‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 135 sur 145 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Qu'allaif-il se passer?

Près des sièges qui nous étaient réservés, je vis avec une secrète terreur un billot, à côté duquel se tenait un nègre de haute stature, un sabre énorme à la main, dans l'attitude du bourreau qui attend la

victime. II me prit un frissonnement Quelle

élait cette victime? Moi, moi seul... En pouvais-je douter? Ah! je m'expliquais la contrainte d'Oputa et les sourires de Zumbade !

Éperdu, je jetai les yeux autour de moi.. Pas une figure amie, pas même mon Ben-Ali qui était demeuré en arrière avec ma carabine. Pour armes, je n'avais que mes revolvers. Ce m'était assez pour retarder le trépas, non pour y échapper. Cette fois-ci c'en était bien fait! J'allais périr misérablement de la main de hideux sauvages. Gorgés de gin et de rhum, altérés de sang, déjà ils dansaient la sarabande

J'étais résolu à vendre chèrement ma vie, quand j'aperçus à quelque distance de nouveaux arrivants. Tout d'abord je ne les distinguai pas de la foule qui gambadait et hurlait autour d'eux. Mais bientôt je vis des prêtres, des mollahs j qui escortaient deux malheureux nègres garrottés, entièrement nus.

Je compris alors à quelle espèce de fête on m'avait convié : c'était bel et bien à un sacrifice humain; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agissait.

i78 NIGER ET BÉNUÉ.

Je respirai !

Peu après, m'oublîant moi-même, et mon âme se soulevant contre rhorreur du spectacle qu*on me ménageait, je dis à Oputa :

tt Penses-tu que je vais rester ici? Tu sais que nous autres blancs, nous réprouvons ces atrocités. Pourquoi m'as-tu trompé ainsi? Je te quitte.

— Prends-y garde, répliqua-t-il. Souviens-toi que tu es entré dans les États de Zumbade à son insu. Ne Toutrage pas en fuyant une cérémonie qui pour lui est chose sacrée.

— Eh bien, dis-lui que l'homme blanc implore la grâce de ces deux infortunés. »

Un instant je me flattai qu'à ma prière ils seraient épargnés. Il n'en fut rien. Sur un signe du roi, leur tète roula au pied du billot.

Il se passa alors une de ces scènes qui ne s'effacent pas de la mémoire. Comme s'ils étaient tous dans le délire, et réellement tous étaient ivres, les hommes, les femmes, les enfants se ruèrent autour des deux cadavres, et se mirent à danser une ronde effrénée, qu'accompagnait une musique sans nom . Des flûtes en bambou, des gourdes trouées, le tam-tam, le tambourin, d'impossibles instruments à cordes unissaient leursaccordscriards ou plaintifsàla voix de rogomme des hurleurs ; delà main, Zumbade battait la mesure. Et la lune éclairait ces odieuses saturnales, que, par leurs reflets rougeâtres, des feux allumés aux alen-

I pied du billot. (Psge278.)

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