‹ Ninon de LanclosChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

^^^ENRY de Lancios, pèrede Ninon, appartenait S^S à nne famille de bonne et authentique noblesse dont d'Hozier enregistra les armes (i). D'aucuns le disent gentilhomme de Touraine,

(1) Les Lanclos portaient « d'or à trois chevrons de gueules party d'azur à une teste de lion arraclié d'or lampassé et tenant en sa gueule un anneau de même •. Henri de Lanclos, dans les actes, est qualifié n noble tiomme p. ou encore " écuyer ». Pour le nom de Lanclos, nous avons adopté l'orthographe utilisée par Ninon elle-même dans les lettres autographes et dans les pièces ofH ciel les.

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mais ne nous renseignent point sur ses origines. Il endossa, sous Henry IV, la casaque militaire et montra, afRrme-t-on. quelque valeur sur les champs de bataille et aussi sur le terrain où le conduisirent ses vivacités de langue.

Fatigué de risquer sa vie sans résultat appréciable, il pensa que la fortune lui deviendrait plus clémente ea la domesticité de quelque seigneur. L'esprit onié de belles connaissances, peu scrupuleux, sceptique, goûtant ces philosophes que la doctrine d'Épicure inspire à travers les siècles et pratiquant leur philosophie, il possédait toutes les qualités que les riches de ce monde réclament à leur clientèle. Un prince lorrain, le duc d'Elbeuf, s'attacha cet amuseur assez adroit pour lui plaire.

Dès lors Henry de Lanclos fut sauvé de ce qu'il appelait» sa vilenie », c'est-à-dire des fréquentations douteuses et des mendicités voilées. Durant une période obscure de sa vie, ildul.enefl'et, pinçant supérieurement du luth, grossir ces troupes dépenaillées dont les grands utilisaient le talent à compléter leurs divertissements. Devenu offîcierdu ducd'EIbeuf, il feignit de mépriser désormais la musique. Mais ce mépri^^n'étaîtchezlni que superficiel. A la vérité il -souffrait de n'émouvoir plus, d'un doigt brutal ou caressant, les cordes sonores de son instrument. Un jour étant allé goguenarder à Vienne, en Dauphiné, chez le vieux Gaultier, exécutant et professeur remarquable dont il fut le camarade de misère :

— Tu ne joues plus du luth ? lui dit-il après

qu'ils se furent embrassés. Pour moi. J'ai quille toute cette méchanceté.

— Je n'en jouerais pas pour tous les biens du monde, repartit l'autre simulant une horreur semblable.

Ayant dîné, ils se promenèrent. Au retour de la promenade, Henry de Lanclos, tout ému, vil, sur une table, plusieurs luths assemblés. II demanda des explications :

— C'est pour ces enfants, dit Gaultier. Ils s'y amusent. II n'y a pas une corde qui vaille. Tout cela est en pitoyable état.

Lanclos, sans rien dire, saisi! les instruments, les accorda, troubhi, vibrant, incapable de résister au démon qui l'excitait. Puis :

— Hé, dit-ii à Gaultier, cette sarabande, la trouves-tu belle ?

11 la joua. Cependant, Gaultier, aussi inconscient que lui de son dédain précédent, les bras chargés d'un autre luth, clamait :

— Et celle-ci, que t'en semble ?

Bientôt le monde n'exista plus autour d'eux.

Ëperdument ils jouèrent. Et ils ne s'arrêtèrent que trente-six heures plus tard, exténués, ayant oublié le boire et le manger.

Lanclos avait besoin de ces orgies de sons et d'accords pour supporter l'existence momentanément sans aventures qu'il menait en la maison du duc d'Eibeuf. Les lectures aussi t'empêchaient de retourner à la crapule vers laquelle l'entrainait un penchant naturel.

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Il n'était pas heureux en ménage. I! avait épousé une dévote, Marie-Barbe de la Marche, qui prétendait amener, soumis et repentant, devant la sainte table, son libertinage éhonté. Il y avait, entre les conjoints, lutte sourde et perpétuelle. Néanmoins, deux enfants leur étaient nés, Charles et Léonor, que d'illustres pari'ains tinrent sur les fonts baptismaux (i). Ils arrivaient à point pour distraire leur mère du confessionnal el procurer quelque indépendance à leur père.

Celui-ci usa-t-il immodérément de cette indépendance ? Nul ne le pourrait dire. Toujours estil que bientôt il troque pour une autre sa domesticité de l'hôtel d'Elbeuf : Timoléon d'Épinay, maréchal de Saint-Luc, le prend à sa suite à titre d'écuyer. La musique compta évidemment pour quelque chose en celte affaire. Car le maréchal, venu de Normandie avec la grasse gaieté de cette province, occupait plus volontiers ses loisirs aux douceurs de la débauche qu'aux intérêts de la stratégie. Il jouait du lu th, dansait agréablement, débitait la gaillardise, écrivaillait verset prose, aspirait davantage à bien vivre qu'à vivre glorieusement.

C'était le maître qui pouvait le mieux convenir à Henry de Lanclos. On ne s'ennuyait point en sa

(1) Cliarles, né le 23 juillet lUlV, Parrain : Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf; marraine ; Anne Le Veneur, comtesse de Fiesque. Léonor, né le- 17 noveRibre 181». Parrain : limoléon d'Espinay, gouverneur el lieutenant général pour le roi en Brouage; marraine : Marguerite Chabot, duchesse d'Elbeuf.

compafçnie. 11 transformait aa maison en aubei^e oii l'on s'euivrail jusqu'à rouler sous les tables. Et les femmes y trouvaient accueil empressé et robuste. II n'exigeait pas que ses officiers respectassent une demeure où la luxure côtoyait l'ivrognerie. Pour la plupart, ceux-ci étaient des ruffians intelligents, paillards, aventureux, soucieux de leur liesse et de leur fortune. Avec peine, de leurs âmes réunies et de celle, au surplus, de leur patron, on eût constitué une Ame d'honnête homme. C'est pourquoi Henry de Lanclos s'accominodat-il immédiatement de cet entourage. Il sentit qu'aucun autre ne lui procurerait une félicité identique. Il s'efforça d'y séduire. Sachant que le marét^hal ne commandait à personne une sagesse dont il connaissait la vanité, il se signala par te cynisme des propos. Les brocards sortaient de sa bouche avec autant de saveur que d'impudence. Et son luth retrouvait, pour exprimer la multiforme passion, des accents incomparables.

Le milieu du maréchal lui permettait d'oublier son propre milieu, étroit, monotone et triste où Mme de Lanclos exerçait sa domination de bigote autoritaire. Pourtant, un événement le ramena en cette rue des Pelits-Champs où les sermons de l'épouse délaissée mûrissaient dans la solitude. Carie lo novembre 1630 lui naissait un troisième enfant, une fille, cette fille qui devait transmettre, en l'embellissant d'une lumière de tendresse et de grâce, son nom à la postérité. 11 se préoccupa de lui donner parrain et mar-

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raine qui pussent l'aider k franchir allègrement les étapes de la vie, Measire Nicolas de Villotrel, conseiller du roi et trésorier général de l'extraordinaire des guerres, et sa fille, Anne de Villotret, assumèrent cette responsabilité. Ils ne savaient pas à quoi ils s'engageaient. Ils regrettèrent peutêtre, dans la suite, leur imprudence. Mais, à celle heure, ils trouvaient charmante leur filleule souriant parmi les dentelles de sa barcelonnette. Ils l'appelèrent Anne et souliaitèrenl qu'à travers le temps ce sourire puéril persistât sur ses lèvres, modelées, semblail-il, par Vénus elle-même.

De fait, à mesure qu'eile prenait conscience de sa propre existence, la pelile fille ensoleillait de son babil et de ses gestes menus le maussade logis où Mme de Lanclos marmonnait des oraisons. Peu à peu elle s'épanouissait en joliesse et en délicatesse, comme une fleur. Il émanait naturellement d'elle de la clarté, de la douceur, un arôme imprécis et délicieux, quelque fluide venu de son intelligence, quelque effluve exhalé par sa chair et qui la faisait printanière entre toutes les adolescentes. Et ce charme était si sensible que bientôt le prénom d'Anne parut ridicule etgrossîer appliqué à cette mignarde fée. Les diminutifs, pour la nommer, montaient immédiatement aux lèvres. Elle fut successivement Annine, Nanie, Nanine. El enfin on découvrit Ninon. Et ce fut une trouvaille vraiment merveilleuse. Car, en Ninon, si l'on cherche le symbolisme des appellations humaines, s'expriment toutes les fraîcheurs.

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les préludes et les virginttéR. Et l'on entend, en ces deux syllabes musicales, tinter, dans le matin humide d'aiguail, les clochettes des volubilis et des muguets, frémir des ailes, roucouler des gorges, palpiter l'allégresse amoureuse du renouveau.

Seule peut-être Mme de Lanclos n'approuva point que l'on parfit sa fille de ce clair prénom. Réussissant malaisément à diriger l'éducation des garçons que les collèges et les académies enlevaient à sa tutelle, elle prétendait, du moins, n'abandonner h personne le soin d'assouplir l'esprit de l'enfant allègre. Elle espérait lui communiquer son goût de piété et, sinon l'enfermer au couvent, du moins l'envoyer vers le monde avec une ftme et une allure de nonne.

Malheureusement, sur ce point, la volonté de son mari s'interposa. M, de Lanclos rêvait pour Ninon, dont il discernait le précoce jugement, une difTérente destinée. Parce qu'il la sentait pareille à lui-même, pétulante, vorace de plaisirs, il s'ingéniait à détourner d'elle l'influence maternelle. Pénétré des préceptes de Montaigne et de ceux que Charron, faible disciple du périgourdin subtil, inscrivit en s^on Traité de la sagesse, il s'efforça de les mettre en pratique.

Tacite et sournoise, la lutte, longtemps interrompue entre M. de Lanclos et sa femme par une paix fourrée, reprit autour du cerveau de Ninon. Tour à tour l'enfant s'assombrissait à entendre les homélies des sermonneurs qui promettaient, dans

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un avenir problématique, la récompense des vertus présentes et s'émerveillait à écouter le prêche des philosophes qui conseillait de se satisfaire de vérités immédiates. Peu à peu le doute s'installait en son âme. Elle n'allait plus au confessionnal qu'avec, sur les lèvres, un ris de badinerie. Aux moines fanatiques et malpropres qui tonnaient en chaire contre le péché et transformaient l'indulgence divine en férocité démoniaque, elle préférait les doux abbés que les ruelles lui montraient préoccupés de poésie et penchés sur le tabernacle rose des justaucorps féminins.

Elle se rendait compte, d'ailleurs, qu'une simple obéissance à la tradition conduisait aux églises le troupeau désordonné des fidèles. Lorsque Mme de Lanclos, aux jours de pénitence, la tratnail aux Minimes de la place Royale, elle observait, autour d'elle, le manège des seigneurs et des dames que la religion assemblait. Sansdoutece couveulauslère n'avail-il été édifié que pour faciliter, soua ses voûtes sombres et ses hauts piliers, les rendez-vous profanes. On distinguait bien, à la vérité, de-ci, de-là, quelques dévotes effondrées sous le poids de leur repentir et accablées par des années de prières. Rien ne les di.slrayail de leur méditation pieuse. Mais ces êtres exceptionnels ne suscitaient nullement l'admiration, et les Minimes euxmêmes appréhendaient leur approche. Les autres hôtes du Seigneur témoignaient, par leur attitude, d'une belle inditlérence au mystère qui se dérou-

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lait devant eux. Ils venaient, en pompeux atours, pour assurer leur réputation d'opulence, de raffinement ou de beauté. Dédaignant l'indignation des écrivassiers jésuitiques, les femmes entraient, dans la demeure sainte, le visage fardé et la gorge nue, suivies de leurs cortèges adorateurs. Et tandis que se célébrait la messe ou que s'éployait la parole ampoulée du prédicateur, le murmure montait, vers l'autel illuminé, de toutes les conversations à mi-voix, de toutes les déclarations cbuchotées. Les bilIeLs tendres, les madrigaux galants circulaient entre les mains astucieusement tendues. On prenait date pour les collations prochaines. Les regards et les gestes voluptueux ofîensaient la divinité. L'église était devenue une dépendance de l'alcôve.

L'exemple d'une telle débauche contribuait à détourner Ninon, sincère et loyale, de la religiosité. Elle se considéra bientôt comme persécutée par sa mère, mais elle se garda, étant bonne, de le lui laisser comprendre. Du moins opina-t-elle de tout son être en faveur des méthodes éducatives offertes par M. de Lanclos. Docilement elle s'abandonna à sa direction. Elle allait, d'ailleurs. devoir à cette direction la supériorité intellectuelle et la douceur de sociabilité par quoi elle continuera, à travers le temps, la séduction des courtisanes hellènes.

Substituant, en effet, à ces ouvrages dévots qui portent des litres si curieux : L'Arche de Noé en laquelle on se sauve du déluge des adversitez ou le

consolateur des affligez, enrichi de rares, doctes et subtiles conceptions par le B. P. F. Jean le Boucher, de Péronne; Le Guidon des spirituels et contemplatifs contenant douze morlificalions du fi. P. Henry Harphius, avec un petit Iraicfé de paix et de Irunquilliléde l'âme auquel est déclaré combien elle est nécessaire à l'homme et comme elle se peut acquérir; Le Bouquet de myrrhe de l'amante sacrée, composé de douleurs de la Passion de NolreSeigneur Jésus-Christ, recueillie des quatre Évangélistes, substituant, disons-nous, à ces ouvrages dévots que Mme de Lanclos préconisait entre tous, .des livres au contenu substantiel. M. de Lanclos vil, avec joie, sa fille s'ouvrir, dès l'flfçe tendre, au monde des idées. Il lui donna alors des maîtres qui la façonnèrent selon son désir. Elle franchit avidement les degrés de la science, apprit l'espagnol et l'italien, fut bientôt en mesure de raisonner sur les questions les plus ardues. Cette culture, d'ailleurs, ne lui enlevait rien de sa grâce.

Car M. de Lanclos combattait avec autant de fureur le pédantisme que la dévotion. 11 pensa que l'un et l'autre trouveraient, en la coquetterie, une ennemie naturelle et victorieuse. C'est pourquoi il s'efforça de la développer chez Ninon, dans le sens où il la considérait nécessaire. Il lui insinua, dans ce but, l'amour de la musique avant de lui en enseigner les rudiments. Il voulut qu'elle souhaitât d'elle-même promener SCS mains graciles sur le clavier du clavecin ou

sur les cordes du luth. I) ne lui imposa nullement l'obiigalion morose d'apprendre les notes et le Holfège. Elle se l'imposa de son propre mouvement et par pure admiration d'un art qui lui complaisait. Elle franchit vite la période des tôtonnements. Elle parvint quasi d'instinct à cette compréhension et à ce doigté qui permettent non seulement de saisir et de rendre la pensée du compositeur, mais d'y ajouter quelque chose de soi-même. Entre ses mains le luth, le téorbe, la guitare, le clavecin retentirent d'une voix tantôt nuancée et rêveuse, tantôt passionnée et violente, mais toujoiirs émouvante et humaine. Elle les parcourait ou elle les élreignait avec le sentiment de caresser ou d'épreindre un être dont il fallait exprimer le rire de gaieté ou le sanglot de douleur.

La musique lui communiqua l'attraitdes nobles attitudes, et là danse, qu'elle goûta ensuite, accrut sa souplesse, favorisa son eurythmie. Si bien que les dames du Marais attirèrent en leurs hôtels et cajolèrent cette adolescente qui dissertait sur les sujets les plus graves en minaudant derrière son éventail et qui glissait la sarabande avec autant d'aisance et de sûreté que M. de Mollier.

Ainsi, et malgré les rudes assauts que livrait sa femme pour reconquérir son prestige évanoui, M. de Lanclos arrivait au but qu'il s'était fixé : Ninon ne grossirait point les cohortes de bigotes qui, Â travers la société, exhibaient leurs museaux chafouins et semaient le venin de leur méchan-

ceté. Elle apparaissait déjà comme uDe Bile d'élite, aiTranchie de scrupules absurdes, capable de tout comprendre, de tout s'assimiler, de tout vénérer de ce qui conslilue la beauté sur cette terre. Il ta jugeait digne d'épouser un prince. U ne pouvait imaginer qu'à son exemple il en avait fait une épicurienne consciente de son épicurisme, qui ne le voudrait jamais abdiquer et qui, par là, s'aliénerait ceux et celles — c'est-à-dire la totalité des êtres — qui pratiquent, sans l'avouer, cette doctrine.

L'époque était venue de lui transmettre les livres en lesquels il avait puisé ses préceptes de morale et ses maximes d'éducation. Ninon, toute troublée, et bientôt toute enivrée, entra dans le doute de Montaigne et dausla perplexité de Charron. Son père lui recommandait ce double bréviaire où la sagesse et la fragilité humaines sont tour à tour examinées. II lui conseillait d'y puiser quotidiennement le goût de la sincérité et d'y chercher la nécessité de l'indulgence.

Et ce fut, à peu près, comme son testament moral qu'il lui remit avec les deux volumes si souvent feuilletés. Bientôt, en effet, et pour de longues années, il disparaissait de Paris et de la France. On ne sait au juste pour quelle raison il haïssait Louis, sieur du Maine, baron de Chabans. Vieille querelle, sans doute, que ranima une rencontre imprévue, rivalité d'argent ou de femme. Les deux hommes se connurent au temps où pauvrement ils gagnaient leur subsistance en

mêlant les plaintes du violon au grelottement du luth. Le sort les avait ensuite séparés. Tandis que Lancloa se satisfaisait d'un rôle efTacé d'ofiicier, Chabans, brouillon et fol, mais audacieux et cynique, pourchassait sans lassitude la fortune. En lui l'effronlerie remplaçait le savoir. Il se préeeniaii en tous lieux, feignant l'universalité des connaissances. Bien ne paraissait dérouter sa compélence. On vit, au conseil du roi, ce violon téméraire, portant une immense rapière de guerrier, proposer gravement, devant l'illustre mathématicien Aleaume, un plan de fortifications aussi pratique que celui offert par Panurge à l'ébabissement de Pantagruel. Il vagabonda aux quatre coins de l'Europe, récoltant, ii force d'asluce, les charges et les bénéfices.

A l'heure qui nous intéresse, il est à la fois gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, gouverneur de Sainte-Foy et grand maître de l'arlillerie de la i-épublique de Venise. Ce sOnt beaucoup d'offices réunis sous la responsabilité d'un seul homme. Néanmoins, quelque indigne qu'il soit de les cumuler, il ne saurait exciter, par ce seul fait, la jalousie de Lanclos. Il exisLe, entre les deux anciens compères, un motif de mésintelligence que nous n'arrivâmes point à pénétrer. Motif très grave, car Lanclos perd brusquement la sérénité de sa philosophie, oublie que son honneur de soldat lui défend la lâcheté qu'il va longuement préméditer.

Le voici, en effet, embusqué non loin de l'hôtel

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OÙ loge l'ambassadeur de Venise. II sait que fréquemment Chabans vient, en cet hôtel, prendre les ordres que lui adresse le doge. Il voit, un jour, son carrosse, reconnaissable aux armoiries qu'il étale, s'arrêter devant la porte qu'il observe, II laisse l'homme aller à ses afTaires. Il avance, l'air insoucieux, et se cache derrière le panneau arrière du véhicule. Il attend.

Chabans sort. Lanclos tire son épée. Comme l'autre met le pied sur les gradins du carrosse, il s'élance et furieusement, à deux reprises, le transperce. C'en est fait du grand mattre de l'arlillerie vénitienne. Sans avoir pu esquisser un geste de défense, il roule à terre, vomissant le sang (26 décembre i63a).

Cependant Lanclos s'est enfui, sa haine satisfaite. On ne s'explique pas comment cet homme brave a consenti à salir sa vie de cet assassinat. Toujours est-il que, vainqueur en loyal combat, il eût trouvé, pour le sauver des vindictes judiciaires, cent refuges, de l'argent, des dévouements. Nul ne songe, au contraire, à l'aider en ces circonstances odieuses. Mme de Chabans supplie le roi de venger la mort de son époux, Louis XIII ordonne des poursuites. Des exempts sont envoyés simultanément au logis de la rue des Petits-Champs et à l'hôtel de Saint-Luc.

Mais le criminel, la nuit même de son forfait, est parti pour la frontière. Sans doute s'est-il déguisé, car les ordres royaux demeurent inutiles. Mme de Chabans meurt, à son tour, peu après,

inconsolable de n'avoir pas contemplé, sur la place de Grève, la silhouette agenouillée du couard qui la fit veuve .

Or, la désolation de celte femme fut moindre que celle ressentie par Mme de Lanclos et ses enfants. Car, pour ces derniers, l'opprobre s'ajoutait à la disparition du criminel aimé malgré tout. Pour Ninon, en particulier, la douleur fut violente. Elle perdait, en même temps qu'un père, f ie meilleur, le plus lucide des amis, celui dont la présence, à cet âge critique oii l'enfant se transforme en jeune fille, était éminemment utile.

Les jours passèrent dans le deuil, les larmes, la solitude. Cependant, Mme de Lanclos voyait, dans l'exil volontaire de son mari, un châtiment du Ciel. Cet homme avait de tout temps montré trop de libertinage pour n'en point recevoir icibas même la juste punition. Et elle voulut reprendre sur sa filleTascendant perdu, éviter, au moins, h cette âme infectée par de pernicieuses théories, l'élemité des misères infernales.

Mais la sollicitude de Mme de Lanclos se manifestait tardivement. Le mal était plus profond qu'elle ne pouvait l'imaginer. En parlani pour l'étranger, le meurtrier laissait derrière lui une personnalité définitivement façonnée à son image. Ninon, certes, ne s'émancipa point tout de suite. Elle était encore trop jeune pour résister aux volontés maternelles. Elle fréquenta de nouveau, comme on le désirait autour d'elle, l'église. Mais, en place des livres d'heures où on lui prescri-

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vait de lire les offices, elle emporta, couverts de saintes reliures, de succulents romans, où l'œuvre de chair était agréablement contée. Elle traversait celte crise de curiosité sexuelle dont souffrent les filles nubiles. Elle la traversait d'ailleurs sans nervosité, avec plutôt le vœu d'apprendre que d'expérimenter. Elle connut bientôt les formes multiples de la passion, ou, du moins, les formes sous lesquelles les auteurs du temps la représentent. Il ne lui déplaisait pas d'en découvrir, avec Rabelais, Béroalde de Verville, Sorel, Marguerite de Navarre, la représentation brutale et matérielle. Il ne lui déplaisait pas davantage d'en soupçonner, avec Sainte-Suzanne, d'Audiguier, d'Urfé, Gomberville l'effusion allégorique et sentimentale. Les uns édulcoraient ce que les autres pimentaient malicieusement. Le rêve voisinait avec la réalité.

Cependant, Ninon retournait toujours avec de nouvelles délices vers Montaigne dont elle possédait pleinement, è cette heure, la pensée ondoyante et sarcastique. Les Essais étaient par excellence son livre de chevet et elle y recourait toutes les fois que l'ennui la terrassait ou que le besoin de méditer la saisissait. Et, pour pénétrer jusqu'en ses sources vives le scepticisme de son auteur favori, elle ne se contentait pas d'étudier son œuvre, elle approfondissait celle de son ami de prédilection La Boëtie, celle de son disciple Charron, celle, nouvellement parue, de sa fille d'alliaoce, Mlle de Gournay.

Cependant Mme de Lanclos la supposait, comme elle, toute confite en dévotion. Elle se réjouissait de la voir si attentive aux offices, si sagement attachée aux lectures pieuses. A son avis, la grâce avait touché cette âme non encore conquise aux pompes de Satan. Ardemment elle espérait en faire l'une de ces épouses de Jésus qui rachètent, aux pieds de la croix, par la prière et les macérations, les péchés du monde. Elle s'étonnait néanmoins que, sur certains détails, Ninon se montrât intraitable. Lorsqu'elle s'eCTorçait, en etTet, de l'enlaidir en lui démontrant la vanité des habillements fastueux, la jeune fille regimbait. Quelque bonne raison qu'on lui donnât, on ne parvenait pas à dissiper sa coquetterie. Toujours des galands ou des nœuds enjolivaient le justaucorps mal taillé dont on la revêtait, et l'élégance de ses lignes apparaissait sous la vulgarité des étoffes. Aucun argument ne lui semblait valable également quand il s'agissait de voiler sa gorge sous un triple mouchoir de col. Elle prétendait, cette gorge étant ferme et ronde, ne la point cacher à l'estime unanime. Ainsi que les femmes mondaines, sans crainte et sans remords, elle en portail dénudée la double offrande rose.

Cette obstination de Ninon à se « dépoitrail- 1er » offusquait Mme de Lanclos. La bonne dame aussi gémissait en constatant que sa fille persistait à segriserderousiqueel n'abandonnait aucune de ses récréations, notamment la danse que les Pères condamnent et qui compte parmi les plus

empoisonnées. Elle devait d'ailleurs bientôt discerner l'insufiisance de son action moralisatrice.

Car Ninon, malgré sa complaisance, se lassait peu à peu de vivre en une atmosphère de sacristie. Elle étoulTait à respirer l'arôme perpétue) de l'encens et arrivait à lui préférer définitivement l'odeur plus humaine de la civette. Elle sentait monter eu elle le goût de rindépendance. 11 advint qu'un jour on la conduisit à une Passion. 11 y avait foule, foule féminine fort excitée. Les prêtres avaient trouvé des accents pathétiques pour déplorer le drame du Calvaire. Les yeux ruisselaient de larmes. Dans le grand silence chacun se repentait des méfaits qui avaient suscité la mission et le martyre du Christ. On entendit alors une voix claire formuler ces sacrilèges paroles de doute :

— De quoi s'avise-t-on de pleurer? Qu'importa que muera se ressuscilan ?

C'étaient les paroles d'une chanson espagnole à la louange des beaux yeux d'une dame. Cette chanson courait les ruelles, et les blondins volontiers la murmuraient aux inhumaines qui les menaient à trépas. Partout ailleurs l'assemblée l'eût entendue avec satisfaction. En ce lieu sacré elle la considéra comme scandaleuse et impie. Elle se préparait à harpigncr l'impertinent qui en rappelait si mal à propos le souvenir. Mais elle n'osa point lorsqu'elle vit Ninon toute rougissante et si jolie. Elle prit pournaivctéou réflexion ingénue ce qui était peul-t>tre préméditation. Elle se contenta de réprimander l'irrévérente.

Et Mme de Lanclos força la jouvencelle ù solliciter son pardon au confessionnal. Un jésuite, alylé à l'avance, lui « lava la tête ». Mais cette admonestation n'eut pas les effets que l'on en altendait. Il semble, au contraire; que Ninon ait fort impatiemment enduré la colère maternelle et le blâme jésuitique. Désormais elle rompt, sinon en fait, du moins en principe, toute entrave religieuse. Elle envisage comme momerie le rite catholique, comme imagination et légende le ramas confus de l'Écriture.

Nous voudrions suivre, à ce moment, l'évolution de son esprit et dire par suite de quelles circonstances elle arrive à se libérer des derniers préjugés. Mais tout n'est qu'obscurité en cette matière et un journal personnel nous manque.

Entre Ninon et Mme de Lanclos certainement un rude combat se livre, l'une, intelligente, jugeant sa situation précaire dans la société, l'autre, aveuglée, résolvant par le mariage ou le couvent le problème de la vie.

Aucune fortune n'autorise la jeune fille à imaginer que des fiancés lui viendront après l'esclandre paternel et à une époque où — tous les documents le signalent — l'argent s'unit à l'argent plutôt que l'amour à l'amour. La fréquentation des salons lui a donné maintes certitudes à cet égard. Si donc un épouseur se présente — et rien ne l'indique — elle ne lui accorde qu'une maigre confiance.

Néanmoins, elle n'est pas fille à laisser, sans

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profit, 80 flétrir une beauté dont son miroir lui renvoie la plaisante assurance. Ses biographes du dix-huitième siècle veulent qu'à cette époque une sorte de magicien appelé Noctambule, introduit chez elle, lui ait offert de choisir entre les trois dons — grandeur, richesse, beauté étemelle — dont disposait sa puissance mystérieuse et qu'elle ait choisi la beauté éternelle. Cela expliquerait aimablement qu'elle ait conservé jusqu'au tombeau l'agrément du visage et la sveltesse du corps. Malheureusement on ne peut attacher la moindre créance à cette fantaisie née dans la cervelle d'un abbé dont le vin stimulait l'imagination.

Si Ninon eût été certaine île posséder la beauté éternelle, elle ne se fût point hâtée d'accueillir les suffrages masculins. Or, elle les accueille d'où qu'ils viennent. Peiise-t-elle déjà qu'elle leur pourra devoir un établissement avantageux? Nullement. Tous les témoignages nous la montrent désintéressée. A notre avis, elle ne sait au juste où elle va. Sur ce terrain nouveau, elle manque d'expérience. La philosophie l'a prémunie contre la fragilité des sentiments humains, elle ne l'a pas prévenue contre la faiblesse de ses propres sentiments. Il y a en elle un trouble bizarre et qu'elle ne s'explique jras, une émotion qu'elle est impuissante à refréner. Le raisonnement lui fait défaut en même temps que la coquetterie, force principale des femmes.

Les muguets papillonnent autour d'elle. Elle est enveloppée d'un murmure de tendresse. Elle

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96 sent éperdue, désorienlée, fascinée. Son cœur bat el sa chair entre en ébullition. Elle aurait besoin d'un guide, de quelqu'un qui lui signalât le péril de sa situation. Mme de Lanclos n'accourt point à son aide. Pour elle, les freluquets qui frôlent la jeune fille sont des maris en expectative. Elle leur laisse complaisamment la liberté de convoiter, de courtiser, de cajoler.

Or, ce qu'ils veulent, c'est butiner cette fleur fraîche, en savourer le suc délicieux, en piller, pour leur égoïste dilection, la neuve chasteté, séjourner un inslant d'enivrement au bord de sa corolle ouverte et s'envoler ensuite vers d'autres rapines. Dans les parterres de la société, de même que dans les parterres des jardins, les fleurs sont sans défense contre le larcin et contre le viol. Telle Ninon.

El voici. Parce qu'il est séduisant, tendre, pressant, plus astucieux que les autres coquets, Charles- Claude de Beaumont, vicomte de Chaumusy, sieur de Saînt-Étienne, convainc la jeune fille qu'elle ne rencontrera pas d'amour qui vaille le sien, d'application plus dévouée à sa félicité. Comment discernerait-elle la duplicité de cet homme et qu'il est un si pauvre sire? Qui la renseignerait sur ses mœurs? Mme de Lanclos, si efle dénotait de quelque clairvoyance, ne se hâteraii-elle pas de chasser un godelureau acoquiné au troupeau des biberons, des athées, des joueurs qui hantent la Pomme de Pin et les tripots de la place Royale? Or, cette mère sans discernement

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2e NINON DE LANCLOS

ne se départ point de 8a confiaoce. Elle encourage le commerce naissant. Elle se plaît à entendre la verve prestigieuse de cet aventurier. Elle ne saisit nullement qu'il cherche le plaisir gratuit, sans souci des responsabilités. Plus tard, lorsque, avec la complicité du prince de Condé, il aura lâchement, et comme une proie avantageuse, enlevé Mlle de Sallenove, on saura qu'il n'est brave « ni en guerre ni en amour », qu'il refuse les cartels, qu'il affectionne avant tout l'argent (i).

De Ninon, ce drôle ambitionne le divin pucelage. 11 ne suppose pas qu'à le conquérir, il acquiert une gloire égale à celle d'Alexandre et gagne le cœur de la postérité. Il ne songe qu'à la gloire mesquine de triompher de ses rivaux. Pour obtenir cette gloire, il déploie une merveilleuse diplomatie. Car la jeune fille ne se rend point sans résistance. Aime-t-elle ? Nous ne le croyons pas. Elle obéit à l'ardeur de sa nature. Elle est certaine que l'Église bénira sans tarder une union volontaire qu'elle Tait précéder d'un acte à son avis réparable. Saint-Etienne, d'ailleurs, proteste de sa loyauté. Toutes les promesses qu'on lui demande, il les donne avec transport; tous les serments qu'on lui propose, il les prête avec fougue.

(1) Colombey prétend que l'enlèvcinent de Mlle de Sallenove aurait précédé la liaison avec Ninon. Mais c'est une erreur évidente. Consulter, p<'ur s'en rendre compte, les documents conservés aux ArchiDes du minii' 1ère des Affaires étrangères et particulièrement France, 81tl, t- 386. Cette affaire écLata vers 16M.

Et l'heure sonne enfin où la jeune fille vainc ses dernières lifeiUtions. Le sacrifice s'accomplit. Comment parvient-on à tromper la surveillance de Mme de LanclosîNulne le pourrait dire elles intéressés ont emporté leur secret dans la tombe. Ninon ne vivait pas claquemurée en une geôle et les amants savent, pour se joindre, éliminer les obstacles.

Cette liaison parait d'ailleurs n'avoir pas eu de durée. Après le don d'elle-même, Ninon connaît surtout l'amertume et la désillusion. Elle s'aperçoit que Saint-Ëlienne ne méritait pas une telle immolation de sa vertu. Elle distingue, sous son vêtement de courtoisie, le faune en môme temps que le brigand. Elle repousse l'un et l'autre avec horreur. Néanmoins, on ariirmerait malaisément qu'un regret quelconque la tourmente. Une épicurienne de sa sorte accepte avec sérénité les désagréments du fait accompli. Le dégoût que lui inspire son amant ne la détourne pas de l'amour dont elle apprécie la saveur.

Tallemant veut que, par maladresse, Saint- Ëtienne l'ait mise à mal. Rien ne confirme cette allégation que le chroniqueur d'ailleurs déclare incertaine, Chavagnac et Segrais, à leur tour, indiquent que le cardinal de Richelieu, lassé de Marion de Lorme, peu charitable à l'égard de sou ardeur aénile, aurait offert cinquante mille écusèi Ninon en échange de ses soins et que celle-ci aurait dédaigneusement rejeté ces avance):. Mais, d'une pari, les Mémoires de Chavagnac sont apo-

18 NIKON DB LANCLOS

crypheset, d'autre part, l'anecdoletleSegraispo rie en elle-mf^me sa négation. Certain» auteurs, lisant disLrailement cette dernière anecdote, prétendent aussi que Saint-Étienne se serait fait l'intermédiaire entre le prélat et la jeune fille (i). Il ne faut rien retenir de ces dires erronés.

Ninon, après sa liaison avec Saint- Etienne, ne pouvait être considérée comme une courtisane. Bien que nous ne croyons pas cet homme susceptible de discrétion, il est évident que la chute de la jeune fille ne prit pas une importance suffisante pour que le cardinal en fût informé. D'autres femmes captivaient à re moment l'Éminentissime, SB nièce, la duchesse d'Aiguillon, et une folle, la duchesse de Chaune. Il n'avait, en conséquence, aucun motif de rechercher des faveurs nullement à vendre et dont la renommée commença à poindre bien après sa morl. Au contraire, ses relations avec Manon de Lorme ont un caractère d'authenticité absolue. Mais, avec

(1) Seorais, Œuvres, 1756, II, 133, écrit : « On dil que c'est M. de Saint-ËUenne qui a eu les premières faveurs de Ninon et que c'éloit "* qui lui portoil Tes billets doux du cardinal de Richelieu qui se les Taisoil rapporter avec les réponses. Ce sont les traditions de ce temps-là. » Comment le» biographes de Ninon, et particulièrement Colombey, ont-ils lu ce texte pour affirmer que Saint- Étienne jouait le rôle signalé plus haut? Les trois étoiles indiquent nettement qu'il s'agit d'un autre personnage. Et, en elTet. si réellement des relations épistolaires avaient existé entre le cardinal et Ninon, — et nous tenions — le messager eût été Boisrobert.

MarioD de Lorme, nous nous trouvons en présence de la courtisane déclarée el célèbre déjà.

Définitivement donc, le cardinal de Richelieu doit être rayé de la liste fort longue des galants que Ninon traîne dans le sillage de sa jupe. La pauvrette n'aurait que faire de cette embarrassante et solennelle attention. Elle montre, en outre, toute sa vie, de l'aversion aux barbons. Il n ^ lui agréerait point d'abandonner sa chairéclalante à leurs répugnantes caresses. Même mûre, elle n'ouvre sa couche qu'aux chérubins. Elle se renouvelle à leur contact et jouit peut-être davantage de contempler leur plastique que de recevoir d'eux l'illusoire et éphémère volupté.

Alors que des biographes mal informés la gratifient d'un lien qu'elle souffrirait de se voir atlribuei', elle subit les reproches de Mme de Lanclos. On ne sait comment la vieille dame apprit les méfaits de Saint-Étienne. Sans doute les jaloux ne manquèrent pas de l'en avertir. Ce dot être pour elle une cruelle déception. Dès cet instant, en eiTet, elle entoure Ninon d'une surveillance assidue. Mais elle est déjà malade d'une affection mortelle. Elle ne peut suivre toutes les évolutions de la jeune fille, empêcher les badins de pénétrer en sa maison, troubler les conciliabules, éviter le furtif grapillage des baisers.

Or Ninon, plus que jamais convoitée, refoule malaisé ment les désirs ameutés maintenant qu'elle n'a pas à sauvegarder te joyau virginal pour la conservation duquel combattit sa mère avec une

vaillance malheureuse. Elle renonce délibérément au mariage, que les auteurs contemporains lui enseignent à détester parce qu'il éloufFo l'indépendance et circonscrit l'intensité du plaisir.

Elle distingue, parmi tant de mourants dont les prunelles étincelanles la couvent. le chevalier de Rare. Distinction absurde qui trahit une fois encore l'inexpérience de noLre héroïne. Carce jeune homme ne lui apporte que sa vigueur en partage, quelques dons d'esprit, de lélégance, de la gouaillerie. Ileslfils de Nicolas de Lancy, baron de Rare, qui pactisa avec Gaston d'Orléans en sa révolte contre l'autorité royale et fut blessé au combat de Gastelnaudary. Il suit les traces de son père. L'hôtel d'Orléans, dont il reçut l'éducation, ne lui communiqua guère que le goût de la débauche et de l'intrigue. Plus lard il se signalera parmi les brouillons de la Fronde. Comme tous les officiers de Monsieur, il est inconstant et frivole, riche de paroles et pauvre d'argent. Il cache des appétits .de condottiere sous une enveloppe de politesse

N'importe. Ninon répond à sa juvénile requête. Allant vers lui, il lui semble qu'elle accomplit une mission utile. Elle déplorerait d'attrister, même une minute, ces grands yeux qui paraissent refléter tant de limpidité d'âme. Saint-Étieune est oublié. Si la jouvencelle ne constatail que le guet maternel gêne le nouvel élan de son coeur, elle ne se souviendrait déjà plus, selon la coutume féminine, qu'une ombre amoureuse plane

sur sa vie. Il l'enniiie de cacher son émoi momentané, de déjouer les espionnages, d'être réduite à des entretiens clandestins. Elle éprouve la sensation de retomber à Télat de gamine qui use de subterfuges pour atteindre, sans qu'on la surprenne, le pol de confitures.

Elle fait, par exemple, de longues stations énervées devant la fenêtre qui ouvre sur la rue. De temps à autre, Mme de Lanclos, inquiète de son mutisme, l'interroge. Elle s'occupe, dit-elle, i» ravauder des broderies. Mais c'est un beau mensonge. Les broderies dorment sur ses genoux.

Rare a promis de passer devant la fenêtre aux rideaux légèrement relevés. Elle l'aperçoit, débouchant d'une rue transversale. Son cœur saute. Elle se lève. Les broderies roulent à terre. Une envie violente la saisit de rejoindre le jeune homme. Advienne que pourra ! Quatre à quatre elle dégringole les escaliers. Elle gagne la porte de la maison au moment où le chevalier, le regard au ciel, scrute la fenêtre muette. Elle l'appelle. Il accourt. Ils se baisent aux lèvres. Et comme ils vont échanger des paroles exquises et folles, un gueux, surprenant leur manège, s'approche, commence sa mélopée quémandeuse. Ils ne s'en préoccupent pas. Mais l'autre insiste, devient indiscret, les incommode de son accablante prière. Alors Ninon, tirant de sa poche un mouchoir ouvragé de dentelles :

— Tiens, dîl-ellc, laisse-nous en paix 1.., Lorsque Mme de Lanclos, alitée, s'étonne de la

loDgue disparitioD de sa fille et de lui voir un visage exubérant de joie, Ninon balbutie des explications confuses. La dévote les accepte probablement sans y croire. Elle questionne par devoir. Mais elle comprend l'inanité des récriminalions. Désormais Ninon est, à son avis, perdue. L'influence paternelle persiste malgré toutes les sages admonitions. Elle est venue lui opposer la sienne alors que la première empreinte était indélébile.

Comme si le Dieu qu'elle invoque depuis maintes années voulait dégager sa responsabilité, il l'affaiblit encore davantage et l'incline vers la tombe. Elle accueille cette perspective avec simplicité. Présageant sa mort prochaine, elle recommande, dans ses oraisons, la fille qu'elle fut impuissante à hausserjusqu'à sa propre vertu. Et il semble que celle-ci, prenant conscience de la gravité des événements, interrompe momentanément ses jeux tendres. Elle aime plus doucement qu'elle ne le supposait cette mère dont l'intransigeance, en matière sentimentale, la révolta souvent. Elle lui rend, à ce moment pénible, avec une inlassable patience, les soins qu'elle en reçut. Elle lui promet peut-être de suivre le chemin honorable que l'autre lui désigna d'un doigt autoritaire.

De fait, lorsque Mme de Lanclos quitte ce monde, Ninon lui prodigue les pompes funèbres. En masse compacte les prêtres, qu'elle fatigua de ses perpétuelles confessions, accompagnent sa dépouille. Us chantent les douloureuses hymnes

parmi l'encens répandu à profusion et dans l'illumination des cierges (i).

Celle mort, les détails et les obligations qui la précèdenl et la suivent, impressionnent vivement la jeune fille. Elle perd un instant son scepticisme et sa belle santé. Brusquement l'assaille une nécessité de repos et de relraile. Elle éloigne les soupirants qui profaneraient sa douleur. Elle rompt sa liaison avec Rare. La solitude, penset-elle, lui sera profitable pour méditer sur la direction qu'elle devra donner à son existence future. Elle sollicite son admission en un couvent. Toules les dames de la société ont coutume de chercher ainsi au cloître l'oubli de leurs déconvenues. Beaucoup y possèdent, au Carmel en particulier, des chambres ou des apparlemenls. Les nonnains acceptent volontiers aussi des pensionnaires pénitentes.

C'est pourquoi Ninon, que ses écarts n'ont point encore signalée à la hainedes dévots, obtient aisément l'hospitalité qu'elle implore. Elle entre, taciturne et sombre, dans la tristesse heureuse et réglée du monastère. On ne lui impose nul autre régime moral que celui d'une piété apparente. Elle peut même recevoir des visites, pourvu que ces visites n'introduisent pas le scandale en la maison sainte. Mais elle évite tout contact avec

(1) Elle moiirul vers la fin de 16*2, comme l'indique VÉpisIre à M. Sarrazin [par Scarron) parue dans le Recueil de quelques oers burUaques (16-131, eL à laquelle nous emprunLona ces détails.

le qioDfje. I) lui plaît d'épandre, sans témoiQt), le chagrin qui gonfle son cœur et qui se dissipe en larmes. Parce q^ie Jésus aura- toujours sur. les femmes, niëiue libérées de superstition, l'influeuce de sa beauté et de sa. bonté, cell^-ci,,lout endolorie, lui confie les misères de sa jeuqe existence. El les ayant exprimées, elle éprouve du soulagement, on. ne sait quelle subîta pénétration d'espérance.. Les chants aussi, les plains-chants q.ui descendent des voûtes obijcuiics des chapelles, comraedjluésdansratmosphferp saturée d'encens, passent sur son ^n)e et la pacifienl.

ïfeu à, peu, il lui semble émerger de ténèbres profondes où quelque maléfice l'aurait plongée. La force lui revient et la joie de vivre. Elle regarde, autour d'elle, le troupeau des robe& sombres et des coiffes Glaires qui circule dans les corridors du monastère. Elle se demande s'irne vaudrait pas mieux, pour elle, s'agréger à. lui, suivre, les yeux nairclos, sans réilexion.. sans murmure, la mère abbesse qui le mènp en. bergère vigilante, n'entendre pli(S la. rumeur du monde interceptée par les murailles épaisses.

Mai^ la foi qui maintient le pacte de ces existeuces murées s'e^t évanouie d'elle, et aussi la pureté qgi l'empêcherait de considérer comme un époux adorable ce Christ immobile et glacé. A méditer de cette sorte, elle gagne la certitude qu'elle n'est pas faite pour un tel renoncement et pour une si belle monotonie. Déjà le démon la tourmente et énerve ses nuits solitaires. Il lui

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évoque les visages dont" elle excellait à tiartsformeren morosité la oSrquoiserie. EUe'entend les voix du dehorsl'appelef et la supplier, de mâme que si sa grâcedélicate manquait à ^admiration de la ville.

Et elle ne sait point' résister à la tentation. Elle quitte cette sécurité divine, cette quiétude qu'agrandit l'émouvante mélbpée des orgues. La voici revenue au royaume de la Joie, en ce quartier du Marais qui bruit d'un éternel murmure de poésie et d'amour. Elle s'installe en urte maison spacieuse, rue des Trois-PavilloUB; Elle ignore peut-être encore ce qu'elle va faire. Rien ne perlnel de supposer que ses frères sont auprès d'elle et s'inquiètent de sa subsistance. Elle dispose d'une maigre provision d'écus. Mais 6lle ouvre largement les portes de son logis, et les muguets viennent' en foule ysaluer son retour. Ils ne laisseront pas longtemps cette déesse inoccupée et besogneuse.

Les prières, en ellfet, montent aussitôt vers elle et tes présents encombrent son antichambre. JV!ais elle craint désormais le dénuement. Elle n'est plus aussi encline h suivre les impulsions de son désir. Il lui paraît immédiatement nécessaire d'assurer son avenir. Justement, le sieur Jean Coulon, conseiller au Parlement, la presse de l'entendre. Il ne possède pas l'attrait physique qu'elle réclame d'ordinaire à ses amants. C'est une sorte de goujat aux mœurs suspectes. Aux heures oii il ne siège pas, en la Grand'chambre

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du Palais, il « s'humecle les entrailles » dans les cabarets de la ville. On l'a vu, titubant el ignoble, injurier des religieux el des femmes. Il est couLumier de ces grossièretés. Les ruelles redoutent sa présence. 11 y importe le relent des lupanars qu'il fréquente et le verbe gaillard qu'il emprunte aux vagabonds du Pont-Neuf. Il fui, un moment, si décrié qu'on délibéra si on ne lui enlèverait pas le droit de porter la robe incarnate aux parements d'Iiermiue. Les vaudevillistes lancèrent contre lui d'innombrables couplets stigmatisant sa salacité et son ivrognerie. Mais, loin de s'olTenser des injures, il en ricanait impudemment. Marié h une femme charmante, il souffrait que le fmancier d'Esmery alimentât son ménage Et il allait, clamant : » Tout le monde, hors moi couche avec ma femme o ; et se plaignant que tant de collaborations ne pussent lui faire un héritier. Ninon était avertie de ces faits. Et néanmoins, (Joulon offrant cinq cents livres par mois ei compensation de quelques menues privautés, elle l'admit dans sa chambre. A vrai dire, elle n'abdiquait point son indépendance. Le lourdaud affamé de chair juvénile, se devait contenter, de-ci. de-là, d'une parcimonieuse pari de plaisir (i).

(1) Selon Tdlleniant, Coulon aurait manigancé cette convention immorale avec Mme <Ie Lanclos elle-même. Maie, étant donné le cai-actère de la dame, cela parait peu vraisemblable. Comme nous l'avons montré, Aime de Lanclos était morte à l'époque où le conseiller au Parlement pénétrait rue des T rois-Pavillon s.

Cependant, il dut monter sur des échasses pour crier de plus haut sa Télicité, car hieulôl les rimeurs goguenards accueillirent les échos de ses indiscrétions. L'un écrivit :

Chacun sait bien l'iHroitc union D'entre monsieur et madame Coulon Un chacun d'eux sait ce qu'il trouve bon :

Si d'iîmery

Fait cocu le mari, L'autre en conte à Ninon.

Ne t'Étonne pas si Coulon Aime bien la belle Ninon, Car il a droit de représailles...

Dayc dan daye (t).

Et il arriva cet incident délicieux : Mme Coulon, comblée d'amants, se scandalisa d'apprendre la trahison de son mari et stimula contre Ninon le courroux des vertueuses épouses. A la vérité, elle se moquait que le bonhomme épandîl ailleurs sa tendresse faisandée, mais elle gémissait d'avoir à supporter les frais mensuels de cette félonie. Elle espérait, par un esclandre, esquiver sur-

(1) B. N., mte n" 12G38, P 231; 12722, 1° 349; 12724, f» 33. Ce dernier manuscrit prétend que J'Esmery, tout en entretenant Mme Coulon, aurait, eu mônie temps, entretenu Ninon. Il en était bien capable. Mais celle assertion semble cepcudaut erronée. D'Esmerj consentit bien â payer l'amour d'une courtisane, mnis ce lui à Marion de Lorme qu'il ouvrit ea bourse.

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SS NWOK DE 't.ANCLOfl

tout cette obligation pécuniaire. Malheureusement elle fut bientôt détrompée snr ce point. Si les épouses vertueu.ies, en effet, se détournèrent de Ninon et lui fermèrent leurs portes, Coulon n'en persista pas moins à hanter l'hâtel de la rue des Trois- Pavillons. Il accepta d'être ouvertement le protecteur de la jeune fille, et la cassette conjugale, bon gré, mal gré, couvrit la dépense de cette protection.

Quant à Ninon, rejetée par la société qui jusqu'alors connaissait mal ses désordres, elle leva le masque et se détermina à vivre désormais en courtisane. Sou premier soin, ayant rompu définitivement avec la pruderie, fut d'adjoindre à Coulon, dont les subsides étaient médiocres, un coadjuteuràlabourse. Il se présenta de lui- même. Ce fut François d'Amboise, comte d'Aubijoux. Ce second payeur ne valait guère davantage que le premier ; on le rencontrait partout où l'occasion s'offrait de lever une jupe ou de vider des pots. Il communiqua, dit-on, à la présidente Tambonneau la décision lorsqu'elle entra dans la carrière gaillarde. Il frétillail. chez la duchesse de Bohan dont la couche s'ouvrait, à tout passant, comme une halle. Les cabarets n'hospitalisaient point de biberon plus avide de leurs liesses. Il avait néanmoins meilleure allure que Coulon. Il sauvait les apparences. Il allait aussi volontiers vers le danger que vers le déduit.

Comment Ninon apprivoisa-t-elle les deux rivaux au point de n'être pas. victime de leur jalou-

NINON DE tANCLOS 39

sie réciproque ? Par la plus fine diplomatie. L'un et l'autre purent également — et avec raison — se plaindre d'eHe et se repailre de leurs respectifs mécomptes. Car d'Aubijoiix, de même qite <jO0loTi, alléché par quelqtre -douceur, attendait indéfiniment qu'on voulût bien la lui renouveler. Tous deux passaient le temps à regretter d'avoir traité comme «ne marchandise la jeUne &l4e. Ils considéraienl , en outre, que, sans aident, ilsn'eh eussent jamais apprécié que la vue. La livraison s'en faisait partielle etcontinuellementatermoyée. Ils portaient au cœur l'espoir d'en être iin jour entièrement possesseurs. Ainsi s'expli(^e lew longanimité.

Ninon se serait difficilement passée des payeurs, n'ayant pas, nous l'avOTis dit, de iortuoe. Mats elle les méprisait. De tout temps, «Jle entendil n'avoir que son caprice pout guide. L'amour, à ses yeux, ne présenterait aucun agrément s'il était une servitude. Elle est le type de ce que Ton appelle, au dix-septième siècle, une inhumaine. Si tout homme qui la rencontre et qui «st renseigné sur son état nouveau, s'envisage comme un galant possible, elle ne partage, en aucune manière, son opinion. Une passion qui s'exprime avec véhémence, un désir -qui se trahit avec emportement ne l'attendrissent jamais. Peut-être la philosophie lui a t-flie asséché le cœur, peut-être esl-JcHe natureHement privée de sentimentalité. Pour qu'elle condescende h élire un individu^ il faut qu'elle reçoive un avertissement de seâ sens.

4(1 NIXON DB LANC1.0S

De là, ces « caprices » nombreux, ces passades, cet <S!an vers tel ôtre inconnu qui. non averti, frôlerait, sans le voir, le bonheur qu'elle lui rései've.

Elle est, avant tout, une cérébrale. Elle jouit prodigieusement de la conversation. Nulle causeuse ne la surpasse en intelligence. C'est pourquoi la plupart des hommes supérieurs ne goûteront d'elle que le charme de son esprit. Avec peine, elle terminerait par une fornication qu'elle souhaite aiguë jusqu'à révanouissement, un entrelien sur des maliùres élevées. L'intellectuel congédié, elle ouvre la porte de son alcôve à la brute fréraissanle.

Mais, pour se ravitailler en galants des deux sortes, elle n'a pas encore l'illustration nécessaire. Les salons lui étant fermés brusquement par l'algarade de Mme Coulon, elle se trouve réduite à évoluer dans un cercle de familiers. C'est alors que la perspective de celte quasi-solitude l'excite à pénétrer en la maison de Mariori de Lorme, courtisane fameuse, autour de laquelle gravite l'élile masculine de la cour et de la ville.

Les deux jeunes femmes, si différenciées par le caractère, présentent des traits d'origine communs. Car Marie de Lou, dite Marion de Lorme, appartient, comme Ninon, à la petite noblesse. Longtemps ses parents, gens respeclables qui occupaient des charges importantes en province, combattirent sa propension à l'amour, ils eurent le tort d'admettre en leur intimité Jacques Vallée,

NINON DE LASCLOS il

sieur Des Barreaux, qui était, sous une forme ravissante, le mauvais tenlaleur. Cet homme devait, surmontant lous les obstacles, arriver à ses fins. Une grande tendresse l'animait, la seule véritable qui parfume et éclaire sa vie de débauche. Il enveloppa de poésie la fille sentimentale que des circonstances propices offraient intacte à sa caresse. Leur aventure prend la couleur ineffable d'un roman. A la savourer, des Barreaux se purifie. Tant qu'elle dure, il est comme en extase, oubliant ses blasphèmes d'athée, les délices de la bouteille et la sodomie même qui lui est chère (i).

On ne sait comment Marion quitte la Champagne, où elle habitait, pour se réfugier à Paris. Peut-être vient-elle retrouver son amant, dont ses parents barbares la séparaient. Mais la capitale contient en multitude ces personnages séduisants dont les pecques provinciales croient toujours le type unique. A cette époque, M. le Grand ficuyer, Cinq-Mars, synthétise leur élégance et leur raffinement. Il passe, comme un rêve, dans les salons. Les femmes l'accompagnent d'un regard adorateur et Louis XIII ne .sait plus ce qu'il aime davantage de son corps rose et poli ou de son flme capricieuse.

Il fallait ce « joujou » royal pour que Marion

|1) Sur Marion de Lorme, l'ouvrage le plus compleL est celui de M. Joséphin Péladan, Histoire el Légende de Marion de COrme, 1B88. V. auss=i, Fbédéhic Lachévbe, Digciples et Successeurs de Théophile de Viaa. Des Bar-

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délaissât Des Barreaux qui, déjà, renlraliiail vers le libertinage. Cinq-Mars ajoutait un air de langueur à sa naturelle beauté. Cette langueur suffit à captiver la jeune femme. Elle voulut la dissiper. Rien ne réagit sur les sentimentales aussi bien que la mélancolie. On dit que les deux amants s'épousèrent secrètement, puis furent déliés de leur nœud conjugal par la jalousie de Louis XIII. Il plane quelque obscurité sur ces événements. On ne lient pas assez compte aussi de la tendresse qui naît entre Cinq-Mars et Marie-Louise de Gonzague, plus tard reine de Pologne. Les relations que nous signalons n'accaparèrent peutêtre pas autant qu'on le suppose Marion de Lorme. Car Des Barreaux demeure dans l'ombre, exhalant en poésies sa plainte, et c'est lui que Richelieu trouve, lorsqu'à son tour il tâte de la jouvencelle.

Toujours est-il que Marion, au moment où, place Royale, Ninon se présente à elle, jouit d'une haute notoriété. Chassé par l'Éminentissime, Des Barre.aux est parti pour « écumer les délices de la province ». Vingt autres le remplacent, dont la plupart entretiennent le luxe terrible de cette fille. Celle-ci ne possède point la magnifique culture de Ninon. Mais elle est plus belle qu'elle, ou, tout au moins, plus femme. Partagés sur le front, ses cheveux sombres enveloppent ses épaules aux courbes harmonieuses d'un cercle de soyeuses boucles. Ses yeux spacieux épandent le rayonnement de son âme débonnaire. Le nez aquilin

NINON nE LANCLOS 4R

prolonge ce rayonnement jusqu'à la bouche sinueuse, petite, éclatante. tailJée, semble-t-il, dans un fruit d'été. La gorge dresse, parmi les nuances délicieuses des soieries, ses doubles et fermes rondeurs. Et pour le reste, il lance, dit Amauld de Corbeville le carabin, commenté par Tailemanl et raillé par Voiture, « des bombes et des grenades (i) h.

On a représenté Marion jouant du téorbe et, de cette sorle, montré sa grâce et la délicatesse de ses mains. Mais ce que les peintres n'ont point rendu, c'est sa démarche allière, ce port que l'on rêve de voir aux impératrices. Elle inlimide avant

(1) Sur la liaison de Marion avec Arnauld de Corbeville, nous avons rencontré, dans iesmssConrarf, t. XXII, in-4, p. 86fi (Bibl. de VArgenal), un curieux rondeau de Godeau, le futur évëque de (JrsBse et de Vence. Ce rondeau, adrencé k Arnauld, échappa aux rechercbes de^ biographes de h'

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d'avoir parlé. A sa voix, qui esl toute douceur. le trouble éprouvé s'évapore et le désir surfait. Car. si insensible que l'on soit, on ne se défend point contre la brusque convoitise que stimule cette chair chaleureuse.

Les premières relations de Ninon avec Marion sont pleines de concorde et d'amitié, La dernière n'a aucun motif de craindre l'autre. Elle est heureuse de lui ouvrir son salon. Elle n'appréhende pas que sa splendeur physique manque de chalands, quelque admiration que gagne In néophyte. Ninon d'ailleurs agit précautionneusement, avec un tact parfait. Elle ne cherche pas momentanément à empiéter sur un domaine défendu. Dépourvue d'ambition, elle se contente du peu que son habileté lui donne. On ne ta soupçonne nullement de vouloir suivre les traces de son amie. On la respecte davantasre qu'on ne respecte celle-ci (i).

Lorsque Scarroii, déjà malade et près de deve-

(1| Tallcmant ilil, parlant de Mnrion ; - Une aulreen Taisant ce qu'elle faisoil, auroit distionoré ea famille ; cependant, comme on vivoit avec elle avec respect! » Cela est bien improbable. Le chroniqueur, en cet endroit, rapporte des on-dit. Il n'a pas connu Marion. Voici en quels termes Gaspard IV de Coligny, ancien amant de la courti<!8ne. en entretient Condé iArchives de Chanlillg, M. X.XXIIT, f" 199, 3 août IfiJK) : . Il n'y a point de lea si ardant dans lequel je ncmebrusie pour l'amour de vous, ni de mer si profonde ni si salée dans laquelle je ne me noyé avec beaucoup plus de joye que n'en aura le chevalier [de liraminontj s'il f... Mariun à son voyage. »

nir ce « magasin de douleurs » dont il élaleia dans la suile le lugubre spectacle, distribue, au !•' janvier de l'an 16^3, ses élrenties rimées, on discerne nellement la différence de Ion. 11 est embarrassé pour souhaiter à Marion autre chose que de l'amour. Il lui parle avec une familiarité sardonique. A Ninon, au contraire, il adresse le vœu sincère qu'elle rencontre un époux digne d'elle. Et son langage reflète sa déférence :

belle et charmante Ninon A laquelle jamais on ne répondra non

Pour quoi qxiii en soit qu'elle ordonne.

Tant est grande J'autorité Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne Quand, avec de l'esprit, elle a de la beauté,

Puisque hélas ! à cet an nouveau Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau

De quoi vous bâtir un étrenne :

Conteniez- vous de mes souhaits.

Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine Si ce n'est de bon cœur que je vous les ai faits.

Je souhaite donc à Ninon Un mari peu hargneux, mais qui soit bel et bon.

Force gibier tout le carême,

Bon vin d'Espagne, gros marron, Force argent sans lequel tout tiommc est triste et blême Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scari'on.

Le petit chanoine du Mans, après quelques causeries immédiatement amicales, a pénétré toute l'âme de la jeune fille. 11 sait combien éminentes sont les qualités de cette âme. Peut-être lui

adresse-t-il ce soubait, donl il connaît^ au fond, l'inanité, en pensant que des amants perverlironi ce qu'il découvre en elle de beauté intellectuelle et morale. En toutes occurrences, il lui manifestera une vénération identique. L'épicurien ne désavouera jamais l'épicurienne.

Quand, accablé de soulTrance, il quitte la rue de la Tisseranderie pour se rendre au faubourg Saint-Germain où il espère, plongeant son dur squelette en un bain de tripes, se libérer du rbumatisme articulaire qui l'atropbie lentement, il fait ses adieux ironiques aux plaisants babilants du Marais et de la place Royale. Il se garde d'oublier, parmi eux, la fme Ninon. Il la compare à ces béroïnes bellènes en faveur desquelles s'entre-tuaient les guerriers. Il l'engage à n'être point, à leur exemple, objel de discorde. Car< ajoiite-t-il,

Filie trop belle

N'eogeadre jamais que querelle.

De peur qu'il n'en arrive autant.

Tâchez de n'en pas blesser tant Et commandez à vos willsdes De faire un peu moins de malades.

Or, Scarron n'écrit pas ces rimes sans motif. Elles font allusion à des incidents jéels. Elles signalent que Ninon s'est départie de la réserve observée jusqu'à l'beure dans ses rapports avec Manon. Les sens, en etTet, parlent en elle. Coulon et Aubijoux, tenus en expectative, ne calment pa«

NINON DE LANCLOa il

une ardeur de jouissance que des mois de sage^e accrurent. Ella est environnée d'une jeunesse bouillante et qui, sur tous les tons, l'invite à abdiquer la^cmauté.

Car lorsque l'hiver les ramène de la guerre où ils frottèrent rudement l'échiné de l'Espagnol, les pe lits-mai très qui composent la « bande » de Louis de Boui^on, duo d'Engiiîen, de M: le Duc, comme on l'appelle, se réunissent volontiers chez MarioD. Ils y paesenllout le temps que leur laissent les obligations mondaines et les délices du tripot. Le oardinalde Richelieu vient de mourir, emportant la haine unanime. Louis XJII, moribond, agonise. Ils n'ont plus ù compter aveo ces censeurs violents ou austères. Ils peuvent, en plénitude d'indépendance, se livrer à leurs vices. A l'hôtel de Condé, Mmela^Princesse, ayont oonnu l'exquisité du péché, les excu»e si M. le Princeles Axècre, les accusant de semer en l'âme de son lîls un ferment de turpitude. A l'hôtel de Rambouillet, la marquise dolente pense que la débauche puriiie le jouvenceau et le prépare à la tendresse légitime.

C'est pourquoi, assurés de ces indulgences, les petits- maîtres s'abandonnent à l'impétuosité de leur nature. S'étantéchaulîés, rue Saint-Thomasdu-Louvre, ou encore au Luxembourg, è murmurer des phrases galantes à l'oreille des jeunes filles, ils viennent, place Royale, avec l'espoir d'assouvir le désir éveillé. Ils sont bruyants, cyniques et beaux. Il y a Roquclaure, dont l'astuce avec les femmes émerveille ses compagnons. Il y a

Toulongeon, que t'ou nomme le Prince de l'Amour. 11 y a Maurice cl Gaspard de Goligny, les du Vi^ean, les Chavagnac, HoussilloD, Grammonl. Il y a Chabot, qui invente des danses et qui se montre plus réservé que tes autres, Marguerite de Hohan, en attendant de l'épouser, lui prodiguant les satisfactions anticipées. Il y n Bouleville et Pisani, que leurs bosses n'empôchenl point d'être cavaliers émérites et amants délibérés. 11 y a Simon et Isaac Arnauld, carabiniers hilares, dont la famille dévote honnit la corruption. Il y a Bussy-Rabulin, souriant et suffisant, à l'exemple d'Adonis. Il y a SainUËvremund, dont l'Ame gontlée de libertinage s'épanche en maximes négatrices.

Et cette bande promène avec elle ses poètes : Sarasin qui est le verbe frivole de l'hôtel de Condé, Voiture qui est le reflet papillotant de l'hôtel de Rambouillet. Lorsqu'elle emplit la maison de Marion, celle-ci semble habitée par la folie elle-môme. Elle bruit, elle palpite, elle murmure. Les rires y éclatent et les musiques y dirigent la cadence des sarabandes. Dans le silence de la place nocturne, elle resplendit de ses innombrables lumières. Elle s'érige comme uo autel de scandales où officierait le démon.

Cependant Marion, malgré toute sa diligence et sa générosité, n'arrive pointa combler les voeux de tant de soupirants. C'est une étrange fille. Elle rêve toujours, en choisissant un galant qui ne participe pas à sa dépense, de le garder pour l'éternité. Elle en attend, en même temps que le ravis-

sèment physique, un enivrement passionnel. Elle, l'aime, elle-même, de toutes les forces morales dont elle dispose. Elle redevient, entre ses bras, puérile et quasiment pucelle. Et aucun autre homme, hors les payeurs, n'interrompt, tant qu'elle dure, cette sérénité.

C'est pourquoi les pelils-ma tires, sachant qu'ils n'obtiendront rien d'elle, s'en vont ailleurs dévaster les ménages. Quelques-uns d'entre eux, cependant, s'arrêtent à solliciter Ninon. Mais, là encore, leurs facultés de persuasion demeurent vaines. C'est que parmi leur cohorte tapageuse, Ninon a élu celui dont elle présume l'étreinte divine. II n'est pas libre. Il se nomme Gaspard de Goligny, marquis d'Andelot. 11 descend de cet amiral sévère que la rancune des Guise écrasa à la Saint-Barthélémy. Elle goûte sa bravoure impétueuse, son élégance discrète, sa gaieté insouciante et saine que traduit son visage poupin. S'il en manifestait la plus petite envie, elle serait immédiatement sienne.

Mais il ne comprend pas l'aspiration muette qui le suit. 11 s'acharne autour de Marion, non point parce qu'elle l'attire immodérément, mais parce qu'elle résisie à son caprice. Avec Gaspard de Ghavagnac, son ami, il a comploté de subjuguer cette fille rétive. Il lui livre des balailles dont elle sort constamment victorieuse. Et voici : comme peut-être les deux jeunes hommes, Ghavagnac et d'Andelot, ne répondent pas aux exigences de son sentimentalisme, elle leur impose, s'ils veulent sa

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faveur, d'abjurer le protestantiRine. La condition est rude. Ainsi espère-t-elle se délivrer de leur persécutioD ou, tout au moins, y cédant, accomplir œuvre pie. Car, cela peut paraître étrange, mais cette courtisane est dévote.

On ignore ce qu'il advient de Chavagnac en cette conjoncture. Quant à d'Andelot, sans envisager une minute quelles pourront être les conséquences de sa trahison confessionnelle, il décide de se soumettre aux volontés de Marion. Aussi bien son abjuration lui vaudra-t-elle, au Louvre, l'approbation royale. Il porte, en vérité, un nom milchanceusement Illustre et l'on se dé6e de sa race que l'on soupçonne toujours de desseins préjudiciables à la paix de l'État.

C'est pourquoi, délibérément, il accepte qu'un coutelier ami de Marion, fort habile en matière de controverses, lui inculque la vérité catiiolique. Il passe ensuite entre les mains d'un moine papelard, qui termine son instruction et l'amène, purifié des erreurs calvinistes, au baptême et à l'eucbaristie. Ainsi, accueilli au giron de l'Église, vivifié, promis aux béatitudes du ciel, il peutbautement revendiquer la récompense de sa docilité.

Marion, tout aussitôt, fougueusement la lui donne. Mais pourquoi, puisque cette tille recèle une félicité supérieure, i'apprécie-t-il si modérément. Pourquoi à peine la lient-îl à merci, s'en écarte-t-il avec répugnance ? Regrette-t-il de provoquer les larmes de sa mère, Anne de Polignac, qui compte parmi les plus austères pénitentes du

rimON DE LANCLOS SI

temple de Charentwi? Crainl-il la colère de son père, le maréchal de Châtillon, qui lui refuse désormais tout subside, ou la haine de la gent huguenote qui injurie cl déchire le renégat? Point. Il se rit de ces ressentiments déchaînés et se prépare à lutter contre eux. Et lorsque son frère, Maurice de Coligny, propose de convertir Marion au calvinisme, pensant, de celte sorte, ramener soD amant à la religion de ses pères, il raille aussi cette ouverture saugrenue.

Car s'il a, avec une telle insouciance, renoncé k sa foi première, ce n'est point uniquement, comme l'affirment les mémoires, pour donner à Marion un gage de tendresse. Ce gage de tendresse, il l'offre secrètement à une jouvencelle, Isabelle-Angélique de Montmorency, qui coquette à l'hôtel de Condé. M. le Duc est dans la confidence et aussi quelques rivaux qui s'ingénient à lui dérober le coeur de cette beauté lumineuse. Il sait que, prolestant, il n'arracherait jamais un consentement à la mère, Mme de Montmorency- Bouteville, farouche catholique. Voilà la raison obscure de la félonie que M. de Châtillon et ses coreligionnaire» condamnent.

Mais la société n'en est pas encore avertie, Marion s'étonne d'un mépris inexplicable. Quant à Ninon, elle témoigne, en ces circonstances, d'une maigre perspicacité. Pour elle, si d'Andelot s'éloigne de Marion, c'est que la courtisane ignore l'art d'enchanter et d'enchaîner ses amants. Il est bon de lui enseigner cet art. Elle s'en imagine

capable. Le goût que lui inspirait d'Andeiot lui revient plus vif en le voyant détaché de sa maîtresse. Mais, d'autre part, il ne lui accuse aucunement cette galanterie de propos par quoi les femmes se sentent prisées.

En toute autre occasion, elle eût laissé cet inconstant se livrer à ses jeux ordinaires, dont quelques-uns, dit-on, dépassent la mesure impartie aux honnêtes gens. Mais, quoi qu'elle fasse, elle ne triomphe pas de TinclinatiOD qui la tient de plonger son regard en ces yeux ténébreux, d'aspirer le soufde parfumé de ces lèvres, de se sentir pressée sur cette poitrine large. Elle est tout angoissée de convoitise.

Et l'amour la soufevunt pour la première fois peut-être, sinon la dernière, la pousse à accomplir un acte qu'elle regrettera amèrement. Elle écrit. Si d'Andeiot possédait la moindre sagacité, il estimerait à sa haute valeur l'hommage que lui apporte celte lettre. Il est malheureusement un impulsif. 11 ne réfléchit point. L'émotion que trahit la grande écriture ne le gagne pas. Seule la curiosité le mène au rendez-vous fixé.

Et lorsqu'il se voit submergé en une passion si violente qu'il en perd le souffle, il éprouve un ennui démesuré. Bien que s'y efforçant, il n'arrive pas à se mettre au diapason. Son esprit, son cœur, son désir appellent des libéralités moins fastueuses peut-être, mais davantage briguées. 11 se lasse bientôt d'être une idole vers laquelle monte l'adorattOD.

Avec désespoir Ninon constate la froideur de ce muguet auquel elle prétendait communiquer son extase. Pour le conquérir, elle s'est aliénée la sympathie de Marion, dont la jalousie éclate en méchantes insinuations. Elle n'est pas femme cependant à abandonner sans lutte son bonheur. A La Moussaye, l'un des petits-maîtres, qui tente de la consoler, elle traduit avec une telle éloquence sa douleur que, remué, il promet de lui ramener le fugitif. Effectivement, il le lui ramène. Une paix momentanée s'établit. Mats la jeune fille s'aperçoit que d'Andelot, à la pénurie sentimentale, ajoute l'insufrisauce physique. C'est bien la pire détresse pour une amoureuse que de ne stimuler pas même un appétit modeste.

Dès lors la passion de Ninon décline avec rapidité. Les nouvellistes qui, déjà, fréquentent sa maison, lui apportent les bruits que leurs oreilles attentives accueillent. Le mariage de d'Andelot avec Isa belle- Angélique de Montmorency prend les proportions d'une calamité publique. Les huguenots enragés se tuent à l'empêcher par les moyens les moins nobles. Bientôt le jeune officier part pour la Hollande, où on l'expédie de force.

Ninon, un instant accablée, se relève, un éclair de défi aux yeux. L'expérience, et la réflexion qui s'ensuivit, l'ont mûrie. Désormais son cœur ne suivra plus que rarement le mouvement tumultueux de ses sens. Dédaigneux des fugaces embrasements de l'amour, il se conservera intact pour les durables émotions de l'amitié.

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