourt. Pendant trois générations toutes les Universités du monde demandèrent à cette grande école bàloise leurs mathématiciens. Il y en eut, comme Euler et Daniel II Bernoulli, qui allèrent enseigner jusqu'à Saint-Pétersbourg. Par ces hommes la grande bourgeoisie de Bâle était entrée dans la gloire européenne. Elle ne l'a jamais oublié. Gomme on devenait membre du Grand Conseil, ou magistrat, par tradition de famille ou par besoin de considération, on allait enseigner à l'Université. La vieille institution, célèbre malgré sa petitesse, avait été réorganisée à fond en 1833. On travailla d'un cœur

(') V. Die Selbstbiof/rapfiie von Joliannes Bernoulli I édité par C.-A. Beu- NouLu, Bàle, 1907, p. 5.

unanime à la fciire prospérer. Il n'y avait presque pas de grande famille bâloise, qui ne pût s'enorgueillir d'avoir un a oncle professeur » ('). Parfois, comme il arrive dans les pays de libre travail et de vieille et noble aisance, un grand bourgeois joignait à ses fonctions publiques le goût du travail érudit.

Au temps où Nietzsche arrivait à Râle, Wilhelm Vischer était chef du département de l'instruction publique ; mais le temps était récent où il avait professé le grec et le latin aux côtés de J.-J. Merian, spécialiste des tragiques grecs, et de Johann-Jacol) Rernoulli, l'archéologue ; Wilhelm Vischer-Heusler, fils de l'administrateur, était réputé bon médiéviste. Les Heusler étaient une autre de ces familles, où se transmettait la solide vertu du labeur avec des dons artistes. Elle était représentée par Andréas II Heusler, signalé déjà par des travaux sur l'histoire du droit germanique qui ont une durable valeur. Les Stâhelin comptaient parmi les professeurs, outre un hébraïsant déjà vieillissant, un jeune historien de l'Eglise Rudolf Stâhelin, en qui le vieux conseiller Karl Hagenbach allait trouver un digne successeur. Mais les Hagenbach ne disparaissaient pas : un Hagenbach-RischofT occupait la chaire de physique ; et un autre Rischoff, Jean-Jacques, le titulariat de gynécologie. Les Rurckhardt avaient fourni Fritz Rurckhardt, le physicien, qui fut le directeur de Nietzsche au Paedagogiiim: et les Speiser comptaient parmi les leurs un bon juriste.

Cette pléiade se complétait par des recrues jeunes, venues des autres cantons : le botaniste Simon Schwendener de Glaris; l'ophthalmologiste H. Schiess, qui fut l'oculiste de Nietzsche.

Mais parmi les anciens, trois noms rayonnaient surtout.

(') C.-A. Berxoulu, Ibid., I, ji. i!.

Page 1