‹ Nietzsche, sa vie et sa penséeChapitre 17 sur 32 · LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LA ROCHEFOUCAULD

et rare que d'avoir lu La Rochefoucauld; et d'une culture plus rare, de l'avoir lu sans l'insulter (').

Nietzsche a souffert de la clairvoyance qu'il a apprise du moraliste français ; sa virtuosité d'archer cruel qui. à chaque trait, touche un point vulnérable du cœur, lui arrache, avec de l'admiration, des cris de douleur aussi. Un moment il se demande si cet art de soupçonner les mobiles personnels déguisés sous le nom de vertus, n'a point pour effet de décourager les âmes en les habituant à la petitesse (*). Mais il s'est ravisé vite. Il a renoncé à la morale facile qui prétend éclairer les âmes en les laissant dans l'erreur. Il a goûté davantage La Rochefoucauld, à mesure qu'il a prisé plus haut les qualités françaises de netteté de l'esprit. Sous les dehors sceptiques de l'homme de cour, Nietzsche a discerné alors un idéalisme désabusé par l'expérience, et une noblesse d'intention qui ne se dément pas ('). Il n'en a plus voulu à La Rochefoucauld d'une méfiance délicate qui, sans méconnaître la réalité des actes vertueux, se refusait parfois à leur attribuer les mobiles qu'ils affichent (*). Rien plus, il lui a paru qu'il se cachait du pessimisme chrétien dans cette sévérité sur la nature de nos instincts profonds. Trouver de la laideur dans l'homme, qu'est-ce, sinon le juger au nom d'une morale? Au regard de l'intelligence pure, il n'y aurait rien d'impur dans l'univers. Gomme un peintre hollandais promène sur le réel un regard curieux et amusé qui retient les détails même les plus vulgaires, ainsi le moraliste doit aimer tous les recoins de l'âme, avec leur fumier et leur poussière, leurs cachettes compliquées, leur structure basse ou profonde {').

(*) Memchliches, I, S 35. (II, 58.;— (^) Ibid., I, g 36. (II, 59.) — (') Nachlass

de 1882-1888, j; 243. (XIII, lOi.) — (*) Morgenrôlhe, g 103. (IV, 97.) — (») Morgenrolhe, posth.. g 214. (XI, 248.)

La Rochefoucauld, selon Nietzsche, est resté à mi-chemin. Il a nié les bonnes qualités de l'homme en ce qu'il leur découvre une origine différente de celle que leur assigne une commune et pathétique croyance. 11 aurait dû nier aussi nos qualités mauvaises, car elles ne sont mauvaises qu'au regard du même pathétique moralisant ('). Si la méthode de La Rochefoucauld est excellente, son jugement, à l'inverse de ce que pensait Rohde, demeure « contaminé de morale ». Il se fait complice de la grande calomnie chrétienne. Or, en matière morale, les jugements que nous portons ne laissent pas intacte la réalité, elles la transforment peu à peu et en renouvellent la substance. Projeter sur les choses un regard qui les enlaidit, c'est créer de la laideur vraie. Calomnier les hommes, c'est les rendre méchants. Ainsi, par la vanité et l'intolérance des bons, maintes qualités de l'homme se sont trouvées mal famées à la longue, et par là nuisibles. Un moraliste devra surgir, qui prenant le contre-pied de La Rochefoucauld, démontrera cet effet nocif de la vertu chrétienne. Nietzsche a souhaité être ce moraliste {-).

Il reste que ce pessimisme de La Rochefoucauld révèle un homme du xvii^ siècle, sympathique aux vices robustes plutôt qu'aux défauts faibles. C'en est assez pour que Nietzsche y trouve à glaner. La médiocre estime où La Rochefoucauld tient la pitié, « passion qui n'est bonne à rien au-dedans d'une àme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple » , a eu tout de suite l'adhésion de Nietzsche (^). Puis, ce qui dénote le grand seigneur, c'est que le ressort le plus ordinaire de tous les actes humains est, pour La Roche-

(•) Nachlass de 1881-1886. (XII, 268.) (^) Ibid., XII, 269. Wille zur Macht, § 94.

(') Menschliches, 1, 2 SO. (II, 71.) — La Rochefoucauld, Portrait par luimême. Ed. Thénard (Jouaust), p. 6.

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