‹ Nîmes, Arles, Orange, Saint-RémyChapitre 5 sur 6 · AR1,ES · texte numérisé non relu

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quoiqu'il ait perdu son inscription, qui était probablement peinte sur le cartouche vide placé au centre du couvercle. Ce couvercle contient les médaillons à mi-corps de la défunte et du défunt. Le cartouche et les médaillons sont soutenus par des génies. La face principale du sarcophage proprement dit porte au centre la croix surmontée d'une couronne. Au pied de la croix sont deux soldats ; sur les côtés les douze apôtres, six d'un côté, six de l'autre ; au-dessus de chacun d'eux une main sortant de la

Au-dessus, sarcophage dit de l'Orante ou de Moïse; au milieu, couvercle du sarcophage d'Hydria TertuUa et de sa fille Axia ; au-dessous, sarcophage à colonnes, le Christ et les Apôtres.

pierre tient une couronne ; sur les faces latérales qu'on ne voit pas sur la gravure sont représentés d'un côté le Baptême dit Christ, de l'autre Moïse frappant le rocher. Ces figures sont déjà trop courtes et ramassées ; l'absence d'élégance dans les lignes montre qu'on est à une époque de décadence. Mais les tètes, toutes différentes, sont personnelles et expressives, les proportions, les formes et les gestes suffisamment corrects ; c'est une œuvre d'artiste. Le travail est très soigné et le marbre employé fort beau. Ce tombeau, provenant de la crypte de l'église Saint-Honorat,

sur nos gravures les descriptions données ici, il s'habituera à reconnaître sur les autres sarcophages du musée la plupart des sujets dont ils sont décorés.

loo ARLES

serait, d'après une ancienne tradition, le tombeau de l'empereur Constantin II qui était ne à Arles. Cette tradition ne repose sur aucune preuve. Tout ce qu'on peut dire c'est que l'âge du personnage représenté dans le médaillon de droite ne la contredit pas, Constantin n'ayant que trentequatre ans lorsqu'il périt tragiquement à Aquilée en 340.

Le sarcophage placé au-dessus a encore plus de valeur. Les proportions sont plus justes, les corps plus élancés, les bonnes traditions ne sont pas encore perdues, l'encadrement architectural des figures avec les colonnes corinthiennes ou plutôt composites qui divisent l'ensemble en cinq compartiments est riche et majestueux, sans lourdeur. Au centre le Christ portant la barbe et ayant les cheveux tombant sur les épaules est debout sur un tertre rocheux d'où s'échappent quatre sources (les quatre fleuves du Paradis terrestre?); à ses pieds sont deux brebis. A droite, saint Pierre portant la croix sur son épaule se penche dans une attitude respectueuse et confiante vers le Christ pour recevoir un volume (rouleau) que lui tend le Sauveur, comme au dépositaire privilégié de sa loi. Derrière le saint, dans la même arcade, un autre apôtre tient un rouleau à la main. A la gauche du Christ deux autres apôtres tenant chacun aussi un volume sont séparés par un palmier sur lequel se voit un phénix (ou une colombe?), emblème de la résurrection. Aux extrémités sont deux sujets : à gauche le Christ lavant les pieds de saint Pierre; à droite le Christ devant Pilate (par exception le Christ porte la simple tunique et non le pallium) . A tous égards ce sarcophage qui appartient sans doute à la seconde moitié du iv" siècle, est une œuvre exceptionnelle * ; pour le temps nous n'en connaissons pas de plus belle.

Une disposition architecturale analogue, mais plus dure, plus sèche, a été adoptée dans le tombeau reproduit au bas de la fig. p. 99. Il est composé de sept niches : au centre le Christ et un apôtre ; de chaque côté trois autres apôtres. Malheureusement toutes les têtes sont cassées (Plan, chapelle IV, n° 2). Le sarcophage supérieur, un des plus beaux que l'on connaisse, se distingue par un sentiment religieux plein de gravité et de noblesse (Plan, chapelle IV, n° 4). Au centre une femme en prière^ une « orante », la tête drapée et les bras étendus est debout entre deux saints personnages. A gauche, après une représentation très sommaire et assez obscure du Miracle deCana, vient le Reniement de saint Pierre (un coq au pied du saint ne laisse pas de doute sur le sujet), puis Moïse frap-

^ Il est intéressant de comparer ce sarcophage et le suivant à celui qu'on a trouvé à Rigneux-le-Franc (Ain), et qui est aujourd'hui au Louvre, sarcophage où l'on voit le Christ avec les douze apôtres.

ARLES loi

pant le Rocher. An Moïse, fait pendant à l'autre extrémité le Christ ressuscitant Lazare ; auprès de lui sont Marthe et Marie. A côté on voit le Christ guérissant un aveugle. Dans ce groupe le personnage qui joint les mains dans l'attitude de l'adoration est particulièrement remarquable. Entre ces deux sarcophages chrétiens a été placé le tombeau païen d'Hydria TertuUa et d'Axia ^liana dont nous avons déjà parlé (p. 95). De même que sur le tombeau d'Hydria TertuUa et de sa fille, les por-

Au-dessus, sarcophage de deux époux (histoire de Jonas, etc.) ; au miHeu, sarcophage d'Optatina Creticia; au-dessous, sarcophage de deux époux (passage de la mer rouge, etc.).

traits des défunts sont sculptés sur deux des sarcophages de la fig. p. loi ' ; ces images sont de celles qu'on appelle clypeatœ (en forme de bouclier), et occupent un cadre circulaire central. Dans le sarcophage inférieur, tandis que tout le reste du travail est terminé même avec soin, les deux têtes des époux réunis dans la même sculpture sont seulement dégrossies. Cela prouve que la pièce était préparée d'avance et que le détail des têtes devait être taillé, après la vente, à la ressemblance de ceux dont elle devait contenir la dépouille et au goût de l'acheteur. Dans le bandeau

' Plan, chapelle IV, n''' 11, 12 et 13.

supérieur, on reconnaît : à droite du médaillon/^ Main de Dieu donnant à Moïse les tables de la lot, — Suzanne entre deux arbres épiée payles deux vieillards, — Jésus devant Pilate ; à gauche : la Main de l'ange arrêtant Abraham dans son sacrifice, — les Vieillards accusateurs de Suzanne conduits devant David et au moment d'être lapidés ; au-dessous, à partir de la gauche : les Trois jeunes hébreux refusant d'adorer l'idole élevée par Nabuchodonosor, — Daniel dans la fosse aux Lions, puis le Passage de la Mer Rouge. Tous ces personnages ont les membres trop courts, la tête trop grosse ; on dirait de vieux enfants ; mais leurs gestes sont variés ; ils ont une naïveté fort expressive et même ingénieuse dans sa bonhomie. Signalons par exemple Ponce-Pilate, et l'Israélite qui entraîne rapidement son enfant loin des flots de la mer Rouge que Moïse vient de refermer sur les Egyptiens \ Les mêmes défauts, mais fort exagérés, déparent le sépulcre à'Optatina Reticia où des figures grotesques représentent (de gauche à droite) le Paradis terrestre, Daniel aux lions et une barque permettant de conjecturer que la partie disparue contenait V Histoire de Jouas. Ces figures difformes rappellent sans le vouloir les pygmées des temps classiques, dont le type caricatural servait aux artistes qui voulaient parodier quelque sujet grave ou héroïque, comme on le voit dans la fresque du Jugement de Salomon, de Pompéi. Le troisième sarcophage de notre gravure nous donne, comme le sarcophage inférieur, les traits de deux époux. Ils sont à mi-corps dans une coquille fort bien fouillée. Ici le travail est terminé et nous avons de vrais portraits. L'homme, d'une physionomie grave et bonne à la fois, tient à la main un rouleau qui est censé renfermer sans doute la liste de ses dignités. Il se présente à peu près de face. La femme appuie la main sur son épaule, tourne la tête de profil et le regarde avec une affection confiante. Cette partie de l'œuvre est particulièrement remarquable ; très supérieure au reste du monument, elle nous donne une preuve de plus que, même pendant sa période de véritable décadence, la sculpture romaine garde toujours son mérite dans l'art du portrait. Nous retrouvons là, au-dessous du médaillon, la Barque de Jouas ; puis, à droite Jonas rejeté par le monstre ; à la suite, du même côté, nous avons encore le Paradis terrestre, puis Daniel aux lions; mais ici Daniel a près de lui deux hommes debout dont l'un lui offre des poissons et l'autre du pain. C'est sans doute une image de l'Eucharistie : le poisson [ichthus en

* On peut comparer à ce sarcophage celui d'Adelfia, femme du comte Valérius, au musée de Syracuse. A droite et à gauche des figures clypeatce des deux époux, se voient aussi les deux sujets d'Abraham et de Moïse, mais mieux conservés.

grec) étant un symbole du Christ à cause des lettres qui forment le mot. A gauche, après un arbre sur le tronc duquel s'enroule un serpent et qui semble regarder un personnage dont la tête manque, on reconnaît le Miracle de Cana^ puis vient une femme en prière entre deux arbres avec un homme debout à sa droite. Dans la rangée supérieure, en allant de gauche à droite, le sacrifice de Caïn et d'Abel, saint Pierre on le Christ arrêté par les Juifs, Jésus guérissant f aveugle; -puis au delà du médaillon, le Sacrifice d'Abraham, la Multiplication des pains et poissons, enfin un personnage assis Moïse ou Esdras lisant la loi aux Juif s . Le même sujet est sculpté sur un autre sarcophage où l'on voit aussi, entre autres scènes des Écritures le paralytique guéri emportant son grabat (voy. ci-dessus p. 98).

La rareté des scènes se rapportant à la vie des apôtres donne du prix aux fragments qui représentent Saint Pierre ressuscitant Thabite.

Au milieu de ces tombeaux chrétiens, l'attention est attirée par une pierre fort simple, mais dont les caractères hébraïques désignent une sépulture juive.

Cependant de tous ces monuments le plus singulier est celui qui est connu sous le nom de sarcophage du Mariage romain. Ses faces latérales portent d'un côté la Multiplication des pains et de l'autre un vieillard assis devant un juif debout, tandis que la face principale est complètement païenne*. En effet à chaque extrémité un héros nu la lance à la main s'appuie sur un cheval : ce sont les Dioscures Castor et Pollux qui étaient, comme on sait, des demi-dieux funéraires. De plus, contrairement à l'usage, au lieu d'être du même âge, comme il convient à ces jumeaux mythologiques, l'un est encore imberbe, l'autre barbu. Cette anomalie s'explique (et ici l'idée païenne semble s'affirmer particulièrement), si l'on remarque que ces Dioscures représentent les défunts divinisés. En effet dans la partie centrale on voit du côté du Dioscure barbu un homme également barbu et du côté du Dioscure imberbe un jeune homme imberbe. Sur l'épaule du jeune homme imberbe une femme voilée pose la main. L'homme plus âgé qui a abordé la carrière des honneurs (il porte le pallium et tient un volumen de la main gauche), a la main droite dans celle d'une femme. Ce sont les adieux suprêmes entre époux avant le grand voyage. Est-ce un sarcophage commencé pour des païens et acheté ensuite par des chrétiens qui l'auront fait compléter? Mais ce que le sarcophage lui-même nous autorise à sup-

1 Plan, chapelle VIII, 11° 5.

poser de la personnalité de ses morts, semble écarter cette hypothèse. Est-ce que ceux ou celles qui ont fait sculpter le monument (il semble appartenir au iv* siècle) se sont convertis au christianisme pendant qu'on y travaillait? Ou plus simplement n'a-t-on rien trouvé de choquant — (comme on le voit aux catacombes et même à la grande porte de

Clirlie Févrot.

Portail de Saint-Trophime.

Saint-Pierre qui date de 1474) — à unir des allégories d'origine païenne à des scènes chrétiennes?^

Le musée de sculpture d'Arles e^t placé dans une église gothique (l'église Sainte-Anne), d'un aspect assez froid et médiocre, mais d'une grande unité

^ Les vitrines placées au fond de la salle contiennent nombre d'objets antiques, sur lesquels nous n'avons pas à insister : lampes, vases, verreries, bronzes, statuettes de terre, des poids de baUince, deux cachets d'oculiste, le crâne d'une jeune femme et sa plaque funéraire {Jiilia Hermione) trouvés récemment à Trinquetaille, près du chemin de fer de Lunel, dans un ancien cimetière romain. On y voit aussi des objets de l'âge de pierre provenant des allées couvertes ou grottes des environs d'Arles (grottes du Castellet, etc.) et du pont du Gard, entre autres une vertèbre humaine qui garde hi pointe de flèche en silex qui s'y est enfoncée.

de style. Elle a été bâtie tout entière au xviT siècle. Le fait, quelque paradoxal qu'il soit, ne peut être contesté. On sait par un document d'une authenticité absolue que la première pierre fut posée en 1619 et que l'inauguration du monument eut lieu en 1629. Ce n'est pas d'ailleurs le seul exemple de ce genre que nous trouvons à Arles même. Il semble que la Provence, n'ayant adopté que fort tard et à son corps défendant le st3de qui dominait dans la France du Nord dès la fin du xiT siècle, ait

Intérieur de Saint-Trophime.

eu ensuite plus de peine à l'abandonner. Il est assez singulier que la région d'Arles soit avec la Bretagne, à l'autre extrémité de la France, le seul pays où le gothique se soit continué, presque à l'état de tradition, pendant une bonne partie des temps modernes et non pas seulement par quelques rares essais. Mais ce n'est pas ce gothique mesquin et bâtard qui donnera une haute idée de l'architecture religieuse de la Provence. Reconnaissons d'ailleurs, que, malgré le grand mérite de certains édifices religieux de la vallée du Rhône, on n'y rencontre rien qui y puisse rivaliser avec les églises du centre et du Nord. La région du Sud-Est, qui avait mieux conservé la tradition antique et qui avait fondé sur cette tradition la supériorité architecturale dont elle avait joui d'abord, ne sut pas assez apprécier les mémorables révolutions archi-

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tecturales qui s'accomplissaient dans le bassin de la Loire et de la Seine, et dont elle sentait moins la nécessité. Elle fut ainsi victime de sa supériorité même qui lui donna trop de confiance.

La réflexion peut être faite en présence de Saint-Trophime, édifice cependant justement réputé. L'église primitive fut, dit-on, consacrée

Cliché Féviot,

Cloître de Saint-Trophime, ensemble des galeries.

dès 606 par saint Virgile sous le vocable de Saint-Étienne, mais l'église actuelle qui reçut en 11 52 les restes de saint Trophime, enlevés à Saint- Honorat des Alyscamps, et qui prit alors le nom qu'elle porte aujourd'hui, ne fut terminée qu'en 1180, lorsque le style ogival était déjà à peu près constitué autour de Paris. Sans doute les voûtes de la nef sont en arc brisé ; mais ce sont des voûtes en berceau et non des voûtes d'arête ; les nefs latérales sont étroites : tout est sombre et manque d'aisance, et malgré ses ogives, l'édifice, même à l'intérieur, a le caractère roman. Le portail est de style franchement romano-byzantin, et c'est une fort belle œuvre. Ses sculptures, parla composition, comme par l'exécution, surtout

par la noblesse et la correction relative des formes, l'emportent sur la plupart des ensembles décoratifs du même style qu'on pourrait trouver dans d'autres régions. On y sent, comme un souvenir de l'antiquité, qu'on ne rencontre pas, à Vézelay ou à Autun, par exemple, et elles ont un caractère plus antique que bien d'autres sculptures de l'ancienne Narbonnaise. Ce n'est pas parce que ces sculptures sont plus anciennes;

Galeries romanes du cloître de Saint-Trophime.

mais au contraire parce qu'elles sont plus modernes et que les artistes plus habiles ont pu mieux imiter les modèles romains et profiter de la tradition romaine qui, à Arles, s'étaient conservés plus qu'ailleurs. En somme, les sculptures byzantines de Saint-Trophime, ainsi que celles non moins célèbres du portail de Saint-Gilles, ne sont pas antérieures au xili^ siècle ou tout au plus aux dernières années du xii" siècle. Elles sont contemporaines de Notre-Dame de Chartres et de Notre-Dame de Paris \

^ Brutails. L' Archéologie du moyen âge et ses méthodes, p. 211, a pu dire précisément à propos des églises de la Provence : « Les sculpteurs du haut moyen âge, très malhabiles, ont donné de mauvaises copies (des œuvres antiques), tandis que leurs suc-

io8 ARLES

Quelle que soit la date, l'œuvre est belle. Le sujet principal représente \e Jugement dernier. Au centre, sur le tympan, on voit le Christ avec les quatre animaux symboliques de l'Apocalypse, rappelant les quatre évangélistes. Au-dessus trois anges sonnent de la trompette, puis de chaque côté le long de l'embrasure de l'arcade, des anges sont en adoration. La

Clicke Cliuteauneuf.

Chapelle de l'Assomption (devenue une habitation privée).

frise supérieure présente au centre les douze apôtres ; puis, à droite du Christ (gauche du Spectateur), les élus — à gauche, les réprouvés. Sans parler des sujets secondaires, disons que sur la frise inférieure, des lions et autres bêtes féroces, symbolisant les passions, déchirent des hommes ; signalons la colonne de marbre oriental qui sépare en deux le portail, et dont le singulier piédestal nous montre le paganisme, le mahométisme, le schisme et l'hérésie écrasés par le poids de quatre anges qui sont à

casseurs du xti'-' siècle, plus adroits, ont serré de plus près leurs modèles. Ainsi donc, plus l'ornementation se rapproche de l'antiquité comme facture et plus elle s'en éloigne comme date. »

genoux sur eux, et recommandons, chose à peine nécessaire, d'étudier les nobles figures de saints (parmi lesquelles on distingue saint Trophime à son costume d'évêque avec la crosse et la mitre), disposées au nombre de dix entre les colonnes et les pilastres. Ces figures, de dimensions plus grandes et de relief plus marqué que toutes les autres, sauf le Christ,

Llicue (jhateauneuf.

Cheminée en plâtre, de la Renaissance, maison Réguis, rue de la Tour-du-Fabre.

donnent au portail sa signification architecturale. Ce portail de Saint- Trophime, avec sa pierre dure et sombre cuite au soleil, a un aspect métallique et le relief net, mais relativement peu saillant, des figures qui ne sont, dans aucune de leur partie, franchement détachées de la masse, achèvent de lui donner l'aspect d'un immense bronze repoussé et martelé. Saint-Trophime fut agrandi en 1430 d'un chœur, qui y ajoute comme une seconde église dans le style gothique. Elle subit au xvir siècle plusieurs changements dans le style néo-classique ; mais, même pendant cette période, la chapelle de Grignan, qui date de 1695, fut construite en style gothique. L'intérieur contient plusieurs œuvres d'art dignes d'atten-

no ARLES

tion. Le tombeau de Geminus Paulus sert d'autel à la chapelle du Saint- Sépulcre, et est surmonté d'une magnifique scène à dix personnages représentant l'ensevelissement du Christ ; deux autres sarcophages sont du iv"" siècle. Au xvii" siècle l'église recevait des tableaux du peintre flamand Finsonius (Finzoon), élève de Caravage, qui passa une grande partie de sa vie dans la région du Rhône. M. Bredius, directeur du

LIii'Ih: Cliiitcauneuf.

Puits du xvi'' siècle. Maison Fournier (ancienne maison Datty), rue des Arènes.

musée d'Amsterdam, a écrit en français, sur cet artiste, une intéressante notice qui nous dispense d'en parler plus longuement (publication du Congrès international cV histoire de 1900). La peinture la plus remarquable est une œuvre anonyme du xv* siècle représentant un Concile d'Arles. Elle se distingue par la fermeté de l'exécution et la solidité de la couleur.

Saint-Trophime, célèbre par son portail que Mistral a chanté, l'est encore plus par son cloître. Les faces Nord et Est sont romanes (fin du XII" et commencement du Xlii" siècle), la face Sud est encore du style

de transition, la face Ouest (1389) est ogivale. Les chapiteaux et les pilastres sont surchargés de sculptures représentant les sujets les plus divers : l'incrédulité de saint Thomas, sainte Marthe et la Tarasque, scènes de la Bible et de l'Évangile. Ces figures enchevêtrées, contournées^ tassées les unes sur les autres pour s'adapter aux formes architectoniques sont simplement curieuses et leur valeur sculpturale est médiocre, mais l'aspect architectural est d'une rare beauté. Le soleil découpe nettement sur le ciel ou dessine sur les murs de fond les silhouettes élégantes

Lliclie (.Uiiteauiiful.

Maison de Divonne (xvi<' siècle), rue de la Roquette.

de ces cintres, de ces arcades ogivales, de ces pilastres et de ces colonnes dans une harmonie tranquille à laquelle la diversité des formes donne un charme de plus. De grands souvenirs historiques se rattachent à la vieille cathédrale. Le 30 juillet 1178, Frédéric Barberousse accompagné de sa seconde femme Béatrice de Bourgogne et de son fils Henri (le futur Henri VI) âgé alors de seize ans, y recevait la couronne d'Arles des mains de l'archevêque. Charles IV, renouvelant des prétentions qui semblaient abandonnées des empereurs d'Allemagne s'y faisait couronner comme roi d'Arles le 5 juin 1365. Louis II d'Anjou y épousait Yolande d'Aragon (4 déc. 1400). Plus anciennement les princes de la maison des Baux y avaient fait leur soumission à Raimond Bérenger II, comte de Provence. Nous ne parlerons pas du trésor de Saint-Trophime. Malgré quelques

pièces précieuses, il présente assez peu d'intérêt. Comment s'en étonner quand on voit la manière dont le traitaient ceux qui en avaient la garde ? A la fin du xvii" siècle, un prêtre nommé Telet recevait du chapitre une somme de 25 livres en récompense du zèle déployé par lui pour faire fondre « l'ornement de Mgr le cardinal de Sainte-Croix, qui était tout

Clirlie Chaleauneur.

Cour de l'hôtel Nicolaï (xv*^ siècle), rue Nicolaï.

déchiré ». Cette opération fructueuse avait rapporté 754 livres avec lesquelles on avait acheté un ornement neuf ' !

Arles possédait avant la Révolution une trentaine d'églises ^. Quelquesunes ont été conservées au culte ; plusieurs ont été désaffectées ; d'autres ont été détruites, effondrées, traversées par des rues et leurs fragments divisés se cachent parfois encore derrière les murs et sous les toits carrés placés à l'alignement.

* Voyez une note de l'abbé Rance {Ami des Monuments, 1889, p. 129). 2 U Encyclopédie donne à Arles 9 églises, 14 couvents et une abbaye; mais elle ne compte pas toutes les chapelles des Alyscamps.

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ISIotre-Dame-la-Maj or (Sainte-Marie-Majeure) existait déjà en 314, puisque c'est là que se tint le Concile qui, en cette année, condamna les Donatistes. L'église actuelle remonte à 11 52; mais elle a été fort remaniée depuis. On y voit une statue de la Vierge du romain Monti. Saint- Antoine, église romane, consacrée par le pape Calixte II (1119 ,

t.lnhr CIl.lLMCllieur.

Cour du Collège (ancien hôtel de Laval, xv° siècle).

a été reconstruite en style gothique sous Louis XIV, en 1647. Dans cette même année, les Jésuites achetaient V Hôtel de Laval, et y commençaient la construction d'une chapelle toute différente dans le style que Vignole avait employé au Gesu de Rome. Cette chapelle, achevée en 1654, est devenue depuis la chapelle du collège. Il est question aujourd'hui de la détruire. Elle possède un magnifique retable qui s'élève jusqu'au plafond. Ce plafond en bois plâtré imite une voûte de maçonnerie assez compliquée Ces « voûtes » de bois sont un procédé de construction souvent employé en Hollande où un sol d'alluvion supporterait difficilement des édifices trop lourdement couverts.

La Chapelle dite de Ja Charité (ancienne église des Carmélites avant 1789), située sur la partie de la Lice qu'on appelle l'esplanade du Marché- Neuf, possède un remarquable tableau de Parrocel. Aux Dominicains^ certains arcs doubleaux, certaines croisées d'ogives, portent sur des consoles sculptées en têtes de mort. Saint- Jean-du~Moustiers , chapelle appartenant à l'ancienne abbaye des dames de Saint-Césaire et en partie

Cliclié Llicileiiuneuf.

Le Collège (ancien hôtel de Laval).

enfouie dans les remparts, date, suivant M. Révoil, du commencement du ix^ siècle. Son abside, avec ses arcatures intérieures et sa voûte en cul-de-four, rappelle l'ancienne cathédrale de Saint-Paul-Trois-Châteaux et l'église Saint-Quenïn de Vaison.

Saint-Césaire^ Sainte-Madeleine, Saint-Laurent, etc., converties en propriétés particulières, laissent apparaître encore une partie de leurs constructions. Le clocher de l'ancienne église Saint-Martin se voit rue^du Séminaire. Complètement cachée, au contraire, est la Chapelle de Notre- Dame de V Assomption, divisée en étages et partagée en appartements.

Cette chapelle fut achevée seulement après 1580, comme le prouve le

testament de Nicolas Desalbert, lieutenant de la maîtrise des ports de la ville d'Arles, son fondateur, mort le 28 novembre de cette année. Dans ce testament Desalbert fait élection pour sa sépulture de l'église des Carmes, et désigne pour l'emplacement de son tombeau la chapelle qu'il y fait bâtir sous le titre de l'Assomption. Il recommande à ses exécuteurs testamentaires de hâter l'achèvement de cette chapelle où repose déjà sa femme Marie Collier, et de suivre fidèlement les projets et prix faits qu'il en a donnés. La voûte de cette chapelle, comme on le voit par

iiaieuuucut.

Gargouilles de la cour du Grand Prieuré (rue du Grand-Prieuré).

la photographie reproduite ici, est gothique et à nervures multiples. Son ornementation étoilée et feuillée est d'une richesse vraiment flamboyante ; mais elle présente dans ses éléments une régularité qui a quelque chose de classique. A la fin de son testament, cet original de Desalbert, veuf et sans enfant, fait instituer et nomme son héritière universelle son âme, « à laquelle, dit-il, je pourvois de curateurs administrateurs et surveil- « lants les vénérables personnes dont les noms suivent », etc.

M. Lacaze Duthiers, à l'érudition et à l'infatigable obligeance duquel nous devons les documents écrits et figurés qui précèdent sur la chapelle de l'Assomption, nous a fourni aussi sur plusieurs constructions civiles d'autres documents qui constituent véritablement un Arles inconnu. Il nous suffira d'énumérer les principaux : les photographies, tirées spécia-

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lement pour notre volume, par M. Chateauneuf, parlant d'elles-mêmes. Au moment où le gothique dominait encore dans les églises, le style renaissance jouissait exclusivement de la faveur dans les habitations privées, comme le montrent la maison Régiiis^ qui renferme une magnifique cheminée Henri II, la maison Fonrnier qui a un puits à margelle

Cliché L<litiicuuut.'ut.

Porte du xvi° siècle de l'ancienne chapelle de l'hôpital (rue Dulau).

sculptée du même temps, la maison Dontreleau et surtout la maison Artaud qui a su utiliser heureusement des pierres antiques. La maison de Divonne, rue de la Roquette, a des médaillons à personnages, comme aux châteaux d'Assier et de Pau, qui indiquent le temps de François I". D'ailleurs, dès le XV* siècle, l'architecture civile avait abandonné complètement l'ogive, et, s'il en reste quelques traces à l'hôtel Nicolaï, on n'en rencontre plus à l'hôtel dp Laval devenu le Collège municipal d'Arles, après avoir été le collège des Jésuites, au grand prieuré, etc. Au xvr siècle (1558) appartient la Porte de la Cavalerie^. Elle est située non loin delà * Il a été récemment question de détruire cette porte ; mais, à la suite du vœu émis

place où une fontaine a été élevée en l'honneur de l'historien Amédée Pichot. Cette fontaine est ornée d'une figure allégorique, d'après Raphaël, peinte en émail sur lave par Paul Balze. Le style franchement néo-classique, colonnes et frontons, apparaît dès le xvi° siècle à la porte de la chapelle de V hôpital (rue Dulau), et même sous la forme de colonnes

Ciulii^ cluiifauLcul'.

Porte renaissance d'une maison de la rue de la République.

torses et de frontons brisés à lignes mixtes (rectilignes et courbes) au n*" 42 de la rue de la République. Ce caractère classique se montre aussi dans la Tour de V horloge, bâtie de 1543 à 1553 et surmontée d'un Mars colossal (2'", 30 de hauteur), populaire dans le pays sous le nom de V Homme de bron^e^. Cette statue a été fondue en 1555 par Laurent Vincent d'Avi-

par la Société du Vieil Arles, la municipalité a promis de la respecter (Voy. Bulletin du Vieil Arles d'octobre 1903).

'■ Un journal d'Arles porte encore le titre de l'Homme de bronze.

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gnon. En 1793, les Jacobins du pays (les Monnaidiers) essayèrent de la renverser, mais n'arrivèrent qu'à lui donner l'inclinaison qu'elle présente aujourd'hui.

Quelques mètres de murs crénelés percés d'une porte et de jolies fenêtres à meneaux sont tout ce qui reste du Palais du gouvernement d'Arles au moyen âge, qui fut le théâtre de plus d'un événement important. A gauche de la porte se voit un banc où se rendait publiquement la justice suivant l'habitude féodale (les « plaids de la porte »). Ces constructions sont aujourd'hui englobées dans V Hôtel de ville élevé par Peytret et Pileporte dei673ài675.

La décision d'élever un nouvel Hôtel de ville avait été prise dès le 16 août 1665, par le Conseil d'Arles, jaloux de rivaliser avec Lyon qui venait d'achever son magnifique palais municipal. « Les consuls seront assistés de quatre nobles et de quatre bourgeois pour travailler au plan et dessin et donner les prix faits. » Le coinité montra le plus grand zèle, cherchant cependant à bien faire, plutôt qu'à faire vite. Il fit venir à Arles Louis-François Royers de la Valfenière d'Avignon, « homme très expert et très intelligent à ces matières «. Ils appelèrent aussi deux fois dans leur ville Pierre Puget. Peytret, après d'autres, avait déjà donné un plan qui allait être exécuté, lorsqu'on apprit que Jules Hardouin Mansard se rendait en Provence pour restaurer le château de Grignan : on voulait le rendre digne de la nouvelle comtesse de Grignan (M."" de Sévigné) qui était venue l'habiter en 1671. Les consuls prièrent l'architecte, déjà célèbre à vingt-sept ans, de faire un détour par Arles. Cette démarche était d'autant plus indiquée que celui qui faisait les frais de la restauration du château était justement l'oncle du comte de Grignan, Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, coadjuteur, depuis 1667, de François de Monteil, archevêque d'Arles, qui était lui-même l'oncle de son coadjuteur.

Mansard donna des indications précieuses, notamment pour la voûte du rez-de-chaussée. La voûte plate et ondulée de ce vestibule est un véritable chef-d'œuvre, à peu près inconnu malheureusement et à peine regardé de ceux mêmes qui vont visiter la ville. On y voit, réunies comme à plaisir et admirablement résolues, toutes les difficultés de la taille et de l'équilibre des pierres. La voûte du même genre qui supporte la tribune des chantres et des musiciens à l'église de l'Escurial ne la vaut pas. Autrefois, les compagnons maçons qui faisaient leur tour de France, ne manquaient pas de visiter la voûte de l'Hôtel de ville d'Arles, quoiqu'elle n'eût pas le prestige d'une grande antiquité, lorsqu'ils allaient

iig » de

faire leur pèlerinage traditionnel à l'escalier tournant ou « vis Saint-Gilles.

L'Hôtel de ville possède un document précieux : un brevet de chevalier d'or à l'armure et aux éperons d'or {Miles et eques aitratîts) conféré par Charles-Quint à Antonio Fernandez avec confirmation d'armoiries et addition d'un aigle, le dernier jour du mois d'août 1532. Ce brevet est en parfait état de conservation et est orné de miniatures de la plus grande valeur. Il est assez important et assez peu connu pour que nous croyons utile d'en donner la description sommaire. « Le mot Carolus, dit M. Lacaze-Duthiers, occupe dans le sens de la largeur tout le haut du parchemin. Le C initial beaucoup plus grand que les autres lettres et accosté de l'A, se détache en bleu azur sur l'aigle de sable aux ailes éployées qui sert de support aux deux premières lettres. Dans un assez grand intervalle, laissé vide entre l'A et la suite du mot, c'est-à-dire la lettre R, se trouve le portrait de Charles- Quint précédé de sa devise :

« Plus oultre. » Plus bas : 1° à gauche, Charles V conférant à Antonio Fernandez la dignité de chevalier : l'empereur debout incline son épée sur l'épaule du récipiendaire à genoux : au second plan un écuyer tient par la bride le cheval de Fernandez; 2" à droite, le nouveau chevalier a enfourché sa monture : il s'en va la tète levée vers le ciel dans une sorte d'extase; 3" enfin, au milieu, les armoiries. » Il n'y a guère à signaler après cela à l'hôtel de ville qu'un Jésus guérissant Vavcugle-né, bon tableau commencé par François Lemoine, interrompu par sa mort tragique '4 juin 1737) et terminé en 1738 par son élève Natoire.

Puits dans la cour d'une maison de la rue Balécliou. (Fin Louis XIV.)

Ce tableau a été prêté par le musée Réattu qui tire son nom du peintre arlésien Réattu (prix de Rome de 1791) dont il possède la plupart des œuvres^ Les plus importantes cependant sont à l'église de Beaucaire, Elles ont pour sujet la Vie de saint Paul. Le musée de tableaux d'Arles en a les esquisses qui ne manquent pas d'intérêt. Nous avons remarqué aussi dans cette collection deux sujets d'une mythologie sentimentale qui a bien vieilli, mais œuvres qui ne manquent pas de grâce : Ceyx et Alcyone^ d'Amable Coutan (Salon 1824) et la Mort de Léaiub^e^ par François Delorme qui l'exposa en 18 14 en même temps que son pendant Héro et Léandî^e. Ces deux tableaux eurent un grand succès, obtinrent une médaille d'or et eurent l'honneur d'être gravés au burin par Laugier (Salons de 1817 et de 18 19). Ce succès nous étonne aujourd'hui, mais à regarder sans parti pris cette Mort de Léandre., on voit une fois de plus que, quelles que soient les variations du goût et la vogue exagérée du moment, la faveur du public s'explique toujours par quelque mérite ^

On peut en somme se dispenser de visiter le musée Réattu. Mais, si absorbé que l'on soit à Arles par les monuments de l'antiquité, on aurait tort de négliger le Mtiseon Arlaten, créé sous l'influence de Mistral et des félibres. C'est le musée de Cluny du Félibrige provençal. On y a réuni tout ce que l'on a pu des souvenirs du pays d'Arles, meubles, céramiques, vues de sites et de monuments, costumes, types. On y apprend avec quelque surprise que la coiffure actuelle des femmes d'Arles, qui nous paraît si caractéristique et si traditionnelle, est d'origine récente et ne remonte pas à cent ans. Sous le premier Empire, la coiffure des Arlésiennes consistait encore en une grande coiffe blanche, cachant les cheveux et formant des ailes de chaque côté du visage, comme dans la coiffe des Sœurs de charité. Cela a bien changé depuis. C'est vers 1830 seulement

' Cette collection occupe une partie des bâtiments du « grand Prieuré ».

^ L'hôtel de ville contenait avant 1789 des peintui^es historiques dont il est intéressant de donner la liste ; car leurs sujets rappellent les faits importants de l'histoire d'Arles ; Constantin le Grand faisant édifier des monuments à Arles. — Couronnement de l'empereur Avitiis, en présence de Théodoric, roi des W isigoths, sur un tertre élevé au nord de la ville. — Childebert et ses Francs célébrant à Arles les jeux du cirque. — Couronnement de Frédéric Barberousse à Saint-Trophine [^o juillet 1178). — Députés d'Arles prêtant serment à Charles d'Anjou, 12^0. — Mariage de Louis II d'Anjou avec Yolande d'Aragon à Saint-Trophime (2 déc. 1400). — Entrée de l'empereur Charles IV à Arles [^ juin i ^6^). Voy. aussi ci-dessus, p. m. Toute cette décoration fut détruite en 1793 ainsi que les médaillons des rois d'Arles de la façade, le haut relief représentant Louis XIV à cheval placé sous le couronnement de l'édifice et la statue du roi qui se trouvait dans le vestibule. Sur l'histoire et la description de ce monument, voir CnARVJiT, U Hôtel de ville d'Arles.

que les Arlésiennes abandonnèrent ce genre de coiffure pour adopter, le petit bonnet à rubans noirs devenu bientôt célèbre. Ce bonnet, porté en

Cliché Févrot.

Allée des Alyscamps.

arrière tout au sommet de la tète laisse à la chevelure tout son épanouissement. La forme de ce bonnet a elle-même changé depuis une vingtaine d'années; mais ce n'est qu'une nuance. Actuellement, l'Arlésienne a trois

coiffures : la cravate, coiffure négligée; la, ganse ^ coiffure de mariée; le ruhan^ coiffure classique.

Des groupes de figures en stuc coloré, la Visite à l'accouchée [la laciido), la Table de Noël [Taula calendalo] mettent sous nos yeux des tableaux de ces mœurs locales qui tendent partout à disparaître après avoir lutté à Arles plus longtemps qu'ailleurs. Ces groupes sont des œuvres vraiment artistiques qui font honneur au sculpteur Férigoule. Dans la Visite à V accouchée les parentes et amies sont groupées autour de la jeune mère avec leurs beaux habits, mais les habits qui conviennent à leurs âges divers. Elles sont venues sans doute faire au nouveau-né les souhaits d'usage en Provence : Sage comme lou sau. — Bon comme lou pa. — Plen comme un ion. — Dre comme une brouquetto. — C'est-à-dire : Qu'il soit sage comme le sel, bon comme le pain, plein comme un œuf, droit comme un bâton.

Sur la Taulo calendalo, sont servis le blé germé dans une soucoupe, les escargots, le gros brochet aux olives noires, les cardons, les amandes, les grains de raisin à l'eau-de-vie. Autour de la table, les serviteurs se mêlent aux maîtres; on y remarque le berger avec son bonnet de laine, le bouvier en blouse et surtout le gardien des chevaux de la Camargue, portant une veste de velours noir, espèce de chevalier rustique armé d'un trident long comme une lance.

C'est là l'image de la vie actuelle. Mais Arles est surtout la ville du passé. En contre-bas de la colline de Mouleyres, au pied des arènes et du théâtre, la nécropole des Alyscamps occupait un espace aussi grand que la ville elle-même. Les Alyscamps ou Champs-Elysées, dont les débris ont rempli le musée, étaient le cimetière païen d'Arles. Ils conservèrent leur nom et leur destination dans les temps chrétiens. Ce fut le plus respecté des cimetières de l'occident et on s'y faisait enterrer de toutes les villes de la région du Rhône et souvent de l'étranger. On abandonnait, dit-on, au cours du Rhône les cercueils en y ajoutant le prix de la sépulture. Les cercueils arrêtés au passage étaient ensevelis dans le champ sacré. Les Alyscamps ont donné le titre de l'une des moins inconnues de nos chansons de geste. Dante compare la campagne désolée où les hérésiarques souffrent dans des tombes brûlantes, « à ces environs d'Arles, près du Rhône stagnant, où les sépulcres rendent le terrain tout montueux ' ». L'Arioste, frappé de cette accumulation de sarcophages de pierre superposés parfois sur cinq rangs, pensait à un champ de bataille.

1 Enfer, IX, v. 112 et 113.

C'étaient pour lui les restes des preux de Charlemagne morts en luttant contre les Infidèles '. En effet on aperçoit encore, — dans les tranchées profondes faites pour le passage de la voie ferrée, — au-dessus des stratifications calcaires, d'autres rangées de pierre de forme plus régulière, ce sont des sépulcres restés encore en place.

Cliclié Févrot.

Les Alyscamps, entrée du cimetière établi par les moines de Saint-Victor (xii'' siècle).

On comptait aux Alyscamps dix-neuf églises ou chapelles. A l'entrée de l'enceinte se trouve la petite chapelle de Saint-Accurse, chapelle expiatoire que Quiqueran de Beaujeu fut condamné à élever en cet endroit où il avait tué dans un duel, qui était en réalité une sorte d'assassinat, le jeune Accurse de Latour (1521). De là les singuliers bas-reliefs de la façade : deux hérauts soufflant dans un oliphant en posant leur pied sur une tète de mort, et un dragon dévorant un jeune homme. Les Porcelets, quoiqu'ils eussent leur sépulture de famille dans une des églises de la ville aujourd'hui détruite, tinrent à avoir leur chapelle aux Alyscamps ; elle est bien

'■ Roland furieux (Chants XXXIX, strophe 'jz).

conservée et on y voit leur sing-ulier blason, faisant sans fausse honte allusion à leur nom : d'or à la truie passante de sable à queue recercélée. L'église Saint-Honorat, en partie ruinée, date pour l'ensemble du commencement du xiir siècle. Mais de nombreuses chapelles y ont été ajoutées. La chapelle de Notre-Dame de Grâce, entièrement reconstruite à partir de 1615 par les Minimes qui venaient de s'établir à Saint-Honorat, contenait une statue de la Vierge — œuvre du génois Léonardo Mirano — qui a été transportée à Saint-Trophime après la Révolution ^ Elle a encore des peintures murales de 1618, représentant des scènes de la vie du Christ et de la Vierge. Contiguë à la chapelle de Notre-Dame de Grâce, on voit la chapelle que fit construire à ses frais, pour y être enterrée avec son mari, Louise de Castellane, dame de Laval, marquise d'Oraizon, « femme de haut et puissant seigneur messire André d'Oraizon, seigneur et marquis dudit lieu, vicomte de Cadenet, conseiller du Roy en ses conseils d'état et privé, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances », etc. Au-dessus du maître autel détruit, on voit encore, très bien conservé, le blason de la marquise qui portait <■' écartelé de Castellane et de Châteauneuf ». Cette chapelle est une curiosité architecturale. Quoique de pur style Henri II, il est certain qu'elle n'a été commencée qu'en 1629 (l'acte de donation est de 1626). C'est selon la volonté expresse de Louise de Castellane que sa chapelle fut construite à côté de celle de Notre-Dame de Grâce. Elle stipule aussi formellement que sa chapelle « sera sous le nom de Notre-Dame de Pitié et le couvert en dosme, comme celle de Notre-Dame (de Grâce) ». Plus loin une chapelle du xv° siècle, celle des marquis d'Allein présente quatre écus aux retombées des nervures de la voûte (aux quatre angles). Mais les armoiries peintes qu'ils portaient ne sont aujourd'hui visibles que sur deux d'entre eux : armoiries des Renaud d'Allein à l'angle N.-O ; armoiries des Quiqueran de Beaujeu à l'angle S.-E. Dans la chapelle des familles Bouic et Aiguière, on conserve les rares cercueils de plomb échappés aux spoliations, entre autre celui d'vElia -^liana, comme on l'a vu plus haut. Ce cercueil a été placé sur le tombeau de style flamboyant du xvr siècle des deux familles alliées. Saint-Pierre de Mouleyres sur la colline et la chapelle de la Genouillade au delà du canal de Craponne, étaient aussi comprises dans les Alyscamps -.

Le cimetière commença à perdre de son prestige, lorsqu'on eut trans-

^ Elle est dans la chapelle de la Vierge (derrière le chœur).

- Documents communiqués par M. E. Lacaze Duthiers qui prépare une étude spéciale des Alyscamps.

porté les restes de saint Trophime à l'église Saint-Etienne, appelée depuis lors Saint-Trophime. Peu à peu la dévastation commença. Charles IX pendant son voyage à travers la France (1564) donna des sarcophages des Alyscamps à sa tante Marguerite, qui était venue le voir à Lyon avec son époux Emmanuel Philibert, duc de Savoie. Il en donna aussi au duc de Lorraine. Ces sarcophages ainsi que huit colonnes de

Cli.ipL-llc Saint-Ho:iorat des Aly.^-cimps.

porphyre sombrèrent dans le Rhône au pnssage dangereux du Pont Saint-Esprit. A-t-on fait des recherches pour les retrouver ? Rome (musée Barberini}, Lyon, Marseille, etc., et même des particuliers enrichirent leur collection de sarcophages enlevés aux Alyscamps ' .

Encore ceux-là étaient-ils sauvés. 3lais que de destruction durent être

^ Le président de Pérussis, mort en 1570, s'en était fait céder un à prix d'argent pour lui servir de tombeau. Le principal sujet en était le Passage de la Mer ronge. En 1635, le marquis de Saint-Chamond en obtenait treize d'un seul coup des consuls de la ville. Vers le même temps, le frère de Richelieu, Alphonse du Plessis, cardinal-archevêque de Lyon, s'en faisait donner trois qu'il plaçait dans sa maison de campagne ; sur l'un d'entre eux était représenté la Chasse de Mclèagre. Plus tard, Peiresc de Bon, Grillon, le marquis d'Aalan, le comte de Berton, le marquis de Caumont, Lebret, intendant de Provence, Séguin en faisaient aussi enlever. Le tombeau de Flavius Memorius, où l'on

faites dans le cimetière même, Vainement les magistrats sévissaient-ils à l'occasion \ Mais que pouvaient-ils faire, lorsque des religieux, les Minimes, qui avaient obtenu de la ville d'Arles l'autorisation de s'établir à Saint-Honorat (1615), donnaient, malgré les promesses formelles qu'on avait exigées d'eux, l'exemple de ces profanations. On doit après tout se féliciter que les plus précieux aient été réunis au Musée.

Aujourd'hui, l'ancienne nécropole diminuée par les constructions et les promenades prises sur son emplacement, bouleversée par divers travaux, n'est plus qu'un champ de ruines. iNlais son charme en est peut-être plus grand. Au milieu de ces allées de tombeaux qui s'alignent au pied de vieux arbres aux branches libres et irrégulières, puis se rangent devant une immense haie de peupliers hauts, étroits, uniformes qui dressent d'un seul jet vers le ciel leur cime aiguë; le long de ces sarcophages qui conduisent à des édifices en partie écroulés, mais conservant leur caractère et le style du passé, on est pénétré de mélancolie et de respect. C'est bien là la demeure des morts dans le silence et la tranquillité, dans l'antiquité du souvenir. La pensée des vivants les accompagne encore quelquefois; mais nulle sépulture nouvelle ne viendra les troubler dans leur triste domaine. La vue des Alyscamps vous laisse mieux que toute autre dans le sentiment qu'il convient d'emporter de la ville d'Arles.

(( Quiconque te voit, Arles, reçoit une impression de calme et de grandeur. O ville du Lion, tu es assise au bord du Rhône, comme une reine vénérée et majestueuse, à l'ombre de la gloire et de tes monuments... Oui toi, qui as été tout ce qu'on peut être, la métropole d'un empire, la capitale d'un royaume et la matrone de la liberté, dédaigneuse aujourd'hui, tu laisses l'eau courir au Rhône... (Mais), O Arles, si tu es veuve de tes consuls souverains, de tes rois qui luttèrent contre les Sarrasins et de ces empereurs qui bâtirent tes arènes, console-toi, O Arles, car tu domines encor par ce rayon de Dieu qui éclaire le monde et qui s'appelle la beauté ». (Mistral.)

voit des Centaures couihattant des bctes féroces, servait de cuve à un salpêtrier lorsqu'il fut acheté pour la ville de Marseille, le couvercle seul est resté à Arles. Le sarcophage de Cornélia Jacœna fut longtemps dans la cuisine des Dominicains d'Arles qui y conservaient leur huile. Déjà en 1047, Raimbaud (Rajimbaldus), archevêque d'Arles, ayant retrouvé, dit-on, le tombeau de Maximin, le persécuteur des chrétiens, le fit jeter dans le Rhône avec les objets précieux qu'il contenait. Le Louvre a le sarcophage de Prométlice (n" 490) . Voy. ci-dessus p. 82 et 83. On y a sculpté, l'origine, la vie et la mort de l'homme.

* On a le témoignage de sentences rendues, en 1612 contre un certain François Labattut, en 1661 contre Jean Gavot pour avoir brisé des tombeaux dans le cimetière des Alyscamps (Bibliothèque d'Arles. Collection Bonnemant. Manuscrit 159, p. 109).

LlRll,. IrVKil.

Abbaye de Montmajour. Vue générale.

La tour de Pons de l'Orme. — Les bâtiments abbatiaux. — L'église basse et l'église haute.

MONTMAJOUR

Même au temps où le pays arlésien était un territoire maritime, il ne comprenait pas que de simples lagunes. Sans parler de la terrasse calcaire qui portait la plus grande partie de la ville, il contenait des îles rocheuses aujourd'hui réunies au rivage, sorte de continuation du système des Alpilles et dont les plus célèbres sont Cordes et Montmajour.

Cordes [Mons ou instila de Cordoa au moyen âge) doit peut-être son nom, comme la commune de Cordes en Albigeois, à la ville de Cordoue, la capitale des califes d'Occident. Ce serait alors pour d'autres raisons et par suite d'une occupation effective des Musulmans. Les Sarrasins avaient possédé aux ix^ et x" siècles plusieurs points de la Provence, et Cordes a pu être un de leurs camps fortifiés. De nombreux restes de remparts s'y voient encore. Ils complètent les pentes presque verticales des terrains calcaires

128 MONTMAJOUR

dont les assises régulières semblent tout d'abord une maçonnerie d'énorme appareil faite de main d'homme. La position, on le voit, était déjà très forte par elle-même et encore aujourd'hui il est difficile de l'aborder autrement que du côté du Midi. Il n'est donc pas étonnant qu'elle n'ait pas attendu les Sarrasins pour être utilisée comme refuge ou centre de défense. Le curieux « Trou aux fées » galerie souterraine en partie naturelle, en partie taillée dans le roc en forme d'épée ou plutôt de poignard, rappelle les premières populations qui s'établirent dans le pays.

Montmajour (le Alons major, tout est relatif) nous occupera plus longtemps. 11 montre encore les imposantes ruines d'une des plus anciennes et des plus puissantes abbayes de la France. C'est au x" siècle en 977, que Theucinde, riche Arlésienne, donnait cette colline, déjà sanctifiée par le séjour de saint Trophime, à une abbaye qui adopta la règle des Bénédictins et ne tarda pas à devenir célèbre. Elle reçut de nombreux privilèges et donations de l'Empire et de la Papauté, privilèges et donations qui lui étaient confirmés par un acte du roi des deux Bourgognes, Conrad le Pacifique, signé à Gènes le 8 décembre 966. Frédéric Barberousse 11 60 et Frédéric II (1223) lui accordaient leur sauvegarde. Plusieurs grands personnages tinrent à honneur d'y être ensevelis tels que Geoffroy VI, comte de Provence (1054-1063). Ce Geoffroy et sa femme Stéphanie avaient, entre autres droits, concédé aux Pères de Montmajour le singulier privilège de revendiquer le premier esturgeon oval qu'on prendrait dans le Rhône depuis le lieu appelé « la Mourrade du Bourquet », un peu au-dessus de Tarascon, jusqu'au rivage de la mer. Encore à la veille de la Révolution, les pêcheurs du bas Rhône allaient comme en triomphe porter tous ensemble à l'abbaye, ce poisson au son des tambours et des hautbois. Les Pères leur donnaient trois florins d'étrennes et ils célébraient une messe haute et solennelle de mort, « autant pour la venue de l'esturgeon que pour le repos de l'âme de ce bon comte ^ ». Cette coutume ajoutait peu à la splendeur de l'abbaye.

Montmajour était un des lieux de pèlerinages les plus fréquentés de l'Europe et on y comptait, le jour du Pardon de saint Pierre, le 3 mai, jusqu'à cent cinquante mille pèlerins venus de tôt lo mond, et vous dié per vertatj non tant solament per ausir^ mas per veser'^. Et cependant il n'était pas très facile de s'y rendre. Des chartes nombreuses des xir

* Manuscrit 160 de la Bibliothèque d'Arles, dans la collection de l'abbé Bonnemant, 2 Mémoires de Bertrand Boisset, bourgeois d'Arles, passage cité paf Lerithéfic : La Grèce el l'Orient en Provence^ p. 124.

MONTMAJOUR

et XIII' siècles, comme le rappelle M. Lenthéric, prouvent qu'on ne pouvait y aborder que par eau et au xviii" siècle encore, — quoique le travail de dessèchement de la région eût été commencé sous le règne d'Henri IV par le Hollandais Van Ens, — les fidèles venus des différents points de la Provence étaient obligés de s'embarquer à Arles, de traverser une partie

Abbaye de Montmajour. — Le puits du cloître.

Cliché Féviot.

La tour de Pons de l'Orme.

des étangs sur des barques et des radeaux, de s'engager ensuite au milieu des terres noyées sur d'étroites levées en terre coupées de distance en distance par de petits ponts de bois.

La partie la plus ancienne de cet ensemble de constructions est creusée sur le flanc méridional du coteau calcaire à pentes assez raides qui porte l'abbaye et ses dépendances. On y montre, au fond, une étroite cellule (i'",40 sur o'", 60), munie d'un large siège de pierre et percée latéralement d'une lucarne à hauteur d'appui. Ce serait le confessionnal de saint Trophime. Cet édifice offre une analogie frappante avec « le confessionnal de saint Lazare », dans la crypte de saint Victor à Marseille. En avant de cette

I30 MONTMAJOUR

cellule consacrée par le souvenir de l'apôtre de la Provence a été construit un sanctuaire ou oratoire. Ce sanctuaire précédé d'un vestibule où l'on voit deux sarcophages creusés dans la pierre, est aussi taillé en grande partie dans la colline. Limité d'un côté par le rocher convenablement aplani, il est fermé de l'autre par un mur percé de quatre fenêtres à arcades donnant sur la campagne. Certaines parties de l'édifice sont certainement fort anciennes et l'on peut faire remonter au temps de saint Trophime (iii° siècle) ou du moins de saint Césaire (vr siècle) le « confessionnal » cité plus haut ainsi que les constructions qui l'avoisinent. Mérimée pensait que l'oratoire lui-même datait des temps Carolingiens (ix^ siècle). Mais Révoil semble avoir établi que cet oratoire, dans son état actuel, appartient, pour l'ensemble, au xi" siècle. Quelle que soit d'ailleurs la date que l'on adopte, il est remarquable de constater là, comme dans tant d'autres monuments chrétiens de la Provence, la persistance des traditions antiques, notamment dans les chapiteaux qui, malgré leur rusticité, nous paraissent imités les uns du Corinthien romain, les autres du Corinthien grec.

C'est aux xi'' et xiT siècles qu'appartiennent les constructions les plus importantes et les plus intéressantes des ruines de .Alontmajour. La crypte est cependant en partie carolingienne. Elle a eu peut-être l'honneur, au dire de Révoil, d'inspirer l'architecte de vSaint-Gilles. Elle se compose d'une construction centrale circulaire recouverte par une voûte sphérique. L'autel est au centre, ce qui est un argument en faveur de l'antiquité de l'édifice. « Les murs du sanctuaire sont percés de cinq baies prenant jour sur une galerie concentrique surmontée d'une voûte annulaire. Autour de cette galerie, dans l'axe de chacune de ces baies, rayonnent cinq chapelles en forme de fer à cheval et voûtées en cul-defour. Aux deux extrémités de la galerie transversale placée en avant de cette disposition se trouvent deux chapelles semblables. » (Révoil.) Cela fait en tout sept chapelles. L'extérieur a la forme non pas arrondie mais polygonale. Un grand nombre de pierres porte des sigles ou marques de tâcherons. Ces marques qui permettaient de reconnaître l'ouvrier et de déterminer ce qui lui était dû, se retrouvent encore dans les premières assises de l'église haute, bâtie en retrait au-dessus de la crypte. Dans le voisinage des fenêtres, ces sigles disparaissent, la couleur des matériaux change et l'on peut saisir d'un coup d'œil, la ligne de démarcation indiquant une restauration et un travail plus moderne. Au dire de Révoil, cette restauration seule et non la construction primitive serait due à l'abbé Rambert qui dirigea l'abbaye au début du xl" siècle et

MONTMAJOUR

poussa activement les travaux de l'église haute. Cette église réunie intérieurement à la crypte, non par un escalier, mais par une rampe douce et large qui permettait aux cortèges religieux de s'y développer librement fut entreprise dans des dimensions considérables. Elle est restée inachevée. Dès la fin du xir siècle, soit qu'on voulût garder les ressources de la communauté pour un autre usage, soit qu'on reconniit qu'elles étaient en

Cliché Feviot.

Montmajour. Le cloître.

effet insuffisantes pour permettre de réaliser le projet primitif, on ferma la partie déjà construite — le grand bras de la croix en avant des transepts était à peine commencé — par une cloison en maçonnerie. Cette façade rudimentaire reçut plus tard une assez belle rosace centrale qui date du xiii^ siècle ainsi que la voût« des transepts.

L'église n'eut jamais de clocher; car on ne peut donner ce nom aux arcades construites en plein vent, sans aucun souci d'art et le plus rapidement possible, pour y suspendre les cloches. Aussi ce qui frappe tout d'abord lorsqu'on approche de Montmajour, ce n'est pas son caractère religieux, mais son caractère féodal et militaire s'affirmant dans la haute et robuste tour dressée en 1369 par Pons de l'Orme sur la partie la plus

132 MONTMAJOUR

élevée de la colline qu'elle dépasse de vingt-six mètres. La salle du rez-de-chaussée de cette tour servait de magasin et contient en dessous une citerne qui captait, par un ingénieux système de conduits, l'eau des toits et déversait son trop plein dans des réservoirs extérieurs. On sait que le souci d'avoir de l'eau à l'abri des entreprises de l'assiégeant était une des grandes préoccupations des constructeurs du moyen âge. Une autre citerne est établie dans l'intérieur du cloître.

Ce cloître de Montmajour est presque aussi beau que celui de Saint- Trophime d'Arles ; il a même plus d'unité. Toute une galerie avec ses colonnettes uniformes d'un style corinthien simplifié a un aspect vraiment classique. La galerie qui lui fait face a des chapiteaux plus variés, plus fouillés, plusieurs sont sans doute du xiir siècle ; mais ils sont fort élégants et n'ont pas cet enchevêtrement, cet entassement confus de figures animées, fort curieux sans doute mais parfois déplaisant à l'œil, qui surcharge les chapiteaux d'Arles.

Le cloître de Montmajour a été plus d'une fois reproduit par le pinceau de Granet ou le crayon de Turpin de Crissé.

A l'entrée de la galerie du cloître qui communique avec l'église se trouve le tombeau de ce Godefroy (Gaufredus) VI dont nous parlions plus haut. Ce tombeau est dépouillé de son inscription en sigles^ véritable logogriphe épigraphique qui eut besoin pour être lu de l'ingéniosité et de l'érudition de Peiresc. Près de ce tombeau, un voyageur du xvir siècle ^ signalait encore deux statues de femmes, probablement Jeanne, reine de Jérusalem et de Sicile, et sa sœur. Elles n'y sont plus, mais Révoil en a retrouvé un fragment.

Nous ne pouvons entrer dans le détail des sculptures conservées ; signalons cependant un.modillon ou chapiteau sur lequel est représenté

^ loDOCUs SiNCERUs, dans son Itinerarium Galliœ. Voici le titre complet de cet ouvrage curieux et rare : Itinerarium Galliœ ita accommodât uni ut, ejus duc tu mediocri tempore, tota Gallia obiri, Anglia et Belgium adiri possint, nec bis terve ad eadem loca rediri oporteat, notatis cujusque loci quas vocant deliciis, cum appendice de Burdigala. Lugduni apud Jacobum du Creux, alias Molhard. Anno MDCXVI. L'ouvrage est assez gros, mais de très petit format, de manière à être mis facilement dans la poche. Il a été traduit par Thaïes Bernard. Lyon et Paris, 1859. L'auteur est un Allemand de Thuringe dont le véritable nom est Zinzerling. Il se loue fort de l'affabilité des rehgieux de Montmajour qui lui donnèrent copie de l'inscription carlovingienne (?) de la chapelle de Sainte-Croix (voy. ci-dessous p. 134) et « l'abreuvèrent d'un vin généreux». Il rappelle aussi qu'au siècle précédent lors du voyage de Charles IX et de Catherine de Médicis à travers la France (en 1564, voy. p. 168 et 125), le roi et ses courtisans vivaient mesuré « avec leurs pieds et leurs épées » les dimensions de l'abbaye. Puisque nous parlons de lodocus Sincerus disons que son livre contient la transcription des vers latins que Théodore de Bèze composa en l'honneur du Pont du Gard.

MONTMAJOUR

un buste d'homme à l'aspect furieux, ses longs cheveux hérissés, le front plissé, grinçant des dents : c'est le mistral, un des trois fléaux de la Provence avec le Parlement et la Dnrance^ comme dit le vieux dicton. On continua à construire à Montmajour dans les temps modernes : les bâtiments abbatiaux datent du xvii" siècle et conservent dans leur ruine

Montmajour. La chapelle Sainte-Croix-en-Jérusalem.

le caractère majestueux du temps. Tandis que ces bâtisses relativement récentes ne présentent plus que des murs effondrés, une des constructions les plus anciennes de l'abbaye, la chapelle de Sainte-Croix-en-Jérusalem, située à une centaine de mètres, au bas de la colline, a presque complètement échappé aux atteintes du temps et des hommes. Il est vrai que ses dimensions restreintes étaient une sauvegarde et qu'on avait assez à faire au moment de la Révolution de détruire les vastes bâtiments voisins. De plus elle est composée de matériaux excellents, taillés et appareillés avec le plus grand soin. Ce monument, qui est un petit chef-d'œuvre^ méritait à bon droit l'attention des archéologues et des architectes. Il n'en

134 MONTMAJOUR

est pas qui ait plus exercé leur sagacité. Son plan en forme de croix à branches égales terminées par des absides, voûtées en cul-de-four, sa coupole centrale, le caractère même de l'ornementation y dénotaient l'influence byzantine et tendaient à la faire remonter aux premiers temps du moyen âge, d'autant plus qu'une inscription semblait la placer aux temps Carolingiens. Mais on sait que l'influence byzantine s'est fait sentir, au moins par des exemples isolés, beaucoup plus tard. De plus, le nom même de l'église, Sainte-Croix-en -Jérusalem paraissait indiquer une époque plus voisine du mouvement des croisades. D'ailleurs l'inscription qui servait de principal argument fut reconnue fausse. Une nouvelle inscription découverte au sommet du fronton du porche par Révoil et confirmant une charte citée par Dom Chanteloup ' apprenait que cette chapelle commencée par l'abbé Rambert en 1016 avait été consacrée en 1019 par l'archevêque Pons de Marignane. Cette opinion fut adoptée par Ouicherat et le problème sembla définitivement résolu -. Cependant M. Brutails dans une communication faite à l'Académie des Inscriptions et belles-lettres (28 janvier 1898) sans nier qu'une chapelle ait été consacrée en cet endroit à la date admise par Quicherat, semble avoir démontré que la chapelle actuelle est très diff'érente et ne remonte pas plus haut que le xiii' siècle ou la fin du xii*'^

Et maintenant, quelle était sa destination ? Les uns y ont vu la chapelle funéraire des moines de Montmajour et la lanterne de pierre qui la surmonte était justement destinée, disaient-ils, à contenir, non une cloche, mais un fanal brûlant en souvenir des morts. D'autres, avec autant de raison, y voient un baptistère.

Parmi les vestiges de la civilisation romaine partout répandus dans la région du bas Rhône, il y a deux groupes de monuments qu'on ne peut séparer des souvenirs antiques d'Arles et de Nîmes, nous voulons parler du théâtre et de l'Arc de triomphe d'Orange, — de l'Arc de triomphe et du Mausolée de Saint- Rémy.

' Uistoria Montisinajoris, manuscrit conservé à la bibliothèque d'Arles.

^ Jules Quicherat, Mélanges archéologiques, p. 149, 157, 354.

•' M. Brutails pense que l'on a attribué après coup la date de la première chapelle de Sainte-Croix pour la consécration de laquelle on avait un texte, à la consécration de la chapelle actuelle pour laquelle les documents faisaient défaut. Il pense que l'ancienne chapelle de Sainte-Croix pourrait bien être la même que la chapelle dite de Saint-Trophime ou de Saint-Césaire.

Saint-Rémy. Restes de Glanum.

Le Mausolée des Jules. — L'Arc de triomphe.

Au versant nord des Alpines, sur une terrasse en partie naturelle, en partie de main d'homme comme l'attestent les murs de grand appareil qui la soutiennent, terrasse entourée d'une ceinture de rochers sauvages qui s'ouvre au nord sur la riche plaine du Comtat, la vallée de la Durance et le mont Ventoux, — donc dans un cadre admirablement choisi, comme savaient le faire les Romains, — un arc de triomphe et, tout au près, un monument funéraire sont tout ce qui reste de l'antique Glanum qu'ignore Strabon mais dont parlent Pline, Ptolémée, Pomponius Mêla, l'itinéraire d'Antonin et la carte de Peutinger.

Le Mausolée a surtout une rare valeur. On se demande comment, en

Gaule, dans une cité qui n'a jamais eu qu'une médiocre importance et pour des personnages qui prétendent bien se rattacher à la famille des Jules, mais ne sont pas autrement connus, — comment il a pu se faire qu'on ait construit un monument que les plus brillantes capitales pourraient envier et qui ferait honneur à des chefs d'empire. L'édifice, haut de i8 mètres, a trois étages. Sur un socle composé de trois degrés, s'élève d'abord un soubassement carré de ô^'jSo de côté orné de riches bas-reliefs. Il porte une construction en retrait également carrée dont chaque face est percée d'une arcade et qui présente à chaque angle une colonne corinthienne engagée d'un quart ; au-dessus, dix colonnes également corinthiennes disposées en cercle soutiennent une coupole sous laquelle sont placées les deux statues debout des défunts, un homme et une femme. Sur l'architrave du second étage côté nord est gravée l'inscription :

SEX L M IVLIEI C F PARENTIBUS SVEIS

ce qui se lit Sextiis, Lucius, Marciis Julii^ Caii filiî, parentibiis suis et se traduit : Sextus, Lucius, Marcus de la famille des Jules, fils de Caïus (ont fait élever ce monument) à leurs parents.

Malgré la conservation exceptionnelle du monument et le caractère bien déterminé de son architecture on n'est pas d'accord sur le siècle auquel il appartient. Mais la pureté et l'harmonie de l'ensemble, le style des sculptures et de l'ornementation, et dans l'inscription, l'excellente forme des lettres, l'usage de la diphtongue ei pour i ne permettent pas, il nous semble, de le placer plus bas que les environs de l'ère chrétienne, peut-être même, comme le veulent Rïtschl et Salomon Reinach, doit-on le rapporter aux derniers temps de la République. D'après M. Salomon Reinach, les bas-reliefs du soubassement — sauf celui du Sud représentant évidemment une scène de chasse divisée en trois sujets — seraient relatifs à des faits de la conquête des Gaules : combat de cavalerie entre Romains et Gaulois de Provence (face N.) ; combat d'infanterie autour du corps d'un guerrier tombé (face O.) ; combat au bord d'une rivière personnifiée par une divinité fluviale (face E.). Mais à supposer que l'artiste ait voulu faire allusion aux exploits de Jules César et quand même il aurait placé dans la main de tel ou tel des combattants (face O.) le pilum ou javelot du légionnaire, il nous semble qu'il songeait surtout à quelques-uns de ces sujets de la Grèce héroïque devenus les lieux communs de la sculpture : la Chasse de Méléagrc^ ]\e Combat des Amazones ;

* L'animal fort mutilé qui se présente de face paraît bien être un sanglier. On le voit plus nettement sur les anciennes gravures faites d'après le monument.

la Lutte autour du corps de Patrocle. On n'y aurait pas vu autre chose si Tinscription ne portait le nom des Jules ; en tous cas, on aurait tort de leur attribuer une signification historique précise et d'y chercher des documents figurés pour les Commentaires de l'illustre dictateur.

Quoi qu'il en soit, la disposition en forme de tour du monument de Saint-Rémy, dont la destination est certaine, confirme l'opinion qui fait de la tour Magne un tombeau.

Un autre monument fort semblable au mausolée de Saint-Rémy se trouvait à Aix en Provence ; mais on ne le connaît plus que par des gravures.

Glanum qui existait avant la conquête romaine et était une des principales villes des Salyes fut appelée plus tard Glanum Livii. On a conjecturé que l'adjonction de ce mot Livii doit son origine à Marcus Livius qui fut consul avec Lucius Calpurnius Piso Cœsonius en l'an de Rome 738 (15 ans avant J.-C). Il serait alors naturel d'attribuer à ce Livius la construction de l'arc de triomphe voisin du mausolée et non moins

légitime de penser qu'il l'a fait élever en l'honneur de Néro Claudius Drusus le grand guerrier qui mourut en 745 de Rome (8 av. J.-C.) ; car ce Marcus Livius se rattachait aux Drusus. Son nom complet était Marcus Livius, L. f. (Lucii filius) Drusus Libo'.

Cet arc de triomphe comprend une seule arcade dont l'archivolte est une guirlande de fruits et de feuilles sculptés, dit avec raison Mérimée,

Tombeau des Jules.

Cliché Févrot.

^ Papon. Histoire générale de Provence, Paris, 1777.

« avec la même perfection d'imitation, avec le même goût de la variété des détails qu'on observe dans la période gothique » et qu'on retrouve d'ailleurs dans plus d'une sculpture ornementale romaine *. Les colonnes cannelées qui ont perdu leurs chapiteaux étaient très probablement corinthiennes. A droite et à gauche de l'arcade sont sculptés des captifs et des captives d'un dessin ferme et large. Par ses dispositions générales l'arc de Saint-Rémy rappelle l'arc de Carpentras ; mais il paraît plus ancien.

A quelques centaines de mètres des ruines de Glanum, dans une belle situation, au pied des Alpines, entouré de vastes jardins et au milieu de grands arbres, luxe naturel plus apprécié en Provence qu'ailleurs, se voit un ancien prieuré, aujourd'hui devenu asile d'aliénés. Il doit son nom de Saint-Paul-du-Mausolée ou Saint-Paul-de-Mausole au monument romain qui le domine. Son église commencée peut-être au ix' siècle et dont le clocher rappelle par ses dispositions générales le tombeau des Jules, est accompagnée d'un cloître plus récent (xii" siècle et commencement du xiiT) qui n'a que le tort de n'être pas assez connu ; car c'est un des chefs-d'œuvre de l'architecture religieuse provençale. Ses arcades, portant sur des colonnettes accouplées, sont séparées — de trois en trois — par de larges pilastres au-dessus desquels sont insérées des consoles portant les arcs doubleaux de la voûte. Ces arcs doubleaux correspondent à des contreforts appliqués de l'autre côté du mur et faisant saillie sur la cour intérieure. Les fûts des colonnettes sont tantôt circulaires, tantôt octogonaux : l'un d'entre eux, malheureusement fort dégradé, semble avoir été entouré de nervures hélicoïdales. Les chapiteaux sont d'une remarquable variété. Là encore nous retrouvons des chapiteaux analogues aux chapiteaux corinthiens dont on avait le modèle dans le voisinage, les uns avec les feuilles d'acanthe à peine dégrossies, les autres plus fouillés. Comme transition entre le style gréco-romain et les habitudes ornementales du moyen âge, certains de ces chapiteaux corinthiformes portent au milieu de chaque face, sous le tailloir, une tête d'homme. L'imitation du mausolée des Jules se montre avec plus de précision dans certains éléments décoratifs qui pouvaient facilement s'adapter à ce goût de figures animées et fantastiques chères à l'ornementation du xir siècle. Ce sont des aigles, des monstres marins, des sirènes qui rappellent la frise du monument romain. Quelques-uns de ces motifs sont de véritables copies plus ou moins adroites. On pourrait croire aussi que l'archivolte de l'arc de triomphe

* Voyez ci-dessus, p. 12, 38, etc.

a été imitée dans les chapiteaux qui présentent des enroulements de sarments de vignes et des raisins. Mais cette ornementation végétale est trop dans le style qui dominera au xiii' siècle pour qu'il soit nécessaire de faire intervenir ici l'imitation de l'antiquité.

Les environs du mausolée des Jules présentent le long du ravin de Saint-Cler ou de la route de Maussane les vestiges de diverses construc-

Cloître de Saint-Paul-du-Mausolée.

tions antiques : tour, réservoir, route dallée. Il ne reste rien d'un temple attribué à Diane, dont les matériaux ont été récemment employés par un administrateur animé d'un esprit « vraiment utilitaire » pour construire des cabanes de cantonniers ou de gardes forestiers.

Nous dirons encore en terminant combien ces ruines sont rehaussées par le cadre naturel qui les entoure. Elles semblent sous la garde du montGaussier auquel les traditions populaires et les poètes de Provence aiment à reconnaître la forme d'un lion accroupi. Mistral dans les Isclo d'Or interpelle le « monstre pétrifié, au dos rongé et fauve, où les oxycèdres et les genièvres lui fournissent la crinière qui flotte au précipice ». Le vieux lion u bonasse et brave qui vit monter les tours et sombrer les châteaux forts » daigne répondre au félibre et après aVpir rappelé les

I40 SAINT-REMY

gloires du pays d'Arles auxquelles il présidait, lorsqu'il donnait son nom au golfe qui creuse la côte provençale, il dit.

« Mais tout passe et devient ennui... (Aujourd'hui), perdu dans la pierraille, n'ayant plus ni griffes, ni crocs, à la cime des Alpilles je vins me pétrifier. »

Unissant la décadence de la puissance provençale à la sienne, le lion ajoute :

« Par la ruse et le négoce que s'élève qui voudra ; par les armes et le tumulte que triomphe qui pourra. Toi, Provence trouve^ et chante, et, marquante par la lyre ou le ciseau, répands autour de toi tout ce qui charme et monte vers le ciel, ))

« Et le grand lion de roche sur lequel croît la broussaille, où s'accroche le genièvre, cela dit, rentra dans le silence. Au soleil qui venait de poindre s'irradiaient toutes les hauteurs du ciel ; et, ravi, mon cœur songeait k Mireille et à Calendal. »

Glanum fut détruit au moment de la grande invasion vers 408 par les Wisigoths. La population qui avait échappé au désastre se transporta deux kilomètres plus au nord, là où l'on constate, au x^ siècle au plus tard, l'existence d'un bourg fortifié du nom de Saint-Rémy. Ce bourg, malgré la distance, faisait bien partie du domaine de l'abbaye de Saint- Rémy de Reims qui perdit ses droits sur le pays en 1331.

Saint-Rémy a des maisons de la Renaissance telles que la maison de l'astrologue Nostradamus dont le buste orne une de ses fontaines et la maison des Mistral-Mondragon ou maison du Planet récemment saccagée par des « embellissements » coupables. Près de là, sur une rue traversée par des arcades, dans une habitation particulière, se trouve une tour dont la porte en gothique flamboyant, donne accès à un escalier à vis, de pente très douce, qui, par son habile construction, est comparable à la vis de Saint-Gilles et à l'escalier François I" au château de Blois.

La mairie conserve un certain nombre de fragments antiques : des inscriptions gauloises en caractères grecs, — une inscription latine en l'honneur d'un certain Ebutius Agathon qui, après avoir été trois fois Augustale à Arles, exerça les fonctions d'administrateur des finances de Glanum, — une tète de taureau plus petite que nature, — surtout un buste d'homme et un buste de femme d'une véritable valeur artistique. Oubliés dans les greniers où ils risquent de se perdre, ces bustes devraient ou

^ On sait que le mot de troubadour, comme le mot trouvère veut dire le troiiveiir c'est-à-dire l'inventeur.

être placés dans la salle d'honneur de l'édifice municipal ou être envoyés au Musée d'Arles. Peut-être sont-ce les têtes qui manquent aux deux statues du mausolée.

Une grande partie de la canalisation souterraine construite au temps des Romains pour conduire à Arles les eaux des Alpines (voir ci-dessus p. 72-74) sert encore aux usages domestiques et à l'irrigation des campagnes voisines de Saint-Rémy. On peut en suivre le parcours grâce à des « regards » antiques bien connus des gens du pays. Le canal est alimenté par de grands travaux de drainage et de captation de sources pratiqués dans la région montagneuse, puis par des drainages continués le long de son parcours. Le fond du canal est une maçonnerie solidement cimentée avec ce ciment hydraulique imperméable que les Romains ont su fabriquer mieux que personne. Il en est de même des murs latéraux jusqu'à une certaine hauteur au-dessus des eaux moyennes. Ensuite ces murs se continuent seulement en pierres sèches de manière à laisser filtrer les eaux de drainage de telle sorte que ces eaux soient recueillies dans la partie cimentée qui ne les laisse plus échapper. Les gens du pays constatent que l'existence de cet aqueduc rend l'alimentation des puits fort difficile et leur possibilité plus rare, à moins que le sondage ne tombe juste sur le canal ; ce qui permet alors d'avoir des puits d'eau courante.

Malgré leur situation écartée, loin des grands centres, en dehors des grandes voies de communication, les ruines de Glanum, protégées d'ailleurs par leur isolement, ont attiré l'attention des savants et des artistes, même lorsque les voyages étaient bien plus difficiles et le respect des vieux monuments plus rare qu'aujourd'hui. Dès 1724, les États de Provence votaient une somme de 3000 francs pour leur réparation; en 1795, l'éditeur-artiste Beaumont publiait à Londres sur les antiquités de Saint- Rémy une gravure que la magnifique eau-forte d'Octave de Rochebrune a fait outoer ; entre temps Hubert Robert leur donnait une place dans un des quatre tableaux, aujourd'hui au Louvre, où il groupait les plus célèbres monuments romains de notre sol et Alexandre de Laborde les faisait reproduire dans les belles planches de ses Monuments de France. Il y a quelques années on les sculptait en bas-relief sur le monument du poète provençal Roumanille, à Avignon.

Orange. Théâtre romain, extérieur.

ORANGE

Orange, l'ancienne Arausio^ a été dans l'antiquité comme dans les temps modernes beaucoup plus importante que Glanum ou Saint-Rémy.

Capitale des Cavares, elle avait vu se heurter sur son territoire, dans un terrible choc, l'armée des Cimbres et des Teutons et l'armée des Romains (105 av. J.-C). Sous la domination de Rome, où elle eut le titre de colonie', elle fut une des plus brillantes villes des Gaules. Plus

* C'est de Jules César qu'elle avait reçu une colonie composée de soldats de la deuxième légion. De là son nom officiel : Colonia Firma Julia Secundanorum, Araitsio. On sait à quelle tribu de Rome elle avait été rattachée.

ORANGE 143

tard, elle devint une principauté et l'on a à peine besoin de rappeler que la famille d'Orange, une des plus illustres de l'Europe, donnait, aux Pays-Bas, les Stathouders qui fondèrent son indépendance et, à l'Angleterre, le roi qui affermit ses libertés.

Maurice de Nassau, malgré le grand rôle qu'il jouait dans la politique générale, et tous les efforts qu'exigeaient la défense et le gouvernement des Provinces unies, n'oubliait pas sa petite seigneurie, située bien loin dans la vallée du Rhône et il l'entourait en 1622 de fortifications qui n'avaient pas alors leurs pareilles ; car Maurice de Nassau était le premier ingénieur militaire de son temps et il ne ménagea rien pour que cette enclave en terre de France pût résister, quoique isolée, aux entreprises possibles du roi son puissant voisin. Les restes des monuments romains que les barbares n'avaient que très incomplètement détruits donnaient des matériaux de premier choix, tout ouvrés, et pour ainsi dire à pied d'œuvre: heureuse fortune qu'il ne fallait pas négliger! C'est alors que disparurent complètement les Arènes, c'est alors que l'hippodrome fut réduit aux quelques pans de murs qu'on voit encore. Si le théâtre fut plus épargné, c'est qu'il fut empâté dans le rempart. Quant à l'arc de triomphe, il avait été déjà transformé au moyen âge par Raymond des Baux en un château fort et ce château avait été habité par les princes d'Orange dont plusieurs actes sont datés du Château de VAi'c.

L'arc de triomphe d'Orange est un des plus beaux que nous ait laissés l'antiquité. Par ses dimensions il vient au troisième rang, après l'arc de Constantin et l'arc de Septime Sévère, avant l'arc de Titus. Il est percé de trois arcades et présente sur chacune de ses faces quatre colonnes corinthiennes, les colonnes d'angle servant à la fois à deux faces. Des frontons sont disposés au-dessus de l'arcade centrale et réunissent les colonnes des faces latérales. Les sculptures sont d'une grande richesse et d'une grande variété*. On y voit d'abord des armes de toutes sortes : casques, javelots, armures complètes, enseignes (une entre autres surmontée d'un sanglier), des proues de vaisseau, des ancres, des cordages et des gréements divers, des gladiateurs, des captifs (hommes et femmes), des scènes de combat. Ce sont là pour l'histoire militaire de Rome des documents d'une valeur comparable à ceux que nous donne la colonne Trajane. On y voit aussi des attributs religieux, des sirènes, une tête d'Apollon entourée de rayons. Puis ce sont, le long des archivoltes prin-

' La façade occidentale a perdu presque complètement les siennes.

144 ORANGE

cipalement, des fruits, des fleurs, des plantes diverses, épis de blé, pommes de pins, feuilles de vigne, raisins, poires, pommes, grenades, muguets ou clochettes se déroulant en guirlande ou s'échappant de cornes d'abondance. On pourrait insister sur la pureté des corniches, et l'admirable exécution de leurs éléments plus géométriques. Aussi, quoi qu'en dise Caristie, qui attribuait le monument aux Antonins, et, tout en reconnaissant que des artistes de ce temps, spécialement bien inspirés, auraient été capables de construire l'arc d'Orange, rien n'empêche d'admettre qu'il appartienne au premier siècle de notre ère. La présence des trois ouvertures, au lieu d'une seule, n'est pas une objection décisive. Sans doute les plus anciens arcs de triomphe qui nous soient connus, y compris l'arc de Titus, n'ont qu'une seule arcade; mais des médailles de l'an i6 av. J.-G. donnent la preuve que les trois arcades avaient déjà été appliquées à ce genre d'édifice. Tandis que l'architecte Caristie tenait pour le second siècle après J.-C, M. de Witte, l'archéologue, proposait la date de 121 avant notre ère et prétendait que le monument glorifiait les généraux romains qui avaient fait les premières conquêtes dans la Gaule transalpine, soit Domitius Ahénobarbus, soit Fabius l'Allobrogique, soit plutôt Sextius le fondateur d'Aquœ sextiœ (Aix en Provence) ^

Ce sont bien en effet des trophées de Gaulois vaincus qui y sont représentés ; et, parmi les noms gravés sur les boucliers, on peut lire nettement celui de Sacrovir. Il était donc naturel de penser qu'il s'agissait ici de ce Julius Sacrovir qui, avec Julius Florus, essaya de soulever les Gaules contre Tibère. M. de Saulcy, mis ainsi sur la voie, essaya de reconstituer l'inscription de l'architrave en employant le moyen qui avait si bien réussi à Séguier pour la Maison Carrée. En se guidant d'après les traces laissées par les crampons des lettres de bronze qui la formaient, il crut pouvoir lire sur la première ligne le nom de Tibère et l'indication de son quatrième consulat, ce qui donnerait l'année 21 après J.-C, date qui s'accorde parfaitement avec la victoire su-r Sacrovir. Cette opinion a été adoptée par E. Desjardins et est en effet la plus vraisemblable.

* Cette opinion était déjà exprimée par Jean-Isaac Pontanus dans son Itinéraire de la Gaule Narbonnaise (Leyde, 1606). Pontanus croyait reconnaître dans les sculptures les figures de trois triomphateurs et lisait sur la poitrine d'un roi prisonnier le nom « très usité chez les Arvernes de Buduacus ». lodocus Sincerus dans l'ouvrage latin cité plus haut transcrit en français l'opinion des gens du pays et nous dit que les habitants d'Orange croyaient généralement que leur arc de triomphe se rapportait à Marius et à Catulus « dont les noms se lisent apertement en deux endroits ». La signification de l'arc d'Orange occupa à diverses reprises les savants du xv!!*^ et du xviii'' siècles entre autres Gronovius.

ORANGE

Nous ne reviendrons pas sur la discussion ; mais nous voudrions y apporter quelques arguments nouveaux, pour ou contre, qui ne nous paraissent pas avoir été indiqués jusqu'ici. On peut objecter d'abord que le mouvement provoqué par Florus et Sacrovir n'intéressa que très indirectement la Provence. Florus appartenait au nord de la Gaule, Sacro-

ClicUé Fevrot.

Arc de triomphe.

vir était Eduen et c'est à Autun qu'il fut vaincu. On ne voit pas non plus ce que viennent faire des trophées maritimes lorsqu'il s'agit d'une guerre où les vaisseaux ne jouèrent aucun rôle. D'autre part il semble qu'il y ait une disproportion bien grande entre le monument et l'événement qu'il célèbre. La révolte (et Tibère en avait bien jugé dès le début), eut peu d'extension et fut facilement réprimée. Mais, comme nous l'apprend Tacite [Annales^ III, 44), tout le monde n'avait pas vu aussi juste que l'empereur ; Rome avait été vivement émue et on avait blâmé le calme de Tibère qui ne s'était pas rendu de sa personne en Gaule, n'y avait même pas envoyé Drusus et avait laissé tout faire à des lieutenants. Un autre

146 ORANGE

détail est favorable à l'hypothèse soutenue par E. Desjardins. On a vu que parmi les sculptures de notre édifice se trouvent des figures de gladiateurs ; or Sacrovir avait placé à son avant-garde, des guerriers bardés de fer pris parmi les esclaves destinés aux combats du cirque *.

On peut trouver en dehors d'Orange, des arcs de triomphe égaux ou supérieurs au sien par la valeur d'art et l'intérêt historique. Mais son théâtre est unique : aucun théâtre antique n'est dans un pareil état de conservation. « Evidemment il y a ici, comme le dit Taine, la marque d'une civilisation complète et l'on ferait une étude stir vSophocle avec ce point de départ. » La façade de 36 mètres de haut se développant sur une longueur de 103 mètres est d'un effet saisissant dans sa simplicité un peu nue.

Elle a perdu un avant-corps s'élevant environ au tiers de la hauteur totale. Cet avant-corps permettait aux acteurs de passer derrière la scène pour y pénétrer par les portes du fond. Car il ne faut pas croire que ces portes centrales, s'ouvrant aujourd'hui sur la place et masquées autrefois par cet avant-corps^ donnaient passage au public. Cette construction existait encore à la fin du xv'' siècle comme en témoigne un croquis pris sur place par Giuliano da San Gallo croquis que nous reproduisons ^

Dans la partie élevée de la façade, on remarque deux rangées parallèles de grandes pierres, espèces de corbeaux plantés normalement dans le mur et placés exactement deux par deux au-dessous l'une de l'autre. Les pierres de la rangée supérieure sont traversées verticalement par des trous cylindriques, tandis que les pierres de la rangée inférieure sont plus larges et présentent une surface plate et bien unie. Dans les premières étaient insérées et sur les plus basses venaient s'appuyer les perches qui correspondaient à d'autres pièces de bois insérées par leur

* Ferratos milites (Tacite, Annales, III, p. 45) ; e servitiis, gladiaturœ destinati [ibid, ch. 43). — Si, à l'exemple de M. de Witte, on ne veut pas accorder de l'importance au mot Sacrovir, si on se contente d'y voir le nom d'un chef gaulois quelconque dont le rôle politique n'est pas plus connu que celui de ses compatriotes dont les noms sont inscrits à côté du sien, si l'on remarque en outre qu'un grand nombre de ces inscriptions ont disparu, on pourrait émettre aussi l'hypothèse que l'arc d'Orange consacre le souvenir de la victoire de Rome sur Sabinus, sous le règne de Vespasien. La révolte de Sabinus avait été beaucoup plus dangereuse que celle de Sacrovir ; car elle se liait à l'insurrection des Bataves avec Civilis et des Germains avec Velléda. Dans cette hypothèse, la présence des trophées maritimes s'expliquerait mieux. De plus la date intermédiaire entre Tibère et le second siècle aurait chance de mettre d'accord les deux opinions fondées sur l'étude purement architecturale du monument.

2 Voy. p. 152. Dans son dessin, San Gallo a pu rétabUr les formes incomplètes ou dégradées, mais n'a rien inventé. Voy. V Ami des Monuments, année 1890, p. 111-112.

ORANGE

base dans la crête du mur demi-circulaire entourant les gradins. Ce S3'stème portait le vcUim servant d'abri contre le soleil et la pluie.

La scène était protégée d'une façon permanente par un toit s'appuyant sur de fortes pièces de charpente encastrées dans la face intérieure du mur de la façade et disposées de manière à laisser la vue complète du

Théâtre romain, intérieur.

Clicbe Févrot.

spectacle aux personnes occupant les rangs les plus élevés des gradins. On ne connaît pas, paraît-il, d'autre exemple d'une construction semblable. Ce toit a dû être détruit par un incendie dont les traces sont encore apparentes dans l'aspect rougeâtre et calciné des pierres qui le soutenaient. La scène a également perdu ses colonnes et son revêtement de marbres rares. Mais elle a conservé au fond ses trois portes, dont celle du milieu « la porte royale » servait exclusivement à l'acteur principal. Deux autres portes (cinq en tout) sont ouvertes sur les ailes en retour. L'une était censée donner sur V Agora, c'est-à-dire la ville, l'autre sur la campagne. C'était « le côté cour » et le « côté jardin ». Au-dessus de la porte royale une grande niche contenait une statue colossale d'empereur dont on a retrouvé le torse. De vastes dégagements à droite et à gauche servalent de loges ou de foyer pour les acteurs, de salle d'attente pour

i.l8 ORANGE

la figuration qui était souvent très nombreuse, de lieu de repos et de promenoir pour le public. Dans une de ces salles a été placé à juste titre le buste de Caristie qui restaura avec une respectueuse perspicacité et décrivit avec non moins de soin les édifices antiques de la ville.

Le Théâtre nous donne un exemple frappant de l'esprit pratique que les Romains apportaient à toutes choses. S'ils ne reculaient devant aucune dépense pour atteindre les effets grandioses qu'ils se proposaient, ils évitaient avec soin toute peine et tous frais inutiles. En architecture, comme à la guerre, ils étaient décidés à tout pour la victoire ; mais ils ne voulaient que des sacrifices nécessaires. De même qu'aux amphithéâtres de Fréjus et de Saintes et au théâtre de Vaison, les gradins du théâtre d'Orange étaient en grande partie découpés dans une colline. C'est dans la même colline à droite du théâtre et communiquant au besoin avec lui, qu'avait été creusée une partie du cirque ou hippodrome dont une arcade subsistante est comme égarée assez loin au travers d'une rue.

Malg-ré ce souci de ménager l'argent et la main-d'œuvre — à Orange comme à Arles, — tout le bassin de la Méditerranée avait été mis à contribution pour l'ornementation du théâtre. On a retrouvé dans les décombres des marbres roses, rouges, gris, le marbre blanc de Carrare, le marbre vert de Grèce, le jaune de Sienne, la brèche d'Afrique, sans compter de magnifiques colonnes monolithes de granit.

Mais si le théâtre d'Orange était comparable par la magnificence à celui de la grande cité du delta du Rhône, il en différait notablement par le caractère de la construction. Tandis que le théâtre d'Arles est presque un théâtre grec, le théâtre d'Orange est complètement romain ; il l'est par le peu d'étendue relative de l'orchestre qui était occupé par des sièges; il l'est par les dimensions plus grandes données à la scène de façon à y permettre le développement de ces riches cortèges auxquels les Grecs attachaient moins de prix ; il l'est encore par le caractère des moulures et des colonnes. Tandis qu'à Arles les feuilles d'acanthe des deux colonnes conservées de la scène sont grecques de forme et disposées sur le chapiteau à la manière grecque, les fragments corinthiens retrouvés à Orange sont analogues aux colonnes du Panthéon d'Agrippa et du temple de Jupiter Stator. Tandis que le grand ordre du théâtre d'Arles était ionique et rappelait le temple de la Victoire Aptère d'Athènes, à Orange, sur la façade principale comme sur les façades latérales, les pilastres sont toscans. Ici on peut être sans restriction d'accord avec Caristie et Révoil qui placent la construction de ce monument au II* siècle de notre ère sous Antonin ou Marc-Aurèle.

ORANGE

On savait bien par Vitruve que les architectes de l'antiquité avaient une juste préoccupation de la bonne acoustique ; on connaissait les études et les expériences qu'ils avaient faites à ce sujet. Mais on n'en a pas moins été profondément surpris, lorsqu'on a constaté que, même dans ce théâtre délabré d'Orange, si vaste et en plein air, la voix des acteurs sans cothurne et sans masque portait jusqu'aux derniers gradins. C'est ce que l'on a reconnu en 1869 dans la. représentation du Joseph deMéhul. Depuis on y a entendu Mounet-Sully dans Œdipe Roi', M.""" Bartet dans Antigone, W Bréval dans V Hymne à Pallas de Saint-Saëns. Ces murs ont raisonné des accents vraiment antiques de V Hymne à Apollon reconstitué par M. Théodore Reinach sur le texte découvert à Delphes. En 1900 on y a représenté une adaptation ô!Alceste, en 1902 les Phéniciennes. Enfin on y devait donner la première représentation des Barbares, œuvre de Saint-Saëns jouée récemment à l'Opéra. Il est regrettable que ce projet n'ait pas abouti, car c'est à Orange, et spécialement dans le théâtre devenu un refuge contre les farouches envahisseurs, que se passe le drame.

Sans exagérer l'importance de ces résurrections, il y a tout un symbole dans les efforts ainsi faits pour rattacher le présent à un passé lointain.

Devant le théâtre d'Orange un gracieux groupe d'Injalbert représente la Civilisation antique, belle encore, mais prête à s'endormir d'un dernier sommeil, transmettant d'une main défaillante la lumière du Vrai et du Beau à la Civilisation moderne. Ce groupe est bien à sa place ; jamais en effet on ne sentira mieux cette solidarité qui unit les générations à travers les siècles ; jamais on ne sentira mieux comment l'art et l'idée survivent aux révolutions et aux catastrophes que devant ces monuments antiques de la Provence qui, tout mutilés qu'ils sont, nous parlent un langage que nous comprenons encore. En nous inspirant le respect du passé ils nous enseignent la confiance en l'avenir ; car ils disent bien haut que le beau qu'on a aimé, qu'on a exprimé, se retrouve toujours, même sous des ruines. La leçon s'adresse à tous. Sans doute nous, Français, nous pouvons l'entendre mieux que d'autres ; car la civilisation grécoromaine a mis plus fortement sur nous son empreinte. Mais cette civilisation est une inspiratrice commune pour les peuples de l'Europe moderne ; et elle rayonne sur les bords de la Tamise et sur les bords du Rhin comme sur les bords de la Seine et du Rhône.

' On y avait joué aussi le même jour, la Revanche d' l'Iris et V Ilote ; mais ces fantaisies gracieuses et spirituelles parurent trop légères pour un pareil cadre. Voyez Laroumet, Le théâtre antique d'Orange, dans ses « Etudes de littérature de VArt ». Les paroles de l'hymne à Pallas sont de M.-J. Croze.

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