L'ÉTUDE DE L'HISTOIRE
« souffrance au sujet de Bayreuth » {'), qui ne le quittait plus, apporta pourtant à Nietzsche le bonheur des premières réponses favorables. Jacob Burckhardt lui fit un accueil tout de charme et de scepticisme, et reconnut, avec un sourire, la supériorité spéculative de son jeune collègue. Pour son compte, il revendiquait le seul mérite d'avoir formé des esprits capables d'un goût personnel en matière historique. Peut-être exagérait-il son détachement (-). Sûrement, la différence était profonde entre l'homme qui, au soir de la vie, jetait un regard satisfait et un peu mélancolique sur l'œuvre accomplie, et le jeune rêveur fougueux qui voyait son œuvre future se lever dans une aurore. Erwin Bohde, critique minutieux du style, froissé de la composition abrupte et discontinue, disait son adhésion chaleureuse aux idées (').
Vers la fin du mois, Richard et Cosima Wagner aussi répondirent. Lui, cordial et un peu gros, comme toujours :
J'éprouve un bel orgueil à n'avoir maintenant plus rien à dire; et à pouvoir vous abandonner tout ce qui reste.
Cosima, plus impérialement tyrannique, plus jalouse de la suprématie de Bayreuth :
C'est la souffrance du génie dans notre monde qui a été pour vous l'illumination. Un jugement d'ensemble sur notre civilisation vous a été rendu possible par votre compassion pour le génie; et de là, dans vos travaux, cette singulière chaleur (*).
Combien était légitime la plainte de Nietzsche : « Ou veut que je ne sois plus qu'un écrivain wagnérien! » Et quand il scrutait sa propre expérience, et son effort de
(n Corr., III, 458.
(») Ibid., III, 171.
(5) Ibid., II, 448-453.
(*) E. FoKBSTBR, Biogr., II, 144-147. — Wagner und Nietzsche, p. 189.
tous les jours, Bayreuih en réclamait sa part. Mais de quoi se plaignait-il, puisque, dans son chagrin de voir incompris de Gosima son fragment sur la Philosophie dans l'âge tragique des Grecs, il n'avait écrit David Strauss que pour quémander son approbation? A présent, les termes de cette approbation ne le satisfaisaient plus. Dans sa correspondance, autrefois si glorieuse d'enregistrer les réponses de Wagner, il n'y a pas trace de l'impression que lui ont laissée ces lettres sur la //* Unzeitgem.aesse.
LA ni" « INTEMPESTIVE » *. « Schope7ihaiier Educateur . »
Les deux années qui s'écoulèrent, de l'hiver 1874 à l'automne de 1876, furent dans la vie de Nietzsche parmi les plus héroïquement douloureuses; et ce sont aussi les années où il s'affranchit. Il fulmine « des malédictions imprimées » ('), au travers desquelles il poursuit sa route ou plutôt la découvre. Il passe par une crise, d'où il sortira transformé. Son ressort intérieur reste d'une admirable vigueur. Si souffrant après cinq années d'un professorat dont il sent une infinie lassitude ('), il trouve pourtant la force de réconforter plus malheureux que lui.
Le musicien Garl Fuchs s'était consumé à lutter pour la cause wagnérienne. Il avait risqué, en avril 1873, dans la séance annuelle de la « Société nationale des musiciens allemands », une conférence sur la Naissance de la Tragédie de Nietzsche. Il menait la dure vie de l'essayiste musical sans public, du professeur d'élite brisé par l'in-
(') Corr., V, 292.
(«) Ibid., V, 287.