CHAPITRE II
^^NE tradition veut que le père de Ninon, rejjigîft venu à Paris après avoir longuement expié son crime à l'étranger, soit entré dans la maison de Paul de Gondi, alors chanoine de Notre-Dame, plus lard cardinal de Reiz. Quelques biographes avancent la date de sa mort, d'autres la retardent. Selon l'un d'eux, Henry de Lanclos aurait été tué par le comte d'Harcourl au village de La Rouille, près Rouen. Il est impossible, parmi tant d'hypothèses, de démêler la vérité. Au surplus, les circonstances et l'époque de cette fin ne présenteraient guère d'importance, si l'on ne prétendait que Ninon eût reçu une dernière leçon au chevet du moribond.
— Soyez, lui aurait-il dit, moins scrupuleuse sur le nombre que sur le choix de vos plaisirs.
Si ces paroles ont été réellement prononcées, on les doit retenir. Car, à examiner l'existence de notre héroïne, on la découvre tout entière conforme au conseil paternel.
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Terminée la liaison avec d'Andelot, Ninon ne s'attarde pas à récriminer. L'inconstance du jeune oflicier l'invite à la réilexion. Elle considère l'infériorité sociale de son sexe et en mesure l'injustice. Elle se demande pour quel motif tel acte que l'on réprouve chez la femme honore l'homme ou, tout au moins, lui vaut l'admiration, la sympathie, l'envie. Particulièrement le geste d'amour lui démontre la fragihté du jugement humain.
Que, pour cette fonction naturelle, le mâle s'arroge une indépendance qu'il refuse à sa compagne, cela la révolte. Le temps lui paritit venu de secouer cette servitude. Mais, d'autre part, elle se rend compte que jamais ses pareilles, écrasées par des siècles de soumission, n'oseront la suivre dans sa rébellion. N'importe. Elle sent en elle le courage d'ôtre seule de son opinion. Elle ne lancera point de manifeste. Pour susciter des disciples, elle attend tout de la contagion de l'exemple.
— Les hommes jouissent de mille libertés que les femmes ne goûtent pas, déclare- t-elle. Je me fais donc homme.
L'audace de la décision ne lui ménage peutêtre pas des approbations immédiates. Un contemporain, qui manie avec dextérité la satire, se contente de la consigner en un quatrain :
On ne reverra de cent lustres Ce que, de notre temps, nous a fait voir Ninon Qui s'est mise, en dépit du c..., Au nombre des liommes illustres.
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Peut-être maintes pécores, qui agissent comme elle sans se prévaloir de si belles théories, l'ailmirent-elle:? en silence. Les philosophes, plus tard, lui prodigueront leur assentiment. L>es hommes de son temps n'acquiescent à son désir qu'espérant en profiter. A leur avis, la jeune fille colore sa facilité d'une apparence de doctrine. Ils ne saisissent pas la portée de cette libération. A quiconque appréhenderait la répercussion de ce premier élan féministe, ils riraient au nez avec suffisance. Durant ce dîx-seplième siècle voilé de magnificence, par centaines cependant, femmes e1. filles, sans un mot qui trahisse leur communion d'idées avec Ninon, se modèleront sur elle. Et bientôt l'heure sonnera où les plus belles, les plus hautes, les plus allières souhaiteront recevoir de la courtisane apaisée les préceptes et les règles de conduite.
Au moment qui nous occupe, elles la jalousent surtout de leur dérober les galants. Le salon de Ninon nous apparaît, en effet, d^s lors, comme fort achalandé. A-t-elle tout à fait rompu avec sa famille? Nous l'ignorons. Quelques indices nous permettent de supposer qu'elle consei-ve un contact léger avec sa tante Madeleine de la Marche, mariée à Pierre d'Abra de Raconis (i). Peut-être
|I) De ce mariage naquit probablemenl Marie de Raconis, épouse de Jean JÏmerault, conseiller du roi, lieulenanl général de Nomeenil, en puy!« messin. Cette dame Ëraerault intervient, à tilre d'héritière, à la succeoslon de Ninon. Klle eut une flile. Nielle Émerault, a laquelle la courtisane, par testament, lègue 2.500 livres et des bardes.
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même reçoit-elle, quand il vient à Paria, Charles- François d'Abra de Raconis, évêque de Lavaur. qui gagna le chapeau en bouffonnanl autour de Richelieu. Aucun lien de parenté ne l'attache à ce prélat débonnaire. Elle l'appelle néanmoins son oncle. Il l'est, si l'on veut, à la mode de Bretagne.
Rien, dans tous ies cas, ne saurait le choquer dans l'entourage de Ninon. Il est averti sur les stu])res de ce monde qu'il a mission de racheter. D'ailleurs, la jeune femme ne souffrirait point que l'on hasardftt devant lui des propos gaillards. Elle réclame à ses hôtes, avant tout, la décence. De même qu'elle exècre, dans la conversation, le pédanlisme, elle hait la vulgarité. Un Ménage, un d'Ablancourt n'auront point accès chez elle. Elle lira leurs commentaires doctes et leurs traductions savantes. Elle n'ambitionnera pas leur présence. Elle est, nous l'avons dit, toute délicatesse. Si tel personnage ne réussit pas à obtenir son attention, c'est qu'il étale à ses yeux des mains de portefaix ou un ventre de Silène. Cette grossièreté physique la dégoûte h l'égal d'une brutalité de langage.
Les familiers de sa maison sont donc, quoique nombreux, minutieusement triés. Aux transfuges du salon de Marion. se joignent de fins adolescents qui, pour le triomphe de leur cause tendre, espèrent en leur jouvence ou en leur esprit.
Ils constituent l'élite de la société française. Ils quittent sans regret le Louvre, le palais d'Orléans, les hôtels de Rambouillet et de Condé, où ils bâti-
foie ni d'ordinaire, pour séjourner dans le parfum de celle qu'ils ne sont pas loin de considérer comme une déesse. Ce sonl gens de bonne compagnie, mais de mentalité spéciale. Nulle pruderie en eux. nulle dévotion, l'astuce sous ses formes multiples, l'audace se transformant volontiers en héroïsme, lis conduisent la cohorLe libertine qui étend déjà par le royaume son influence. Ils tiendront tous un rdie dans i'hisiotre. Ils déchaîneront les scandales de cour; ils allumeront le foyer de violence de la Fronde, ou plus simplement ils distilleront le venin de philosophie dont, au dix-huitième siècle, déclament les fanatiques, la France entière sera empoisonnée.
Ënei^iquement la jeune femme les contraint à la sagesse. Concourant au même but qui est de saisir cette proie désirée, ils ne tarderaient pas, si elle ne manifestait une rude fermeté, à s'entredéchirer. Or, ils demeurent autour d'elle doux et confiants, domptés, en perpétuelle concorde. Vainement on chercherait une querelle, amenée par leur rivalité de désir. Cela suffirait à spécifier de quelle puissance d'apaisement dispose Ninon.
Pourtant, ce n'est point tâche commode que museler ces personnages aux dents de tigres qui, si elle n'y prenait garde, la croqueraient par surprise. Souples, félins, gracieux, propres, parfumés, ils attendent pour bondir le moment propice, l'instant d'inattention. Ils ronronnent sous la caresse de la main qui les flatte. Voyez-les : assis sur des carreaux, le regard violent ou
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embrumé, blonds ou bruDS, lous charmants, en- Duagés de dentelles, ils jaseut en pensant à autre chose, à la seule chose qu'ils n'auront peut-être jamais. Voici le comte de Palliiau, voici Créquy, Vardes, Grammont. Guiche. Voici, non loin d'eux, . la bande sarcastique des pelits-maltres. Voici d'Elbène, dont l'existence est un sourire terminé en rictus. Voici, antique routier de la galanlerie, le maréchal d'Estrées. Voici le marquis de Jarzé, qui osera élever Jusqu'à la reine Anne d'Autriche sa concupiscence vagabonde et frénétique (i).
Les maris de l'époque diraient quels ravages ces hommes firent dans leurs jardins conjugaux. Ils sont éternellement en chasse, el c'est miracle que Ninon n'ait point encore éprouvé leur emportement. Ils ont, il est vrai, pour distraire leurs appétits, les ressources de l'intrigue. D'Elbène, par exemple, manigance le» traîtrises de Gaston d'Orléans. Les plus redoutables d'entre eux sont précisément ceux qui vivent pour l'unique satisfaction de leurs sens. Tel Miossens.
Cet homme d'un pièlre mérite fut toujours servi par les circonslances. Venu de Gascogne avec un visage enluminé de joie et un goût d'argent forcené, il souffrit surtout de manquer de faconde. Cette qualité de sa province lui faisait, en effet, étrangement défaut. Quoi qu'il dit, il barbouillait uniformément des sottises, el Voilure,
(.1) Nous avona |rarlé de tous ces personnages dane nos précédents voluines. Quelques-uns sont, dans ta vie de Ninon, dos passades sans imporlaace.
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à l'hôtel de Rambouillet, ne lui ménageait pas les nasardes. Mais cette difficulté de langue ne l'empêchait nullement de poursuivre son dessein de fortune. La duchesse de Rohan lui ouvrit, à la fois, son lit et sa bourse. Dévastant l'un et pillant l'autre, il commença heureusement une carrière qui devait lui valoir, pour un exploit dérisoire (i ), le maréchalat et le collier des ordres royaux.
Mais ce qui lui procura principalement la célébrité, ce fut son tempérament de faune. Une telle intrépidité l'animait au déduit que les femmes en arrivèrent à le redouter. Et dans les salons, et dans les ruelles, quand elles voyaient poindre son nez futé, elles resserraient les liens de leurs mouchoirs de col. Ne sachant point, comme les autres galants, tourner le madrigal, il passait immédiatement aux actes. Et cela déplaisait aux pécores qui rêvaient de savourer, avant de se rendre, les approches énervantes et délicieuses.
Mais Ninon ne haïssait pas cette fougue. Son adresse consistait à la diriger. Dans sa galerie de familiers qui figuraient tous, plus ou moins, rétemelle image de Tantale, elle élisait, de temp.s à autre, un amanl. Miossens eut son tour, Jarzé lésion. Lequel précéda l'autre? Sur quel témoignage se baser pour établir cette chronologie? Elle n'importe guère d'ailleurs. A en croire les affîrmateurs sans preuves, tous deux l'auraient engrossée. Sur la progéniture du second une
(1) L'arreslalioQ des princes pendant la Fronde.
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anecdote subsiste, qui a tous les caractères de la calomnie (i). Sur celle du premier, c'est l'incertitude totale.
Nous n'ajoutons foi ni à la paternité de Miossens, ni à celle de Jarzé, d'autant mieux que, dans le même temps, Taliemant nous indique une troisième grossesse de Ninon. Celle-ci, elle la doit au chevalier de Méré. Or, comment admettre que cette lille avisée, entretenue par Cou- Ion et Aubijoux, leur apporte en offrande le fruit
(1) L'histoire du chevalier de Villiern, flls de Jarzé, nous semble indigne d'être retenue. Nous n'en ferons pas état. Le duc de Luynes la rapporte le premier, et il parle de Ninon d'après des racontars, bien après sa mort. Selon ce médisant, Ninon aurait fait élever le chevalier de Villiere dans l'ignorance de ses origines. Plus tard, ce jeune homme serait devenu amoureux de sa mère. Pour le délivrer de cette passion incestueuse, celle-ci, après l'avoir encouragé, lui aurait révélé le mystère de sa naissance. De désespoir, il se serait suicidé. Le drame se passe en 1672. Ninon a cinquanledeux ans. On lui prèle, en cette occurrence, un rdle qui ne cadre pas avec ce que nous connaissons de son caractère. Si quelque autre auteur que Luynes, un contemporain de Ninon par exemple, nous eût transmis les détails de cette aventure, sans doute l'eussions-nous reçue comme véritable. Mais ce mémorialiste badin nous est, à bon droit, suspect. Douxmenil et Bret, qui répètent servilement Luynes, ne sont pas davantage des garants d'authenticité. Leurs erreurs de toutes sortes prouvent qu'ils n'ont tenu compte d'aucune possibilité de vérification. Plus lard, Le Sage, écrivant Gil Blat, se souvint du conte dramatique inventé par Luynes. En ce roman, Ninon apparaît sous le nom d'Inisilla de Cantarilla, et de Villiere sous celui rte Don Valerio de Luna.
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de ses trahisons? Notons-le d'ailleurs. Elle profite follement de sa jeunesse. Ses liaisons ne sont que des passades. D'Andelot lui a ôté le courage des atlendrissements. Les hommes sont entre ses mains comme des marionnettes. Elle en joue un instant. Puis elle s'en lasse.
— En voilà assez, leur dit-elle quand elle les a suffisamment pratiqués. Cherchez fortune ailleurs.
El n'6tant plus ses amants, ils deviennent ses amis. Ils espèrent que, plus tard, ils bénéficieront de nouvelles conjonctures favorables. Mais il est fort rare que Ninon leur retrouve quelque attrait. Au désert peut-être ils auraient quelque chance de prolonger leur stage. Mais Paris n'est pas le di';sert. La jeune femme les abandonne à peine ravis du festin. Et voilà pourquoi ses grossesses nous semblent imaginaires.
— Les femmes qui courent le monde, dit-elle, sont comme les torrents qui changent souvent de lit et que les hasards grossissent dans leurs cours.
L'entend-on prononcer cet aphorisme à l'heure même où elle le mettrait en pratique? C'est folie de le supposer. Écoutons-la. Ses paroles sontinstructives. Elles aident à élucider le mystère de sa vie.
— Il y a, dit-elle, des âmes privilégiées, capables de trouver dans l'amour des raisons d'aimer davantage.
Visiblement, cela indique qu'elle ne classe pas la sienne parmi ces àme.s privilégiées. Et, en effet, elle se hâte de nous en convaincre :
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— Les poètes, atfirme-l-elle, sonl fous d'avoir donné au fils de Vénus un fiambeau, un arc et un carquois. La puissance de ce dieu ne réside que dans son bandeau : tant que l'on aime, on ne réfléchit point; dès que l'on réfléchit, on n'aime plus.
Or, elle réfléchit souvent. Voilà la raison de sa variabilité. Il n'est pas une personne au monde qui sache mieux qu'elle profiter de l'occasion. Elle ne présage pas l'avenir et elle se moque de ce qu'il lui réserve. Elle prend le plaisir « au jour la journée «. Et cette manière d'agir lui permet d'assurer » qu'il n'y a rien de si varié dans la nature que les joies de lamour, quoiqu'elles soient toujours les mêmes ».
Toutes les feraines, cela est évident, n'obtiendraient pas de leurs amants délaissés les résignations dont elle se félicite. Son tact merveilleux l'aide à les acquérir.
— Il faut, dit-elle, cent fois plus d'esprit pour faire l'amour que pour commander des armées.
Une franchise absolue également est utile. Nul n'ignore, en effet, en prenant place auprès d'elle le provisoire du bonheur à goûter. Quiconque veut être davantage qu'un * caprice » doit adresser ailleurs sa requête tendre. Ninon n'assure à personne la quiétude et la stabilité. Naïvement, en public, elle avoue ;
— J'en suis à mon vingtième caprice.
Parmi ces préférés d'un moment nous apparaît Louis de Bourbon, duc d'Enghien. Le chef des
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petits-mattres ne dédaigne pas de partager leurs débauches el. à la rigueur, de se contenler de leurs restes. La double volonté du cardinal de Richelieu et du prince de Coudé, au mépris de ses sentiments pour la douce Marthe du Vigean, l'a lié pour la vie à Claire-Clémence de Mailié- Brézé. Il exècre cette dernière et il l'exècre davantage depuis que le désespoir contraint l'autre amoureuse à cacher au Carmel sa cuisante désillusion. Il tente d'oublier à la guerre que les princes n'ont pas le droit de suivre les Fantaisies de leur cœur. Il gagne la gloire militaire par regret de ne connaître point les délices de l'amour partagé.
Les femmes admirent en lui le guerrier féroce qui humilie l'arrogance espagnole. Elles goûteraient d'amollir enire leurs bras son courage qui est peut-éti'e Fait de désenchantement. Mais il ne leur accorde guère cette satisfaction. Il veut garder intactes les couronnes de laurier qui auréolent son front et embellissent son fier, rude et laid visage aux traits aigus d'oiseau de proie. Il est d'ailleurs médiocrement prédisposé aux ébats de l'alcôve. Volontiers, dit-on, Sodome le convierait à ses liesses. De-ci, de-là, pourtant, il écoute les prières que les yeux énamourés lui traduisent. Les vaudevillistes chantent :
1.8 petite Scn Dec terre Met souvent le cul à terre, S'escriaut : < Louis de Bourbon, Ha, que je le trouve bon !... »
Mais il ne prolonge pascesexlases. Elles seraient douloureusement déçues les belles qui songeraient à ressusciter le mythe d'Omphale. Ninon ne se range lieureusement pas parmi ces romanesques. Si. auprès d'elle, le duc d'Enghien cherche une distraction passagère, si la curiosité le conduit, c'est le goût de la gloire que la jeune femme souhaite savourer sur ses lèvres. Ils s'entendent sans se dire leur réciproque dessein.
Ninon voit, à la lueur des chandelles, se dévoiler un éphèhe aux muscles durcis par les rudes exercices des académies et par les chevauchées. Elle en attend d'énergiques et redoublées ivresses Mais voici que frôlant sa chair satinée, le corps velu du conquérant excite plutôt son imagination que ses sens. Invinciblement, tandis qu'il s'évertue à donner les preuves de sa robustesse, elle murmure un adage latin remonté du fond de sa mémoire et qui départage de cette sorte les qualités des gens velus : pilosus aal forlis, aul Ubidinosas.
Au petit matin, elle est assurée que M. le duc ne possède pas la dernière.
— Ah ! Monseigneur, s'écrie-l-elie, il faut que vous soyez bien fort (i) !
(1) Un manuscrit [Bibliolkiqae nationale, Nouoetlet acqaMIions, ma n" 4529, f 43) préleod que le mot aurait été fldreBHé par Ninan au marquis de Vaseé. Tallemant (VI, 3, ad noiam) donne Navailtes comme le héros de cette aventure. Ici, Brel apporte i'afflrmatioii la plus véridique. Le duc d'Aumale, qui fixe à lt>45 le liaison de U. le Duc avec Ninon, reuseigne trëa exaclement
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Les anecdotiers ne nous onl pas conservé )a réponse du prince. Il n'était pas homme à se formaliser d'une constatation juste. Désormais il se range parmi les causeurs amicaux et déférents qui viennent philosopher aux heures de loisir. Quant à Ninon, ayant apprécié quelle amertume laisse au bord des lèvres la gloire qui n'est pas accompagnée d'enthousiasme, elle ne cherche pas davantage à en honorer sa couche. Plus complètement, elle se livre au hasard des rencontres.
La voici, certain jour, en route pour le Cours, Elle aime l'animation de celte promenade et la liberté qui y règne. On y surprend tous les ridicules étalés, toutes lescoquetteries, toutes lesélégances, toutes les richesses. On y surveille les intrigues anciennes, on y saisit les nouvelles. Les cavaliers caracolent aux portières des carrosses où minaudent de façonnières jouvencelles. L'air e.st doux. La vallée de la Seine l'apporte embaumé de senteurs sylvestres.
Deux valets portent la chaise de Ninon. Ils s'efforcent, sachant de quel précieux fardeau leurs bras sont chargés, de cadeucer leur allure. Et, revêtue d'une robe de labis blanc parsemée de clairs bouquets de roses, la jeune femme s'évente doucement, bercée par le balancement de la marche. Close dans le satin à rayures jaunes, elle semble baignée de soleil. Des glaces lui reu-
3ur ^OR peu d'entrain avec les Temmea, D'autre part, son physique induit à penser qu'il était, en elTet, fort
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yoyeat sous tous ses aspects sa fraîche image masquée de deulelles noires. Parfois, elle entr'ouvre les rideaux de tafTetas qui voilent les environs et répond au salut des gentilshommes qui reconnurenr au passage sa livrée et ses armoiries. Des femmes lui jettent des regards d'envie ou de haine. Beaucoup accompagnent sa promenade d'un sourire sympathique.
Bientôt quelques audacieux l'escortent. Il en est même qui abandonnent pour la suivre les portières des carrosses où ils frétillaient un instant auparavant. Des nouvellistes lui viennent confier les racontars qu'ils récoltèrent aux antichambres de la cour, dans les galeries du Palais, aux jardins des Tuileries ou de l'Arsenal. Force lui est d'arrêter ses porteurs. Environnée d'un cercle, elle monlre son fin visage voilé dont les yeux et la bouche s'épanouissent de gouaillerie.
Mais, en causant, elle contemple, autour d'elle, le manège des véhicules et des promeneurs. Et tout à coup, elle aperçoit, debout en un carrosse, le maréchal de Grammont qui fait des signes à un cavalier. Celui-ci descend de son cheval, tend les rênes à un laquais et rejoint le maréchal. Ninon ne l'avait jamais remarqué aupal'avaut. Il est grand et de belle mine. Il lui agrée. Elle sent un léger frisson la parcourir. Elle sait i^e que ce frémissement signifie. Elle demande le nom de ce cavalier. C'est, lui dit^on, Phihppe de Montaut-Benac, comte de Navailles. 11 commande un régiment d'infanterie. Il est de bonne maison,
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soucieux d'atteindre aux emplois élevés, circonspect et brave, prodigue de sa vie, goûté du roi, protégé par le cardinal Mazarin, type d'officier loyal dont le bâlon de maréchal récompensera l'obéissance et les services.
11 lui agrée. Elle est ravie d'entendre son interlocuteur lui faire celte peinture d'honnête homme. Elle n'hésite plus. Elle envoie l'un de ses valets porter à Navailies un mot griffonné à la hâte sur ses tablettes. Puis, rassérénée, elle continue la conversation commencée.
Au sortir du Cours, les fâcheux évincés, le comte chemine à ses côtés. Elle se convainc que ce soldat ne manque ni d'esprit, ni de pohtesse. Elle l'amène docilement chez elle, rue des Trois- Pavillons. Ils dînent ensemble, échangeant galants propos et caresses alléchantes. Ninon se promet à elle-même belle récompense nocturne de sa générosité.
Lorsqu'ils ont terminé le repas léger, mais exquis, doucement la jeune femme dirige vers sa chambre le cavalier éberlué de l'aventure :
— Couchez-vous, lui dit-elle. Vous aurez bientôt compagnie I...
Puis, elle passe dans le cabinet voisin. Elle n'est pas de ces filles négligées qui pensent que leur seule nudité suffit à séduire le mâle. Elle procède avec lenteur et minutie à sa toilette. Sa femme de chambre la dévêt de sa robe, délasse le corset de salin qui amenuise sa taille. De la migoonnelte gracile émergent sa goi^e toute rose
et ses bras aux ligues pures. La voici maintenant impudique et nue devant le miroir encadré d'or. Des éponges promènent sur sa chair délicate l'eau claire mêlée de ileur d'orange. Elle se sent rafraîchie, renouvelée, mais nullement délivrée du désir qui bat au long de ses artères.
Adroitement, avec des mouvements lestes et doux, la suivante peigne et tresse la longue chevelure sombre, la parfume de civelte, l'enferme dans la coiffe de nuit éclaircie de dentelles et enrubannée de galands. Puis Ninon s'enveloppe de la chemise en toile fine que pare, au col et aux manches, le point de Malines. Une robe de chambre indienne doublée de tafTetas aurore couvre ses épaules. Elle prend, en une botte de la Chine, une dragée à l'anis. Elle est prête pour la volupté.
Délibérément, elle se dirige vers la chambre, où, pense-t-elle, l'attend anxieusement son compagnon. Or, à peine en a-t-elle franchi le seuil qu'un ronflement sonore l'accueille el l'abasourdit. Il faut, avec les gens de guerre, prévoir les conséquences de la lassitude. La faute de Ninon consiste à avoir trop longuement raffiné sur la propreté. Elle contemple cet être charmant qui dort, plein d'insouciance, et peut-être sans rêves, alors que le plaisir souriant vient à sa rencontre. Elle enrage. De dépit, volontiers elle le ferait baionner el jeter à la rue. Les femmes qui l'envient et tous les godelureaux qui la convoitent railleraient sa déconvenue, s'ils la voyaient ainsi,