‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 42 sur 104 · WILHELM SCHLEGEL ET ANSELM FEUERBAGH · texte numérisé non relu

WILHELM SCHLEGEL ET ANSELM FEUERBAGH

La doctrine de Richard Wagner vivait de vieilles idées sur le drame grec, prises dans Wilhelm Schlegel, mais amplifiées depuis par un ingénieux helléniste du gymnase de Spire, Anselm Feuerbach. Cet archéologue, dans un ouvrage sur l'Apollon du Belvédère {Der vatikanische Apollo, 1833), avait essayé d'apporter aux aperçus de Schlegel une confirmation par les monuments figurés. Lorsque, dans la tragédie d'Eschyle, les Euménides réveillées entonnent leur chant frénétique et commencent leurs danses de goules sanguinaires, Apollon se dresse sur le seuil et les chasse de son temple qu'elles souillent :

Qu'on se figure le dieu, ajoutait W. Schlegel, avec la sublime colère et l'attitude menaçante de l'Apollon du Vatican, muni du carquois et de l'arc, et au demeurant vêtu de la tunique et de la chlamyde (M.

A ce compte, la tragédie d'Eschyle serait tout apollinienne. Wilhelm Schlegel avait cru découvrir entre les arts poétiques et les arts plastiques des Grecs une affinité. Il comparait l'épopée d'Homère à des bas-reliefs, la tragédie grecque à des groupes de sculpture. Le basrelief est sans limites. Il déroule des cortèges sans fin, des danses ou des combats le long des frises des temples ou sur la courbure des vases : Pareille à lui, l'épopée retrace des actions du passé, où les figures simplifiées ne sont guère que des profils, et se succèdent plutôt qu'elles

(*) Inutile de démontrer qu'un homme aussi informé que Nietzsche du romantisme allemand a connu Wilhelm Schlegel. Il le cite souvent en 1870. Il a emprunté le livre d'Anselm Feuerbach à la Bibliothèque de Bàle le 2' novembre 1869.

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ne se groupent. Le groupe sculptural au contraire présente les personnages en ronde-bosse, liés ensemble par des mouvements qui s'équilibrent, chacun avec sa physionomie à part, et le tout isolé sur un socle. Ainsi la tragédie isole sur la scène un groupe limité de personnages unis par une grande destinée douloureuse ; et il y avait une surprenante coïncidence entre les sujets de la tragédie et les sujets de la sculpture, puisque Eschyle avant Sophocle écrit une Niobé^ et ce dernier un Laocoon.

C'est une parole qui peut paraître surprenante à cette heure, mais j'espère dans la suite en apporter des preuves évidentes : c'est devant les groupes de Niobé et de Lai^oon que nous apprenons à comprendre les tragédies de Sopliocle (').

Pas de pensée plus éloignée de la théorie où aboutira Nietzsche. Or, dans Anselm Feuerbach, elle avait reparu amplifiée, surchargée d'un vieil héritage schillérien; et c'est dans Anselm Feuerbach que Wagner avait puisé sa notion de la tragédie grecque. Les professions de foi ardentes rédigées par Wagner à l'heure où son drame lyrique nouveau déjà dessine ses contours monumentaux, et surtout Die Kunst und die Révolution (1849), ne sont pas concevables sans le manifeste de l'archéologue Feuerbach.

L'œuvre d'art intégrale que Wagner pensait restaurer parmi les modernes, les Grecs l'avaient instinctivement réalisée, selon Feuerbach. La vie antique, toute simple et intacte, et où n'était pas rompu, par une spécialisation morbide, le faisceau indivis des facultés humaines, aboutissait à des formes d'art où l'intégrité conservée des sens, de l'émotion et de l'intelligence, savait

(') W. ScHLEGEL, !hid., I, 61), 126-131.

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