L E M I L I E U HELVÉTIQUE
Bachofen, depuis longtemps magistrat, avait enseigné le droit. Brusquement son livre sur le Matriarchat [das Mutterrecht) , qui bouleversait les idées admises sur l'origine de la famille, lui avait valu une notoriété européenne. Un Bernois, le zoologiste Rutimeyer, assemblait des faits nouveaux sans nombre en paléoatologie, et créait de méthodiques et audacieuses hypothèses. Ouvert à toutes les idées, et tout acquis à l'idée du transformisme alors si fortement combattue, il n'était pourtant pas dupe des exagérations darwiniennes ; et déjà, derrière Darw^in, il savait retrouver Lamarck, alors oublié. Plus d'une fois, dans des conférences et dans des conversations intimes, il se répandait en généralisations, où Nietzsche a pu apprendre ce que les hommes les plus compétents savaient alors des origines de la vie. Enfin, au-dessus de tous, comme la gloire la plus certaine, rayonnait Jacob Burckhardt. Ses livres sur la Civilisation de la Renaissance^ le manuel d'art qu'il avait intitulé le Cicérone^ son livre sur V Epoque de Constantin avaient frayé des voies nouvelles à l'histoire de la civilisation. Il avait su présenter ses idées dans une langue châtiée, d'éclat discret, mais toute lumineuse d'intelligence, et qu'on aurait cru prise aux grands Italiens et à Montesquieu. On ne savait pas encore au dehors que sa notion des Grecs aussi était nouvelle, et qu'il s'élevait à des généralisations sur la philosophie de l'histoire qui dissipaient la défiance dont cette discipline était enveloppée depuis Hegel. Burckhardt gardait pour lui ces constructions. Mais quand il s'ouvrait de ces généralités, fruit de l'érudition historique la plus étendue et pénétrées du scepticisme le plus éclairé sur les institutions et sur les hommes, ces leçons rares et étincelantes étaient le régal des connaisseurs.
Ce qui faisait la supériorité de ces hommes, c'est qu'ils
savaient joindre la science française, tenue dans une injuste mésestime, à l'érudition allemande, alors dans toute l'insolence de sa victorieuse invasion. Pourtant l'Université se renouvelait sans cesse par l'appel de savants allemands, Gustave Teichmtiller, esprit de feu, infiniment inventif, et auquel on est redevable d'un renouvellement total de l'histoire du platonisme, allait quitter Râle pour Dorpat, Mais on gardait Moritz Heyne, germanisant solide, lexicographe excellent et bon spécialiste des antiquités germaniques. Rudolf Eucken allait mettre sa robuste et un peu fumeuse éloquence à la disposition d'un jeune idéalisme en voie de naître. Schônberg, l'économiste, un des fondateurs du « socialisme de la chaire », fut pour Nietzsche un ami plus qu'un collègue. Les années en amenèrent d'autres. La confraternité universitaire faisait pénétrer dans le patriciat de Râle, si fermé, les jeunes savants allemands. Sans doute ils restaient presque tous les yeux fixés sur les Universités allemandes, mieux dotées. Mais ils emportaient de Râle le souvenir d'une ville où la morgue des financiers fléchissait devant la culture de l'esprit, et où l'esprit de caste cédait au charme d'une vie de société intelligente.
Quand Nietzsche, dès le 16 juin 1869, parle de la vie solitaire qui lui est faite et qu'il aime, ou de ce faible talent de sociabilité qui l'oblige à une existence d'ermite, c'est que le destin le réserve pour une besogne où aucune amitié et aucune distraction mondaine ne peuvent le consoler. Il ne se sentirait pas si abandonné, s'il méprisait moins le menu fretin {plebecula) de ses collègues (*). 11 repousse leurs invitations et ne fréquente guère que Jacob Rurckhardt, avec qui il se promène de longues heures sous
(') Corr., II, p. 148; III, p.