‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 28 sur 104 · W., IX · texte numérisé non relu

W., IX

L'IDYLLE DE ï 11 I B S C H E N 12o

tout ce qui lui adviendrait d'heureux, il pensait ofFrir son tribut à Ritschl, et même de cette joie nouvelle qui lui était échue quand il lui écrivait de Tribschen, près de Lucerne.

l'idylle de tribschen

A Tribschen se consomma le destin de Nietzsche. L'importance vraie de la nomination qui l'avait appelé à Bâle vient de ce que Lucerne n'était pas loin. L'enseignement que retire un observateur philosophe de l'exemple d'une grande existence, Nietzsche l'a savouré à longs traits, quand il a pu vivre dans l'intimité de Richard Wagner. C'a été pour lui « ce sacre d'une culture de l'esprit plus haute », que Schopenhauer avait reçu en approchant Goethe.

A quelque distance de Lucerne, sur le lac, au pied du Pilate, est couché sur la berge ce village enfoui sous les arbres : Tribschen. Nietzsche y passa, durant une excursion qu'il fit, la veille de la Pentecôte 1869, le 15 mai. Oserait-il user d'une invitation que Richard Wagner lui avait adressée à Leipzig? Il essaie, peu rassuré. Il sonne discrètement à la grille et fait passer sa carte. Richard Wagner, qui travaille, ne s'interrompt pas. Mais il se souvient du jeune savant et répond par une invitation à déjeuner. Nietzsche, retenu par des amis, ne peut accepter. Mais il fut l'invité de Wagner le lundi qui suivit, et encore les 5 et 6 juin. L'intimité fut immédiate, enthousiaste et très dénuée de cérémonie ; eine unbeschreiblich nahe Intimitàt, a écrit Nietzsche depuis (*). On le traitait en grand fils et en vieil ami.

C) A Georg Brandes {Corr., HI, 301)

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iNietzsclie a dit souvent, avec une reconnaissance qui n'a pas varié, le bonheur qu'il a eu de cette vie commune ('). Il la reprenait pour quelques jours, dès qu'il réussissait à s'affranchir. De tous les visiteurs qui ont connu cette solitude animée de rires où Wagner abritait, auprès de Gosima de Bûlow, une existence encore toute remplie des affres de la lutte et de la création, aucun ne fut plus aimé que Nietzsche. La villa de Wagner était une maison rustique, vieille et compliquée. Elle émergeait à peine d'une mer ondulante de verdure {*). Les massifs, les carrés de fleurs se prolongeaient sur la colline jusqu'à la pente abrupte au bas de laquelle étincelait, à travers les futaies hautes, la surface bleue du lac. Plus d'une fois, Nietzsche, Wagner et Gosima ont longé ce sentier qui côtoie l'abîme. A l'extrémité du parc sans clôture, surgissait la face rugueuse que montre sur le lac des Quatre-Cantons la pyramide du mont Pilate. Sur l'autre rive, les cimes montaient en teintes violettes, enveloppées de brumes où semblaient chevaucher des Walkyries. L'émotion qui remplit les derniers drames de la Tétralogie est faite de tout ce que, pour Wagner, il flottait de rêves dans les nuées du lac de Lucerne .

A la lettre, ce furent là « les plus beaux jours » de la vie de Nietzsche (^). Ge fut un bonheur composé, a-t-il pensé depuis, de « plus d'une erreur et de toutes sortes d'illusions » (*). C'a été une amitié-poème, où Nietzsche peut-être a eu la plus grande part de création. Mais un bonheur chimérique en est-il moins salutaire? L'exalta-

(«) Ibid., V, loi.

(*) V. Judith Gautibr, Richard Wagner et son œuvre poétique, 1884. — E. FoBa8TBR, Der junge Nietzsche, p. 255; et Wagner und Nietzsche zur Zeil ihrer Freundsc.haft, p. 73. — La photographie de la villa, dans ce dernier ouvrage, p. 16.

(=j A sa sœur, 3 février 1882 {Corr., V, 470).

(») A sa sœur, juillet 1887 {Ibid., V. 731).

tioii lyrique dans laquelle Nietzsche a créé son premier système date de ces jours de ïribschen» où il a vu de près le génie.

Car sur l'authenticité de la révélation qui s'ouvrit pour lui alors, il n'a jamais eu de doute, bien que sur le moment il l'ait surfaite. Wagner est pour lui, en 1869, comme il l'écrit à Deussen, « le génie le plus grand et le plus i;rand homme de notre temps »('). 11 apprenait par lui ce que c'est qu'une vie humaine de grand style, « féconde, riche, émouvante, très isolée et inconnue de la moyenne des hommes » ('). 11 admirait Wagner pour la force qui l'enracinait dans une terre nouvelle et conquise par lui. C'est pour Richard Wagner qu'il forge pour la première fois le mot et l'éloge de l'intempestivité. Etre « intempestif » [unzeitgemâss), dépasser du regard les choses éphémères, c'est la première condition de la régénération ('). Ce long vouloir de l'homme qui sait se taire durant vingt années et n'avoir souci que de sa vocation et de la marque qu'il imprimera à Fliumanité pour tous les temps, voilà le spectacle fascinant que Richard Wagner lui donne et dont Nietzsche ne se lasse pas (*). Le jour où Nietzsche lui fut infidèle, c'est que Wagner lui sembla avoir commis une trahison.

On tremble à voir un dévouement si enthousiaste s'attacher à une cause et à un génie aussi complexes que la cause et le génie de Wagner, avec une loyauté rigide, mais qui, à vingt-cinq ans, ose s'ériger en juge. Nietzsche va à Tribschen se reposer du labeur professionnel ; et tandis que son ami Rohde court l'Italie pour se fortifier et s'assouplir l'esprit, Tribschen tient lieu à Nietzsche de

(') p. Deussen, Erinnerungen. Lettre du 25 aoiït 1860.

(*) A Rohde, 17 août 1869 {Corr., I, 160).

(') A sa sœur, novembre 1883 (Ibid., V, 5i9).

(*) A Gersdorff, 28 septembre 1869 {fbid., I, 89).

Florence et de Rome. Il y vient s'enivrer de sa vocation nouvelle. Tout ce que la richesse de deux esprits étonnamment agiles et inventifs et la grâce d'une femme un peu hautaine, mais de goût exigeant et sûr, peuvent ajouter au charme de la vie, embellit cette idylle du lac de Lucerne. Est-ce la peine d'ajouter que Nietzsche a infiniment admiré Cosima? Agée de trente ans à peine, elle était plus près de lui par l'âge que de Wagner presque sexagénaire. Sans être belle, trop élancée, dépassant Wagner de toute la tête, avec le profil dantesque de son père Franz Liszt, Cosima avait grand air. Possédée de cette ambition de dominer, qui était sa nature même, croit-on qu'elle n'ait pas essayé de son ascendant sur ce jeune génie qui l'approchait? Et Nietzsche, comment n'aurait-il pas songé à l'éblouir ?

D'une audace très altière dans sa conduite, Cosima était grande et respectable à force de sincérité. Elle avait brisé le cœur d'un noble artiste, Hans von Dulow^ dont elle avait quatre enfants. Depuis deux ans qu'elle vivait auprès de Richard Wagner, elle était grisée comme par un philtre trop fort. Le drame de Tristan et d'Iseult, que Wagner avait écrit, tout rempli encore du songe d'une autre, Cosima l'avait vécu en entier. Wagner lui laissait à présent la liberté de sa griserie. Peut-être a-t-il observé sur elle plus d'un trait de l'ensorceleuse qui, dans son Parsifal^ s'appellera Kundry. Il était sûr d'elle au fond j)ourtant, et savait la dévotion avec laquelle elle servirait toujours ce Saint-Graal nouveau, la musique wagnérienne .

Pour celui qu'elle n'a jamais cessé d'appeler « le maître » même devant les intimes, Cosima a toujours exigé la plus déférente admiration. Mais, en groupant autour de lui une cour d'admirateurs, elle ne trouvait pas illégitime de recevoir son tribut d'hommages.

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