‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 82 sur 104 · SOCIOLOGIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

SOCIOLOGIE RELIGIEUSE

nature. Chez les peuples non civilisés, l'homme est figé dans sa paresse et immobile dans la coutume. L'homme différencié, actif, et qui sait classer ses expériences, sera seul sensible à la régularité imposante des faits naturels (»). Le sauvage immobile, incapable de généralisations, croit la nature livrée à un arbitraire dénué de toute loi. Le problème pour lui est d'imposer des lois à la nature, puisqu'il ne sait pas les découvrir

Personne n'exigera de Nietzsche qu'il ait mis sur pied une théorie des fonctions mentales des peuples primitifs aussi complète que la sociologie contemporaine. Il avait lu avec soin le livre de Tylor sur la Civilisation primitive {Primitive culture^ 1871) (^). Sa sociologie religieuse est donc animiste. Une conçoit pas encore qu'il puisse y avoir des états mentaux complètement éteints. La métaphysique moderne d'un Zoellner, après avoir analysé les conditions sous lesquelles la science naturelle est possible, conçoit la nature comme faite de centres de perception. La mentalité primitive de même la conçoit comme peuplée d'âmes. Entre les deux conceptions, il doit y avoir une transition possible. L'état d'esprit religieux admet des esprits épars dans le monde à l'état de foisonnement (»). La science n'en admet que contrainte par la méthode.

Ces esprits siègent dans quelque objet matériel, comme l'âme humaine siège dans un corps. De même qu'on peut fléchir l'esprit et la volonté des hommes, en agissant sur leur corps, on peut donc influencer la volonté des démons, en agissant sur les objets matériels où ils habitent. La magie est l'ensemble des procédés par lesquels on incline les esprits. Un contact très court entre

(*) Der Gottesdiensl der Griechen. {Philologica, III, 8.)

(*) Nietzsche l'emprunte à la Bibliothèque de Bâle, le 29 juin 1875.

(') Tylob, La civilisation primitive, trad. P. Brunel, 1876, t. I, 326 sq.

un esprit et une chose font qu'à jamais cette chose et cet esprit restent mystérieusement liés. Il suffit qu'un vêtement, qu'une rognure d'ongle ou un cheveu ait appartenu à un homme, pour qu'avec ces objets on puisse envoûter cet homme. Il suffit même de son effigie, c'est-àdire de sa ressemblance imprimée à un objet ('). C'est la magie humaine. Or, le culte religieux est la magie par laquelle on fléchit la volonté des démons et des dieux.

La science a pour objet de déterminer le centre et l'action des forces naturelles. La religion détermine i« siège et l'action des génies. Nietzsche n'est indifférent à rien de ce qui atteste un résidu du primitif mysticisme. La pierre des Fétiales, sans laquelle le sacrifice à Diespiter ne serait pas rituel, survit longuement à un âge où les métaux sont inconnus. Mais la force divine y reste présente. Fergusson, Bœtticher, Mannhardt et l'archéologue de Leipzig, Johann Overbeck, venaient de démontrer que pour les peuples primitifs. Phéniciens, Hellènes ou Germains, des génies s'incarnent dans certains arbres et y trouvent un abri (=). Ce sont des arbres-dieux. On les vénère, on les pare comme tels. On les revêt des attributs de l'action divine. Nietzsche retient tous les faits, et ceux qui attestent que des animaux ont logé des âmes de démons. Que veut-il en tirer? Les lois de la mystérieuse solidarité qui chez les peuples primitifs existe entre la société réelle des hommes et la société imaginaire des dieux qui gouverne la première. Burckhardt ne les avait pas dégagées.

(') Tylor, Civilixatiun primitive, I, 136. — Nietzsche, Drr Gottesdiemt der Gn'echen, g 2. {Philologica, III, 8.)

(*) James Fergdsso.n, Tree and Serpent-Wors/iip, 1868. — Bqetticher, Der Baumkultus der Hellenen, 18b6. — MAfiSHABDi, Der BaumcuUus der Germaneu. 1875, — Joh. Overbeck, Das Culttisobject bei den Griechcn in seinen àliesien Gestaltungen. {Berichie iiher die Verhandlunrjen der sàc/is. Gesellsch. der [Yiss. — Philol. histor. Klasse, t. XVI, 1864, p. 121 sq.). — Nietzscbb. Der Gottesdienst der Griechen. {Philologica, t. III, 36.)

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Gomment est né rantliropomorphisme grec? Gomment passe-t-on de l'aspect monstrueux à l'aspect humain des dieux? Johann Overbeck avait catalogué ces formes grossières : les pierres travaillées en forme de pyramides, de cèaes, d ombilics et de colonnes, qui représentent Aphrodite, Zeus ou Apollon ('); les sceptres et les lances qui passaient pour des dieux portatifs ; les pieux et les blocs lie bois, à peine dégrossis, que peu à peu on taille au sommet en forme de visage, et qui recèlent le dieu. Plias d'une déesse, comme la Déméter d'Arcadie, garde pendant longtemps une tète de cheval. On redoutait de choisir la forme humaine, pour représenter la divinité.

Jamais un Grec n'a vu intérieurement son Apollon comme une colonne de bois pointue et son Eros comme une pierre... Dans l'indication incomplète, ou trop complète, proprement dans l'inhumain, résidait le caractère sacré, celui qui donne le frisson ("^).

Les Grecs croient mieux cacher dans le difforme le mystère inexprimable qu'ils vénèrent. Quand le génie divin a clioisi son siège, il ne faut plusle déplacer; quand il a choisi sa forme, il ne faut plus la changer. Mais on peut négocier avec l'esprit invisible et présent. On peut : 1° gagner sa sympathie par des otfrandes ; 2° on peut faire un contrat avec lui ; se lier à lui par des vœux, mais aussi en échange s'emparer d'un gage, d'un symbole maniable que l'on cache et protège, et auquel est attaché la protection du dieu ; 3° on peut user de lustrations ; brûler dans la flamme les mauvais démons cachés dans les plantes; dominer par la musique les bruits maléfiques ; 4" il y a des gestes humains, des formules et des sons qui fascinent le dieu. Il est hypnotisable comme l'homme ; et il n'y a

['■) J. OVBRBECK, /oc. Cit., 139.

(-1 Nietzsche, lor. cit., $ 3. {Philologiiui, t. III, 75.)

pas d'acte, même le plus simple, auquel les génies ne participent. Ramer ou puiser de l'eau seraient des travaux inefficaces sans leur aide. Mais cette aide, ils ne la refusent pas; car nous les y contraignons. Le chant du matelot ou de l'esclave qui tourne la roue du puits sont des incantations qui apprivoisent le génie du puits. Un duel rituel, mimé en pleins champs, fait pousser la moisson; car les rayons du soleil ne sont-ils pas des flèches comme celles qu'échangent les deux partis aux prises (')?

Par degrés l'imitation des gestes divins se fera plus détaillée. Le prêtre, vêtu comme le dieu, mimera l'action divine espérée. Ses formules produisent avec certitude l'épiphanie divine; ses chants dicteront les pensées du dieu; ses gestes entraîneront son action. Le prêtre incarne la divinité; et dès lors il en est le maître (^). Voilà donc pourquoi la sculpture grecque crée si tard les effigies des dieux. C'est que le prêtre, à de certains jours, représentait le dieu dans une forme vivante, revêtu de son masque et de son costume; et, dans le drame sacré, où se consommait le culte, il produisait l'acte que l'on attendait de la grâce divine.

Evolution dont il faut bien considérer la signification sociale. La pensée métaphorique et symbolique précède la pensée causale et raisonnante (^). Les groupes primitifs se contentent des symboles les plus grossiers. Ils y logent je ne sais quelle force plus fantasque et puissante que l'homme. Les Grecs n'en restent pas là. Leur sentiment de la personnalité, leur féroce jalousie, ne souffre pas de vivre en société avec des puissances trop différentes. Ils se familiarisent avec les dieux. Chez eux, les

(•) Gesch. der griech. Literalur. (Philologica, t. II, 141.) (») Der Goltesdienst der Griechen, g 3. (Ibid., t. III, 14.) (') Griechische Literalurgeschichte . (Ibid., t. II, 139.)

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