‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 32 sur 104 · L'IDYLLE DE T R I B S G H E N · texte numérisé non relu

L'IDYLLE DE T R I B S G H E N

avec le manuscrit florentin un autre récit, dû au Pseudo- Plutarque, et intitulé Conviviuîn septem sapientium. Il montrait que le Certamen n'est qu'une réduction d'un récit plus grand et disparu, qui a dû être le Musée du rhéteur Alcidamas ; et que ce Musée a dû être une sorte^ de traité usuel de rhétorique. Homère est couronné pour l'ingéniosité de sa riposte dans l'interrogatoire. C'est qu' Alcidamas est disciple de Gorgias, qui, à l'inverse d'Isocrate, accorde une importance prépondérante à l'improvisation ; et il apparaissait une fois de plus que les traditions littéraires se forment et se déforment sous des influences sociales, qui sont des passions de sectes, de classes, d'écoles, de multitudes (').

Mais, négociant pour lui-même, Nietzsche était actif aussi pour ses amis. Il faisait la paix entre Ritschl et Erwin Rohde. Il stipulait discrètement auprès du maître que la collaboration de Rohde était la condition de la sienne, et déracinait peu à peu de l'esprit du disciple la rancune qu'il avait gardée depuis le temps où le Rheinisches Muséum avait refusé son travail sur Lucius. Le caractère de Nietzsche était impérieux affectueusement. Il voulait dominer, mais dans une amitié. Il imposait avec douceur ses amis à ses amis, et ainsi obligeait Ritschl à accueillir Rohde; puis introduisit Rohde chez Richard Wagner.

Dès janvier 1870, dans le grand silence bâlois qui pesait sur lui comme une angoisse, il avait poussé vers Rohde un cri désespéré : « Je t'implore, comme implore un malade... Viens à Râle (-) ! » Rohde, comme Nietzsche, était un philologue artiste, redouté de ses confrères et rempli pour eux (le haine. Depuis le printemps de 1869, il voyageait en

(*) Philologica, I, p. 215 sq. Les deux premiers chapitres seuls sont de r 1S70.

n Corr., II, 180.

Italie. II faisait son Iter italicum en Allemand méthodique, fureteur et bien résolu à rapporter des Bibliothèques italiennes une ample moisson de manuscrits inédits. Pourtant ses yeux s'éblouissaient aussi du soleil italien, « qui sait transfigurer les ruines et les haillons » (*). A Fiésole, avec Wilhelm Roscher, devant les fresques de Fra Angelico, il s'attendrissait de pure émotion chrétienne, comme jadis les peintres allemands de l'Ecole nazaréenne, un Overbeck ou un Philipp Veit. II transposait en langage schopenhauérien cette émotion. Le grand calme contemplatif, par lequel cette chaste peinture siennoise semble éteindre en nous toute fièvre de vouloir, semblait à Rohde la région même habitée par le génie. II avait vu l'Etrurie, Naples et Sorrente, Pérouse et Assise. Rome et Florence avaient été des étapes prolongées et studieuses. Bologne, avec Francia et les Bolonais tardifs, le conquit ; et un charmant printemps à Venise avait apaisé sa « faim de soleil » . Mais enfin il écoutait l'appel de Nietzsche. Ils se revirent, après trois ans d'absence, en mai 1870. Etait-ce encore Tensorcellement du nom de Schopenhauer qui les joignait ? Nietzsche avouait qu'il ne suffisait plus, a Toute spéculation philosophique est jeu d'imagination subjective, » Cette conviction s'ancrait fortement dans la pensée de Rohde depuis longtemps (^). Par delà Schoj)enhauer leur accord était plus profond ; et leur culte commun pour Wagner en était le symbole plus encore que la cause. Souvent alors, le soir, Nietzsche jouait les Meistersinger.

Je songe aux jardins bienheureux où j'étais transporté quand (au printemps de 1870) Nietzsclie jouait l'air de Morgendlich leuchlet 4es Meistersinger. Ce furent les heures les plus belles de ma vie ^^).

(') Ibid., II, 146.

(-) Voir la lettre du 4 novembre 1868. — Corr., II, 80.

(') Cogitata de llohde, g 66 (dans Crusius, p. 246).

Ainsi méditait Rohde encore en 1876, et il a, depuis, écrit à Franz Overbeck quejamais interprétation ne l'avait saisi par des fibres aussi . profondes ('). Tribschen les accueillit ensemble, du 11 au 13 juin; et Wagner convenait que c'était « comme une nouvelle espèce d'hommes » que ces jeunes savants en qui s'unissaient, pour une œuvre de culture générale, les méthodes critiques méticuleuses, la ferveur artiste, et le don littéraire de création. Il avait aimé en Rohde la gravité, empreinte dans ses traits virils. Entre tous ces hommes se dessinait une alliance scellée d'afTection. Nietzsche en envoyait la promesse à Rohde, quand éclata le coup de foudre : la déclaration de la guerre entre la France et l'Allemagne.

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A la première nouvelle Nietzsche fut stupéfait d'effroi et de douleur. Comment résisterait au cataclysme la civilisation européenne si fragile ? Sa croyance fut qu'il faudrait une nouvelle vie monacale, réfugiée en de rares couvents, pour sauver les débris de la culture vraie (^). La nouvelle l'atteignit à Axenstein près de Brunnen. Le désarr-oi était grand chez tous les Allemands qui avaient à rejoindre leur f>ays. Ritschl demandait avec anxiété des nouvelles de sa femme et de sa fille. Les chemins de fer et les télégraphes allemands étaient absorbés par la mobilisation. Dans ce conflit sanglant, Nietzsche devait-il prendre parti ? Il y aurait contre-sens à s'en étonner. L'art wagnérien, si composite, et qui était une fleur de culture

(') Crusius, p. 38.

{') Cor;-., II.

européenne, se targuait d'origines toutes germaniques. En cela ces Saxons de l'espèce de Fichte et de Wagner n'ont pas changé : ils ont le don de la haine et d'une envahissante morgue. Ce qui menaçait de périr, q'était pour lui non la civilisation européenne, mais la civilisation allemande ; et Nietzsche éclatait : « Ah ! ce tigre français digne de malédiction ! » Il crut naturel d'accourir au service de l'Allemagne, quand cette guerre, qu'il avait prévue et souhaitée, fut déclarée (').

Son professorat de Bâle l'ayant fait citoyen suisse, la Confédération lui interdisait le service armé. Nietzsche n'a pas vu, avec sa batterie, les batailles de Rezonville, de Sedan, de Laon. Le 12 août, avec Lisbeth, sa sœur, qu'il reconduisait à mi-chemin chez sa mère, il rejoignit Erlangen, où on lui fit faire un sommaire apprentissage d'ambulancier. En moins de deux semaines, après avoir soigné un tirailleur algérien et un fantassin prussien, il fut prêt. On l'expédia pour les champs de bataille. Un jeune peintre hambourgeois, Mosengel, fut son compagnon de route. Ils voyagèrent dans les guérites des garde-frems sur des fourgons de marchandises. Attachés aux services sanitaires bavarois, ils suivaient le sillage de la IIP armée. Ils passèrent Wissembourg ; virent 1' « effroyable » champ de bataille de Woerth, qui dégageait une odeur de charnier. Les villages en ruines regorgeaient d'ambulances. A Gersdorff, à Langensulzbach, à Soulz-sous-forêt, bourgades alsaciennes situées sur les lignes allemandes ou en arrière d'elles, Nietzsche recueillait et expédiait les blessés. Il dit des paysans alsaciens qu'il observait :

(') Corr., V, 188. — P. Deussek, Erinnerungen, p. 78, dit : « Un accès de patriotisme, tout à fait inintelligible pour moi chez un tel homme, le poussa. » Il y a là un anachronisme. Nietzsche en i870 n'est pas encore le '. bon Européen » qu'il sera plus tard.

La population ennemie semble s'habituer au nouvel état de choses. Rien d'étonnant: Elle est menacée de mort pour les moindres délits (').

A l'horizon, la nuit, on voyait une immense colonne de tlammes : c'était Strasbourg bombardée. Par Haguenau et Bischwiller, on expédia Nietzsche sur Lunéville, sur Nancy et sur Metz. Il n'a pas fait la guerre ; mais il a connu les massacres qu'elle laisse. Le jour où, au détour d'un village, il vit un régiment de cavalerie passer comme une nuée d'orage, suivie du roulement de ses batteries à cheval, puis des régiments d'infanterie martelant leur pas de course, il comprit que le vouloir-vivre n'est pas en son fond un misérable instinct d'exister, mais une volonté de vaincre, de dominer, d'être fort (').

En Nietzsche pourtant cette griserie de l'action et de la victoire ne dura point ; et « le cœur brisé de compassion », il retournait à son ambulance. Il avait beau reprendre alors et méditer son manuscrit sur la tragédie. La pensée de ces Grecs si virils, qui guérissaient la terreur et la pitié par la contemplation enivrante de la mort et de la souffrance, n'endurcissait pas son cœur moderne et tendre. La douleur morale le minait. Il dut ramener à Carlsruhe, dans un fourgon à bestiaux inondé par une pluie ruisselante, dix blessés : Il prit leur diphtérie et leur dysenterie. En vain, son camarade Mosengel le soigna avec un dévouement de frère. Nietzsche faillit mourir. Et il ne cessa point d'avoir dans les oreilles, hallucinatoirement, le long cri désespéré qui s'élève des champs de carnage. De ce jour-là, la maladie ne cessera plus d'être pour Nietzsche une compagne amère et fidèle, et quelquefois une Muse. Ce sera pour

(*) Con-., I, 171; III, 116; V, 191.

(") E. FoERSTER, Der junge Nietzsche, p. 268.

lui le plus clair et tragique bénéfice des faits de 1870. Il n'en a pas tiré consciemment toute la leçon profonde. Ce qu'il a vu des plaines vallonnées de Lorraine ne lui a pas fait connaître la France. Quand il revint à Bâle, fm octobre, il se froissa du sentiment français prédominant, de la haine instinctive de l'Allemagne ('). La lumière se fit lentement en lui.

Mes sympathies pour la guerre de conquête actuelle diminuent peu à peu, écrivait-il le 12 décembre 1870. L'avenir de notre culture allemande me paraît menacé plus que jamais (•).

• Sa sœur et sa mère, très loyalistes, lui avaient envoyé des bustes du roi de Prusse et du kronprinz. Il les garda, mais répondit « que ces gloires sanglantes lui donnaient le cauchemar à la longue »(='). Si la culture allemande était menacée, c'était par la faute de l'Allemagne. Il craignit que de nouveau, comme en 1815, la victoire ne fût payée de sacrifices intellectuels auxquels, pour sa part, il ne se résignait pas (*). La Prusse, en particulier, livrée au byzantinisme et à la prêtrise, lui répugnait.

Ce qui me déplut après la guerre, a-t-il écrit dans des notes posthumes, c'est le luxe, le mépris des Français, le nationalisme. Combien on était ramené en arrière de Gœthe I Et quelle répugnante sensualité (°) I

Pour Nietzsche, l'Allemagne forte avait les devoirs de sa force : Puissance oblige. Des luttes comme on n'en avait pas encore vu, étaient à prévoir (*). Il n'en devinait pas la nature. Il pressentait seulement une surabondance de deuil. Son attente anxieuse fut encore dépassée par l'étendue du désastre. La Commune fut proclamée à

(') Corr., III, 121; V, 194. — (') Ibid., V, 196. — (') Ibid., V, 198. — (*) Ibid., I, 176. — {») Menschlichei, fragments postli.. S 368 (IF., XI, p. Wà), — («) Corr., I, 179; 11,208.

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Paris. Elle se défendit deux mois dans des convulsions sauvages. Un jour de mai 1871, une rumeur erronée se répandit à Bàle : le Louvre était en flammes. Nietzsche fut suffoqué d'émotion. Il courut chez Jacob Burckhardt, qui déjà aussi le cherchait. Ils se rejoignirent enfin, et ne purent que se serrer la main, les yeux remplis de pleurs. Toute I la vieille Europe et sa civilisation « latine » montrait sa fragilité. 11 suffisait d'un jour pour détruire des périodes entières de l'art. Et Nietzsche désespérait. Qu'était-ce que la science et que la philosophie impuissantes à empêcher de telles destructions ? Avec plus d'acharnement alors il s'enfonçait dans ses convictions pessimistes. L'art est fragile et à la merci d'une émeute. Les foules n'ont pas encore la sensibilité qui se console par des formes belles. L'office de l'art est donc d'une autre nature, très métaphysique. 11 fallait se pénétrer de cette mission. Mais Nietzsche ne rendit pas responsables les multitudes égarées, capables d'un tel crime. La compassion là encore le conduisait. Et il préparait son cœur pour cette lutte concertée de la civilisation nouvelle et germanique contre la décadence latine.

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