R. WAGNER A BAYREUTH
il séjourna en avril, le chef d'orchestre Hug-o de Senger, avec qui depuis 1872 il était en communion d'idées, l'avait reçu avec une chaude amitié. Sa vieille prédilection pour le Benvemito Cellini de Berlioz se réveilla, puisqu'on mit cette œuvre au programme d'un concert, dans l'intention expresse de lui complaire.
Autant que cette audition de musique française, sa visite à Ferney symbolisa sa révolte, qui dans la culture nouvelle de l'esprit voulait accueillir tout le rationalisme latin {'). Cette grande transformation de lui-même éprouvait ses nerfs à l'extrême. Il prévoyait des luttes, et, à de certains jours, la méfiance contre les amis les plus proches le travaillait à nouveau. Une lettre de Malwida, pleine de cette maternelle charité, qui fut le don véritable de la vieille fdle, ramenait alors la confiance de Nietzsche au point que son goût s'égarait, et qu'il admirait les Mémoires d'une Idéaliste. Mais le projet d'un séjour sur la mer napolitaine, suggéré par elle, germa ce mois-là; et il faudra toujours être reconnaissant à Malwida d'une idée qui rendit possible l'œuvre ultérieure de Nietzsche.
Le semestre d'été de 1875 provisoirement le ramenait à Bâle. 11 y trouvait son ami Overbeck marié depuis peu de mois à une jeune femme gracieuse et cultivée, M"*" Ida Rothpletz. Nietzsche l'avait entrevue déjà lors d'une excursion dans le Maderanerthal en 1870. L'avenir se chargeait d'établir entre Nietzsche et elle cette pure amitié dont nous avons tant de témoignages ('). Rohde aussi, dont Nietzsche avait admiré le chef-d'œuvre récent, l Histoire du roman grec, après les tristesses de Kiel, et malgré son ennui d'Iéna, s'était épris d'une belle jeune fille qu'il faisait sienne.
(♦) Corr., I, 373; II, 518.
(■) V. dans C.-A. BEftuontLi, Franz Overbeck, des passages de sa main, I, 234-251.
Le bonheur des plus proches enrichissait sans doute ses amitiés, mais l'enfermait davantage dans la mission austère, pour laquelle il allait vivre seul, comme un philosophe antique. 11 entendait, lui aussi, les oiseaux qui chantent l'émoi frémissant des nuits printanières. Aucune de ces voix, le héros du libre esprit n'avait le droit de l'écouter. Ils sont de juillet 1876, ces vers confiés à Erwin Rohde :
Le cher oiseau se tait et dit : — « Non, voyageur, non ! Ce n'est pas toi que je salue — de ces accents-là I Je chante, parce que la nuit est belle. Mais loi, il te faut marcher toujours — et ne jamais comprendre mon chant (M. »
Plus d'une fois les vers de Nietzche, ou ses proses les plus lyriques, exhaleront cette plainte discrète, et seront pleins invisiblement d'un rêve qu'il se refuse. Sa tristesse est plus désolée à la pensée de l'événement entouré de tant d'espoirs et à présent tout proche, l'inauguration de Bayreuth. Nietzsche avait pu en juin achever lalV'' Intempestive^ où il allait en dire la signification ; et à ce moment il sent qu'il la comprend seul.
Il avait imaginé toute une interprétation sociale de ce grand fait. Il allait le juger au nom de sa philosophie et de tout son savoir d'helléniste. La civilisation grecque avait exercé un attrait puissant par l'éclat de ses fêtes religieuses. Que seraient, auprès d'elles, les Festspiele de Bayreuth.' En Grèce, toute œuvre éminente naissait d'une étroite collaboration entre l'enthousiasme des foules et un rhapsode chargé de dire le sens vivant d'une grande heure. Quelle pouvait être cette collaboration du public allemand avec l'œuvre de Wagner? Ce public ferait-il écho, par un enthousiasme désintéressé, à l'inspiration du poète? Et, dans ce poète, l'esprit conservateur et l'esprit
(') Corr., II, o32.
révolutionnaire formaient-ils un alliage assez exactement dosé pour assurer son aristocratie vraie ? Si la tragédie supposait le mythe, quelle forme pouvait prendre le mythe à l'époque de la liberté de l'esprit? L'inspiration dionysiaque pouvait-elle revenir, sans obscurcir la pureté de l'intelligence? Quels dieux peut-on charmer par la douleur des hommes, s'il n'y a plus de dieux? N'est-ce pas aux regards de la seule intelligence humaine que nous devons nous affirmer surhumains?
Nietzsche posait ces questions. Son orgueil et sa doctrine lui disaient que l'œuvre de Bayreuth n'y répondait pas. Son espoir, non moins orgueilleux, ajoutait qu'elle y pourrait répondre un jour avec son aide, et qu'il fallait faire accepter cette aide avec une ruse douce. Nietzsche ne pensait pas être compris de Wagner tout de suite. Il a probablement mis à la poste les lettres dont nous avons les brouillons et qui devaient accompagner l'envoi. Ces lettres «révèlent une présomption inouïe (') :
Voici, très cher Maître, une sorte de sermon pour la solennité de Bayreuth 1 Je n'ai pu garder le silence ; il m'a fallu m'épancher. S'il est des hommes qui à présent se réjouissent, j'aurai à coup sûr ajouté à leur joie. Comment accueillerez-vous vous-même ces professions de foi ? c'est ce que je n'essaie pas cette fois de deviner.
Mon métier d'écrivain a pour conséquence désagréable de remettre en question mes relations personnelles toutes les fois que je publie un écrit... J'ai le vertige et je me sens confus à l'idée de ce que j'ai osé cette fois; et il me semble que j'aurai le sort du cavalier franchissant le lac de Constance (*).
On ne saurait mieux annoncer en ternies 2:)lus voilés et plus menaçants la sourde déclaration de guerre contenue
{*) E. FoERSTER, fiiogr., t. II, p. 2il. — Wagner und Nietzsche, p. 238 sq. — Corr., V, 341.
(*) Dans une ballade de Justinus Kerner, un cavalier, la nuit, franchit, sans s'en douter, le lac de Constance pi-is de glace, et meurt d'effroi sur l'autre rive, en s'apercevant du danger qu'il a couru à son insu.
dans Richard Wagner in Bayreuth. Nietzsche prévoit que son amitié avec Wagner sera « remise en question » . Dans un autre brouillon, il se risquait à dire :
Lisez cet écrit comme s'il n'y était pas question de vous et comme s'il n'était pas de moi. A vrai dire, il ne fait pas bon parler de mon écrit parmi les vivants : U est fait pour le pays des morts.
Jetant un regard en arrière sur cette année si tourmentée, il me semble que tooites les heures heureuses en ont été consacrées à la méditation et au travail de cet écrit : C'est aujourd'hui mon orgueil d'avoir pu arracher ce fruit même à cette époque ingrate. Peut-être, malgré la meilleure volonté, ne l'aurais-je pas pu, si je n'avais porté en moi dès la quatorzième année les choses dont cette fois j'ai osé parler.
Ainsi Nietzsche ne devait rien à Wagner. Les visions évoquées par lui le hantaient depuis l'adolescence. L'œuvre d'art décrite n'était encore qu'une ombre, entrevue aux pays où résident les archétypes éternels. Nulle magie ne pouvait encore la produire au jour. Aucun Bayreuth réel n'avait chance de ressembler à l'idée platonicienne contemplée par Nietzsche. Des paroles troubles, qu'il nous faudra éclaircir, donnaient au livre une conclusion menaçante et ne semblaient plus compter le wagnérisme parmi les forces vivantes du présent et de l'avenir (*).
A peine le fascicule en route, Nietzsche trembla pour l'accueil qui lui serait fait; et il eut tort. Gosima, si fine d'habitude, répondait par un télégramme :
Je vous dois aujourd'hui, cher ami, le seul réconfort et la seule édification que je goûte, après les fortes impressions d'art d'ici. Puisse cela vous suffire comme remerciement.
Cosima.
Wagner donna dans le piège avec lourdeur; et sa vanité éclata en cris de joie naïfs :
(') V. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chapitre sur les Instituts de la Civilisation nouvelle.
Ami 1 votre livre est prodigieux I D'où vous vient cette expérience de moi? Venez donc bientôt 1
Il invitait avec cordialité celui qui dès lors le méprisait. Nietzsche accepta de faire le voyage fatal. C'était la rupture, s'il ne réussissait pas son astucieuse conquête. Or, était-il vraisemblable qu'il devînt le maître de Bayreuth? L'exposé cohérent de sa philosophie pourra seul nous dire ce qu'il y apportait. Il faudra voir ensuite, si Wagner pouvait se laisser gagner par un présent doctrinal, offert avec une ambition si profondément masquée et si impérieuse.