R . WAGNER A B A Y R E U T H
facile et belle; et cette douleur de l'homme est liée à la sérénité des dieux. Elle est la magie qui calme le mieux leur courroux immortel; et cette magie transforme alors l'homme même. Que veut-elle dire? Elle veut dire que la douleur humaine, si nous savons en extraire une émotion belle, nous élève à la condition des dieux; l'art, qui nous donne ces émotions, nous divinise (*). La civilisation, qui a conçu l'idéal divin, le réalise aussi dans la nature de l'homme, par le sortilège du beau. Ayant expliqué cette possibilité pratique, Nietzsche ferme le cycle qui devait relier la sociologie de Fart à la sociologie religieuse.
« l'intempestive » SUR « RICHARD WAGNER A BAYREUTH »
L'effort démesuré, que Nietzsche avait déployé, ruina sa santé à jamais. Son émotivité nerveuse se trouva pire, durant cet automne de 187o, qu'à aucun moment du passé. Va-t-il au Biirgenstock en octobre, sur le lac des Quatre Gantons, pour se refaire, auprès du fidèle Overbeck, de sa cure trop rigoureuse, le silence du paysage automnal l'exaspère (-). Rentre-t-il à Bâle, où sa sœur Lisbeth lui a préparé une vie douillette dans un ménage à lui, qu'elle gère avec grâce, aussitôt le surmenage lui fait souhaiter le calme qu'il avait' fui. On lui lit Walter Scott, qu'il goûte pour Validante calme de son émotion; et Do)i Quichotte, qu'il aime pour son amertume. Deux lectures indoues, le Tripitaka^ lu dans la traduction anglaise, la Sutta Nipata qui devaient fructifier dans sa dernière philosophie, lui
('; Wir Philologen, S 237. ( W., X, 396.)— Griechistlie Lileraturgeschichte. [Phihlogica, t. II, 142.) (*) Corr., II. 511.
permettaient dès lors de formuler son nouveau pessimisme intellectualiste. « Je m'en vais solitaire comme le rhinocéros » ; cette pensée du poète indou lui plut, dans cette grande accalmie de tous les désirs, où ne subsistait plus que le besoin de connaître ; mais c'était un besoin dénué île hâte et d'illusion. Quelques jeunes musiciens qu'on lui avait envoyés de Leipzig, Peter Gast et Widemann, commencent alors à occuper de la place dans sa vie. Nietzsche reste encore distant. Mais la conviction où il est, d'agir sur de jeunes talents, lui est douce ('). Il entre ainsi dans cette période d'ascétisme qui se prolonge jusqu'en 1882 et durant laquelle il n'a plus connu qu'une velléité, celle de mourir, et une joie, celle de la pensée claire.
Puis, à Noël, c'est l'effondrement (*). Pour la première fois, il a le sentiment net d'être frappé au cerveau comme son père. La douleur ne cédait qu'à des enveloppements de glace autour de la tête. Sans s'écouter, dès que le mal fait relâche, il échafaude des plans. Irait-il à l'Exposition universelle à Vienne? Il y songea en février. La maladie ruina le projet. Il dut prendre un congé de quelques semaines, et, le 7 mars, partit pour le lac Léman.
A Veytaux, près de Ghillon, il trouve une pension, où il est seul. Gersdorff l'avait accompagné. Il peut se promener par, des temps de neige et de tempête. Il lit Longfellowet, dans l'Ode fameuse intitulée Excelsior, reconnaît son courage et sa confiance en sa vocation 'C) :
, A travers la détresse quotidienne, s'élever soi-même et autrui, avec l'idée de la pureté devant les yeux, en guise d'Excelsior.
C'est la devise de sa volonté d'émancipation, insubordonnée partout, soumise seulement au vrai. A Genève où
(') Corr., I, 360, 361; II, 514.
(». Ibid., I, 363.
f) Ibid., I, 371^372.