‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 72 sur 104 · L'ESSAI D ' 0 V E R B E G K · texte numérisé non relu

L'ESSAI D ' 0 V E R B E G K

cette illusion salutaire ne pouvait être que l'illusion de l'art ? On peut affirmer qu'une des raisons qui ont poussé Nietzsche à son intellectualisme outrancier de 1876, a été la tentation de combattre son ami Overbeck, après avoir fait le tour de sa pensée ; et il crut alors devoir jeter dans la foule, pour en achever l'éducation, sa nouvelle philosophie intellectualiste, premier échelon d'un mysticisme qu'il atteindra plus tard.

Cependant ils ont toujours été d'accord, Overbeck et lui, que cet intellectualisme n'était pas celui de David Strauss. Overbeck aussi pense que c'en est fait du dogme orthodoxe parce que de certains documents historiques touchant son origine se trouvent controuvés. Mais le christianisme resterait debout, comme philosoj)hie de l'humanité et du divin, même si rien ne subsistait du symbole des apôtres et de la vie de Jésus. Si le christianisme a été abdication devant la vie, il n'a rien de commun avec le « mystère » de la monarchie, avec le nationalisme bas ; et, ce que dit Strauss de l'Etat, de son droit de guerre et de son droit pénal avait été dit par saint Augustin avec plus de profondeur. Le christianisme a déjà eu une fois raison d'une civilisation j^areille à celle que prône Strauss. La Bible, remplacée par Hermann et Dorothée^ l'individualisme vague et stérile qui nous prescrit de nous aider nous-mêmes ('), tout le misérable optimisme de la suffisance allemande nouvelle, nous défendent mal contre la pensée chrétienne, si mélancoliquemen-t séduisante qu'elle avait su ruiner le réalisme romain séculaire. Enfin, Nietzsche n'oubliera jamais la belle affirmation par laquelle Franz Overbeck termine sa critique de Strauss :

(') D. Strauss, Der allé iind der neue Glaiibe, p. 373.

L'humanité trouvera clans le christianisme un stimulant qui lui permettra de tendre à une culture assez noble et haute, pour l'autoriser à penser qu'elle finira par avoir raison du christianiame lui-même. En tout état de cause, cette culture devra atteindre un niveau où elle ne s'est pas trouvée, quand elle a été maîtrisée par le christianisme ','.

Dépasser le christianisme, c'est donc dépasser l'antiquité, qui revit par lui. De toutes les pensées que Nietzsche tirera de sa collaboration avec Overbeck, celle-ci demeure la plus ambitieuse, et il la réservera j)Our une œuvre à laquelle il travaillera encore en 1875 (^). Cette antiquité nouvelle, il faudra la restaurer dans une vie véritable, comme Overbeck et Lagarde voulaient qu'on vécût d'abord un christianisme authentique. Alors, seulement, nous saurons, selon la formule de Strauss, « si nous sommes encore des chrétiens ».

Overbeck, réfléchissant depuis à son pamphlet, s'est rendu compte qu'il n'était plus chrétien ("). Il avait cru démontrer que la théologie moderne avait cessé de représenter le christianisme. Or, la croyance chrétienne, étouffée jusque-là, mais abritée aussi, sous l'enveloppe de l'apologétique, s'évapore, quand on l'expose, nue, aux souffles du présent.

C'est pourtant cette doctrine, grosse de conséquences ignorées d'Overbeck lui-même, qu'on soumit à Cosima Wagner. On tâchait ainsi de la gagner aux déductions de Paul de Lagarde. Elle résistait à l'autoritarisme destructeur du grand sectaire, à ses certitudes apodictiques. Elle a, pendant des années, préféré suivre la pensée limpide, rigoureuse et tolérante où se tradui-

^'j F. OvEaBECK, Christlichkeit, p. 116.

(») Wir Philologen, g 260 (IF., X, 410). Voir notre t. III : Nietzsche et le Pessimisme esthétique : Le préjugé humaniste.

(^) F. OvERBBCK, Christentum und Kultur. Ouvrage posthume édité par C.-A. Bernoulli, 1919, p. 291.

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sait, chez Overbeck, une âme toute pleine de mansuétude :

Je dois à la science, a-t-il écrit dans sa vieillesse, d'avoir pu la considérer comme un des plus puissants instruments de paix entre les hommes, plus puissant que toutes les Églises, bien que l'opinion commune soit presque toujours l'opposé (').

Pas de plus grande habileté de la part de Nietzsche que d'avoir mis Gosima Wagner en présence de ce doux et tenace dialecticien. Pendant près de trois ans, Overbeck l'évangélisa; elle eut par lui le respect de la liberté de l'esprit, armée uniquement de science. Lorsque, en 1874, Wagner s'engoua de Gfrœrer et de la singulière construction que cet historien avait essayée du christianisme primitif (-), c'est auprès d'Overbeck que Gosima prit conseil. Il lui montra les ornières du chemin. Il ne réussit point à lui faire voir la fausseté d'une interprétation des Evangiles qui, rejetant à l'arrière-plan les synoptiques, n'admet de tradition pure que dans l'Evangile de Jean. Une apologie éloquente de l'Eglise catholique, où aboutissait Gfrœrer, préparait déjà la conversion au catholicisme de ce savant, qui avait professé autrefois au Stift luthérien de Tûbingen. On pouvait craindre que Richard Wagner, poussé par Gosima, n'inclinât de même à un christianisme de contre-réforme, à un protestantisme de nuance catholique et quiétiste. Overbeck se trouvait présent à propos pour montrer « combien de fantômes s'interposent entre nous et le christianisme ». Il restait à Nietzsche à dissiper les nuages qui s'interposent entre nous et la libre-pensée.

(') Ibid., p. 292.

(*) August-Friedrich Gfrobrer, Kritische Geschichte d»s Urchristentums, l'« édit. 1831; 2« édit. en 3 vol. 183K-1838.

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