LE PAMPHLET DE NIETZSCHE CONTRE DAVID STRAUSS
Pendant quelques semaines, à son retour de Bayreuth, en avril 1873, Nietzsche se terre. Il n'écrit à personne. Il se demande pourquoi son traité sur la Philosophie des Grecs à l'époque tragique a été si faiblement goûté par Wagner et Cosima. Cet essai, rempli de révélations sur lui-même et sur Wagner, comment n'a-t-il pas laissé échapper ses allusions par tous les pores? Ou bien n'en avait-on que trop deviné le sens tout contemporain (')?
Nietzsche était resté taciturne et morose durant les journées passées à Wahnfried. Il s'excuse de cette inconvenance dans une lettre à Wagner, humble dans les termes, et lui dit :
Prenez-moi comme un simple élève, s'il se peut avec la plume à la main et son cahier devant lui; mais un élève d'un esprit lent et peu agile (*).
Ce que Nietzsche ne supporte pas, c'est d'être tenu à l'écart. Un travail de philosophie antique demeure incompris? il choisira des sujets d'actualité. Il n'en choisira pas un, mais quarante, pour lancer quarante libelles. Il n'en savait pas l'ordre. Ses plans ont changé beaucoup entre 1874 et 1876 (^). Il ne confie à Wagner que le sujet de la. première Intempestive, mais déjà il annonce l'essai d'Overbeck, et l'envoi prochain du livre de Lagarde.
(*) V. ces allusions dans notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique au chapitre de.s Philosophes présocratiques.
(^) V. plus haut, p. 309, et la lettre à Wagner du 8 avril 1873, dana E. FoERSTER, Wagner und Nietzsche, p. 156.
(') On trouvera ces plans dans les Werke, X, 473-477.
!1 dessine la manœuvre enveloppante qu'ils essaieront, son ami et lui, contre Gosima.
Puis il s'enfonce dans son mystérieux travail. En peu de semaines, il achève la première de ces Considérations intempestives. Cette dénomination signifie qu'il va prendre à rebours le présent esprit public, et tenter pour la première fois ce qu'il appellera plus tard « le renouvellement de toutes les valeurs (') » .
Dans la griserie vulgaire où l'Allemagne cuve ses victoires de 1870, Nietzsche aime mieux retourner à son jeune pessimisme idéaliste, celui de sa première amitié avec Rohde. 11 ne se sent plus seul. C'est un apôtre actif à convertir, à former l'élite qu'on voit à l'œuvre. La religion de Nietzsche est celle de la « culture » supérieure, imprimant sa marque à la civilisation entière. Grande œuvre mystérieuse qu'il ne faut pas laisser profaner par les journalistes, par les romanciers à grand tirage, et par les savants, si sûrs de leur positivisme, mais qui ignorent jusqu'aux termes mêmes du problème de la culture intellectuelle.
Le procédé polémique de Nietzsche consiste à choisir un de ces théoriciens du positif, David Strauss; à lui trouver, ou du moins à lui attribuer tous les vices présents du journalisme bas, de la science satisfaite, et de la multitude qui fait une haie vociférante aux vainqueurs du jour.
La querelle que Nietzsche a cherchée à Strauss laisserait cet écrivain gravement discrédité, si elle avait été
(') Rien n'est gauche comme de traduire par le néologisme inutile de Considérations inacluelles le litre très clair à' Cnzeitgema&se Betrachtungen. Ce sont des défauts actuels qu'il prétend censurer. Des événements très contemporains, la publication d'un livre récent, l'inauguration prochaine d'un théâtre ou d'une université, la réhabilitation d'un philosophe méconnu, etc., fournissaient l'occasion de ces harangues écrites.
motivée. Mais Strauss, sans être exempt des défauts de son peuple, ne porte pas la principale responsabilité de ces défauts. A distance, la preméire Z7nsetV^em«5,se apparaît comme un programme impatiemment formulé, autant que comme un réquisitoire. On y trouve esquissées toutes les théories qui foisonnaient dans l'esprit de Nietzsche. Avec ce questionnaire impérieux, le pamphlet aborde d'un ton bourru David-Friedrich Strauss. Et comme Strauss ne saurait répondre, il le condamne. Cela est naïf, et d'un pédantisme très tudesque. Accordons pourtant que David Strauss n'a jamais eu l'idée d'une civilisation supérieure guidée par une philosophie.
Il faut réserver pour l'exposé systématique de la philosophie de Nietzsche le contenu positif de l'opuscule ('). Les points contre lesquels Nietzsche prononce son attaque sont : 1° la doctrine du déterminisme scientifique; 2" le darwinisme. La décrépitude de l'esprit agenouillé dans l'adoration du fait et de la force paraît à Nietzsche attesté par les habitudes de la science contemporaine, autant que par la servilité grégaire du loyalisme allemand.
11 faut prendre garde à cette première attaque de Nietzsche contre le déterminisme. Elle reste indécise, parce qu'on ne distingue pas s'il fait la guerre au culte des faits ou à la doctrine d'une nécessité rationnelle qui les joint. Toute la philosophie ultérieure de Nietzsche sera un immense effort pour résoudre en contingence la nécessité des lois les plus rigoureuses. En 1873, il cherche encore sa voie. Il ne sait pas quelle sera sa théorie du fait ; mais il sait à merveille qu'elle n'est plus déterministe. Cela suffirait à montrer que, bien avant la IIP Un-
(*) V. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chap. sur Les Origines et la Renaissance de la civilisêhion.
zeitgemàsse, où il glorifiera Schopenhauer, il n'est plus schopenhauérien. De certains coups, destinés au positivisme, atteignent le phénoménisme ultérieur de Nietzsche lui-même. Ce serait attribuer à la première Unzeitgemasse, une maturité qui en est absente, que de ne pas le reconnaître. Mais la manœuvre contre le déterminisme est bien l'attaque principale, puisque seule elle a subsiste dans les ouvrages qui ont suivi.
Comment donc Strauss mérite-t-il tant d'outrages pour avoir cru au déterminisme des lois naturelles, alors que Schopenhauer, glorifié par Nietzsche, n'y a pas cru moins ? C'est que pour Strauss, et les positivistes, comme pour les hégéliens, dont ils sont les successeurs vrais, la nécessité du mécanisme naturel est la raison même. Cette marche d'un mécanisme universel, à roues de fer strictement engrenées, n'est pas seulement une réalité effrayante, qui surgit dans l'ordre des phénomènes accessibles à l'intelligence. Il aurait alors été loisible à la pensée humaine de réserver son appréciation et de montrer sa révolte devant ce fait massif, dont l'armature intérieure était bâtie de nécessité. Pour Strauss, ces nécessités non seulement s'imposent, mais il les juge bienfaisantes, et seules elles valent. L'activité de l'esprit humain se borne à en contempler le jeu, où elle est entraînée, sans pouvoir ni le guider, ni l'enrayer. Doctrine entre toutes offensante pour le penseur qui, en posant des valeurs nouvelles sur les faits, prétendra modifier la réalité jusque dans son essence.
Il y a une incertitude aussi dans l'attaque prononcée contre « ce nouveau JMessie », annoncé par Strauss, et qui est Charles Darw^in. Pourquoi, par une concession faite aux pires préjugés de Cosima Wagner, tracer de Strauss cette caricature vêtue de la « défroque velue de nos généalogistes de singes »? De telles plaisanteries masquent trop
la pensée qui, par Rûtimeyer, lui vient de Lamarck, et qui fera la force de Nietzsche : Elles ne semblent pas seulement renier Darwin, mais toute l'idée transformiste. Or, Nietzsche, au même moment, dans son exposé de la philosophie d'Euipédocle, ne rendait-il pas justice à cette théorie de la lutte pour la vie, insuffisamment explicative des faits, mais si utile à les décrire (')?
De la doctrine darwinienne, que Strauss connaissait seule, une logique invincible l'entraînait à tirer des préceptes moraux. 11 lui fallait démontrer que de Tefifroyable bataille de. tous contre tous pouvaient sortir l'amour, la bonté, la miséricorde, le renoncement humains. Strauss s'y épuisait en vain, et multipliait les banalités contradictoires :
Toute activité morale, disait-il, consiste pour l'individu à se déterminer par l'idée de son espèce.
Mais comment contreviendrions-nous à la loi de notre espèce ? Y a-t-il urgence à nous recommander de ne pas vivre comme des phoques ou des singes? Ou bien Strauss traduisait-il en langage darwinien la doctrine de Kant, et voulait-il dire que notre conduite était morale quand elle pouvait se concevoir comme la loi de tous les hommes ? Plus que jamais alors, il heurtait l'individualisme de Nietzsche et il disjoignait son propre système. Car il n'y a pas dans la nature deux vivants pareils, ni dont la vie suive le même parcours. Enfin, quand Strauss s'enhardissait à cette recommandation : « N' oublie j amais que tu ts un homme, et non pas un pur être naturel », comment ne pas songer que le transformisme réintègre l'homme dans la nature et qu'il doit
(') Die Vorplatonischen Philosophen, g li. (Philologica, III, 197.)
l'expliquer par les seules lois de la sélection (')? Sournoisement Nietzsche se tait sur son secret principal : Cette « généalogie de la morale », tout évolutionniste, lui seul se sait capable de la construire.
D'inconséquence en inconséquence, Strauss était ainsi refoulé vers le culte de la nature et il apportait à son apostolat l'optimisme « impudent », où Nietzsche voyait sa tare principale (^). Car à peine Strauss voulait-il que l'homme se distinguât de la nature, d'où il sort, qu'il l'y replongeait aussitôt. Il lui prescrivait de vénérer cet univers, qui n'était pas « un chaos farouche d'atomes et de hasards », mais la « source même de toute vie, de toute raison et de tout bien » . Comme si cet univers n'eût pas été aussi la cause de toute mort, de toute déraison, de tout mal et de tout crime ! Ainsi la contradiction éclatait de ce positivisme qui, dans l'origine première des choses, croyait déposées les valeurs les plus hautes.
A cette confusion, Nietzsche opposait sa propre foi pascalienne et évolutionniste; et déjà il s'attachait à cette ferme proposition qu'il écrira l'automne suivant :
Je vais dire une iDonne fois ce que je ne crois plus — et aussi ce que je crois. Dans ce grand tourbillon de forces, l'homme est debout; il se figure que ce tourbillon est doué de raison et poursuit une fin raisonnable. Erreur! La seule chose raisonnable qui nous soit connue est cette chétive raison de l'homme : et il lui faut lui demander un grand effort ('),
Mais la plus haute raison était celle de l'artiste créateur. C'est pourquoi, selon Nietzsche, le wagnérisme était intéressé à cette doctrine évolutionniste, qui seule,
(') David-Friedrich Stradss, ;", 7. {W., 1, 221-222.)
H Ibid., S 6. {W., I, 217.)
H Der Philologe der Zukunfl, S 280. {W., X, 414.)
m) LA PREMIERE «INTEMPESTIVE»
après avoir expliqué les origines de la raison, offrait à l'artiste sa dignité vraie : continuer par une création consciente, l'œuvre de la sélection naturelle. Il ne convenait donc pas de laissera des incapables l'interprétation de la nouvelle philosophie naturelle, où la destinée entière de l'art était engagée.
Le reste est amusement, qui manque d'atticisme. La plaisanterie de Nietzsche n'est pas légère. On n'était pas exigeant, autour de Wagner, en fait de bons mots ; et c'avait toujours été le chagrin de Cosima. Des brocards de brasserie voisinent chez Nietzsche avec des souvenirs de Heine et de Brentano. Ce sobriquet même de « philistin cultivé » [B ildimgsphilister) ^ donné à Strauss, sent l'universitaire. Dans les milieux d'Université depuis le xvni" siècle on appelait « philistin » le bourgeois soumis aux lois, voué aux affaires, et qui se refuse la charmante liberté de l'étudiant. Les romantiques, et avec eux Brentano ou Heine,, s'étaient complu à analyser dans cette bourgeoisie une bassesse d'âme uniquement attachée aux réalités les plus tangibles. La littérature avait modelé ainsi un masque aristophanesque, un personnage de bon sens massif et inculte, abondant en bévues artistiques. Le philistin de Brentano jugeait la musique nuisible, mais estimait le roulement du tambour, « parce qu'il guérit les piqûres de tarentules, encourage les guerriers, stimule les préparatifs des pompiers, chasse les rats, et fait circuler les nouvelles » ('). Admirait-il un paysage, il sécriait sans rire : « Charmant pays!., on ne voit que des chaussées! «"Si inculte qu'il fut, ce philistin se montrait curieux. Naviguer sur le Guadalquivir était son rêve le plus secret, chez Brentano ; et chez Heine, il soupirait : « Hélas! voir Constantinople, fut toujours mon
Brentano, Ges. Schriften, t. V, 337.
CONTRE DAVID S ï U A US S 387
vœu unique (')• » Il ne manquait pas de philosopher. Il remarquait la finalité admirable qui règne dans la nature. « Les arbres sont verts, parce que le vert est salutaire aux yeux (^). » Puis, retournant à ses habitudes de calcul, il n'hésitait pas à peser, sur sa balance à fromage, le génie lui-même, la flamme et l'impondérable ('). La critique professorale, depuis longtemgs, n'usait guère que de cette balance d'épiciers.
L'occasion parut belle à Nietzsche pour dénoncer en Strauss un de ces « philistins cultivés » . Il daubait sur ses chapitres badins où Haydn était comparé à un « honnête potage » et Beethoven à la « confiserie » qui sert de dessert à un dîner succulent {*). L'esprit du jour {zeitgemàss), ou comme le disait le jeu de mots nietzschéen, « l'esprit de journal » {zeitungsgemciss) enfaniait ces fleurs de rhétorique culinaire. Nietzsche, avec raison, raillait la vétusté de ces notices littéraires et musicales. Une haine innée du génie lui paraissait émaner de ces chapitres médiocres que Strauss n'a pu écrire que dans sa vieillesse verbeuse et superficielle. Puis, à vrai dire, Nietzsche retombait dans l'outrance quand il refusait de reconnaître le savoir immense et le goût, non exempt de préventions, mais difficile, de Gervinus (^); et son exagéi-ation fut pire, quand il prétendit impliquer dans cette chasse au philistin le plus savoureux des critiques littéraires d'alors, Friedrich Vischer.
Cet esthéticien, qui a été un des maîtres de 1' « essayisme », avait prononcé, pour une commémoration de
(■; Heine, Reisc voti Munclien nach Oenua, chap. V. (Werke, Ed. Elster III, 2âb).
(*) Heine, Harzreise. { Werke, III, 43.)
(^) Heine, Einleitung zum Don Quichotio. [Werke, VII, 317.)
(*) Nietzsche, David Strauss, $ 5. (I, 209).
(') /bid., S -4. (I, 203.)
Hœldérlin, un discours délicat et profond. Hégélien orthodoxe autrefois, il avait depuis longtemps abandonné les formules du maître qui avait su, par la philosophie, renouveler la critique ; et ses Kritische Gange, ses essais sur Altes und Neues ne retenaient qu'un hégélianisme vivant et modernisé. Rarement, depuis cinquante ans d'oubli, on avait parlé d'Hœlderlin avec autant de pénétration que Vischer; et personne n'avait mieux senti que lui le déchirement intérieur qui avait fait de ce jeune Souabe le Werther éperdu d'une amante chimérique, l'Hellade ancienne.
Sans doute, il était difficile de rencontrer exactement les nuances d'émotion dont le poète à' Hypérion et des Hymnes avait, depuis tant d'années, imprégné la sensibilité de Nietzsche {'). Mais Nietzsche n'a rien écrit sur Hœldérlin qui atteigne aux pages de Vischer sur la destinée de cette âme tendre et héroïque. Vischer n'avait pas oublié de dire que cette âme aurait répugné « à toute la corruption que nous voyons foisonner après la guerre » » Or, Nietzsche eut le courage de donner comme une adhésion personnelle de Vischer au réalisme présent la plainte chargée d'accusations :
Ce n'est pas toupurs par force de volonté, c'est maintes fois par faiblesse que nous passons outre à ce besoin du beau que ressentent si profondément les âmes tragiques (*).
(*) V. nos Précurseurs de Nietzsche, au chapitre Hœldcrlin.
(*) Fr. Vischer, cité par Nietzsche, I, 19o. Il y a un ressouvenir de ce discours de Vischer dans son roman d'Auch Einer, 1879, édition populaire p. 298 sq. Rarement accord fut aussi complet dans la pensée qu'entre Friedrich Vischer et Nietzsche. Comment alors appeler philistin un homme capable de préférer aux cours des plus savants professeurs de zoologie l'exhibition d'un pauvre diable, mais amusant, qui, à la brasserie, savait contrefaire des gazouillements d'hirondelles, des concerts de chats ou des batailles de chiens. « Ce joyeux drille a arraché quelques douzaines d'hommes à la broussaille et au marécage du temps présent, pendant une soirée. » Et personne n'eut moins d'optimisme béat que Vischer : « Nous sommes envi-
Par impatience de formuler un programme, qui déjà anticipait sur les Unzeitgemâsse II et III, Nietzsche méconnaissait ses alliés les plus certains, dès qu'ils se montraient rebelles à l'art wagnérien. Tant il est vrai qu'il confondait encore sa cause avec la cause wagnérienne !
Il faut, comme l'a enseigné Stendhal, faire son entrée dans le monde par un duel, et c'est la maxime que Nietzsche prétend avoir suivie en publiant V Intempestive contre Strauss. Il a défini dans VEcce Homo sa « pratique de guerre » : 1° N'attaquer que des causes victorieuses ; 2° Attaquer seul; se compromettre seul; 3° Ne jamais
ronnés d'énigmes », écrit-il. Pour s'y orienter, il conseille « le travail probe au service de biens intemporels ». Nous serons soutenus dans cet effort, si nous admettons que, dans " cette réalité confuse qu'on appelle l'univers », il règne un « inconditionné » par lequel de l'ordre s'établit. Ce ne peut être une personne. La nature est vouée à l'aveugle hasard. Mais, « par l'activité renouvelée d'hommes innombrables, se construisent la coutume, le bien, l'État, la science, l'art. ■• [Aucli E'iner, p. 496 sq.) Où trouver une profession de foi plus voisine de Nietzsche ?
Contre Vischer, Nietzsche eut un parti-pris d'iniquité. L'Ecce Homo (XV, 110) parla sans respect de ce • Souabe esthéticien fort heureusement décédé '. Vischer avait considéré que la Renaissance et la Réforme ne faisaient ensemble qu'un seul bloc. Là-dessus Nietzsche prend feu. Que n'a-t-il vérifié plutôt la pensée de son adversaire ? « Je fis l'éloge de la Réforme, dit Vischer. J'affirmai qu'elle était le complément moral indispensable de la Renaissance ; que les Italiens feraient bien de la rattraper ; qu'ils devaient se hâter de s'échapper de leur Eglise. — Sans doute, me dit l'Italien. Mais nous irons plus loin que vous autres Allemands, qui vous êtes arrêtés à la première auberge. ■' Comme cela est vrai 1 Combien la Réforme s'est corrompue pour s'être aussitôt renfermée dans une Église avec ses querelles dogmatiques; en cela « semblable à un piéton qui ne dépasse pas la première auberge ». (Auch Einer, p. 484.) On s'évertue à deviner la raison secrète de cette durable animosité. Tous les Souabes sont-ils nécessairement des Philistins ? Voici ma conjecture : Vischer était anti-wagnérien. On le savait, dès 1873, bien qu'il n'eût pas encore publié les sarcasmes du Conte palustre enchâssé dans Auch Einer, pp. 217, 221 sq. Mais quand Nietzsche eût passé lui-même à l'anti-wagnérisme, il ne prit pas la peine de relire Vischer. — Sur David Strauss lui-même et son livre de ^Ancienne et la Nouvelle Foi, Vischer et Nietzsche s'entendaient, bien que le vieux critique manifestât plus de déception et le jeune philosophe plus d'irritation. Voir F. Vischer, Kritische Gange, Neue Folge, fasc. 6, 1873, pp. 203-227, et Albert Lévy, David-Frédéric Strauss, la vie et l'oeuvre, p. 265.
390 LA PREMIERE «IN ï E M P E S T I \ E «
attaquer des personnes, mais les vices généraux et contagieux; 4" Attaquer sans animosité personnelle, en ennemi qui honore le partenaire attaqué ('). Mais Nietzsche se leurre avec grandiloquence, il interprète à sa guise sa conduite passée, s'il croit avoir su-i^^ces principes dans sa polémique contre Strauss. 'î
Ce n'a pas été un duel. Strauss a mentionné la provocation avec une surprise attristée et très digne : il l'a laissée sans réponse {'). Le désintéressement de Nietzsche est hors de cause. 11 est plus difficile de penser quil ait songé à « honorer » son adversaire par la « mystification grandiose » qu'il annonçait à Rohde si plaisamment ('). Comment l'eùt-il fait, quand il s'est targué depuis d'avoir tué sous le ridicule le « pauvre livre prétentieux et vermoulu » de Strauss (*). Il ne l'a pas attaqué seul ; mais au service du cénacle wagnérien. 11 n"a pas attaqué une cause victorieuse. La force des Eglises établies prévalait infiniment sur le vieil exégète de Stuttgart ; et ces Eglises ne pouvaient que se réjouir du litige soulevé entre les libres esprits d'une observance différente.
Pourtant il demeure vrai que Der alte und der neuc Crlaube est un faible et vague manifeste. Non pas qu'il jnarque, selon les termes de Nietzsche, « l'étiage le plus bas de la culture allemande » ('). Il atteste seulement qu'on peut être un exégète vigoureux et un essayiste capable de faire revivre de fortes et délicates figures de la Renaissance, de ï Aufklaerimg , un Hutten ou un Reimarus, sans être pour cela capable des généralisations
(') Ecce Homo. (IF., XV, 21.)
(») D.-F. Strauss, Avsf/ewahlte Briffe. Ed. Zeller, 1895, p. o70.
{*) Corr., II, 406.
(*) Fragm. posth., de 1888, § 249. (IF., XIV, 249.)
/«) Memchliches, posth., f. 437. (IF., XI, 138.)
CONTRE DAVID S ï U A U S S 391
philosophiques les plus hautes. La culture française a trouvé des défenseurs plus compétents que David Strauss, mais elle ne voit pas en Strauss un de ses ennemis. Son livre sur Voltaire est de second ordre. Mais qui donc, en Allemagne, a jamais écrit intelligemment sur Voltaire? Strauss s'est laissé gagner par l'assurance insolente dont l'Allemagne, même après la plus retentissante défaite, n'est pas dégrisée. En 1870, le peuple allemand, repu de butin et de gloire, avait trouvé de plus intempérants messagers de sa satisfaction que le théologien vieillissant de Tiibingen ; et Strauss ne s'est jamais permis les sarcasmes bas où s'emportait Richard Wagner, aux heures de ses plus malheureuses inspirations.
Enfin, de Nietzsche à Strauss, le litige n'était pas impersonnel. Nietzsche prend le mot d'ordre de Wagner. Son pamphlet a pour but de démoraliser une secte rivale par la défaite retentissante de son chef. Son vieux pédantismc d'instituteur saxon et son prosélytisme pastoral s'étaient réveillés dans cette crise où menaçait de sombrer l'œuvre wagnérienne. Us servaient à merveille le besoin de domination qui était sa névrose à la fois et son attitude métaphysique devant la vie. Une admiration éclairée de Nietzsche ne doit pas placer trop haut ce premier essai dans le genre satirique. U y excella plus tard, quand la douleur, et cet affinement de soi, auquel il travailla sa vie durant, eurent assoupli et approfondi son génie.
l'angoisse sur le WAGNÉRISME
Pour comprendre la solidarité de ce pamphlet avec la pensée wagnérienne interprétée par Nietzsche, il ne suffit pas de le lire. Il faut lire les pensées que Nietzsche jetait
sur le papier tandis que s'écoulait l'année scolaire de 1873. Il les intitulait : Der Philosoph ah Arzt der Kultur et Ueber Wahrheit und Luge im aussermoralischen Simie ('). Enfin il faut méditer ce cours sur la Philosophie des Grecs à l'époque tragique, qu'il avait enseigné durant tout le semestre d'été de 1873 (*). II retrouvait là le problème de son livre sur la Naissance de la tragédie ; et c'était le problème intégral de la vérité. Que vaut la science ? Elle vaut pour autant qu'elle prépare l'œuvre d'art. Que vaut l'art? Il vaut pour autant qu'il sert la vie (^). Le livre sur la tragédie avait enseigné ces propositions par un grand exemple, commenté avec un enthousiasme mystique. Cet enthousiasme, il fallait le clarifier par la réflexion. Deux instincts profonds s'étaient trouvés aux prises dans l'esprit humain : l'instinct dionysiaque et l'instinct apollinien. Us tendent chacun à la tyrannie. Il faut les élargir, mais en les disciplinant. Poussé à l'excès, l'instinct dionysiaque enfante ces religions d'Asie qui corrompirent la Grèce elle-même et d'où sortit le christianisme. Poussé à l'excès, l'instinct apollinien enfante la croyance en une science maîtresse de la vie ; et, de cette croyance, l'art, la cité et la moralité helléniques ont péri.
Entre la superstition religieuse et l'abstraction savante, le moyen terme, c'est l'art. Mais Part ne se justifie pas : il se propose. Il traduit la vie, avant de l'éclairer. 11 y a un art issu de la superstition et un art issu de la réflexion abstraite. Ces deux formes d'art sont corrompues. Ni la religion ni la science ne peuvent gouverner l'art.
(•) W., X, 180 sq.
(-) V. Philologica, t. III, 123-234.
(=■) Geburt fier Truqôdie, préface de 1886, ;', 2. (T, 4.
Cosima Wagner vivait dans le premier préjugé; mais David Strauss vivait dans le second. Il fallait doucement évincer l'influence enlaçante de Cosima ; et combattre de face l'influence de Strauss. Cosima menaçait de corrompre Wagner, et Strauss corrompait la nation. Il fallait sauver l'intégrité de la pensée wagnérienne et assurer par là la régénération du peuple allemand.
Mais qui donc pouvait discipliner à la fois la religion et la science, puisque l'art, qui participe de toutes les deux, n'en a pas le pouvoir ? Voilà où l'étude de la Grèce antique éclairait Nietzsche. Cette attitude de l'esprit qui combat la mythologie confuse et s'oppose non moins au dogmatisme de la science pure, avait été celle des philosophes présocratiques. La justicière, qui prononce sa sentence entre la religion et la science aux prises, ne peut être que la philosophie. Non pas qu'elle ait un contenu en elle-même. Elle assure un équilibre entre des forces vivantes qu'elle ne crée pas. Paul de Lagarde et Overbeck avaient examiné les conditions de croissance de la vie religieuse. Il restait à examiner comment grandit la science.
Alors un troisième problème surgissait : la vie morale des sociétés et des individus avait, elle aussi, sa croissance qu'il ne fallait pas entraver par des formules. La philosophie d'Heraclite et d'Empédocle ainsi retrouvait une actualité. S'il y avait péril à laisser se figer en dogmes les mythes religieux, et à laisser se cristalliser les concepts imaginés par la science pour une besogne pratique et provisoire, il était non moins indispensable de ne pas immobiliser en dogmes inertes la vie morale. Tout était fluide, car tout était vie. Heraclite l'avait dit. Mais les lois de cette vie unique étaient dynamisme pur, non mécanisme rigide. Tout était jeu puissant de principes moraux, tout était Haine et Amour, comme l'avait senti Empé-
394 LA PREMIERE « I N T E xM P E S T I Y E »
(locle ('). C'est de ces philosophes que le philosophe de l'âge nouveau sera Ihéritier, et comme eux il sera intermédiaire « entre l'homme de science et l'artiste, entre l'homme d'Etat et le prêtre ». Or, lartiste wagnérien réalise cette vie nouvelle, religieuse et réfléchie, que le philosophe prévoit et justifie.
1. Le projet de cloître philosophique. — Ces pensées avaient remué Nietzsche durant tout cet été de 1873, où sa salle de cours avait été si déserte (^). Il les avait emportées avecles feuillets de son pamphlet pour le séjour de Flims, dans les Grisons, où il passa ses vacances de juillet et d'août. Sa sœur Lisbeth, qui était venue le rejoindre à Bâle, depuis mai ; le fidèle GersdorfT et le philosophe Romundt l'accompagnaient. Pour ménager les yeux de Nietzsche, les amis lui copièrent son manuscrit. Les journées étaient coupées par des parties de natation folles dans les eaux bleues du lac de Cauma (*). Au mois d'août parut la brochure. Plus que jamais, on grava sur les rochers des inscriptions commémoratives. Puis Nietzsche attendit l'accueil que lui feraient les voix de la presse. Une réponse cependant lui importait plus que les autres, celle de Richard Wagner. Elle vint le 21 septembre 1873 :
(') Die vorplaionischen Plulosophen, g 14. {Philoiof/ica, Ilf, 196-201.) (*) Il lui était arrivé, le 5 mai 1873, de n'avoir pas un seul auditeur. {Corr., II, 408.) Son action déjà s'exarçait plutôt par conversions individuelles et par contact direct. Il était venu à Bàle en mai 1873, de Stibbe près Tûtz, en Prusse Occidentale, un jeune saA^ant, Paul Rée, philosophe de sa spécialité, schopenhauérien à la fois et darwinien; et Nietzsche le trouvait « très réfléchi et doué ><. [Corr., Il, 407.) Ont-ils conversé beaucoup durant les mois de l'été de 1873, que Rée passa à Bàle ? On ne sait. Il faut noter la coïncidence entre la présence de -Rée et la première défense du transformisme par Nietzsche.
(') E. FoBBSTER, Der junge Nietzsche, p. 339 scx-
ANGOISSES SUR W A G iN E R 395
Je vous jure, devant Dieu, écrivait Wagner, que vous êtes le seul qui sache ce que je veux ('j.
Et pour l'instaut cette réponse donnait gain de cause à Nietzsche ('). Le satisfaisait-elle, au fond ? On a peine à le croire, puisque Nietzsche, aussitôt, se sent refoulé dans sa solitude et qu'il reprend avec plus d'insistance son vieux projet de « cloitre pour les Muses » ? Si Bayreuth avait suffi, comment ce cloître aurait-il été nécessaire? Dans l'assurance religieuse que Wagner lui envoyait, n'y avaitil pas déjà une incertitude ? La pensée platonicienne de l'année 1870 remontait donc à son souvenir. Le Montsalvat philosophique, qui surveillerait et dirigerait invisiblement l'humanité, ne pouvait être gouverné par Wagner seul. Il y fallait le complément d'une pensée plus sévèrement contrôlée.
Flims offrait un petit château, ouvert sur une pelouse étendue. Nietzsche se proposait de l'acheter à bas prix. Un vaste salon à lambris de style Renaissance permettrait les réunions de l'Académie platonicienne nouvelle. Le long des murs de clôture on élèverait des préaux couverts; et la méditation pourrait, en tout temps, se passer en promenades communes. Parfois, on se retremperait au contact de Fart : l'Italie voisine constituait un champ d'exploration infini. Une élite d'hommes viendrait prendre à Flims un viatique moral qui les accompagnerait leur vie durant. Nietzsche reprenait aussi le projet d'une revue, organe de ce wagnérisme philosophique, et qui serait élaborée sur les cimes alpestres de l'Engadine('). En attendant, les Unzeitgemàsse Betrachtungen
(*j V. la lettre dans E. Foerster, Biogr., II, 130, 131; et Wagner und Nietzsche, p. 163. — Glasesxpp, Leben Richard Wagners, V, 105.
(») Corr., I, 243.
(') Sur la justification philosophique de cette Académie platonicienne, V. notre t. III : les Inslituis de la culture nouvelle.
étaient déjà des hérauts d'armes qni sonnaient le rappel.
Un contre-temps fit échouer le plan. Mais les échos qui répondirent à la première Unzeitgemâsse furent chargés d'imprécations. Tout l'hiver de 1873 à 1874 se succédèrent les attaques. Elles atteignaient Overbeck autant que Nietzsche ; et c'était justice. N'avaient-ils pas relié sous une même couverture les exemplaires de leurs deux pamphlets, précédés de vers de Nietzsche, qui les désignaient plaisamment comme des gémeaux nés de pères différents, mais d'une même mère : l'Amitié (*)?
Cette amitié eut ses charges morales, surtout pour Overbeck. Paul de Lagarde, sans doute, lui avait répondu avec affabilité. Mais Treitschke, longtemps enfermé dans un silence hostile, répondit par des lettres plus hostiles encore, et qui semblent avoir été pleines de préjugés présomptueux contre toute philosophie schopenhauérienne. Overbeck avait espéré réconcilier son ancien et son nouvel ami dans un patriotisme chaleureux et dénué de chimère. Ses réponses calmes et fortes définissent les conditions d'un équitable compromis (^). Quand Treitschke s'obstina, il fit avec courage le sacrifice nécessaire et choisit l'amitié de Nietzsche, contre son intérêt, mais d'accord avec sa conscience.
II. Intrigues contre Bayreuth. — Cette résolution touchante et de communes angoisses au sujet de l'œuvre wagnérienne rapprochèrent plus que jamais Nietzsche et Overbeck. Quels racontars était venue leur porter cette Danoise, Rosalie Nilsen, qui les inquiéta si fort en octobre (') ? Elle était de famille distinguée, mais déchue,
(*) E. FoBRSTER, Biogr., II, p. 128.
(*) On les trouvera dans Beksoulli, I, p. 87 sq.
(') V. sur Rosalie Nilsen, la biographie de Conradi publiée en tête des
et la misère avait encore ajouté à sa laideur peu commune. Ses accointances avec la bohème littéraire de Leipzig n'avaient pas diminué sa bizarrerie naturelle. Wagnérienne de la première heure, elle s'était essayée à la poésie. Gomment en était-elle arrivée à imaginer qu'il se tramait contre le wagnérisme une intrigue souterraine, où trempaient les révolutionnaires effrayés ou jaloux ? C'est par elle que Nietzsche en vint à croire qu'une cabale se proposait de compromettre la cause wagnérienne en s'emparant de la maison d'édition Fritzsch de Leipzig. En quoi consistaient ces sourdes menées ? Peut-être à racheter, avec les fonds d'un legs important, les parts de patronage de l'œuvre de Bayreuth, si fragile, de façon à faire, au gré des révolutionnaires, le vide dans la salle de Bayreuth ou à la remplir de socialistes (*).
Rosalie Nilsen s'était introduite auprès de Nietzsclie par des lettres admiratives au sujet de son livre sur la Naissance de la Tragédie. Au mois d'octobre, à l'improviste, elle parut en personne et soumit à Nietzsche tout un dossier. Comment Nietzsche n'a-t-il pas percé à jour la manie de Finoffensive personne ? Ou fut-il seulement excédé de ses démarches? Sûrement il manqua d'urbanité pour réconduire. Overbeck, d'une froideur plus correcte, se chargea de le débarrasser pour toujours de l'importune visiteuse (*).
L'effet pourtant que produisit sur les deux amis l'étrange personne fut celui d'une durable inquiétude.
Gesammelie Werke de ce poète (t. I, p. CLXXI, 1911), par Paul Szymank, et G. -A. Bernodlli, Fravz Overbeck, t. I, p. 115 sq.; 269 sq. ; 436; II, 260.
(*) C'est ce que semble signifier l'allusion {Corr., II, 419, 421) à Romundt, dont les cours faisaient le vide dans les autres cours de l'Université de gale. — V. aussi E. Fobrster, Der jwir/e Nietzsche, p. 402 sq.
(^) C'est ce qui explique qu'en 1875 encore elle ait pu envoyer à Nietzsche une liasse de poèmes " d'une grande démence lyrique ». {Corr., II, 489.)
Nietzsche sent bien ce qu'il y a de plaisant dans ce sinistre feuilleton à la Samarow (*), où ils s'étaient, durant quelques mois, sentis transportés. Rohde, chargé de s'enquérir, interrogea Fritzsch lui-même, qui répondit par un haussement d'épaules; mais la méfiance de Nietzsche resta en éveil jusqu'à ce qu'il pût s'assurer sur place à Leipzig, au nouvel an, que Fritzsch était fidèle et que le terrain conquis demeurait solide. Le cauchemar se dissipa dans un sourire.
Assez de menaces demeuraient amoncelées. Il fallait consolider les assises financières de Bayreuth. Wagner avait convoqué une assemblée de délégués pour le 31 octobre. Nietzsche accourut. Wagner lui avait demandé un Appel au peuple allemand^ destiné à stimuler l'enthousiasme des souscripteurs. Surmené, Nietzsche avait appelé à la rescousse Rohde, qui se récusa, n'ayant pas trouvé la force et l'inspiration populaires. Nietzsche s'y essaya. Il apporta un Avertisseme7it grave et pathétique.
11 fit honte à la nation allemande de l'ignorance préméditée où elle semblait rester de l'œuvre wagnérienne. Il appela l'étranger à témoin. Il montra les nations voisines jalouses. Que n'eussent pas fait la France, l'Italie ou l'Angleterre si un homme s'y était trouvé, chargé de gloire, qui eût réclamé pour la réalisation d'un style nouveau, puissant et national, un abri digne de lui? Il coinparait la libéralité large ;qui dote, sans compter, les laboratoires de la science, et la parcimonie qui refusait à l'artiste le plus novateur de l'Allemagne un atelier pour des expériences fructueuses.
Déjà surgissait donc pour le public la pensée qiii sera sa doctrine dans Richard Wagner in Bayreuth. De
') C'est le Ponson du Terrail allemand. V. Corr., I, 249, 262; II, il8, 428.
la musique allemande sortira la tragédie nouvelle ; et de la tragédie nouvelle, la vie allemande régénérée, L'Allemagne s'était montrée capable d'actes. Elle était assez robuste pour supporter le tragique nouveau. Il la fallait assez cultivée pour créer la civilisation nouvelle. C'était la tâche où il conviait les institutions de science et d'art, et les assemblées de tous les Etats allemands, afin que le peuple allemand, purifié par la magie et par le frisson de la terreur tragique nouvelle, dépouillât à jamais la passion politique basse et la basse cupidité (').
Il n'était pas croyable que la véhémente harangue fût approuvée des financiers et des avocats convoqués par Wagner à l'Hôtel de Ville de Bayreuth. Un professeur de Dresde, Adolf Stern, l'emporta par un appel élégant et court, où il décrivait l'édifice en voie de naître, strictement fait pour offrir, dans une simplicité presque nue, un abri décent à des œuvres qui y trouveraient, excepté le luxe, tout ce que nécessitait une exécution musicale parfaite. Il demandait à F Allemagne et à tous les amants du beau, comme l'acquittement d'une dette d'honneur, l'offrande immédiate sans laquelle était compromise la plus noble tentative de l'art allemand contemporain (;).
Ce parti-pris de modération, dont témoignèrent les délégués de Bayreuth, échoua, comme eût échoué la véhémence voulue de Nietzsche. La spéculation effrénée qui suivit la guerre ne laissait pas de place, en Allemagne, pour l'émotion presque religieuse dont débordait son manifeste. Dans le remous boueux des Grimderjahre sombrait la souscription nationale pour Bayreuth.
(*) V. le texte dans E. Foerster, Biogr., II, 219-223 et Wagner und Nietzsche zur Zeit i/irer Freundschaft, pp. 164-178.
(*) V. ce texte dans Karl Heckel, Die Bûhnenfestspiele in Bayreulli, 1891, p. 35 sq; et un résumé dans Glaserapp, Lcben Wagners, t. V, 112.
III. Premiers doutes sur Richard Wagner. — Alors Nietzsche se recueillit. Il n'accepta pas cette indifférence. Plus le mal social était grand, plus il était nécessaire qu'un homme se levât, pour arracher le monde à la corruption. Longtemps, on avait cherché cet homme. On avait fouillé les écrits de Schopenhauer pour en extraire la pensée méconnue. Cette pensée s'était faite musique et drame en Richard Wagner. Et, maintenant que cethomme était venu, il n'y avait donc plus de peuple? Dans cet affaissement de toutes les forces et de toutes les espérances, un soupçon ténébreux s'empare de Nietzsche et l'obsédera tout lemoisdejanvier 1874. Il doute de l'homme en qui il avait mis sa croyance unique. Il confie à ses notes des interrogations douloureuses, où se condense sa déception commencée. Son scrupule voit là une précaution de méthode. Pour voir exactement les réalités, il faut une « secrète inimitié » contre elles, un art .de les regarder en face avec une attention lointaine, étrangère et déjà hostile (^). Montaigne n'avait-il pas dit qu'il y a, dans l'homme, « toutes les contrariétés »? et Schopenhauer n'avait-il pas recommandé de déverser soudain, sur l'intuition la plus vivante et sur la plus profonde émotion, la plus froide réflexion abstraite ? Nietzsche soumit son admiration ancienne à cette épreuve d'une critique à dessein méfiante.
On est stupéfait de penser que Nietzsche peut encore se croire l'ami de Richard Wagner, goûter son hospitalité, soutenir sa cause, s'il trouve à sa personne tant de tares et à sa cause tant d'ombres suspectes. Son silence sur ses doutes fut sa grande et coupable hypocrisie devant
(') Richard Wagner in Bayreuth, g 7 {W., I, 539) : « Jeder, der sich genau prùf t, weiss, dass selbst zum Betrachten eine geheimnissvolle Gegnerschaft, die des Entgegenschauens, gehôrt. So vermôgen wir nun auch aus solcher EQtfremdung und Eatlegenheit, ihn selbst zu sehen. -
Wagner. La publication de ses doutes fut, plus tard, un plus terrible coup porté à l'œuvre wagnérienne que les humbles intrigues dont Nietzsche cherchait à démasquer les auteurs en 1874.
S'il faut à l'œuvre de régénération le pur vouloir désintéressé d'un Luther, l'esprit lumineux et chaud d'un Bach et d'un Beethoven, comment y employer, pense Nietzsche, ce Wagner effréné et despotique (')? Comment Wagner si moderne, si incrédule, aurait-il l'émotion religieuse vraie ? Son extase même est névrose, non exempte de simulation. Il ne connaît pas non plus la modestie et la mesure qui viennent de la conscience claire. Aussi, n'a-t-il qu'un immense égoïsme cynique et cette foi en lui-même qui exclut la sincérité profonde. 11 ne sait convenir d'aucun de ses vices ; et sa sévérité à l'endroit du temps présent, de l'Etat, de la moralité publique, n'est que rancune vulgaire. C'est le dépit de ses insuccès qui le jette dans la Révolution; puis, quand le peuple aussi lui résiste, le même ressentiment le rejette dans la foi monarchiste. Tous les moyens lui sont bons, et il en use sans scrupule, pour défendre, avec une égale maladresse, des causes qu'il renie aussi promptement qu'il les éj)ouse (^).
C'est merveille de voir comme il reste longtemps confus, d'une brutalité juvénile et lente à mûrir. Il n'a pas honte de se faire un idéal de cette adolescence confuse où il s'était attardé. Pour un W^otan, assagi dans la résignation, pour un Hans Sachs, combien de Tannhâuser, de Siegfried, de Walther? Mais, à tous les âges, il est aussi un comédien prestigieux, un rhéteur retentissant que
Cj Gedanken ùber Richard Wca/ner, 1874, ;; 304, 311, 312, 326. (ir., X, 431, 43S, 441.) >
n /bid., C 330, 332. ( W., X, 442, 443.)
tout son talent, s'il avait eu de la voix et de la stature, destinait aux planches ('). Est-ce là le messager de la nouvelle humanité? En musique, c'est-à-dire dans un art qui n'est plus rien, s'il ne reste aux écoutes des voix profondes de la nature et de l'âme, que pourra cet histrion despote ? N'ira-t-il pas d'instinct aux effets de théâtre grandioses, luxuriants, énormes? Ne préfère-t-ilpas toujours les explosions de la passion réaliste, comme celle qui mugit dans la fin du deuxième acte de Tristan C^) ? Que deviennent, dans ces déchaînements, les sobres contours qui étaient ceux de la musique allemande depuis qu'elle a absorbé la délicatesse italienne ? Et si l'on songe que les rythmes de Wagner aussi bondissent avec des déhanchements violents, que sa période se fond dans une déliquescence où ne se reconnaît plus aucune structure, un doute paradoxal vient à l'esprit : « Wagner a-t-il bien le don musical (') ? »
A cette mauvaise musique, se joint une rocailleuse poésie et une passion suspecte. Si le drame forme, sans conteste, l'unité réelle de ces œuvres confuses, le texte en demeure à l'état d'ébauche. L'inspiration embrasée qui projette cette lave ne laisse subsister, quand elle a passé, que des blocs d'expression informes. Est-ce làl'état d'âme mythologique ? Disons plutôt que Wagner traduit en figures impétueusement déclamatoires son inquiétude, qui s'exaspère et se meurt de la nostalgie d'un calme et d'une fidélité qu'il n'a plus (*). Après une représentation de Wagner, on se réveille brisé et humilié, comme après une orgie ; et quand on retourne au culte discret
(«) Jbid.,iSil. {[V., X, 444.)
(*) Ibid., S 304, 30b, HIO, 323. (W., X, 431, 433, 437.)
(') Ibid., S 335. ( W., X, 444) : <■ Ob Wagner musikalische Begabung habe.
des vieux autels domestiques, à Bach, à Mozart, à Beethoven, le souvenir pâlit des extases wagnériennes. C'est donc que Wagner n'est pas le génie annoncé, libérateur et pur.
Enfin, si le renouveau ne peut venir que du peuple allié au génie, comment espérer? Car la foule restait muette. Wagner essayait de la secouer de la contagion de son délire, de son désespoir, de tout son tourment sans cause. Il la tyrannisait par une sorte de harangue de réunion publique, éblouissante, mais qui n'avait pas le don de convaincre ('). Le peuple répugnait à un art qui ne conve- , naitpas « à nos conditions sociales et à nos conditions (le travail ». Il se méfiait du poète transfuge qui avait abandonné la Révolution, pour se donner au roi de Bavière. Imprudente compromission, d'où Wagner ne tirait même pas l'aide décisive qui eût fondé Bayreuth {^). Une conclusion s'imposait :
Wagner n'est pas un Réformateur. Car, jusqu'à présent, tout est resté dans l'état ancien (').
On pouvait, à vrai dire, plaider les circonstances atténuantes. Si l'état du présent est corruption, comment à un corps social intoxiqué ne pas administrer du poison? Or, Wagner est cet antidote, lui-même empoisonné, Gift gegen Gift (*). Il faut admirer sa ténacité, sa science, son art d'utiliser les courants d'opinion. Sa rigueur technique met au comble de l'admiration les chefs d'orchestre et les comédiens. Les mécontents, les snobs, les enthousiastes confus lui font un compromettant cortège. Mais ce
(' Ihid., § 353, 334. ( W., X, 448, 449.) (») Ibid., S 332. {W., X, 443.) (^) Ihid., % 297. {W., X, 429.) i*) Ibid., % 349. {W., X, 447.)
404 LA PREMIÈRE « I N ï E M P E S T I Y E «
fanatisme sectaire qu'il propage réussit à secouer la torpeur de la nation allemande. L'assemblage de brûlante musique et de confuse poésie, où l'on reconnaît la facture propre de Wagner, maintient une dissonante harmonie dans son œuvre, et nous donne, malgré tout, la notion d'un style naissant, c'est-à-dire d'une unité organisatrice, capable de construire une culture de l'esprit nouvelle ('). Il fallait maintenant remuer à fond ce champ couvert d'une pourriture qui gagnait le génie autant que l'instinct populaire. Gela exigeait un examen de conscience de tous et de soi. Nietzsche manque de piété envers son grand ami, mais il fouille ses propres plaies avec un mépris non moins cruel. Et, de sa déception clairvoyante d'alors, il tire sa deuxième Considératioji intempestive.
(') /6(V/.,S353. (ir., X. 449.)