AMITIES ET RUPTURES
d'un menu service, comme une femme de cœur sait en rendre à un ami malade, il avouait alors ses souffrances, ses découragements et aussi ses plus orgueilleuses espérances. Peu de personnes ont connu aussi bien que ]yjme jviarie Baumgartner la peine dépensée par Nietzsche pour concilier son obscure besogne de savant avec ses ambitions d'artiste et de philosophe.
De 1875 à 1876, tandis qu'on croirait Nietzsche refoulé sur sa profession, ses plans de réforme intellectuelle et morale approchent d'une maturité nouvelle. Ce n'est pas le public qu'il veut gagner d'abord. Il projette avec ténacité une conquête plus grande : il veut séduire Richard Wagner. Il va se mettre en état de le dominer par une supériorité persuasive. Nietzsche va investir Wagner, au moment précis où Cosima croit s'emparer de Nietzsche par des flatteries qui l'enorgueillissent. Une tournée de concerts que Wagner avait résolu de faire en Autriche- Hongrie fournit l'occasion. Nietzsche la saisit à bras-lecorps. Pendant l'absence de Cosima et de Wagner, Lisbeth Nietzsche ne consentirait-elle pas à être préceptrice de leurs jeunes enfants ? Cosima en avait fait la demande discrète ; pour Nietzsche une telle demande ne souffrait pas de refus.
Inopinément, la mère de Nietzsche résista. Il se découvrit entre elle et Nietzsche un malentendu presque incroyable. Cette femme adorait son fils et en était fière. Mais sa piété chrétienne se désolait de le croire égaré. Au nombre des tentateurs qui compromettaient son salut, elle mettait Richard Wagner et Cosima. Elle avait su cacher six ans cette animosité ombrageuse. Maintenant il lui sembla qu'on voulait aussi lui prendre sa fille. Le vieux cœur maternel se révolta. Ce fut de la stupeur chez Nietzsche, quand il aperçut, si près de lui, tout ce qui avait cheminé de haine silencieuse contre ses amitiés
les plus chères. Sa colère eut de ces éclats foudroyants, qui faisaient tout plier, et ne se calma que quand il eut g-ain de cause. Mais, de nouveau, il se sentit seul, de cette grande solitude qui est celle de la liberté de Fesprit, environnée d'une conspiration permanente de ménagements et de réticences, au milieu de laquelle elle ne marche elle-même que masquée et muette. Le grave portrait que, dans Schopenhauer als Erzieher^ il avait tracé du philosophe solitaire, rongé de mélancolie et éclatant en explosions courroucées, surgissait alors à sa mémoire; et plus que jamais il sentait qu'il avait, en décrivant Schopenhauer, décrit son propre et durable supplice (').
Lisbeth partit enfin pour Bayreuth à la mi-février de 1875. Wagner donnait à Vienne des fragments nouveaux de Gôtterdàmmerung . La tournée se prolongea par Buda-Pesth. Lisbeth fit merveille comme préceptrice et comme maîtresse de maison à Wahnfried. Premier jalon, pensait Nietzsche, d'une intimité avec Richard et Cosima Wagner, qui serait à l'abri des colères et des méfiances.
Cette précaution prise, un autre chagrin l'assaillit. Un ami longtemps choyé, son collègue et commensal, Romundt, professeur de philosophie à l'Université de Râle, voulut passer au catholicisme. On s'aperçut qu'il avait depuis longtemps des accès mystiques. Il croyait aux miracles. L'homme que Nietzsche voulait convoquer au Goncilium Rhaeticum des « libres esprits » parla de se faire moine. Trois années d'amitié aboutissaient à cette triste défection. Nietzsche fut froissé jusqu'au fond de son luthéranisme instinctif et jusque dans cette « propreté de la pensée » qu'il en estimait inséparable. Il n'admettait pas chez les amis les plus proches une telle dissidence. Il
(') Corr., V, 309, 310.
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NT eut entre eux des scènes nocturnes d'une violence inouïe. Despotiquement, Nietzsche posait ses conditions. Son anoitié se donnait à ceux-là seuls qui luttaient avec lui pour un même afEranchissement. Romundt ne se fit pas prâtre, mais s'en fut, pleurant, indécis; à la fin, « il suivit sa loi. celle de sa pesanteur » (*). U devint professeur au gymnase d'Oldenburg. Us se séparèrent sur cette dissonance désespérée.
Entre les deux crises, la querelle avec sa mère et celle avec son ami, Nietzsche se retirait comme sur ces cimes morales où si souvent déjà, à Lugano, à Flims, à Berg'iin, il avait trouvé le repos. U composa un Hymne où il célébrait, d'un cœur débordant de reconnaissance, la solitude tragique et belle où la destinée enferme l«s ànres supérieures, sans égard pour leur besoin de tendresse (^).
Malgré ces douleurs, Nietzsche s'acharne à travailler. Ob le croirait très éloigné de son dessein w^agnérien : jamais il n'en fut plus proche. On le voit mettre debout un enseignement vaste et fort. Les cours les plus beaux (ju'il ait faits, toute une Histoire de la littérature grecque^ exposée en trois fragments volumineux; un cours sur les cultes grecs ^ élaboré de 1875 à 1876; des leçons nouvelles sur les Philosophes grecs avant Platon; une Introduction à la me et aux dialogues de Platon, enseignée à deux reprises, le ramènent à la région abandonnée en 1873 ('). Il semble smvre ainsi le conseil que lui avait autrefois donné Cosima, et qui lui avait paru si dur : Helléniste, il va écrire un grand ouvrage sur les (irecs. Le Griechenbuch projeté avant le livre sur la Naissance de la tragédie, va
(') Corr., I, 311, 312; — II, 494; — V, 322. (*) Corr., 111, 490. — L'Hymne à la solitude est inédit jusqu'ici. (') V. des fragments importants de ces cours dans les P/iilolot/ica, t. II et III.
être remis en chantier. Sera-ce un livre seulement? Ce devra être le modèle de l'historiographie nouvelle. Ce sera la résurrection de la vie grecque, non dans ses détails, mais dans ses grands mobiles. Par masses énormes, mais ordonnées, une Grèce nouvelle se lève des documents. Sur la tragédie grecque elle-même, domaine où il s'est illustré, Nietzsche croit « apprendre à chaque pas » :
Je trouve qu'il manque à nos philologues le goût passionné des traits originaux et forts, et ce qui ne leur manque pas, hélas I c'est le goût abominable de faire l'apologie des Grecs (').
Voilà donc comment se réalise son plan de mener de front son œuvre de science et son œuvre de réforme intellectuelle et artiste. Nietzsche travaille, mais il se regarde travailler. Il fait serment de véracité totale ; il observe les préjugés des humanistes. Il se rend compte de ce qu'il en reste dans son propre esprit passionné. La \N^ Intempestive aurait été cette prodigieuse confession. Elle se serait intitulée : Wir Philologen[Nous autres humanistes). L'exposé systématique de la doctrine nietzschéenne pourra dire seul ce que la pensée de Nietzsche gagnait à cette méditation (-). Nous n'en avons que les fragments. En vain, Gersdorff les mit au net pour lui. La construction ne put venir à terme. Tout le printemps de 1875, Nietzsche ne cessa de gémir. De courtes excursions à Lucerne, à Berne, en mars et en mai, pour chercher le silence profond, le ragaillardissaient pour quelques semaines, et il satisfaisait alors durant ses promenades solitaires sa passion de rêver ('). A Bâle, en juin, la première atteinte grave de son mal le terrassa.
(•) Corr., II, 489.
(') V. Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chapitre sur Le préjugé humaniste.
(») Corr., V, 318, 323.