AMITIES PROCHES ET LOINTAINES
POUR cette besogne de civilisation, aussitôt surgissaient en Nietzsche des velléités de réformateur. Il fallait grouper des amis et commencer un apostolat. Tribschen était un centre : il fallait en assurer le rayonnement. Bâle était la ville de Burckhardt et de l'humanisme. Elle n'était pas encore la ville de Wagner et de la suprême philosophie. Nietzsche alors sonna le rappel des amis lointains. Il assignait à tous des postes de missionnaires. Sa solitude était faite d'abord de son impatience à se répandre. Pourtant, si changeante que fût sa pensée toujours en travail, il gardait la fidélité des amitiés, et la vie intérieure se composait d'abord une symphonie de tendresses.
Parmi ces accords du cœur, nécessaires à sa vie, il y en avait qui s'affaiblissaient par la distance. Son premier soin, une fois installé à Bâle, était de prêter l'oreille : quels étaient ceux qui s'effaçaient ou se précisaient ? « Un groupe d'amis est comme une projection de notre àme au -dehors ('). » La gamme de ses amitiés lui faisait mieux connaître la tonalité de sa musique intérieure ; et il jugeait de sa valeur propre par la valeur de ses amis. S'il est vrai, comme il l'avait appris de
('; P. Del'ssen, Ei'hmeningen, p. 67.
Fichte, que l'àme se reconnaît par le corps qui l'exprimo, les affections dont il s'entourait faisaient à Nieizsclie comme un halo et une atmosphère où se reflétait sa pensée. C'est pourquoi il fut toujours, en amitié, si jaloux et si pur, ambitieux de dominer, jusqu'à abuser de ceux qu'il aimait ; et son instabilité sensitive trouvait un contrepoids dans ces amitiés choisies dont il faisait^le corps multiple de son âme embrasée.
La vie pourtant éparpillait constamment ce chœur fraternel. Il avait beau imaginer des solennités, ménager savamment des entrevues. Son passage à Leipzig, en octobre 1871, fut une de ces commémorations, où il avait su réunir les plus vieux camarades de Naumburg, de Pforta et de Leipzig : Krug et Pinder, Gersdorff et Rohde('). «Z^^r Freimdschaft gehôrt Gegenioart », écrivaitil à Deussen (^). Un reclassement se faisait donc dans ses amitiés. Il y eut les amis dont il ne garda que le souvenir et dont l'image pâlissait, et ceux qu'il eut à cœur de revoir, d'inviter ou que la vie rapprochait de lui et dont elle faisait des confidents et des collaborateurs.
Le décor de la vieille ville de Naumburg s'estompe ainsi dans la brume, avec toutes les silhouettes qui lui avaient été familières. Pinder et Krug, qu'il n'a pas manqué de revoir à chacun de ses passages dans la cité de son enfance, et qu'il a revus fiancés et mariés en 1873 et 1874, lui restent attachés et chers, mais leur souvenir est vide de cette chaleur que donne le contact quotidien. Echanger quelques lettres de félicitations pour un anniversaire, une fête ou un deuil, quand disparaissent àe vieux parents, offrir une photographie, qu'est-ce que ceLn, si ce n'est raviver le sentiment de la distance et du renoii-
(*) Corr., I, 192.
(') Ibid., I, 14i.
AHDLER. — II. 10
cément? Que Knig envoie une composition de lui, « méditation d'une noble pensée et travail d'un excellent musicien » (') ; ou que Nietzsche lui adresse ses derniers livres, il ne saura jamais si ces pamphlets atteignent son ami dans la disposition d'âme qui était la sienne (*); et les sympathies wagnériennes communes, les rencontres à Bayreuth ne suffisaient pas à sceller une alliance pour cette lutte où Nietzsche s'engageait d'un cœur un peu plus meurtri chaque jour, mais stoïque.
PAUL DEUSSEN
Nietzsche écrivait, dès 1869, à Paul Deussen, son camarade si intime de Pforta et de Bonn : « Je ne peux plus me représenter ta personne ('). » Pourtant, il continuait à le semoncer, à le surveiller de loin jusque dans ses fréquentations; à le louer de sa tendresse fidèle, à j l'encourager, un peu de haut, dans la tâche de l'enseigne- 1 ment secondaire auquel Deussen se vouait. Au demeu- 1 rant, Nietzsche était heureux de sa conversion au schopenhauérisme où il voyait une victoire personnelle, et qu'il voulait seulement plus spontanée, plus dictée par le cœur et moins par l'intelligence. Puis quand il découvrit en Deussen la maturité nouvelle qu'il exigeait de tous ses amis, le détachement, le goût de la solitude et cette grande compassion qui pleure en silence sur la détresse des hommes, il alla au-devant de lui dans une affection approfondie, un peu comme un évêque, plus fier
(«) Corr., I, 438.
(«) Ibid., I, 241, 290.
(^) P. Deussen, Erinnerungen, ji. 06.
d'avoir gagné tardivement un pécheur endurci que de ses plus glorieuses et de ses premières conquêtes.
Il te sera difficile de trouver un homme qui ait autant que moi l'expérience des conversions et qui ait autant aime dans les autres l'enthousiasme de la foi nouvelle (').
Illui arrivait alors de lui confier ses projets, inspirés de la grande révélation de Tribschen. Il mit à sa disposition toutes ses relations avec l'aristocratie russe pour lui trouver le préceptorat qui lui donna le loisir scientilique, et lui permit ces études de sanscrit où Deussen s'est fait depuis un nom si honorable ('). Mais Deussen s'en alla, lui aussi. lia revu Nietzsche deux courtes heures, une nuit de septembre 1871 et quelques jours à Bâle en 1872. 11 l'a connu en pleine époque combative et a recueilli ses premières confidences sur les Présocratiques et sur cette culture latine, représentée par Gicéron et au sujet de laquelle Nietzsche se fait, vers 1872, une opinion si nouvelle Séjournant à Genève, à Aix-la-Chapelle, en Russie, il disparut de l'intimité de Nietzsche, sinon de son horizon intellectuel. Nietzsche est redevable à Deussen d'une part de son érudition indoue.
L'homme, lui avait écrit un jour Nietzsche, dans toutes les choses graves est si mesure à lui-même ; et une amitié, c'est deux Ames et une même mesure (').
Ce sera toujours l'honneur de cet homme distingué d'avoir compté parmi ceux dont Nietzsche a pu croire que la mesure à laquelle ils jugeaient la vie et le monde était entre eux commune.
i') p. Deusseh, Ennnerungen, p. 75.
(*) Le détail de cette négociation est relaté dans Deussen, p. 81 sq. Berxoulli, Franz Overbeck, l, p. 110 sq. (') Corr., IL 68.
148 T 11 A V A U X DE P II E P A Pi A T I 0 N
UEINRTCH ROMUNDT
Parmi les jeunes schopenhauériens du cénacle de Leipzig, il y avait, en 1868, im adolescent confus, capable d'étonnementnaïf et philosophique, et vers lequel Erwin Rohde, avant Nietzsche, s'était senti attiré : Romundt. U avait eu peine à trouver sa voie ; et, trop fantaisiste, semblait peu fait pour devenir un « bourgeois ». a L'intelligence, le bon vouloir et l'impuissance se mêlaient en lui sympathiquement. » Il faisait, à vrai dire, de mauvaises tragédies.
L'étincelle poétique dans notre ami, disait Niefzsctie, n'est pas assez forte pour tuer des bœufs, mais suffisante pour abrutir un homme. Je l'ai prié instamment de mettre un terme à cette dangereuse pyrotechnie.
Mais il tenait Richard Wagner pour le plus grand poète de l'époque, et, tout compte fait, il fallait prendre intérêt à l'étrange et mobile camarade ('). Sans le mettre à leur propre niveau, Nietzsche et Rohde le reçurent comme un des leurs. Il avait une fidélité dans la subordination qui touchait. Il accueillit avec enthousiasme la leçon inaugurale de Nietzsche. Il eut le courage de lire à la « Société philologique » de Leipzig l'essai de Nietzsche sur Socrate et la tragédie qui devait y soulever une émotion si durable. Il renseignait son ami sur les hostilités qui se préparaient sournoisement. Il fut non seulement son allié dans cette crise de plusieurs années ; mais il fut peut-être son premier et principal disciple.
La trajectoire de sa vie le ramena à Râle. U y avait
^') Corr., I, 145, 169; II, 50, 81, 109, 202, 213.
LES A :^i I T I E S 149
passé trois jours agréables, en septembre 1871, et avait fait, avec Nietzsche, la promenade de Grenzach, chère aux universitaires ('). Puis de loin, de Nice, de Rome, où il traînait l'ennui de son préceptorat, il envoyait ses vues philosophiques. Le phénoménisme schopenhauérien, tel que l'entendait Nietzsche, il prétendit, lui aussi, l'enseigner dans un livre sur Kantund Empedokles, dont il faudra retenir quelques propositions essentielles pour la théorie nietzschéenne de la matière (^). Sitôt affranchi, Romundt accourut à Bâle pour s'y faire privat-docent . Nul doute que Nietzsche ne lui ait prêté obligeammeut l'aide de son vote (') ; et l'ayant installé, il annonçait à son de trompe les succès de l'orateur et du conférencier (*). Il accueillera Romundt dans sa maison, en 1872, et en fera son commensal, avec Overbeck : heureux de son zèle, de sa ])onne humeur, de tout ce qu'il y avait en lui de force joviale et un peu subalterne {"). Ce n'est pas la faute de Nietzsche si les opinions schopenhauériennes de Romundt Tont privé de la chaire magistrale bâloise, le jour où Euckea fut appelé à léna. Nietzsche s'employa de son mieux à la lui obtenir, mais ne put vaincre la prévention ou la timidité de ses collègues (*).
Il n'y avait pas de projet de voyage entre amis, dont Romundt ne fut. Si l'on gardait peut-être secrets devant lui les projets idéologiques les plus hauts, ce n'était pas pour l'exclure, mais pour l'initier par degrés. Romundt a été un camarade dévoué, qui a souvent prêté sa plume à Nietzsche malade. Pourtant il gardait une nature évasive, instable et jeune. Son commerce n'a pas manqué d'agrément pour Nietzsche, mais il n'est pas
(') Con:, I, 71; II, 26i; V, 214, 217. — H Ibid., II, 34i, 354. — (') Ibid., II, 169, 329. — (*) Ibid., I, 219. 300, 347. — (») Ibid., I, 219; V, 271. — (•>) Ibid., I, 261, 441.
resté sans orages. L'avenir leur réservait à tous deux assez de douleurs pour que s'effaçât entre eux le souvenir des litiges de jeunesse. Mais ce n'est pas cela que Nietzsche appelait de l'amitié.
CARL VON GERSDORFF
Celui des amis auquel le reliait l'amitié la plus ancienne fut ce jeune baron Cari von Gersdorff, qu'il tutoyait depuis Pforta. Nietzsche l'aimait, sans doute parce qu'aucun de ses amis ne complétait mieux sa propre nature. Les autres étaient des savants et des penseurs. Gersdorff fut un homme d'action. De haute et forte stature, il tranchait sur ces hommes de cabinet qui, de leurs veilles, gardaient comme une pâleur. Il représentait le hobereau de l'Allemagne du Nord, mais cultivé ('). Il fit des études d'Université assez poussées, d'abord à Gœttingen, comme il convient à un jeune féodal, puis à Leipzig où il avait retrouvé Nietzsche. De Potsdam où il faisait son volontariat, il était venu à l'Université de Berlin faire ses études de droit et de germanistique. Sa situation de cadet de famille le désignait pour la carrière militaire . Pourtant Nietzsche le fait confident, avant tout autre, de ses croyances nouvelles, de ses projets de livres, de ses pensées. Il sera toujours regrettable que nous n'ayons pas ses réponses aux lettres affectueuses, joviales ou mélancoliques de son ami. Elles feraient ressortir une image héroïquement juvénile qu'on
(•) <• Eiti echter krâftiger Reprâsentant aller tûchtigen Eigenschatlen de? Nord-deutschen Wesens. >- Corr., V, 213.
LESAMITIÉS 151
dégage, mais incomplète, des effusions reconnaissantes de Nietzsche.
Je remarque bien, lui écrit Nietzsche, qu'il y a dans ta nature, très cher ami, quelque chose d'héroïque, qui voudrait se créer tout un monde de luttes et de peines (').
Ces hobereaux d'Ost-Elbie, restés au total une race réaliste, vigoureuse et inculte, auront été réhabihtés par de nobles échantillons d'humanité dej)uis Kleist. Gersdorff fut un de ces officiers cultivés et artistes. Nietzsche, son ami, en qui il avait confiance, s'étant fait schopenhauérien et wagnérien, il suivit Nietzsche avec une loyauté féodale. Il reconnaissait en lui le chef intellectuellement supérieur. Inversement, il fut pour Nietzsche le modèle de l'aristocrate, admiré pour l'aisance des manières, pour l'urbanité sans défaut et pour la sûreté du cœur. De la délicatesse greffée sur de la force, voilà comment Nietzsche, plus tard, se représentera l'humanité noble à venir. L'image de son ami Gersdorff flottera souvent dans sa mémoire quand il se demandera : Was ist vornehm ?
Leurschopenhauèrisme équivalait pour eux à une religion. Elle liait ensemble leurs âmes par un sentiment commun de la vie. Quand un frère de Gersdorff mourait d'une blessure reçue à Sadowa, Nietzsche osait le consoler avec des pensées prises à Schopenhauer. Ils éprouvaient ensemble que ces croyances n'aidaient pas seulement à vivre, mais à mourir (^). Sur les champs de bataille de 1870, qu'ils avaient vus, Gersdorff, en jeune lieutenant de l'active, Nietzsche, en ambulancier triste, tandis que leurs âmes se cherchaient dans la grande
(') Corr., 1, 149. — II existe des lettres de Gersdorff à Overbeck. C.-A. BernouUi en publie dans sou Franz Overheck de savoureux fragments. (^) Corr., I, 170, 173.
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niixiété des communications interrompues, cette conviction les soutenait. Ils avaient senti qu'ils « appartenaient » l'un à l'autre ; ils se réjouissaient de cet accord total sur les questions foncières ('). Dans la grande solitude dont Nietzsche eut le sentiment, quand il se vit attaqué, puis abandonné de plusieurs sur lesquels il comptait, Gersdorff fut de ceux dont il éprouva l'attachement inaltérable. Ach wie sehr hraucht man das Betousstsein icahrer Freunde ! \\\i écrivait Nietzsche en 1870 (*), et encore en 1874 :
De bons amis sont à coup sûr une inestimable invention, pour l'amour de laquelle nous glorifierons la destinée humaine (').
Gersdorff quitta l'armée, songea à la magistrature ; puis il dut acquérir, par des études à l'Institut agronomique de Hohenheim, une compétence d'agriculteur devenue nécessaire depuis que la mort de son frère aîné le faisait chef de famille et propriétaire de majorât. Sa fidélité en amitié resta pareille.
Quand tout chancelait, le renom scientifique, les affections les plus chères, la santé même, l'amitié de quelques-uns était sûre ; et Gersdorff a été toujours de ceuxlà. La mobilité imaginative, tour à tour enivrée et désespérée de Nietzsche reposait dans cette affection forte et placide. Le « courage viril », cette gravité allemande « ou plutôt prussienne », que Gersdorff tenait de son père ; le stoïcisme calme, que les événements trouveront toujours « résolu et hardi », prêt à « un conscient et grave effort » ; cette robustesse dans tout ce qui était neuf et difficile, mais où « la simplicité se joignait à la grandeur », voilà sur quoi s'appuyait Nietzsche ; et voilà
(') Corr., I, 138, 142. — (^) Ibid., l, 301. — (^) Ibid., I, 161, 209, 226, 227. 229, 312.
LES AMITIES lo3
pourquoi il a osé confier àGersdorff ses espérances les plus orgueilleuses et ses craintes les plus chimériques.
Les projets de Nietzsche, qui, dans son commerce avec d'autres amis, apparaissent volontiers comme des projets d'art, de science ou de philosophie, prennent figure de réforme morale et pratique dès qu'il parle à Gersdorff. C'est qu'ils s'entretiennent de choses vécues. Ces soubassements d'épouvante sur lesquels repose l'existence, ils les avaient aperçus à la lueur d'événements tragiques (*). Si, dans leurs entretiens, ils essayent de Justifier à leurs propres yeux les raisons philosophiques et religieuses de leur etfort, Nietzsche, cependant, devant Gersdorff aimait mieux en préciser la direction vivante que le sens abstrait. Puisque toute vie, tout art et toute pensée plongeaient dans une réalité d'effroi ('), quelle raison avait-on de vivre ? Austère question à poser devant un tel ami. Ils tombèrent d'accord pour penser qu'il faut vivre pour la mission de l'Allemagne dans le monde. Ce que la guerre de 1870 avait démontré, c'est que la substance de la nation allemande était dans son armée. La bravoure allemande, héroïque et réfléchie à la fois,, était d'une autre qualité que l'élan français. Elle en différait métajthysiquement. Tous les reproches adressés par Fichte aux peuples latins, à leur agitation de surface, à leur sécheresse d'âme encombrée d'idées mortes, revenaient dans les méditations de ces jeunes teutomanes, que fanatisait l'enseignement wagnérien L'esprit français était une des formes les plus superficielles de l'esprit juif, franzosisch-judische Verflachung (^). Ce qu'il appellera plus tard « décadence » n'apparaissait encore à Nietzsche que sous la forme de cette civilisation « élégante » et qui vidait de leur contenu les âmes et les peuples.
(') Corr., I, 174. — (-) Ibid., I, 228. — C) Ibid., I, 181.
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Avec ce jeune officier, il redevenait militaire. « Etre guerrier, de quelque façon que ce soit » , sera un des préceptes de Zarathoustra. Pour Nietzsche,Gersdorff a toujours été l'exemplaire vivant de cette morale. Obtenir par sélection une race vigoureuse de fauves blonds, la discipliner et l'affiner par une forte culture de l'esprit, voilà où se résumera, dans sa pensée ultérieure, la destinée de la civilisation. Gersdorff pour Nietzsche réalisait cet homme intégral, « ein ganzer voiler Mensch » ('), en qui l'audace des convictions philosophiques n'était qu'un courage militaire intériorisé. Il fut, dans ces premières douze années qui séparent Pforta de Bayreuth, l'ami qui accourut le plus souvent à l'appel de Nietzsche solitaire. Ils se replongeaient alors dans ce qui pour eux signifiait la culture contemporaine la plus haute, par le pèlerinage de Tribschen ; ou bien ils passaient des semaines consolantes ensemble à Gimmelwald près de JMiirren, au-dessus du lac de Brienz, en septembre 1871. Bayreuth les a vus réunis en 1872, pour la pose de la première pierre ; et Munich, la même année, pour la première représentation de Tristan. Gersdorfî passera à Bâle tout un semestre, avant son voyage d'Italie. Il sera le confident des pensées difficiles, mais aussi l'auxiliaire des besognes humbles, le copiste de la quatrième Unzeitgemasse. Il savait consoler et aider (') ; et, quand il s'en alla, ce ne fut pas seulement Nietzsche, mais tout son cénacle bâlois, qui ^e sentît appauvri. Devant d'autres, Nietzsche ne montrait que son intraitable orgueil. Devant Gersdorff, il montrait sa faiblesse :
Ah ! si tu savais, combien découragée et mélancolique est au fond ma pensée, quand je songe à ma faculté créatrice. Je ne cherche
(') Corr. I, 243. - (*) Ibid., 1, 2i3, 2i9.
qu'un peu de liberté, un peu d'air vivifiant véritable ; je me défends, je me révolte contre toute cette indicible quantité d'esclavage dont je porte les chaînes... (*).
Et il doutait encore en 1874, qu'il pût s'affranchir jamais. Dans cette longue lutte, quand il se sentait las, « comme l'éphémère le soir », il confiait à Gersdorff sa plainte qu'il lui fallait taire. Les étapes communes de leur vie : Pforta, Leipzig-, la guerre de 1870, Tribschen, furent ainsi avant tout un commun apprentissage, une montée vers des positions de plus en plus élevées d'où ils se promettaient « une perspective dégagée sur leur vieille culture » (*). Ils en étaient là encore lors du cataclysme moral de 1876. Puis la correspondance sera muette entre les deux amis ; et, dans la grande solitude où Nietzsche s'enfoncera, le fidèle Gersdorff ne sera plus qu'une image et un idéal j)lacé à son rang dans la hiérarchie qui monte vers l'humanité nouvelle.
ERWIN ROHDE
Comment se fait-il que de toutes les amitiés de Nietzsche, celle pour Erwin Rohde, scellée dans la camaraderie d'un court semestre d'été, à Leipzig, rayonne d'un éclat sans second? Seule, son amitié pour Franz Overbeck lutte avec elle de gloire, depuis qu'on possède les lettres qui en attestent la longue et inaltérable tendresse.
Parmi les groupes changeants où se déroule la vie de iSictzsche, ce qui donne à ces deux amitiés leur relief et leur couleur, c'est le talent de ses partenaires, et
(') Con:, I, 269.
(*) Ibid., I, 342.
c'est aussi qu'ils nous sont mieux connus. Quelques-uns des plus grands et des plus chers parmi ceux que Nietzsche a aimés nous apparaissent mal, à travers les dires ou les illusions de l'ami, parce qu'ils n'ont pas parlé euxmêmes. Les lettres échangées entre Nietzsche et Rohde forment un développement où se perçoivent avec netteté deux voix distinctes, mais où celle de Rohde est la plus mélodieusement triste.
On a dit que, des deux amis, Erwin Rohde, quand ils se sont connus, avait l'avantage de la maturité (*). Il faut tout à fait le contester. Rohde convenait avec sincérité qu'il avait reçu de Nietzsche « la direction dans laquelle il continuerait à rouler jusqu'au bout » (*) ; et V « irritante force de paradoxe » que possédait Nietzsche a souvent stimulé Rohde ('). Or, dans un commerce aussi intime, c'est le partenaire le plus faible qui essaie de briller et de mériter sans cesse à nouveau l'attachement de l'homme qu'il sent supérieur. N'était-ce pas ce qui était arrivé à Schiller écrivant à Gœthe? Il est touchant de voir comme Schiller, surtout au début, se livre et se dépense en longues et éloquentes lettres. Goethe répond avec une rondeur cordiale et par de brefs aperçus. 11 en fait l'aveu : « Mes lettres sont loin d'égaler celles de Schiller parleur valeur intrinsèque et propre. » La correspondance de Nietzsche avec Rohde est ainsi un monument, surtout à Rohde. Mais elle nous instruit à merveille sur cet isolement moral, qui fut celui des meilleurs de leur temps.
Il nous étonne que de jeunes Allemands convaincus, comme d'autres, de la supériorité allemande, avant même que la guerre vînt l'attester par des preuves brutales, se soient enfermés dans cet isolement morose. Nietzsche, en
(') HoFMiLLER, VersHche, 1909, p. 3o. — (-) Corr. II, 201. — (') Crcsius, Ernin Rohde, p. 20.
loon wagnérien, espérait en la bravoure allemande, et Rohde, plus bourgeoisement, en cette « loyauté allemande », attachée au roi par un idéalisme invincible et dont était incapable la pauvre nation voisine, livrée aux convulsions. Il avait donc l'assurance, comme Nietzsche, que la destinée vraie du peuple allemand était de devenir r « aristocratie des nations » ; et, avec cette double con viction, « retenue par besoin intime du cœur dans une foi sincère »('), ils allaient de l'avant, dans un troupeau plus nombreux qu'ils n'ont pu croire : très Allemands encore en ceci qu'ils se faisaient un mérite personnel et rare dos croyances qu'ils partageaient avec la multitude.
Mais, s'ils ont participé à l'ivresse de tous, ils se sont dégrisés de meilleure heure. Tant que l'Allemagne n'avait pas achevé l'œuvre de son unité, ils s'étaient passionnés. Puis l'humiliation l'emporte en eux de voir que cette œuvre était trop matérielle. La philosophie qui met au cœur des choses Vappétii de dominer ^ est certes la résonance dernière du tempérament impérieux de Nietzsche. Mais cette nervosité impérieuse recevait la suggestion de tout le sentiment qui avait soulevé l'Allemagne en 1870. Or, ce sentiment eut en Nietzsche et en Rohde une impétuosité dont Bahnsen ou Diihring ou Richard Wagner connurent seuls la souffrance au même degré : ils auraient voulu une Allemagne institutrice de culture supérieure, rayonnante de pensée, triomphante par ses créations d'art.
Il s'en faut que l'Allemagne de 1870 manquât de penseurs et d'artistes. On ne peut pas dire dénué de pensée et d'art le pays où vivaient Hermann Lotze, le théologien Ritschl et le physicien Helmholtz ; où Otto Ludwig et Hebbel, morts récemment, venaient de créer les drames
(') Corr., II, 239.
les plus puissants que les Allemands aient eus depuis Kleist ; où Theodor Storm, Theodor Fontane et Gottfried Keller liaient une gerbe lourde d'œuvres gracieuses ou fortes. Mais tous ces hommes élaient morts sans gloire ou vivaient obscurs. Quelques-uns se consumaient dans l'amertume, comme le peintre Anselm Feuerbach, qui savait bien que ses tableaux, dans cinquante ans seulement, « auraient une parole et diraient ce qu'il avait fait et voulu ». Or, ce que faisait dire Feuerbach à son Iphigénie, dont le regard si tristement cherche la Grèce lointaine, ou à sa Médée frissonnante au bord de la mer et si tragique dans son abandon, c'est la solitude d'une âme endolorie de vivre sur des rivages barbares.
Ce fut, en effet, là le sentiment d'une élite très délicate au milieu de ce peuple robuste, uniquement préoccupé de réalisations. Faut-il dire : élite « décadente »? Nietzsche et Rohde ne le croyaient pas. Ils sentaient en eux la force de leur peuple, et ils croyaient l'accroître, sans la débiliter, par la pensée. Ces âmes musiciennes, qui vivaient une existence intérieure d'une mélodie unie et puissante, avaient trouvé de bonne heure à la vie de leurs contemporains une consonance médiocre et banale. Us haïssaient « la trivialité qui use et qui rouille » ('). Ce n'est pas qu'ils fussent de composition difficile. La simplicité de leurs goûts atteste qu'il ne faut pas chercher sous leurs paroles une affectation de dédaigneuse aristocratie. Us ont la susceptibilité d'âmes exigeantes et affinées, au milieu de fanfarons buveurs de bière. Ils vivaient donc à l'écart de la multitude enlisée dans une existence sans profondeur. Leur douleur même et, ce qui était leur piété, ce sérieux avec lequel ils prenaient la vie, passait pour frivolité. Rohde, alors, s'enfermait, impénétrable et
(•) 6'orr.. Il, 113 (1868); 174 (1869).
rugueux; ou bien, sardoniquement, se refusait à entretenir ses contemporains d'autre chose que de saucisses et de bière, de pluie et de beau temps (0. Mais il dressait en lui-même un sanctuaire d'où était bannie « la canaille » {aile Kœter) et où seule la mélodie secrète de son âme traversait le silence.
Il est sûr que, dans les premiers temps de leur amitié, c'est Rohde qui est atteint le plus profondément. Voilà j)ourquoi ses lettres sont si éloquentes dans leur détresse lîère. Nietzsche, même quand il lutte, est jovial et prend possession de l'avenir. Rohde a au cœur un amour attardé de la grande époque littéraire abolie, et dans son regret, il ne peut puiser que du découragement. Assurément, on conçoit sa nostalgie. Il pleure les temps de Goethe. Il pense avec chagrin que, parmi les romantiques, il y a eu des âmes hautes, comme cet Alexandre de Marwitz, dont Rohde nous a conservé des lettres très nobles, toutes dégagées de préventions aristocratiques. Il veut dire que ce romantisme juvénile, intelligent et idéaliste enfantait des types d'hommes plus dignes d'intérêt que le mercantilisme spéculateur de notre temps. Et comment ne pas lui donner raison ? Mais il se consumait dans ce tourment nostalgique, et sa susceptibilité, jointe à une pensée si ambitieuse, se blessait maladivement. Vouloir être un libérateur et craindre le contact du monde : insoluble et paralysante contradiction. La faiblesse de Rohde est là. L'a-t-il su jamais? Il en a eu le sentiment plutôt quo l'intelligence claire ; et, à coup sûr, c'est être débile que d'en vouloir à la vie parce qu'elle n'offre pas même assez d'amertume (').
Pour Rohde, tout est « ténèbres désolées », captivité étroite et froideur ; il se sent « orphelin par le cœur » (').
i') Con:, II, 201. - (-) IbUL, II, 185 (1870). — (') Ibid., II, 331.
En vain, il se rend compte parfois qu'une folle hypocondrie l'obsède, « e'in tôrichter Einsiedler-Quàlgeist r> . lia beau jurer que ses pensées misérables de malade cloîtré ne le terrasseront plus (*). Ce sentiment de « ramper dans la poussière » le rejette dans le découragement, qui est la forme particulière de sa « dépravation », sa déformation décadente : et c'est, en effet, dans l'ami le plus cher que Nietzsche a pu observer d'abord le « décadent » supérieur, longtemps avant de s'apercevoir que les échantillons en foisonnent jusqu'à compromettre la santé de la civilisation européenne.
Erv^^in Rohde était « inadapté » à la vie. Sur le tard, il se plaignait encore de ne pouvoir se faire au commerce des hommes. Rude et tranchant, on n'osait pas l'approcher. Alors, de dépit, il se renfermait en lui-même avec plus d'austérité et souffrait (-). Quelle consolation pour un homme ainsi fait? Il essayait de la résignation, tentait de se faire un cœur sans désir et entretenait savamment la torpeur où nous met la banalité de la vie. Hambourg, où, au retour d'Italie, au printemps de 1870, il attendit de devenir privat-docent à Kiel, ne l'a pas réveillé. Il surveillait anxieusement la flamme de ses sentiments, de crainte qu'elle ne s'élevât trop puissante. Cette somnolence, traversée de rêves et de veUéités d'agir constamment déçues, lui paraissait la vie accoutumée de presque tous les hommes (•). Pour Rohde, le travail, qui stimule les natures robustes, servait surtout de narcotique. A ce labeur très assidu, qui tendait tous les ressorts d'une intelligence très ingénieuse, il ne demandait que quelques heures d'une joie courte : celle de la découverte. Les plongeons qu'il faisait dans des profondeurs inconnues, fourmillantes de formes étranges.
1') Corr., II, 429, 433. — (-) Ibid., II, 562. — (») Ibid., II, 263. .
de romans grecs singuliers, de mythologies monstrueuses, n'étaient pour lui qu'une façon nouvelle de fuir le bruit et de s'enfouir dans une solitude plus opaque ('). Entre le travail, chose impersonnelle, et le bonheur, tout relatif aux individus, quel rapport ? Le travail ne peut que stupéfier et verser l'oubli : il est sans vertu consolatrice (^).
Mais Rohde avait appris beaucoup de Schopenhauer. Il avait vérifié, par son voyage d'Italie, combien les belles apparences fascinent et apaisent. Maintenant, « dans le pays des Cimmériens », sa pensée se reportait vers « les régions de la lumière et des lignes nobles », et avait la nostalgie des madones sveltes et fines, perdues dans le rêve qu'elles suivent dans un sourire (^). Gela indiquait son assagissement pessimiste. Autrefois, à Rome, il avait promené son tourment parmi les formes silencieuses des sculptures antiques, sans y trouver la sérénité. A distance, il se console par le souvenir :1a galerie de Dresde l'émeut (*). Mais la musique lui offrait des lustrations de l'âme plus complètes, des extases courtes et puissantes, où enfin il oubliait le mal de vivre (^). Le fond de notre culte des génies, c'était, pour Rohde, ce besoin d'être touché jusqu'au cœur par tout ce que les œuvres d'art révèlent de l'essence générale de l'univers. Voilà pourquoi, à deux, Erwin Rohde et Nietzsche, ils célébraient le « fils des dieux » nouvellement paru sur la terre, Richard Wagner.
Nous savions que, dès 1868, Nietzsche avait projeté avec Erwin Rohde une collaboration intime. Publier ensemble des Contributions à l'histoire de la littérature grecque; inaugurer, côte à côte, les Acta^ de Ritschl, ou la revue que médite Richard Wagner : autant de plans réalisés pour une moitié et qui, pour Nietzsche, devenaient
(') Corr., II, 221, 46b. — (') Ibid., II, 2'il. — (') /bi,/., Il, 224. fbid., II, 185, 351. — (») Ibid., II, 218.
AHDLER. — II. 11
le symbole de leur affinité mentale. Leur amitié devint fraternité militante, le jour où Nietzsche se vit cerné d'attaques brutales et de' sournoises intrigues. Mais nous n'avons appris que par la publication de Cogitata^ de Rohde, combien était profonde l'identité de leurs pensées avant tout échange {*).
La dochnne de Rohde. — Leur faiblesse originelle, à tous deux, était cette lâcheté de la pensée schopenhauérienne qui se méfie des multitudes. La peur de diffuser la vérité, de déchaîner par elle dans le peuple, « le fauve si péniblement dompté » ; la distinction maintenue aA^ec ténacité entre les chefs et le nombre e éternellement aveugle », voilà ce qui paralysa longtemps ces jeunes penseurs. « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu », avait dit Voltaire. Rohde resta toujours figé dans ce voltairianisme suranné. Nietzsche seul a su s'en affranchir. Devant le spectacle d'une multitude uniquement affairée à poursuivre son existence, il ne subsistait pour Rohde que deux possibilités d'une égale tristesse : 1** la protestation amère d'un pessimisme foncier, qui va jusqu'à nier la valeur du monde ; 2'' le pessimisme individuel résigné, qui sait dénuées de sens pour l'existence collective la distinction du mal et du bien, ou celle de la misère et du bonheur, et qui laisse, comme des forces naturelles, les instincts, nourris d'illusions, travailler à assurer, de leur mieux l'existence des foules. Pour Rohde, nous sommes déjà presque des malades, quand le travail secret de notre vouloir s'élève jusqu'à la conscience (').
(') Les Cogitata sont des aphorisme» que Rohde notait au jour le jour sur des carnets iatiraes. Ils posent constamment la question des emprunts mutuels que se font Rohde et Nietzsche. On les trouvera à la fin de la monographie de Rohde par Crusius.
(*) Rohde, f^ogitata, $ 14, 15, 65.
En ces temps où la Philosophie de V Inconscient d'Eduard von Hartmann était récente, les efforts des philosophes tendaient à élucider les rapports de la pensée inconsciente et de la pensée consciente . Avec passion, Rohde et Nietzsche se donnaient à ces recherches, dont on espérait le renouvellement des sciences morales. Les grands faits sociaux, les religions, les littératures, allaient s'éclairer dans les profondeurs. Le travail obscur des foules et l'inspiration du génie allaient devenir intelligibles.
Tout naturellement, pour Rohde, les philosophies et les religions se rangent alors en deux classes. Il y a : 1 celles qui ne mettent en question que riiomme conscient, les religions de l'humanité auxquelles prélude le judaïsme ; les philosophies de l'homme qui vont d'Auaxagore et de Socraie à Hegel. Et en regard : 2° les spéculations ouvertes sur les rapports de l'un-tout et de l'homme : les religions de l'Univers dont le bouddhisme fournit le cas-type et les p/zi/o50jo/îie5 mystiques, dont les Présocratiques ont donné les échantillons les plus parfaits ef Schopenhauer le dernier. Ainsi Socrate, si l'on veut transposer la définition donnée de lui par les Anciens, a ramené la philosophie de l'univers à l'homme ; et il l'a pu faire en s&crifiant l'intuition mystique et la connaissance de l'univers. Schopenhauer a voulu retourner de l'intelligence consciente à l'inconscient; de la philosophie de l'homme au mysticisme universaliste. C'est un impossible passage, car les intuitions profondes ne sont pas démontrables. Elles s'imposent au sentiment. Il était seulement possible de construire sur des plans différents, celui de l'intelligence ^ celui de linstinct, des philosophies d'une vérité égale, bien qu'inconciliables (*).
(') Rohde, CotjilaUtf-^ 4, fi, 6, 10, 11.
Il n'y avait pas de pensée où Nietzsche et Rohde fussent plus complètement d'accord. Mais Rohde croyait possible de vivre plusieurs philosophies. Il mit plusieurs années à s'émanciper de Schopenhauer ; et, en 1874, quand il acheva de se détacher de lui, ce fut pour deux raisons : 1° parce que la philosophie de Schopenhauer nie la vie, et que cette conclusion impossible n'est pas dans ses prémisses ; 2° parce qu'elle affirme l'unité invariable des mondes et de la vie ; et que dans une telle unité, il n'est plus possible ni de vivre ni d'agir (').
Pourtant peut-être est-ce la psychologie de Rohde qui est ici en défaut. Il n'a peut-être pas estimé à sa juste intensité le prodigieux sentiment de la vie qui anime ce pessimisme schopenhauérien, comme il animait les Eléates. La thèse essentielle des mystiques, écrira-t-il en 1877 plus justement, c'est que « le monde aspire à s'anéantir pour que Dieu soit » ('). C'est selon une logique pareille que Schopenhauer veut détruire toute vie partielle, pour restituer la vie une et totale. Mais est-ce une logique ? Plus exactement, il faut voir là une affirmation du cœur, une allégorie et un mythe, et pour tout dire une « expérience religieuse ». C'est ce que Rohde aperçoit bien, quand il dit qu'au plus haut degré de la liberté de l'esprit, la religion reprend sa place (').
Etait-ce une raison pour la confondre avec l'art, et une réforme d'art réalisait-elle d'emblée une réforme religieuse ? Toute la destinée du w^agnérisme tenait dans ce problème. Rohde s'est affranchi plus tard. En 1870, il a cru avec Nietzsche que la religion a de commun avec l'art sa pensée tout instinctive, que ne peut formuler aucune parole. Dans les mystères grecs, les affabulations imagées, les 8pc'j;jiEva ont un contenu religieux qui ne peut
V) RoiiDE, Cogilala, C S3. — {^) Ibid., % 77. — {') Ibid., i .j7.
être saisi que par l'intuition et que les mots ne suffisent pas à communiquer. Quelle ouverture sur les abîmes religieux où nait la tragédie, s'il était sûr qu'elle est à l'origine un 8pa»|jL£vov, une représentation religieuse, où la scène reproduit le tableau vivant sacramentel, tandis que dans le chœur subsiste l'ancienne communauté des mystes, éblouie et extatique (') ? Ainsi Rolide côtoie les sentiers qui pour Nietzsche seront pleins de découvertes.
Comment pouvait revivre cependant cette intuition religieuse en un siècle tout rationnel? L'homme n'avait pas cessé d'être à la fois un individu et une partie d'un toul. Il adviendra toujours qu'une âme d'élite soit saisie de la grande inspiration collective, la sente en lutte contre son souci de bonheur individuel, et, dans un renoncement désespéré, s'abîme dans le devoir, c'est-à-dire dans le sentiment de la vie totale où il plonge. Hamlet^ la Jungfrau von Orléans et Penthêsilée sont de telles âmes. Tous les arts nous remplissent aujourd'hui encore du sentiment de notre communion avec le tout. Mais il y a des arts de l'humanité et des arts qui disent l'univers. Ils construisent sur des plans différents des vérités pareilles. Notre musique est pour nous ce que fut pour les Grecs l'inspiration dionysiaque : toutes les forces vierges de la nature entrent par elle dans notre âme extasiée. Elle a cela de commun avec le mythe qu'elle tend aux idées sans s'épuiser en elles et reste intelligible sans elles; Elle ne dira pas la pensée claire des individus, mais leur fond obscur. Or, l'éveil de l'énergie universelle dans les individus, c'est là ce qu'il faut appeler la vie héroïque.
L'objet de l'art est donc d'élargir et d'intensifier la vie intérieure. On croit qu'il copie la nature. On imagine la pensée d'un Ruysdaël, d'un Claude Lorrain, d'un Titien
(•) RoHDE, CofjUala, g 16, 17.
comme des chambres noires où se projette une image fidèle des réalités du dehors. Mais les yeux du génie ne voient point comme la bourgeoisie. Une belle œuvre d'art nous apprend à voii' avec des yeux plus grands. Elle fait de nous des hommes supérieurs. L'enivrement cjui nous vient d'elle est celui-là; et il n'y a pas d'autre mysticisme. Qu'elle exprime la pensée claire de l'humanité, sa conscience morale totale, comme le drame; qu'elle se consume en rêveries sentimentales, comme cette poésie lyrique moderne, qui, dans son parallèle constant de la nature et du cœur, crée une mythologie partielle ;, ou qu'elle n'affleure jamais à la conscience claire, comme la musique : l'œuvre d'art éveille en nous la force latente de la jîuoductivité créatrice. A quelque degré, cette suggestion nous fait participer au génie et nous fait entrer dans la vie divine (').
S'il a été possible de faire entendre dans Rokde ces sonorités profondes, qui faisaient de sa pensée et de celle de Nietzsche une « mélodie éternelle » (^), on ne s'étonnera plus que les deux amis aient souffert de leur séparation comme d'une douleur physique. Ils accusaient les fatalités adverses et gémissaient : « J'ai la nostalgie de toi, écrit Rohde, toujours et à toutes les heures ('). » Dans l'empressement de Nietzsche à appeler Rohde près de lui, il y eut son habituelle obligeance, mais aussi l'ijapatience d'une affection qui veut la présence de l'ami. L'occasion sembla s'ofï'rir en février 1871, quand, Teichmtiller quittant Bâle pour Dorpat, Nietzsche songea à occuper la chaire de philosophie. 11 eût cédé à Rohde sa chaire de grec : l'Université préféra comme philosophe Rudolf Eucken. Une chaire fut vacante, à, Zurich en juin
[') lloDDE, Cogitata, S 30, 33, 88, 40. — (^) Corr., II, p. 167. — \^) 1" août 1871, Corr., II, 253.
LES A M I T I t: S 167
et déjà Nietzsche appelait à la rescousse le vieux Ritschl jiour aider son ami. Ce furent deux déceptions (*). Ils échangeaient ainsi les services et les conseils, mais remettaient à des circonstances fortuites, à des congrès savants, à des séjours de vacances, le soin de les rapjDrocher. Leipzig offrit son Congrès de philologues en. octobre. A ces agapes qui, le 3 octobre 1871, réunirent Nietzsche, Gersdorif, Pinder et Krug, Rohde ne pouvait manquer. Le pédantisme allemand ne perdait pas ses droits entre ces jeûnes savants sentimentaux.; et leiu'S plaisanteries prenaient volontiers des formes cérémonieuses. Nietzsche proposa qu'à date fixe, pour se sentir unis en dépit de la distance, ils fissent une libation aux « génies » ; et c'est ainsi que, le 22 octobre, Nietzsche et Overbeck à Bâle, en présence de Burckhardt ; Rohde à Kiel et Gersdorif à Berlin, versèrent par les fenêtres, ponr remercier les puissances démoniaques, chacun la moitié d'un verre de vin rouge,
|^<iont ils burent l'autre moitié (^).
Ces j<2ux ne trompaient pas leur spleen. Une pensée
[alors haaitait Nietzsche : un homme solitaire était nécessairement infirmité et détresse. Un groupe d'amis formerait un être vivant digne et capable de joie ('). Dès 1870, Nietzsche avait formé le plan d'une vie monacale à plusieurs, dans un « cloître des Muses ». Il revenait à présent à ce plan. L'œuvre d'art jjrojetée à Bayreuth trouverait dans cette Académie platonicienne son complément. La société présente dépérissait faute d'éducateurs. Eux-mêmes, Nietzsche et Rohde, si orgueilleux, sentaient leur insuffisante préparation. L'œuvre était non seulement de sagesse et de pureté, mais d'inventivité. Elle exigeait d'être créée comme une œuvre d'art.
(*) Con:, II, 221, 232. — f-j Corr.A, 192; II, 268. — (^j Jbicl.,l,2-0 (1874).
Elle nécessitait iiii long recueillement, une mise en commun de toutes leurs ressources d'esprit, une franchise mutuelle qui ne passerait de faiblesse à aucun. L'instinct réformateur et pédagogique, une fois de plus, ressaisissait -ce Thiiringien enflammé de wagnérisme et qui de l'amitié même faisait un sacerdoce. En vain Rohde opposait des raisons marquées au coin du bon sens. Il alléguait leur pauvreté; et, disposé à reconnaître que le génie, Wagner ou Nietzsche, avait le droit de se détourner hostilement du monde, il bornait son ambition à plus de modestie. Il ne revendiquait pas les privilèges des âmes créatrices. S'il souffrait de la foule, il ne voulait pas cependant quitter sa place dans l'atelier social. Supérieur à Nietzsche du moins dans l'entente de la vie pratique, car il n'y avait pas de moyen licite, si étrange fùt-il, dont Nietzsche désespérât. Des billets de loterie fourniraient les premières ressources (*), et ils demanderaient pour leurs premiers ouvrages les plus prodigieux honoraires. Nietzsche ne se doutait pas qu'un jour viendrait où il ferait imprimer à ses frais ses meilleurs livres, et qu'ils resteraient empilés chez son éditeur. Mais l'idée de jeter parfois l'hameçon parmi ses contemporains, en pêcheur d'hommes préoccupé d'attirer dans sa solitude quelques âmes choisies, ne le quittera pas. même sur le tard, et après un centuple mécompte.