‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 77 sur 104 · SCHOPENHAUER ÉDUCATEUR · texte numérisé non relu

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différence de la clientèle. Il se consolait alors par des articles subtils pour le Musikalisches Wochenblatt; et écrivait à des amis, qu'il n'avait jamais vus, des lettres qui excédaient toutes les limites de la franchise postale. Nietzsche fut de ces amis lointains auxquels s'attachait son désarroi. Fuchs avait un chaud désintéressement dans la critique. Il mettait son art d'exécutant au service des novateurs. Cela empêchait le succès propre de Fuchs, mais lui valut la sympathie de Nietzsche. Sa sincérité d'ancien théologien qui, le jour où la foi lui avait manqué, s'était cru tenu de quitter la Faculté, l'avait préparé à comprendre et à admirer la Christlichkeit der heutigen Théologie d'Overbeck. Il se trouvait ainsi attaché aux deux jeunes combattants de Bâle par un triple lien moral : Schopenhauer, Wagner, et ce scepticisme religieux qui, de la religion chrétienne, n'admettait plus que l'amertume enthousiaste et le frisson de tendre désespoir avec lequel nous chantons aujourd'hui encore le Salve, caput cruentatum (*).

Aussitôt, les deux professeurs bâlois le reconnurent pour un des leurs; et déjà Nietzsche faisait de lui un prosélyte de leur œuvre commune, en lui exposant les principes de sa propre morale : Rester de goûts simples; conquérir dans quelque coin écarté la liberté totale ; et vivre de la solitude fortifiante qu'on ne trouve que dans une grande tâche (^). Combien Wagner se fût étonné, s'il avait pu se douter qu'au moment où se construit Bayreuth, Nietzsche couve déjà des projets comme ceux-ci :

Dans quelques années, nous songerons, pour notre genre de Kulturkampf (que voilà donc une satanée locution I), à fonder un théâtre

(*) V. la belle lettre de Garl Fuchs à Overbeck, dans G. -A. BERKOuLLt, Franz Overbeck, I, p. 123 sq.

(•) Corr., l, 264, 272-274.

public... Mais ce sera plus tard, quand nous aurons quelques noms de plus, que nous ne serons plus le nombre dérisoire d'aujourd'hui.

Ainsi se précisait parfois le rêve de Nietzsche. Le couvent qu'il projetait était une Académie scientifique, mais aussi une institution d'art, un permanent laboratoire pour toutes les expériences de l'esprit, une exposition des résultats acquis, la cellule vivante de la cité nouvelle. Avant de construire cette cité, il fallait se défaire de toute uianie de négation, vider son fiel, coucher à ierre les contradicteurs, « avancer à coups d'estoc » . C'est la morale des Unzeitgemaesse Betrachtungen. Elles sonnent la fanfare qui avance vers un Bayreuth élargi, situé dans l'inconnu, mais qui englobe et cerne de ses cercles concentriques l'œuvre wagnérienne . Cari Fuchs pourra être un auxiliaire de cette institution. On l'invite à écrire, lui aussi, des « Considérations intempestives ». Mais la pensée directrice, depuis longtemps arrêtée, il faut la livrer au public. Voilà le contenu de Schopenhauer ah Rrzieher.

C'est le plus beau des pamphlets de Nietzsche. On verra plus tard ce qu'il ajoute à sa doctrine (•) : Marquons ici ce qui l'enchaine aux deux premières Intempestives.

Le danger de la déformation historique de l'esprit, c'est de nous faire classer toutes les réalités morales par grands ensembles sociaux. L'histoire s'occupe de ces groupes permanents : la famille, la commune, l'Etat, l'Eglise, la nation. La science même est encore ime collectivité. Connaître scientifiquement la vie des hommes.

(') Y. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme estliélique : chapitre Les Origines et la Renaissance de la philosophie.

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