‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 29 sur 104 · L'IDYLLE DE T R I B S G H E N · texte numérisé non relu

L'IDYLLE DE T R I B S G H E N

Or, quelle plus délicate flatterie offrir qu'un panégyrique doctrinal, où Wagner est situé au plus haut sommet de l'art? C'est ce que sut faire Nietzsche. Au risque de chagriner les survivants, il nous faut noter ici les débuts d'un des grands romans d'amour platonique du xix*^ siècle, d'un roman silencieux et douloureux, resté inconnu presque jusqu'à nos jours.

La familiarité de cette vie ne nuisait pas à sa distinc- (ion parfaite, et elle grandissait sans descendre. Dès îiovembre 1869, Cosima écrivait à Nietzsche : « Vous êtes (le la maison. » {Sie sind uns ein Tribschener). Elle lui demandait de menus services en foule, allant jusquà le charger des achats de Noël pour ses enfants. Il corrigea les épreuves de cette Autobiographie de Wagner, rédigée sans doute pour une part par Cosima, et restée quarante ans le secret d'un petit nombre d'amis. On lui confiait les tristesses de la maison, quand affluaient les nouvelles des mauvaises représentations, et quand les projets lointains, si longtemps couvés, menaçaient de sombrer. A ces heures-là, et quand on ne lit plus rien, on lit à Tribschen, pour se réconforter, les premiers essais manuscrits que Nietzsche envoie de Bàle. Car ces essais sont surprenants de hardiesse. A suivre la pensée du jeune professeur, il semble que l'œuvre wagnérienne ait pour devancière la Jragédie grecque, et que la vocation de Wagaer soit de retrouver, avec des moyens nouveaux, la tradition d'Eschyle. Tout l'orgueil wagnérien alors se ravive. Il pénètre de sa puissante flamme l'amitié qu'il éprouve, vieillissant, pour ce jeune messager de sa gloire; et, pour la première fois, Wagner se croit compris.

Comment ne pas voir le danger pour l'âme mobile de Nietzsche et pour sa nature d'apôtre? Il ira prêchant sa foi, comme il avait fait pour Schopenhauer. Ensuite, il faut que sa foi résiste à son doute. Il est d'abord tout

admiration. Puis il raisonne cette émotion lyrique, et ainsi la transforme. Comment n'essaierait-il pas d'imposer à Wagner son propre wagnérisme transformé?

Mais d'abord Richard Wagner le gagne par des livres, par Ueber Staat und Religion^ ou par son Beethoven, que le schopenhauérisme « pénétre et consacre » . Tout l'art wagnérien tient de cette philosophie son incroyable gravité et sa profondeur allemande ('). Nietzsche croit qu'il y a eu quelque chose de changé dans la mentalité de l'Allemagne le jour où Wagner, quittant le néo-hégélianisme de Feuerbach, a passé à Schopenhauer (*). La fidélité vvagnérienne de Nietzsche vient à la rescousse de sa foi schopenhauérienne, et sa mobile flamme en est davantage fixée.

Mieux encore ; sa croyance schopenhauérienne se consolidait par tout ce qu'il observait en Richard Wagner. A jamais désormais dans sa pensée les noms de Schopenhauer et de Wagner seront liés. Fraternité que personne encore n'avait soupçonnée. En un temps où on lit Wagner avec la préoccupation de chercher en lui un disciple de Feuerbach, Nietzsche a pénétré son secret. Wagner croit en Schopenhauer, parce qu'en W^agner s'incarne la doctrine schopenhauérienne. Wagner est le « génie », tel que Schopenhauer le décrit ('). Ce qu'on découvre, à vivre près de Wagner, c'est la genèse éternelle des grandes œuvres de l'esprit. « Ce que j'apprends et ce que je vois, ce que j'entends et ce dont s'ouvre pour moi l'intelligence défie toute description, écrit Nietzsche à Rohde. Schopenhauer et Gœthe, Eschyle et Pindare, crois-le moi, vivent encore ('). »

• (') Corr., I, 143, 161, 174, 179; II, 220.

(*) Ibid , I, 179.

C) A Gersdorff. 4 août et 28 septembre 1869 {Corr., I, 84. 91). — A Rohde. 9 décembre 1868 {/bid., II, 110).

(*) 3 septembre 1869. Corr., II, 167.

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