‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 81 sur 104 · DOULEURS · texte numérisé non relu

DOULEURS

Nietzsche en a mesuré tout de suite l'étendue, mais il n'en a pas su la nature. Sans doute des maux de tête cruels lui tenaillaient le cerveau. Ses yeux étaient blessés de toute lumière vive. Surtout les douleurs d'estomac se firent intolérables. Les nausées, bien qu'il refusât presque toute nourriture, se prolongeaient durant des heures. Plus d'une fois, Nietzsche crut « la machine en pièces », et tragiquement, souhaita qu'elle le fût. Pourtant il s'alita le moins qu'il put, et, quoique martyrisé nuit et jour, se traînait à l'Université et au Paedagogiiim (').

Dès mai, il avait dû appeler sa sœur. Il put aller la chercher à Bade, où il passa avec elle quelques jours. Puis elle s'installa dans la petite maison du Schùtzengraben, d'où Overbeck était absent. Elle veilla à la table et aux soins du ménage. Rien n'y fit. En juillet, les médecins prescrivirent une cure à Steinabad, dans la Forêt-Noire. Le mal de Nietzsche ne consistait pas seulement dans une dilatation d'estomac très négligée et si douloureuse qu'on la prit pour un cancer. Tout son système nerveux se délabrait. Ses yeux faiblissaient. Mais telle était son obstination ambitieuse que, dans la retraite encore, il travaillait.

Ou peut, avec la moitié de sa force vitale, être professeur, écrjvait-il. Le pourrait-on avec sa force intacte, et à la longue ?

Ce fut alors qu'il paracheva le plan d'un cours de sept années sur la Grèce. Et aussitôt sa pensée prenait son vol : le soubassement social de sa doctrine avait besoin d'être consolidé. Il commença des études d'économie politique, qui devaient fructifier plus tard. L'économiste américain Carey et Dùhring, qui l'avait récemment acclimaté en Europe ; de vastes ouvrages historiques, tels que

(') Corr., I, 322, 324, 326.

Lindwurm, Handelsbetriebslehre uncl Entwicklung des Welthandels {i%^^)^\m. fournirent des idées sociales qui, provisoirement, sommeillèrent en lui. « N'en souffle mot », disait-il à Gersdorif ('), mais en secret cette préocc-upation sociale cheminait en lui. Elle remontera, à l'époque de Morgenrœthe et du Zarathustra. Sa miéditation faisait le bilan de sa culture acquise. Il en savait les lacunes. Pour les combler, il se proposait de s'imposer l'apprentissage de plusieurs sciences exactes. Durant ses longues promenades sous les hautes futaies et dans les vallées cachées, se dessinaient à son regard intérieur les linéaments d'un nouveau système philosophique. Son énergie était telle que toute sa' douleur se transfigurait par ces rêves d'avenir.

Il avait déjà des disciples. Un savant musicologue alsacien, Edouard Schuré, lui envoyait son livre sur Le Drame musicaL construit, comme Die Geburt der Tragôdie autrefois, sur un rapprochement entre la tragédie grecque et le drame de Wagner {^) . On accourait de loin pour rendre visite à Nietzsche. Il dut quelquefois se débarrasser par des boutades, de ses admirateurs les plus importuns (^).

La pensée de Bayreuth, et d'un opuscule commencé pour en dire la gloire autrefois rêvée, lui revenait par bouffées. Si coupable déjà dans sa pensée, il ne pouvait en détacher son cœur. On le plaignait là-bas ! On avait peur qu'il n'abusât des soins et des drogues, qu'il ne ii\i un peu malade imaginaire. On ne soupt^oimait rien de tout^

(') Corr., I, 333, 336, 338, 341.

(-) Corr., I, 342.

(^) Parmi ceux qu'il esJjrouIfa ainsi, il y eut son futur beau-frère, le D' Foerster, professeur de gymnase à Berlin, wagnérien, antisémite «t teutomane. Nietzsche prit plaisir à le vexer par des boutades contre l'historien des Grecs, Ernst Gurtius de Berlin, et contre le peintre Moritz von Schwind. — Corr., VI, 34.

le martyre qu'il soufi'rait, et une étrange insouciance à «'exprimer sur son compte, qu'on retrouvait dans toutes les lettres de M""® Cosima Wagner, eût prouvé à elle seule la froideur croissante. Toute la souffrance physique de Nietzsche s'imbibait ainsi de douleur morale. Le sixième anniversaire de sa première visite à Tribsclien, en juin 1875, ravivait son deuil, quand il songeait que seul, l'automne d'après, il manquerait à Bayreuth, où se trouveraient réunis tous ses amis.

Mais il se maîtrisait. 11 trouvait de la force pour autrui. Il consolait le musicien Fuchs et son vieil ami Erv^in Rohde, qui passait par une crise sentimentale remplie de tout le désespoir, de toute la passion mortelle et de toute la misère de Tristan (*). Il forgeait en lui ce grand courage calme qui la soutenu sa vie durant. Ne jamais s'abandonner à une hâte fiévreuse, savoir mûrir des espoirs longs et secrets ; gravir par degrés les cimes : voilà les maximes par lesquelles il se prépare à sa tâche {-). C'est le moment de décrire l'immense besogne par laquelle il renouvela sa doctrine.

L INFLUENCE DE JACOB BURCKHARDT ET LA SGCIGLGGJE RELIGIEUSE NOUVELLE DE NIETZSCHE

Pour cette œuvre, Nietzsche se choisit un guide. C'était son habitude, et aussi son principe. Aucune vie ne grandit sans utiliser les ressources créées par la vie antécédente. Le lamarckisme le lui avait enseigné. Tout génie aussi se nourrit de ses devanciers. Autrefois Nietzsche et

(^) Corr., II, 507, 610.

(») Ibid., I, 345, 348.

Rohde avaient reproché à Jacob Burckhardt son scepticisme clair, en qui mourait toute illusion ('), La sincérité nouvelle de Nietzsche confessait à présent que Burckhardt avait raison; et c'est Burckhardt qui l'émancipa de Wagner.

Son jeune élève, Adolphe Baumgartner, et un étudiant endroit, Kelterborn, offrirent à Nietzsche deux rédactions du cours célèbre de Burckhardt sur V Histoire de la Civilisation grecque^ la première plus fine et psychologiquement exacte ; la seconde plus riche et mieux ordonnée (^ ). Il comptait s'inspirer largement de ce modèle tant admiré, et lui eût sans doute rendu un public hommage. Il se savait éloigné de tout plagiat. Sa méditation renouvelait tout ce qu'elle touchait. Quels soupçons cependant rendirent ombrageux le vieux Jacob Burckhardt? et quelles furent les médisances colportées jusqu'à lui? Ils s'en expliquèrent avec une franchise qui rétablit la confiance ancienne, un jour d'entretien dans ce cloître attenant à la cathédrale, qui avait vu si souvent leurs promenades ('). Il faut donc dire en quoi Burckhardt a aidé Nietzsche à construire la sociologie par laquelle il comptait élargir le wagnérisme (*).

Nulle part on ne prend mieux sur le fait le procédé créateur de Nietzsche qu'en le voyant travailler à un sujet où il sait qu'il a des rivaux. Il s'attache à son rival, et l'aime. Puis, ayant pénétré sa pensée par l'amour, il l'élargit et la dépasse. Le cours de Burckhardt, où les chapitres sur les transformations de la cité, sur l'éveil et

(') Ibid., II, 453.

(*) Lettres à Overbeck, 30 mai 1873. {Corr., VI, 27.) — Corr., I, 341. On se souvient que Nietzsche avait essayé autrefois de suivre ce cours.

(') Corr., I, 329; V, 329.

(') Toute cette influence de Jacob Burckhardt est expliquée dans nos Précurseurs de Nietzsche, p. 265-339.

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l'évolution des arts étaient si remarquables, faiblissait quand il abordait les faits religieux. Nietzsche y apportait une préparation qui lui venait de la discipline de l'école de Leipzig, et toute une orientation en matière folklorique à laquelle Burckhardt était étranger. Dans son cours de 1874-1875 sur la littérature grecque, Nietzsche avait suivi en gros la marche sociologique de Burckhardt. Le développement des genres littéraires allait de la religion à la pensée rationnelle, et, dans cette transformation, les classes populaires sont le plus attardées. Mais si toute poésie est d'abord religieuse, et demeure une survivance de l'état religieux, comment se forme l'état mental prélogique, qui enfante les religions elles-mêmes? Gela importait à toute l'interprétation des Grecs ; et cela importe à l'œuvre wagnérienne qui se prépare.

La séduction de la Grèce venait pour une grande part de la splendeur des fêtes helléniques. Le don d'orner la vie est une des aptitudes principales de l'humanité grecque ('). Elle y dépense peut-être la sixième partie de son temps et toute cette énergie de pensée qui ne souffrit jamais rien de médiocre. Or, si toute fête suppose un état d'esprit religieux, que peut-on espérer de Bayreuth, puisque la religion chez les modernes est morte ?

Nietzsche reprit le problème en transformiste pour qui les fonctions mentales sont des procédés d'adaptation à la vie. Si une fête religieuse et poétique, un cortège rituel ou une représentation tragique, accompagnée de chants et de danses, sont une façon d'incliner les dieux vers nous et de nous élever nous-même à la condition divine, comment faut-il imaginer les dieux et le procédé magique qui nous les soumet? Burckhardt avait repris le dicton ancien : « La crainte, la première, inventa les faux dieux « ,

(*) Der Gottesdiemt dcr Griechen. {Philoloyica, l. III, 3.)

ou même les dieux véritables. Il avait hésité à penserque les Grecs primitifs pussent s'enhardir, comme les ihéurgies des époques basses, à contraindre les dieux par des sortilèges (•). » Nietzsche procède par une enquête ethnographique. Son maître, Oskar Peschel, l'ethnographe de Leipzig, venait d'enseigner que toute émotion religieuse vient du besoin de trouver à tout phénomène une cause (») ; et que la particularité des peuples primitifs consiste à ne pas savoir former une notion correcte de causalité.

Dès cette époque bâloise, Nietzsche est donc en pleine possession de la méthode qu'il suivra dans Menschliches , Allzumenschliches . Il se préoccupe d'épurer l'esprit; il se demande comment l'esprit grandit en partant de l'impureté des notions. Il y a une logique des civilisations primitives-qui ne ressemble pas à la nôtre. Ce qui la caractérise, c'est 1° de ne savoir pas observer exactement ; 2° de fixer dans la mémoire les cas bizarres et exceptionnels, au lieu de la foule des faits réguliers ; 3° de ne pas savoir comparer, et dès lors d'établir avec force des similitudes fallacieuses. Retenir et comparer des faits exacts : c'est toute l'intelligence ; et c'est par là qu'elle s'étend sur le passé et sur le présent. Les règles pour dresser l'esprit, chez Nietzsche, se réduiront un jour à épurer la faculté d'observer, la mémoire et l'intelligence comparative. Et comme il est évolutionniste, Nietzsche décrira d'abord comment est faite l'intelligence impure, qui existe dans l'état d'âme religieux. Elle est avant tout une intelligence paresseuse. L'esprit n'a de prise sur les choses,. par la connaissance, que s'il n'épargne pas l'effort de l'attention et le labeur. Les sociétés qui craignent le travail ne construisent pas une notion exacte de la causalité, ni dès lors de la

(») BuRCKHARDT, GHechische KuUurgeschichte, II, 142, 149 sq. (») 0. Peschel, Vôlkerkunde, 1874. (3" édit. 1876, p. 255.)

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