CHAPITRE IV
^^«OitSQUE, en i65o, Ninon, poursuivie par la 9ral rancune des dévotes, qui lia le Marais pour le faubourg Sainl-Germain, le conseiller au Parlement Coulon, qui lui versait des subsides mensuels, montra sa mauvaise humeur. Il pensait que la jeune femme voulait, de cette sorte, indiquer sa préférence pour son autre payeur, le comte d'Aubijoux, logé en ce quartier de la capitale. Il maugréa et reçut son congé.
Et comme l'argent d'Aubijoux n'aurait point suffi aux dépenses de la courtisane, elle accepta l'aide de Vassé. Plus tard, à ces deux derniers, chassés de sa présence, succéda une sorte de partisan, gros homme ridicule dont tout le talent consistait « à se connaître admirablement bien en viande ». Il se nommait Fourreau. Il avait vivement souhaité, pour se décrasser de sa vulgarité, entrer dans ta compagnie de Ninon. Avec
Ninon de Lanclos Peinture de Hignard (Musée de Bruxelles:).
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condescendance, elle l'y admit. Mais il dut subir sa raillerie qui porta principalement sur sa compétence de vétérinaire. Ninon le voyait sous l'apparence d'un cheval boursouflé de graisse et atteint de ces tumeurs hideuses qu'on appelle javarls. Vainement il la conjurait de lui être pitoyable. On croit que jamais elle ne put oublier, pour le favoriser, les misères physiques de cet homme. Sachant son opulence acquise en de deshonnétes spéculations, elle lui faisait à son profit rendre gorge. Il » était comme son banquier; elle tirait sur lui des lettres de change. »
On ignore durant combien d'années ce lourdaud consentit à jouer ce rôle de sac decus. Sans doute Ninon le rejela-l-eUe de son intimité lorsqu'elle en eut exprimé tout l'or qui lui était nécessaire. Il semble avoir été son dernier payeur. Depuis longtemps, elle rêvait de n'avoir plus autour d'elle, ces financiers aux visages de malandrins qui pouvaient se croire les propriétaires de sa personne. Elle avait peu de besoins. Elle était économe. Avec les années, elle avait, par une gestion intelligente de ses alTaires, amassé un raisonnable pécune.
Voyant approcher la cinquantaine, et, supposant que son existence ne se prolongerait pas au delà des limites ordinaires, elle se décida à placer sa petite fortune. Le placement en viager lui parut être, à tous les poinis de vue, le plus profitable. Par conirat passé par devant Moufle et Oigault, notaires au Ghâtelet de Paris, en date
du 23 janvier 1669, elle verse donc à l'hôpilal des Incurables une somme de 25.000 livres, moyennant quoi, jusqu'à la fin de ses jours, elle recevra une renie annuelle de 2 000 livrer. El d'année en année, elle elTeclue des opérations semblables. Le 16 octobre 1670, les notaires Buon et Le Semelier établissent un acte de constitution d'après lequel la ville de Lyon s'engage à lui servir t. 000 livres de pension viagère eu échange d'un capital de 8.3^3 livres, six sols, huit deniers. Le 16 octobre 1671, les notaires Loyer et Lange élaborent un auti'e contrat où interviennent, Frédéric-Charles de la Rochefoucauld, comte de Roye, et sa femme Isabelle de Durasfort.
Ces personnages frivoles dont Primi-Visconti et Saint-Simon nous content le» extravagances, acceptent de Ninon une somme ilc i3.ooo livres. Leur amour du jeu et parliculiëremenl de la basselte les oblige à cet emprunt. Mais, sur leurs biens présents et à venir, la courtisane prélèvera un revenu annuel de 1. zoo livres. Celle dernière jouit en outre de 1.710 livres d'arrérages sur les aides et gabelles de France (i).
(l)Neurcentelivres parconlratpai^Béà la date du 13 mai 1684, el 810 livres par contrat passé devant Garnier et Le Roy, notaires, à la date du 5 janvier. Sur ces questions de finance, voir à l'Appendice, VInuenlaire aprèi dicèt de Damoiselle Anne de Lanclos, du 21 octobre 17u5, et le Catalogue d'autographes de la collection Bovel, n* 2053. Il esta constater que les parties qui signèrent aux contrats cidessus énumérés llrent des marchés de dupes. L'hOpilal des Incurables, par exemple, pour avoir encaissé une
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Au total, elle dispose d'un revenu de 5.910 livres. Ce n'est point la richesse que bénévolement Douxmcsnil, Bret et, à leur suite, Colombey loi attribuent. Mais c'esE, du moins, l'aisance.
11 est probable d'ailleurs que Ninon garde, par devers elle, des valeurs importantes dont sa générosité se plaît à soulager des inrorlunes imméritées. Nous la voyons, en effet, fréquemment consentir des prêts qui varient entre trois et cinq mille livres. En ces matières financières, connaissant son inexpérience, elle a recours aux conseils de deux hommes experts en affaires. L'un est M° François Lange, son notaire ; l'autre, François Arouet, receveur des épices de Messieurs de la Chambre des Comptes, père de Voltaire (1), Le premier est chargé de rédiger les papiers relatifs à ses actes officiels. Le second manigance les opérations intimes, celles dont le public n'a pas besoin d'être averli. 11 est notamment l'intermédiaire amical en ce qui concerne Ninon etson fils, Louis de Mornay, sieur de la Boissièrc, capitaine de vaisseau, en résidence h Toulon. Il est habile
somme de 26.000 livreP, dut, pendant trente-six années, - versera Ninon 2.000 livres, soit 72.000 Hvres. A cause de la longévité de notre héroïne, il enregistra une perte de 47.000 livres.
(1| Nous ne pouvons préciser si François Arouet fut le notaire de Ninon. 11 exerça la charge de tabellion du 19 février 1675 au 30 décembre 16112. Il ne parait s'occuper des affaires de notre héroine qu'après cette dernière date. Aucun acte, d'ailleurs, à notre connaissance, n'a été groseojé dans son ëtgde.
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el discret. Cela explique que notre héroïne se déclare son obligée et lui marque une vive sympathie. Plus tard, elle lui témoignera, par un article de son testament, sa reconnaissance.
Néanmoins ces conseilleurs n'influent que modérément sur elle. Elle sait parfaitement discerner, sans leurs avis, ce qu'il lui est convenable d'accomplir pour le bien-élre de sa vie. Si elle conserve notamment, dans ses cassettes, un petit trésor, c'est pour pouvoir en disposer lorsque l'occasion s'offrira d'acquérir uu hdtel. 11 l'ennuie de loger chez autrui et, en conséquence, de respecter une disposition d'appartement incommode. D'autre part elle ne veut point quitter cette rue des Tournelles dont elle aime les aspects familiers. Ayant renoncé à l'amour, il lui agrée cependant de contempler encore le toit riant où se manifestèrent tes derniers soubresauts de sa sensualité. C'est pourquoi elle attend patiemment que les circonstances lui permettent d'offrir aux hautes discussions de ses visiteurs un cadre digne d'elles.
Ces circonstances propices se présentent en l'année 1678. Le 11 mars, un décret de la chambre des Requêtes la déclare adjudicataire, pour la somme de 11.600 livres, de la maison convoitée. Celte maison, selon M. de Champeaux (1), est située au n° 56 de l'actuelle rue des Tournelles. Elle offre une apparence ridée et ratatinée de
(l) L'Arl décoralif dans le vieux Pari», 1898, p. 163. L'hôtel de Ninon est marqué sur le Plan de Paris de dom FÉuDiENet «Inni Lodineau, I72K.
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mère-grand appesantie sur ses jambes lasses. Au bas de ses trois étages poussiéreux, des propriétaires modernistes ont installé de hideux magasins violemment peinturlurés. L'intérieur, demême que l'extérieur, a perdu tout caractère. Les décorations en ont élé vendues, dit-on. au Musée d'art industriel de Berlin, et ce qui en restait a été doucement voilé sous Une couche de badigeon.
Pour traduire le faste ancien de cet hôtel, force nous est donc de recourir aux dires des contemporains et aux énuméralions fastidieuses desactes, La maison de Ninon, écrit Tallemant, " estoit passablement meublée et elle avoit tousjours une chaise fort propre ». Le renseignement est maigre. Nous pouvons heureusement le compléter.
On pénètre dans l'Hôlel par une porte cochère, que prolonge un couloir, lequel mène à la cour intérieure. C'est dans ce couloir que repose la chaise à porteurs de Ninon, petite et gracieuse, capitonnée de satin à raies jaunes, voilée par trois rideaux de taffetas rayé, égayée par trois » glaces fines ».
La cuisine ouvre sur la cour, cachée aux yeux des visiteurs par une portière de serge verte. Marguerite, la cuisinière, aidée de Catherine, la servante à tout faire, instrumentent dans sa demiobscurité. Elles jouissent, pour élaborer les mets variés, d'une importante batterie de cuivre, d'élain etde fonte. Une grande cheminée, accolée à l'une des murailles, supporte le poids éliiicelaot des chandeliers et de rimmémoriai tourne-broche à
poids. Une chaudière de fonte pend à sa crémaillère ; pelle, pincelles el chen€ls de fer forgé redètenl l'éclat rougeatre du feu de bois.
Plusloin.s'érigentun vaste buffetde chêne, deux garde- manger, et, de-ci, de-là, vaguent des chaises antiques aux tapisseries miteuses. Une fontaine de cuivre rayonne parmi les étagères où s'alignent les réchauds, le vivier, la cafetière, le saloir et le mortier de marbre blanc où l'on pile le sel à l'aide d'un goupillon. A des appliques pendent marmites et poêlons où s'opèrent les chimies nourricières des sauces; la broche, le gril, la lèchefrite où les rôti» se mordorent; les poêles mulliformcs où les marrons charbonnent, où les pommes se ratatinent, où les confitures mijotent.
Directement, de l'officine ombreuse où se préparent les collations exquises que savourent, chaque après-midi, les familiers de notre héroïne, on monte à son appartement particulier. Celui-ci est situé au premier éfage. Il est précédé d'une antichambre que garnissent différents meubles et une grande armoire. 11 se compose d'un cabinet et de la chambre de Ninon, l'un donnant sur la cour, l'autre sur la rue. Il récèle quasiment tout le luxe de la maison. La courtisane vieillie semble y avoir réuni tout ce qui est utile à ses besoins journaliers et nécessaire à la satisfaction de ses yeux. Le fait que nul salon ne nous est signalé par l'Inventaire prouve qu'elle reçoit dans sa propre chambre. Examinant le décur de celle-ci, nous en acquerrons la certitude,
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Déjà le cabinet qui avoisine cette chambre semble n'être si frais et si riant que pour mieux accueillir Tarrivant. Une tapisserie flamande à verdures pare ses murailles. Sur la cheminée de marbre, neuf bibelots de faïence colorée enlourent une merveilleuse pendule de Théodore Denise, close en une boîte d'ébène aux ornements d'or. Peu de meubles, mais d'aspect séduisant, une armoire en noyer incrusté de (Il d'archal, une table, un guéridon, quelques carreaux aux housses fleuries et un lit de repos couvert d'une splendide tapisserie de Bruges,
Ces choses manifestent, dans leur cadre spacieux, une gaieté charmante, gaieté qui se prolonge dans la chambre de Ninon. Elle est, celte chambre, fmmcnse et encombrée d'une formidable agglomération de meubles. Au temps où elle servait aux ébats de la courlisane et de ses amants, elle élait uniformément tendue de taffetas rayé à petits carreaux. Elle était coite et jolie. On pouvait aisément circuler en elle.
Mais peu à peu Ninon y a transporté les meubles plaisants et les œuvres d'art qui garnissaient les autres pièces de l'Hôtel. Si bien que l'on évolue à grand'peine parmi l'embarras des obstacles accumulés. N'importe I Avec agrément, de la cheminée où des urnes et des burettes de faïence se reflètent en un vaste trumeau, le regard de Ninon se promène aux murailles où deux miroirs aux glaces biseautées et dix-sept tableaux forment une carapace de dorures. Le regard de Ninon
caresse ces tableaux où sourient des paysages, des fleurs et des visages amicaux. L'un d'eux décore tout un panueau. Il fut acquis récemmenl par elle. Il représente la Vierge, l'enfant Jésus et l'apôtre sain! Jean. Il purifie ce qui reste de profane en cette chambre de pécheresse. Il spécifie que la maîtresse du lieu, peu k peu, retourne à ses illusions d'enfance.
Assise devant la cheminée où, sur une (j^riUe ornée de quatre pommes de cuivre, brûle un feu de bois, Ninon pense souvent, en effet, à ce que fut sa jeunesse. En regrette-t-elle les erreurs ? Nullement. Si la religion lui paraît maintenant plus agréable à pratiquer, elle ne l'invite pas à chasser de son entourage les meubles ,qui furent les témoins muets de son libertinage. Tous, au contraire, l'environneront jusqu'à la mort. Dans la demi-obscurité que ménagent les rideaux et les portières de taffetas à petits carreaux, ils lui servent, aux heures de solitude, de confidents. De grands paravents peints de feuillages clairs dissimulent les plus laids et mettent en valeur les plus beaux.
Pour rien au monde elle ne se débarrasserait du lit qui reçut et protégea sa joie. Il est, ce lit, moelleux, élastique, solide et discret, gonflé de paillasses et de matelas. Il dresse sur ses bases de chêne des piliers sculptés que surmonte un ciel « à la duchesse d. Divers rideaux et « bonnes grâces )> l'enveloppent d'une douceur de taffelas. Il s'épanouit de toutes ses courte-pointes et cou-
vertures en dentelles. 11 est â peine trisle de n'être plus fréquenté, sachant qu'à l'usage, se sont « élimés » les draps de belle toile qui le garnissent.
Il domiue, le vaste canapé également revêtu de taffetas ou Ninon s'allonge pour relire les livres que contient sa petite bibliothèque. Par delà les tables de cèdre et de chêne qu'historient de leurs dessins violenls les tapis turcs, par delà les guéridons graciles et les tables chinoises ornés de coffrets laqués, il veille sur le troupeau innombrable des fauteuils, des chaises et des tabourets dont les salins brochés, les taffetas, les peluches, les tapisseries à l'aiguille mélangeut aux ors de leurs bois les émeraudes et les incarnats de leurs housses. Seuls vivent, indépendants, en des coins, hors de son influence, un pupitreoù la courtisane inscrit ses comptes, un bureau dont les dix-huit tiroirs contiennent sa correspondance amoureuse, un secrétaire surmonté d'une chapelle, tout reluisant d'orfèvreries et de bibelots, où les lettres amicales naissent, ardentes et vives, sous la plume soutenue par l'écritoire d'argent.
■Ninon ne sort guère de celte chambre qui enferme, nous l'avons dit, toutes choses nécessaires à son existence quotidienne. Y prend-elle ses repas? Nous l'ignorons. L'Inventaire nous énumère sa vaisselle d'argent qui est importante et riche. 11 néglige de nous décrire cette salle à manger fameuse où la douce femme, buveuse d'eau, excitée par l'allégresse des bons propos, se montrait H ivre dès la soupe », Sans doute ra-t-elle
supprimée. Elle est peu encline aux plaisirs de la table. Ce qui reste, en elle, du matérialisme ancien se résume au culte de sa personne.
Car elle se défend rudement contre la décrépitude. Elle conserve, avec de l'embonpoint, la sveltesse de la taille, l'allure désinvolte, la fraîcheur de la peau. Des gens, stupéfiés par la persistance de sa jeunesse, ont prétendu qu'elle la devait à un pacte contracté avec le diable. D'autres afiirment qu'elle disposait d'une eau de jouvence, d'une crème secrète, d'un philtre mystérieux qui la préservait des atteintes de l'ftge. Les assertions des uns valent les afQrmations des autres. La vérité est que Ninon, seule peut-être de toutes les femmes de son siècle, observe les règles d'une minutieuse propreté. Des bains fréquents, des ablutions quotidiennes garantissent sa chair de l'amultissement (i).
Elle ne supporte point le contact du linge grossier. Ses chemises sont de fine toile blanche et ses mouchoirs de transparente batiste. La mignonetle, la dentelle de Malines auxquelles elle marque une prédilection, enveloppent sa goi^e ronde, son visage, ses bras. Volontiers elle renonce à la frivolité des bijoux. On ne retrouve même pas Irace, dans sa succession, de la bague que lui ofTrit le marquis de Sévigné .Mais elle ne renonce
(1) Lorsqu'on la eoniplinietitail, dit un biographe, sur la rraichcur de aon leint l't le bonheur quelle avait de conserver ea beauté dans un âge très avancé: • Cela vient, disait-elle, de ce que je naime m le Jeu, ni le vin... ■
onllement à la magnificence des vfitemenU. Elle ceint son corset de salin noir jusqu'à sa dernière maladie. Elle dédaigne les lourds brocards, les étoffes passementéea d'or et d'argent dont se revêtent les dames de son époque. A peine, deci, de-Ià, sa garde-robe contient elle un jupon ou une jupe de damas ou de tabis. Ce qui lui agrée le mieux, ce sont les salins et les talTetas, les soieries de rinde, les gazes légères et floues, Manteaux, robes de chambres, jupons et jupes sont confectionnés et doublés de ces tissus. Elle n'en redoute nullement l'éclat. En son hôtel comme à la promenade, elle les porle indifl'éremmenl. Son teint s'accommode des colorations les plus vives, des rayures les plus bariolées, des broderies, des (leurs, des passementeries. Les rouges, les blancs, les aurores, les gorges de pigeon, les jaunes, les violets, les cafés, les verts, loin d'en souligner les flétrissures, en accusent l'immarcescible et invraisemblable délicatesse.
Si Ninon eût été la répugnante commère dont parle Voltaire, sans doute les visiteurs se fussentils éloignés de sa maison, n'ayant plus, pour la fréquenter, les prétextes intéressés de jadis. Or jamais cette maison n'attire davantage de causeurs. Elle est l'un des centres intellectuels de Paris. Avec émulation, on sollicite la faveur d'y pénétrer. Les femmes prudes elles-mêmes pardonnent à la courtisane ses débordements passés. Elles savent qu'abandonnant son pseudonyme printanier de Ninon, elle reprend, avec la volonté
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d'eo accrollre l'honorabilité, son nom <]e famille et son blason. Elle est maintenant Mlle de Lancios.
Or Mlle de Lanclos fait une sélection minutieuse parmi les gens qui souhaitent partager son intimité. Elle ne leur demande pas d'êti-e vertueux, mais d'apporter en son cercle les preuves d'une supérioril^ d'esprit. Pas plus que jadis elle ne .souffre autour d'elle les femmes futiles ou les pédants (i). Toute conversation doit, pour la captiver, se garder autant de l'emphase que de la préciosité. Elle la veut nourrie de faits présentés avec grflce. Elle ne déteste d'ailleurs nullement l'ironie. Vivement choquée par le ridicule, elle l'accable sous l'incisive moquerie de ses bons mots. De la marquise de Cihoiseul qui, coiffée à {'hurluberlu, s'appareille, en laideur, à la fée Carabosse, elle dit qu'elle ressemble à un printemps d'hôtellerie. Mme de Sévigné trouve excellente cette comparaison dont le sel nous échappe. En Mme du Tdl, qui babille dans les assemblées, elle raille la provinciale venue à Paris « pour représenter l'esprit de Rouen ». Elle s'amuse de l'abbé d'Hacqueville, toujours courant, comme un rat, de ruelle en ruelle et qui, présent par-
(1) Tallemant, à plusieurs reprises, nous dit avec quel mépris, même au temps de ses débauches, elle traitait les gens dont elle avait mesuré la niaiserie. Voir : V, 112, ad noiam, la manière dont elle agll avec Mme de Menardeau-Champré. Voir également dans Colombey (p. 6B) comment elle se débarrasse de Bémond le Grec,
tout, paraît avoir le don d'ubiquité. Sur l'abbé Testu, qui se fait le directeur galant des dames et possède en mille lieux des âmes avides de ses consolations, elle répand le conte, lorsque le chapeau qu'il ambilionne lui échappe, qu'on le propose pour un évêché femelle. Les plaisanteries du duc de Lesdiguières, dit-elle, font grincer les dents comme fait un couteau dont on racle une assiette. Les yeux de l'abbé d'Effial sont si gros, s'écrie-t-elle, que l'on appréhende à tout instant leur cbute. Il faut leur mettre un « brayer » pour les empêcher de tomber. Connaissez- vous Fumel, abbé des Roches? s'informe- t-elle. Il passe sa vie chez Mme de la Sablière à écouter des matières de philosophie qu'il n'entend point. Son carrosse est toujours à la porte et sert à mener et ramener les gens d'esprit «|ui se rassemblent chez cette dame et qui manquent de voiture. C'est le tournebroche de la philosophie.
D'une femme, récemment veuve, et qui hypocrilement, sur son lit de parade, feint de se désoler:
« Quand je vous disais, s'exclame Mlle de Lanclos, que cette femme réussirait h tout ! »
« Le roi, écrit Mme de la Roche à Bussy-Rabulin que l'anecdote réjouit, a créé, dans la maison de la reine, une charge de dame du lit en faveur de Mme du Fresnoy... Ninon a dit une folie là-dessus dont il faut que je vous fasse part : elle dit que M. de Louvois a fail en cette rencoiftre comme Caligula qui fit son cheval consul. »
Voilà quelques aspects du persiflage de la rue des Tournelles. On redoute ce persiflage. 11 est meurtrier. Louis XIV lui-même en craint la virulence. « A chaque événement du sérail, affirme Arsène Houssaye, il a coutume de demander :
Qu'a dit Ninon? Singulier temps ! Ninon était la conscience du roi et l'opinion publique. »
Ninon est cela et elle est autre chose encore. Elle est Aspasie; elle eslLéo^tium. Saint-Évremont, lorsque les graveurs célèbres tentent de reproduire au burin l'image peinte de son amie, leur confie ce quatrain qui résume sa philosophie :
L'indulgeut« et sage nature A formé l'âme de Niuon
De la \olupté d'Épicure Et de la vertu de Caton.
Si l'on veut connaître son inHuence sur la société parisienne, il faut lire Saint-Simon. Saint- Simon parle d'elle à tout instant avec étonnement et admiration. El l'on sait combien peu l'admiration tient de place en son œuvre. Dangeau confirme les termes de son panégyrique et aussi la Pare, Châteauneuf. la troupe entière des mémorialistes. Madame elle-même, pour la louer, trempe sa plume dans i'eau de roses: h 11 n'y a poini, ccril-elle, de plus honnête homme que Mlle de Lanclos. On prétend qu'elle est fort modeste dans ses manières et discours. » Obtenir la sympathie de celte Allemande iiu slyle corrosif, c'est, pour Ninon, une gloire. Après cela, les té-
moignages du vicomte de Ségur et de Voltaire même perdent de leur valeur. Ils sont d'ailleurs posthumes.
Que fait donc, pour mériter tant d'empressement el tant d'éloges, cette femme? Elle cause. Sans effort les pensées graves et profondes montent, parallèlement aux mots cuisants, sur ses lèvres :
« Tout le bon sens, di(-ellc, ne va qu'à se rendre heureux, et pour cela il n'y a qu'à juger de tout sans prévention. »
Parfois ses pensées prennent la forme de paraboles:
u Abandonnez aux Céladons les propos su?
blimes, les beaux sentiments ; laissez-leur filer le parfait amour. Je vous le dis de la part des femmes : il est des instants où elles aiment mieux être un peu brusquées que trop ménagées ; les hommes manquent plus de cœur par leur maladresse que la vertu n'en sauve. »
Bien qu'elle ne les goûte guère, elle connaît k fond les femmes, ses pareilles :
M II faut, dit-elle, choisir d'aimer les femmes ou de les connaître. »
Elle les plaint :
H Que les femmes sont malheureuses I Leur propre sexe est leur ennemi le plus cruel. Un mari les tyrannise ; uo amant les méprise et souvent les déshonore. Observées de toutes parts, contrariées sans cesse, toujours dans la crainte et dans la gêne, sans appui, sans secours, elles
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ont mille adorateurs et n'ont pas un seul ami véritable. Faul-il s'étonner qu'elles aient de l'iiumeur, de la dissimulation, des caprices? «
Volontiers elle les défend :
« 11 est plaisant, s'écrie-t-elle, qu'on ait fait une loi de la pudeur aux femmes qui n'estiment dans les hommes que l'elTronterie. »
Ninon, sur quelque sujet qui se présente, prononce, sans le moindre ton doctoral, des maximes que la Rochefoucauld ne désavouerait pas. Sa culture, constamment étendue par des lectures et des méditations, lui permet de juger de toutes choses avec compétence. « Le beau, écrit Châteaunenf, la frappe également quelque part qu'elle le trouve ; et son goût le lui fait découvrir partout où il est, car c'est une espèce d'instinct plus sûr et plus prompt que le raisonnement. » Tel jour, après une séance de musique chez elle, elle argumente contre l'opéra nouvellement introduit en France. Tel autre jour, à l'occasion d'un discours que prononce le sieur Jîtcques de Tourreil, elle ensevelit sous le mépris public l'éloquence académique (i).
Ainsi, sous chaque avatar qu'il prenne, pour-
(1) Pour se venger d'elle, le sieur Jacques de Tourreil lui décocha cette épigranime :
Dans un discours académique
Rempli de grec et de latin, Le moyen iiue,Ninan Irouve rien c|ui 1s pique 1
Le» fig'ires de rtiË torique.
Sont bien tades après celles de l'Arélin.
chasse- L-elle le ridicule et le pédantisme au profit de la beauté et de la simplicité. El il semble bien que cette attitude, autant que le charme de sa conversation, lui vaille la tendresse des beaux esprits. Nous ne prétendons point établir la nomenclature des personnages illustres qui, pendant trente ans, assure une renommée prodigieuse à son « rond » (i). Cela nous obligerait h des développements impossibles ici. Sachons cependant que le grand Condé, qui « ne jette point son estime à la tête des dames », et son fds, M. le Duc, y viennent volontiers occuper un fauteuil (2). Sachons que, de passage à Paris, le raugrave Charles-Louis
(1) Un vaudeville (Bibl.naHonale.mt» n- 12l>24,f- 123 bis; 12692, f* 113 V') noua montre celle afOuence :
La troupe s'ussembla, etc..
(2) Le grand Condé, dit-on, quand il rencontrait Ninon dans la rue, rHÙsait arrêter son carrosse pour ta saluer. Voici ce que son lils, M. le Duc, écrit d'elle à Gourville, le 20 décembre 1669 : « Je suis bien aise de vous dire qu'il m'est revenu que, dans deux ou trois rencontres, Ninon a assez bien fait son devoir sur certaines choses qui me regardoienl. Si vous luy escrivez, mandez-luy, comme de vous, que je vous ay escrit que je suis fort content d'elle. " Et Gourville répond, le 8 janvier 1670 : ' J'ay escrit à Mlle de Lanclos le plaisir que j'avols senti d'apprendre par V. A. S. qu'elle esloit très Kalisfaite de la conduite et du langage qu'elle avoit tenu dans les occasions qui s'estoienl présenlécs. Je ne serois pas autant de ses amis que j'en suis si ses sentiments sur le chapitre de V. A. S. n'a pproch oient des miens. • \Archives de Chantilly.)
considèrecommeune heureuse fortune d'échanger avec elle quelques propos. Sachons que le futur régent, Philippe d'Orléans, Técoule comme un oracle, et que Madame, sa mère, l'encourage à l'écouter. » Mon fils, dit-elle, esl de ses amis; elle l'aime beaucoup. Je voudrois qu'il l'allast voir plus souvent et la fréquenlast de préférence à ses bons amis. Elle luy inspireroit de meilleurs sentiments et de plus nobles que ceux-ci ne font, »
Des cardinaux, des évéques, des ducs et des duchesses, dit un journal ancien, composent ce que "Voltaire appelle son « aréopage ». « Les femmes, écrit Mme de Coulanges, courent après Mlle de Lanclos comme d'autres gens y couroient autrefois. » Et Mme de Sévigné ajoute : « Corbinelli me mande les merveilles de la bonne compagnie d'hommes qu'il trouve chez Mlle de Lanclos : ainsi elle rassemble toutsur ses vieux jours, quoi que dise Mme de Coulanges, et les hommes, et les femmes; mais quand elle n'aurait présentement que les femmes, elle devrait se consoler de cet arrangement, ayant eu les hommes dans le bel âge pour plaider. " Jalousie de la part de Mme de Coulanges, malice de la part de Mme de Sévigné. Cependant l'une et l'autre, à la fin, s'amadouent. La première se montre rue des Tournelles. La seconde n'ose, mais grille d'envie d'y venir. Elle esl enchantée que son petit-fils, le comte de Grignan, y soit accueilli. Elle oublie le mal que lui fit la courtisane. Elle s'inquiète de sa santé. Pour en entretenir ses amis, elle adoucit ,
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l'âpreié ancienne de ses épilhètes. Noire pauvre, notre aimable Lanclos, dit-elle. Le pardon est descendu dans son cœur.
Sans doute Corbinelli contribuc-t-il à la rendre favorable. Cet italien galant occupe une petite ctiarge qui le fait vivre. Tous ses loisirs passent à échafauder des anthologies amoureuses et h babiller dans les ruelles. 11 fut l'un de ces badins qu'au temps de la préciosité les compagnies déifièrent. Il s'est assagi. Ninon le tolère à cause de sa gaieté nuancée d'ironie. Il lui marque sa gratitude en se constituant le nouvelliste de son salon. Par lui, Mme de Sévigné sait journellement sur quel sujet les langues affilées de la rue des Tournelles s'exercent.
Mais Ninon lui préfère des auteurs plus pondérés. Elle a passé l'âge où le madrigal résonnait agréablement à ses oreilles. Vainement, croyant lui plaire, l'abbé Régnier-Desmarais, célèbre, en rimes fades, son esprit et son corps. Elle accorde une maigre attention à ses œuvres dont les beurrières des halles se serviront pour envelopper leurs marchandises. Il faut, pour qu'elle s'attarde sur une prose ou sur un poème, qu'elle entende en lui bruire une pensée et qu'elle pressente sa durée.
Elle goûte le rude accent de Boileau et l'approuve de combattre, paladin de la plume, la sottise et la faiblesse de mille écri vassiers sans génie. Elle traite avec considération le satirique. Elle aime son visage pâle aux yeux ardents. Elle se sent
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heureuse auprès de lui. lU vilupèrenl ensemble le vice qui pullule comme une herbe sauvage. Le duc de la Rochcfoucaull., parfois, lorsque la goulte lui permel de quitter son hôtel de la rue de Seine, mêle aux leurs sa rude voix et aussi Mme de la Fayelle que Ninon compare à une campagne fertile en fleurs et en fruils.
Plus volontiers la conversation roule sur les arts quand le peintre Mignard ou le musicien Lulli apportent, rue des Tournelles, Técho de leurs triomphes ou de leurs luttes (i). Plus volontiers M. de Pomponne, secrétaire d'Etat aux affaires élrangcres, l'oriente vers la politique. La comtesse dOionne et la maréchale de la Ferlé, dont les liaisons scandaleuses alimentent la chronique, l'entraînent sur le chapitre de l'Amour. Mais généralement le hasard en fournit la matière. Toute l'assistance y participe. Sorti de sou éternel rêve, le poète La Fontaine y place de temps à autre un mol gai. Le duc de Vivonne, énorme et souriant, la parsème de ses goguenardises et le marquis de Lauzun, petit et fûlé, de ses impertinences. Des abbés, Châteauneuf, Gcdoyn, et un jésuite, Fraguier, s'ingénient à lui rendre la douceur catholique dont elle est singulièrement dépourvue.
(l) Lulli, selon un manuscrit, aurait adressé à Nin les vers suivants ;
Adorable Ninon, Voua svei trop d'esprit pour vouloir dire non. Le plaisir de p^clier vsiil mieui que le pardon.
Cela indiquerait, entre eux, des relations
NINON DB LANCLOS 167-
Catherine Pecquel, femme de Nicolas-Ferdinand Ollier. conseiller au grand Conseil, bourgeoise qui unit en un mariage inallendu l'esprit à la piété, les aide à réaliser ce louable projet. Mais, dans l'ombre des paravents à fleurs, le rire cynique de Chaulieu et de là Fare qu'accompagne le rire crislallin de la duchesse de Bouillon lui indique qu'à inlrôniser, rue des Toumelles, le propos vertueux et saumàlre, on risquerait d'en chasser les visiteurs.
Ninon ne manque point d'ailleurs d'occasions d'exercer une vertu qui n'éclate guère en ses causeries. Elle a, en dehors de ses relations, un petit cercle d'amis plus intimes, parmi lesquels Gourville lient le premier rang. A la vérité Gourville n'a pas besoin d'elle. 11 est heureux, riche, honoré. On ne se souvient plus qu'il fui jadis, pour ses concussions, pendu en efligie. On lui a fourni le moyen de racheter ses erreurs passées. Ses ambassades en Allemagne et en Espagne lui ont garni la bourse et valu la gratitude du roi. Il se repose, administrant sans fatigue les biens de la maison de Condé. Il possède, à Saint-Maur, un château où il donne des réunions et des fêtes dont les gazetliers vantent la magnificence. 11 souffre, comme tous les personnages de cette époque qui vivent dans l'abondance, de la goutte. Ninon, avec lui, évoque surtout les figures d'autrefois lis ont, autour d'eux, beaucoup vu mourir. Le maréchal d'Albret n'est plus de ce monde, et Molière, et tant .d'autres pour qui leurs cœurs battirent. Ils
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se consolent mutuellement de ces pertes, lis sonl pareils à des aïeule restés debout el qui visitent le mausolée de leur famille décimée.
Très loin, sur les marches du trône, Ninon possède une autre amitié qui s'efforce de disparaître sans y parvenir, celle de Mme de MaintenoD.
11 est malaisé d'affirmer que l'épouse du cul-dejatte ne rougit point de conserver ce témoin de son ancienne misère. Il est, au contraire, aise de croire qu'elle le ménage. Elle lui garde une affeclion mêlée de crainte. Pour se l'attacher, elle lui offrit, dil-on, un logement auprès d'elle à Versailles. Mais Ninon vit le piège qui lui était tendu. On achetait ainsi son silence. Or elle n'était pas femme à accepter cette servitude dorée. Elle ré- . pondit doucement qu'il était pour elle trop tard pour apprendre l'art de dissimuler.
Cependant les deux femmes éprouvent parfois le besoin de se revoir. Selon Saint-Simon, ce besoin se manifesta deux ou trois fois et les entrevues eurent lieu dans le plus grand seciet. En principe, la marquise soulTro difficilement que l'on parle devant elle de la courtisane. C'est rappeler son origine. C'est renouveler le souvenir de ses intrigues avec Vitlarceaux, C'est remuer toute la boue que les vaudevillistes ramassèrent pour la lui jeler au visage.
En outre, Mme de Maintenon, si elle ne réussit pas à rejeter d'elle le sentiment qu'elle vous jadis à Ninon, exècre davantage encore, à cette heure, son libertinage d'esprit. Elle ne tient don* pas
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NINON t)B LkUCLOÉ 169
à se remémorer une époque qu'elle considère comme la hoole de sa vie. Notre héroïne, de son côté, observe, à son égard, une réserve coœplèle. Lorsqu'elle se départ de celte attitude, c'est qu'un motif sérieux l'y détermine, motif de générosité le plus souvent. Nulle demande qui vient d'elle n'enregistre d'ailleurs de refus. A toute requête, Mme de Maintenon répond par un prompt acquiescement. 11 semble qu'eUe ait hâte de débarrasser sa vue du papier où s'étale la large écriture de Ninon (i).
N'importe ! Mlle de Lenclos ne se formalise pas de cette contcnauce. Elle l'excuse puisqu'elle lui permet, malgré tout, d'exaucer les prières de quelques personnes méritantes. Car c'est sous cette forme que se manifeste sa vertu. Les objurgations et les commandements de la religion ne l'inclineraient nullement à la charité si son cœur ne lui était largement ouvert. Elle est une délicate consolatrice. Les peines d'autrui s'édulcorent sous sa parole lénitiantc. Une plainte, d'où qu'elle monte, ne trouve jamais son oreille close. Le marquis de Lassay, marié sur le tard à une ûlie capricante, Julie de Châteaubriant, lui doit de considérer avec philosophie son infortmie conjugale. Et Mme de la Sablière, abandonnée pour le jeu par La Fare, l'envisage comme une divinité
(1) La famille de Mme de Maintenon se montre moins indiflérenle que la marquise. Les termes afTeclueux des lettres que Ninon adresse à Mme de Villette en témoi-
tutélaire à laquelle elle quémandela force decomballre sa sensibilité souffrante (i).
Exquise et merveilleuse Ninon ! De quelque côté qu'on l'examine, à ce moment de sa vie, elle n'ofl're que charme et séduction. Il se dégage d'elle on ne sait quel parfum de vérité, de douceur, d'apaisement auquel se mêle, à peine perceptible, une ombre de mélancolie. El c'est pour cela que les compagnies la recherchent et se disputent son entretien. Mais elle ne se prodigue guère. Elle apparaît, de temps à autre, chez la maréchale de Castelnau, ou bien, à la Folie Rambouillet, chez Mme de la Sablière. Et voici de quelle manière le chevalier de Méré, cet homme qui va, par le monde, donnant leçons de courtoisie et d'urbanité, la rencontrant, après de longues années de séparation, chez la duchesse de la Feuillade, se félicite de cette conjoncture fortunée :
« Je vous jure, Mademoiselle, que je n'ai senti de ma vie une joie plus pure que celle que j'eus dernièrement quand je vous rencontrai chez Madame
(1) Une lettre, publiée par le Buttetin du Bibliophile, 187!), p. fis et non reproduite par Colombey indique cmnbien Ninon aime cette prolectrice de La Fontaine. D'autre pari, Ninon confidenl* de La Fare et de Mme de la Sablière, écrit à Bonrepoe d'exquises choses sur les trlsteseei^ de cette liaison troublée : • Je les plains tous deux : c'est un cruel présent du Ciel que l'excès de la sensibilité, et les choâeâ de tendresse Tonlplus soulTrir qu'elles ne portent nnalement de joie, etc... ••
la duchesse de la Feuillade. Ce fut une aprèsdlnée, s'il vous en souvient, que vous étiez toutes deux en pûrliculier. Je n'avois nulle part à cette visite, et même apparemment vous eûtes quelque chagrin l'une et l'autre d'être interrompues dans un entretien si agréable. Je ne laissai pourtant pas de vous savoir bon gré du plaisir que j'eus à vous entendre et à vous regarder : et je croirois que ce seroit une espèce d'ingratiludc, ou du moins d'incivilité, de ne vous en pas témoigner mon ressentiment. En effet. Mademoiselle, à bien prendre la chose et sans trop subtiliser, ce n'est pas pour vous seule que vous avez acquis tant de rares qualités et que vous files bien aise d'ôtre si aimable ; c'est aussi pour plaire aux plus honnêtes gens et les rendre heureux : de sorte que la bienséance et l'honnêteté te souffrent sî bien qu'ils vous en sont tous obligés, et j'ose vous assurer que personne du monde ne juge mieux que moi des merveilles qui sont en vous cl que, si j'avois aulant d'esprit à les publier qu'à les comioître, je pourrois ajouter quelque chose à votre répulnlion si exquise et de si bonne odeur. Parmi tant d'agrémens dont je fus charmé le jour que je vous revis, je n'ai pas oublié qu'après une si longue absence vous me parûtes loul aussi douce que si je vous eusse toujours vue, el que vous me flt«s l'honneur de me permettre d'aller chez vous, comme si je ne l'eusse pas discontinué, je vous en rends encore mille très humbles grâces, Mademoiselle, el je vous conjure de vous en souvenir,
173 NINON «B UNCtdS
et de n'être pas fflchée que je sois si reconnoissant. »
Ud tel hommage de la part d'un courtisan qui se vante d'avoir éduqué la marquise de Maintenon et qui, seul parmi les coquets du temps, critique le style comme la politesse de Voiture, vaut qu'on le publie. Sans doute Ninon l'apprécie-t-elle. Au moins le chevalier de Méré ne l'assassinera-t-il pas de citations pédantes ni de lourdes grossièretés. 11 est elîéminé, préoccupé de mille riens, assidu auprès des femmes, soucieux de paraître propre au physique et délicat au moral ; il ne s'impose nulle part ; il possède, en la duchesse de Lesdiguières, une amie qui l'adule et dont l'adulalion lui suffît. Il manquait à son prestige d'être reçu chez Ninon en bel esprit après y avoir été reçu en galant. Sa satisfaction est complète et il se rengorge,
Ninon, de son calé, ne se plaint pas de son zèle il lui plaire. Volontiers elle se félicite que ses relations avec Mme de la Feuillsde lui aient permis de le conquérir à nouveau, et, cette fois, pour l'amitié. Si tous les salons où elle condescend à paraître lui valaient semblables alcôvisles, sans doute considérerait-elle le monde comme digne de son commerce. Mais tous les salons de cette fin de siècle favori.sent malheureusement, aux dépens de l'esprit, la débauche éhonlée.
Quai Malaquals, en son petit hôlel, fleuri par Mansard de colonnades rigides, et par Le Nôtre de parterres monotones, et par I«e Brui^de pein-
tures allégoriques, Marie- Anne Mancini, duchesse de Bouillon, présideauxdissipalionsde l'un d'eux. Tandis que son mari, indilTérenl ou aveugle volontaire, pourchasse opiniâtrement le cerf en les forêts de ses domaines, celte déesse aux yeux ardents et au nez retroussé s'elForce, sous ses jupes écourtées, de montrer son pied poupin et ses jambes rondes délicieusement. Elle inspire et suscite les contes que La Fontaine lui lit pour faire bénéficier d'autres compères de la trémulation qu'ils mirent en elle. Enjouée, capricieuse, despotique, mais cajoleuse et fine, elle i-égit tout un monde de bêtes et de gens, les unes mêlées aux autres, les unes imposées aux autres. Les amants se succèdent dans sa couche, et l'exil au couvent qui la punit, de temps à autre, de ses péchés, ne l'incline point au repentir. Elle est curieuse de tous les vices et même de celui que Chapelle, son ami, enseigne dans les tavernes. Elle gémirait que l'on eût pour elle un respect excessif. Le temps est passé où, pour avoir, jouant avec elle au trictrac, juré en perdant, Boisrobert endura les misères du bannissement. Elle permet aujourd'hui ' que l'on affirme devant elle, b sa fantaisie, son tempérament.
Cfaaulieu, Benserade, Segrais, Mme Deshoulières, Pradon, La Fare, se déchargent, en sa présence, de leur fardeau de prose et de rimes cyniques. Elle applaudit aux belles impiétés du duc de Vivonne, aux sacrements du duc de Vendôme et à l'ivrognerie de son frère, le grand prieur.
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Elle appelle à elle tout ce que la capitale compte de biberons el de sceptiques souriants.
Au Temple, parmi les verdures qu'illuminent les lustres de cristal, au Temple oii les Vendôme établirent leur royaume de galimafrée, elle conduit la farandole des écervelées qui savourent, dénuées de scrupules, toute l'exquisité de l'amour et toute l'illusion de l'ivresse.
Mais il lui manque, pour être tout à fait heureuse el quasiment excusée, l'approbation de Ninon. Instamment elle la quémande. Elle l'obtient rarement. Parfois pourtant, sollicitée avec insistance, la courtisane quitte son logis, gagne le quai Malaquais, ou le Temple, ou encore l'hôtel Boisboudrand où demeure Chaulieu. Mais là vainement s'efforce-t-on à lui rendre, par des recherches de cuisine ou par des hommages agenouillés, ineffables les heures où elle dispense le rayonnement de son esprit. On ne parvient pas à la circonvenir. Elle se dégage avec douceur des liens dont on veut l'envelopper. Elle se refuse à une société qui ignore l'art de garder, en toutes circonstances, la mesure. Elle hait les faces émérillonnées par le vin et oublie quels propos exquis savent tenir les bouches qu'elle entend proférer de répugnantes gravelures.
A ce cercle de débauche, elle préfère celui, plus mélancolique assurément, mais respectable et devenu comme un candide tribunal de poésie que Mlle de Scudéry, pareille à une tireuse de cartes espagnole, maintient au coin de la rue
des Oiseaux. Mlle de Scudéiy fait partie de ce qu'elle appelle la catégorie des « vieilles du quartier ». Ninon, qui jadis raillait la précieuse élaborant ses géographies sentimentales, comprend aujourd'hui quelle véhémente aspiration vers l'amour inclinalL cette fille laiJe et prude à grilTonnér la carte de Tendre. Elle la plaint, et, sans l'afTeclionner, l'estime.
Mais elle la visite modérément. Son rêve serait de ne jamais sortir de sa maison que pour quelques évolutions sur le Cours. Peu à peu d'ailleurs, à mesure que sa vie avance, elle diminue le nombre de ses relations. Elle souffre d'un affaiblissement de la vue et les lunettes qu'elle porte, principalement pour lire, déparent son visage. Coquette encore, il lui déplaît d'offrir au monde gouailleur le spectacle de ces menues inûrmités. Elle demeure donc, autant que cela lui est possible, en son hôtel. Causer et écrire deviennent ses deux occupations favorites (i).
Grossissant son « rond », quelques personnages, avec ses précédents familiers, lui apportent, chaque jour, des raisons nouvelles de trouver la vie
(1) Le nue n* 673, f» II. v {Bihl. de la Rochelle] contient un fragment d'une de ses lettres au verso duquel Tallemant inscrivît quelques notes. On lit encore, sur ce papier, les phrases suivantes : « ... plus mais ils m'ont demander et je n'oy pu m'en p\enter. Bonjour mon cher monsieur, quand vous aurég le loisir vous me te manderés. La plume de l'aile m'a fait plaisir. Les bontés des gens spiriluels sont trop aymables. «
ITfl NINON DE LANCLOS
sédentaire excellente. Le maréchal de Clérambault et la maréchale de Créquy, le futur cardinal Dubois, le fantasque abbé de Troisville, Hautefeuille, bibliothécaire de la duchesse de Bouillon, Dernier, disciple de Gassendi et auteur d'un Abrégé de sa doctrine, telles sont les figures juvéniles ou ridées qui émergent de la pénombre de sa chambre. Tous professent pour elle une vénération sans limites. Ils en acceptent d'un même cœur reconnaissant aussi bien la raillerie que les sages préceptes. Avec eux Ninon peut enfin satisfaire cet appétit d'amitié qu'elle sentit toujours éveillé en elle. » La durée en amitié, écrit-elle, n'est pas moins rare que la durée en amour. 11 fut un temps où je me piquais de l'un, je ne me pique plus que de l'autre. » « Les temps sont venus, ajoule-l-elle ailleurs, où j'ai tout oublié, hors mes amis. »
Et ces personnages jalousent Saint-Ëvremont pour qui l'auguste « vieille » trace ces derniers mots. Néanmoins, c'est un régal pour eux qu'entendre la lecture des lettres adressées d'Angleterre par l'illustre débauché. Car, entre Ninon et Saint-hvremont, la séparation a provoqué un actif commerce épistolaire. L'ancien membre de l'ordre des Cdteaux n'a rien perdu de sa verve, de son optimisme, de son libertinage. Une intempérance de plume l'a jadis forcé k quitter la France où Colbert et Le Tellier. indignés qu'il osât librement critiquer les affaires d'État, lui réservaient un appartement à la Bastille. 11 vit pauvrement à
Bureau-secrétaire de Ninon {Appartenant à M. le vicomte de Ca**etle.)
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Londres, dans la familiarité d'Horlense Mancini, femme chaleureuse, échappée au joug pudibond de son époux le due de Mazarîn. 11 s'est habitué au lieu de son exil au poini de ne le vouloir plus quitter :
Passer quelques heures & lire Est mon pins doux amusement.
Je me tais un plaisir d'écrire Et non pas un attachement.
Je perds le goût de la satire :
L'art de louer malignement Cède au secret de pouvoir dire Des vérités obligeamment.
Je vis éloigné de la France, Sans besoin et sans abondance, Content d'un vulgaire destin.
J'aime la vertu sans rudesse, J'aime le plaisir sans mollesse, J'aime la vie et n'en crains pas la fin.
Longtemps, il souffrit de la misère et Ninon s'employa à la lui adoucir. Sans cesse, elle s'ingénia à faire rendre gorge aux créanciers que le philosophe laissait en France. Pensionné par le roi d'Angleterre, il se contente maintenant d'un train médiocre, soucieux surtout de continuer les fins repas qui constituent, avec quelques divertissements d'esprit, ses seules voluptés. " Je mange des huttres tous les matins, écrit-il ; je dlnc bien.
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je ne soupe pas mal. On fait des héros pour un moindre mérite que le mien. »
Ses amiliés anglaises ne lui font nullement oublier les françaises, et principalement celle de Ninon qui est la plus perspicace, la meilleure. Uurant quarante ans, ils sont la consolation l'un de l'autre (i). Ils se regrettent sans avoir le courage de quitter leur réciproque quiétude. « J'aurais souhaité, écrit Ninon, passer ce qui me reste de vie avec vous : si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici... Les anciensamis ont des charmes que Ton ne connaît si bien que lorsqu'on en est privé. » " Que j'envie, dit-elle ailleurs, ceux qui passent en Angleterre, et que j'aurais de plaisir à dîner une fois encore avec vous I N'est-ce point une grossièreté que le souhait d'un dtnerî L'esprit a de grands avantages sur le corps ; cependant ce corps fournil souvent de petits goûts qui se réitèrent et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. Vous vous êtes souvent moqué de celles que je faisois : je les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arrivé au dernier période de la vie : il faut se contenter du jour où l'on vil. Les espérances prochaines, quoique vous en disiez, valent autant que celles qu'on étend plus loin : elles sont plus sûres. Voici une belle morale : portez-vous bien, voilà à quoi tout doit aboutir. »
(1) Ils se prodiguent les cadeaux. Saint-Ëvremont envoie du Ihé à Ninon et celle-ci du vin choisi par Gourville le
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La correspondance de Ninon avec Saint-Évremotit est, à l'origine, moins élevée de ton. La courtisane craint la vieillesse qui la guette. Le duc de la Rochefoucauld, un jour, lui a dit: «L'enfer des femmes, c'est la vieillesse. » Cela l'a frappée. Elle consulte son ami. Et celui-ci dissipe ses appréhensions : « Votre vie, ma très chère, a été trop illustre pour ne pas être continuée de la même manière jusqu'à la (in. Que l'enfer de M. de la Rochefoucauld ne vous épouvante pas : c'était un enfer médité dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mol d'amour hardiment et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche... Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer l'Amour à qui vous devez votre mérite et vos grâces!,.. Avouez toutes vos passions pour faire valoir toutes vos vertus... Vous êtes née pour aimer toute la vie. Les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable : qui a aimé aimera. Si l'on m'avait dit que vous êtes dévote, je l'aurais pu croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu et donner à son âme de l'occupation ; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur. >>
Visiblement, il s'ingénie, par la louange, par des considérations admirables sur la doctrine d'Épicure, à la maintenir sur le terrain matérialiste. Mais il sent que peu à peu Ninon lui échappe. Ce qu'elle écrit sur la nécessité de donner à l'estomac tous ses soins, n'est que boutade. Lorsqu'il lui envoie, pour l'introduire dans le monde, tel ado-
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lescent dont il lui recommande la belle complexion physique : u A quoi songez-vous, lui répond-elle, de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir pour moi? » El plus loin : <( Ce corps, à la vérité, n'est plus digne d'attentioD, et l'âme a encore quelque lueur qui la soutient. » A quoi Sainl-Evremout réplique :
« Étant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attaché aux intérêts du corps que je ne devois l'être ; aujourd'hui je répare autant qu'il m'est possible le tort que j'ai eu, ou par l'usage que j'en fais, ou par l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Vous en avez usé autrement. Le corps vous a été quelque chose dans votre jeunesse ; présentement vous n'êtes occupée que de ce qui regarde l'esprit : je ne sais pas si vous avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la peine d'être retenu ; on ne dil presque rien qui mérite d'être écouté. Quelque misérables que soient les sens à l'âge où je suis, les impressions que font sur eux les objets qui plaisent, me trouvent bien plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est peut-être une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que le sien.
M M. Bernier, le plus joli philosophe que j'aie connu (Joli philosophe ne se dit guère, mais sa figure, sa taille, sa manière, sa conversation, l'ont rendu digne de cette épilhèle-là), M. Bernier, en parlant de la mortiGcation des sens, me dit un jour : « Je vais vous faire une confidence que je
ne ferais pas à Mme de la Sablière, à Mlle de Lanclos même, que je tiens d'un ordre supérieur: je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me parait un grand péché. » Je fus surpris de la nouveauté du système ; il ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. S'il eût continué son discours, peut-être m'aurait-il fait goûter sa doctrine. »
Mais ces choses dites avec grâce ne peuvent plus convaincre Ninon. Si elle se réjouit encore de participer à l'allégresse du monde, s'il lui agrée d'être, par les éloges que Tont d'elle à Londres Sainl-Évremonl et le duc de Tallard, ambassadeur de France, célèbre dans toute l'Angleterre, s'il lui plaît que cette célébrité imprévue lui vaille la visite et l'alTectioD de la duchesse de Sandwich (i), à la vérité elle n'est plus attachée que par un fil léger aux intérêts terrestres. Dès que l'on plonge dans son âme, on la découvre pleine de mélancolie. Elle lutte contre le désabusement. Elle se plaint d'être, à cause de sa longévité, dans l'obligation de tracer u l'épitaphe du monde ». « Je suis lasse quelquefois, écrit-elle, de faire toujours la même chose et je loue le
(1] Cette grande dame anglaise, fille du comte de Rochester, trfes répandue ea France, au dire du marquis d'Argenson et du duc de Luynes, vint à Paria en 1698, avec son médecin Morelli, Elle en partit charmée de l'eeprit de Ninon. Leur amitié fut solide et durable. La ductieeee Cûrreapondit assiduement, dans la suite, avec notre héroïne. Elle possédait son portrait peint à l'huile.
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Suisse qui se jela dans la rivière par celte raison. Mes amis me reprennent souvent sur cela, et m'assurent que la vie est bonne tant que l'on est tranquille el que l'esprit est sain. La force du corps donne d'autres pensées. L'on préféreroit sa force à celle de l'esprit; mais tout est inutile quand on ne sauroit rien changer : il vaut autant s'éloigner des réflexions que d"en faire qui ne servent ë rien. »
'Vainement Sain l-Évre mont s'évertue à lui rendre T'oplimisme dont il est pélri : « Votre lettre, lui répond-elle, m'a remplie de désirs inutiles dont je ne me croyais plus capable. Les jours se passent, comme disait le bonhomme des Yveteaux, dans l'ignorance el la paresse, et ces jours nous détruisent et nous font perdre les choses à quoi nous sommes allachés. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de réflexions: je tâche à n'en plus faire et k oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'aurait proposé une telle vie, je me serais pendue .»
Sans doute, la disparilion successive de ses amis les plus tendres l'incline-t-elle à cette désespérance. Il n'y a jamais en elle l'ombre d'un repentir de sa vie passée. Et ce qui le prouve, c'est cette phrase sous sa plume: « Si l'on pouvait penser comme Mme de Chevreuse, qui croyait, en mourant, qu'elle allait causer avec tous ses amis de l'autre monde, il serait doux de le pen-
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ser, » Le trépas de Charleval, son ancien martyr, celui de Gourville, celui de la «Juchesse MazarJn, troublent douloureusement ses dernières années. Celui de Saint-Évremont, qui se produit en i7o3, accentue sa tristesse intérieure.
Elle n'est dès lors plus qu'un fantôme pflle. une sorte de peresprit flottant dans la société, doué du geste et de la parole, mais participant d'une existence aérienne. Involonlairemenl elle se tourne tout entière vers cet inconnu qui l'attend et où elle va prochainement s'évanouir. On a affirmé qu'elle avait, jusqu'à l'heure dernière, persisté dans son attitude négatrice à l'égard de la religion. On s'est, à notre avis, trompé (i). Quoi qu'elle fasse pour s'en délivrer, la préoccupation de l'au-delà le tourmente sans cesse. Avec Mme de la Suze moribonde, avant 1673, elle essaie de déchiffrer le mystère de ce Christ singulier que les foules iaraélîles virent évoluer sans comprendre sou génie. La comtesse s'en est brusquement énamourée. Toutes deux dissertent sur ce que pouvait Aire son apparence physique :
— Je crois, dit Ninon, qu'il était blond.
— Point, ma chère, répond l'autre, je sais d'original qu'il était brun.
(1) Selon difTérenle auleurs, la deroière nuit de son :, elle aurnil écrit le quatrain suivant :
Qu'un vain eapoir ne vienne |)oinl s'olTrir Qa\ puiasG tbranlermon courage.
Que (erais-je Ici davantage?
Comme la Madeleine, Ninon eût, par amour, suivi cet homme dont la parole, & défaut de la naissance, était divine. Est-ce l'espérance d'entendre, par délit te tombeau, la parabole imagée du prophète qui la tourne insensiblement vers la religion? Est-ce l'exemple que lut donnent en se convertissant des impies notoires comme la ma réchale de la Ferté ou le comte de Grammont qui la détermine à chercher un salut problématique? IVul ne le pourrait indiquer nettement.
Auprès d'elle les moines et les abbés se disputent son ame, se rendant compte de quelle conséquence serait, pour leur fortune, la proclamation de leur victoire contre le démon. Un jésuite, le R. P. d'Orléans, la talonne. Mais elle regimbe. Les aiiicles de foi puérile choquent sa raison. Elle se refuse à un aveuglement que partagent tant de fidèles.
— Hé bien, mademoiselle, s'écrie Tautre, à bout d'arguments, en attendant que vous soyez convaincue, offrez toujours à Dieu votre incrédulité.
Mais Ninon ne veut pas aller à Dieu sans raisonner un amour qui doit remplacer tous les autres. A Fontenelle qui, plus aisément, l'entraînerait aux décisions adverses, elle dit :
« Vous savez le parti que j'aurais pu tirer de mon corps ; je pourrais encore mieux vendre mon âme : les jésuites et les jansénistes se la disputent (i). »
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L'abbé Testu lui-même lente celte conquête difficile. Mais il n'est pas de taille à lutter avec avantage dans les controverses. Il écrit plus aisément un madrigal qu'il ne compose une homélie. Ninon n'ignore point, en outre, qu'en échange de sa défaite, il demanderait le chapeau qu'il manqua à plusieurs reprises. Elle ne ferait pour rien au monde un prince de l'Église de cet avorton sémillant qui porte si galamment la houlette de berger dans les alcôves, lîlle le couvre de confusion et le renvoie à ses patenôtres amoureuses.
Et c'est, à l'heure môme où elle nage dans ce trouble pénible, que le sieur Arouet, son homme d'affaires, en ce qui concerne les intérêts de sa famille, lui présente son fils, François-Marie. Pas plus que les jésuites qui nourrissent son esprit, elle ne se doute, caressant ses mèches blondes, qu'elle cajole une sorte d'Antéchrist que la religion tout entière haïra sous le pseudonyme de Voltaire. Elle le trouve éveillé, agréable, charmant. Elle aime sa conversation d'où la naïveté de l'enfance est exclue. FA\e apprécie sa facilité de poète léger. Elle prédit une belle destinée au bambin de douze ans qui la regarde de ses yeux profonds. Elle n'imagine pas que par lui se prolongera et s'épanouira sa doctrine philosophique
qu'ici, je me suis contesté grussièrement d'être tiomme de bien; il faut faire quelque choses de plus, elje n'attends que votre eiemple pour être dévot. » Selon Vigneul- Marville, Ninon aurai', essayé de » l'attirer à un peu plus de clirîstianiBine •.
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1S3 NINON DE LANCL05
et qu'il est un fils respectueux de son libertinage.
Elle n'a plu? que quelques mois à vivre. Elle est malade, mais lucide. Par l'entremise du sieur de Bonrepos, premier commis de la marine, l'un de ses plus dévoués amis et son correspondant assidu, elle a assuré définitivement le sortde son fils, Louis de Moroay. Elle n'a plus k penser qu'à elle. Elle vient alors doucement, et d'elle-même, à la religion. Elle lui demande un secours contre l'inquiéliide immense dont elle se sent accablée. Elle s'entoure de tableaux pieux. Une nonne veille sur ses nuits agitées et elle la supplie de procéder, après sa mort, à son convenable ensevelissement.
Quand l'échéance fatale lui semble toute proche, d'une main encore ferme, elle trace son testament « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Elle laisse quelque argent à ses derniers domestiques Pierre et Marie Poron, frère et sœur, valet et femme de chambre, à Catherine et Marguerite, de l'argent aussi el des bardes aux membres de sa famille survivant du côté des Raconis et qui sont pauvres. Eu souvenir de l'amitié qui l'unit à Gourville, elle lègue à son neveu, son hôtel de la rue des Tournelles. Etenfin, reconnaissante au bonhomme Arouel de sa perpétuelle obligeance, elle le supplie d'accepter, en échange de la charge d'exécuteur testamentaire, mille francs dont son fils achètera des livres.
Ces ultimes affaires réglées, sagement elle se prépare à la mort. Lorsqu'elle la sent imminente,
elle se rend en l'église Saint-Paul oii elle fait confession générale de ses fautes et reçoit l'absolution. Bientôt, alitée, sous la garde de Mmes de Vaubecourt, de Nancrée et Olier, avant que de rendre l'âme, elle reçoit l'hostie dont elle n'avait plus connu la saveur depuis sa petite enfance. Elle est dès lors rassérénée. Elle sait qu'un prôlre, nanti par elle de <]uelquc pécune, dira des messes pour le repos ultérieur de son âme. Le 17 octobre 1705, après trois jours de souffrance, à l'âge de 85 ans, elle s'éteint comme elle a vécu avec une douceur harmonieuse et charmante.
Les chroniqueurs, Dangeau, Sourches et beaucoup d'autres, enregistrent aussi tôt sa mort comme un événement, cependant qu'autour de son cadavre chaud encore instrumentent les commissaires au Chateict. A peine esf-elle ensevelie en l'église Saint-Paul que l'abbé de Châteauneuf compose son épilaphe et commence à créer la légende de son irréligion totale :
Il n'est rien que la mort ne dompte Ninon qui, près d'un siècle, a servi les amours
Vient enfin de finir ses jours.
Elle fut de son siècle, et l'honneur et la honte,
Inconstante dans ses désirs.
Délicate dans ses plaisirs,
Pour ses amis, fidèle et sage.
Pour ses amours, tendre et volage,
Elle fit régner dans son cœur Et l'extrême débauche, et l'extrême pudeur.
Et montra ce que peut ce triomphant mélange, Des cbarmes de Vénus et de l'esprit d'un ange.
A la vie elle eut grande (oi Pour ne rien mettre à l'aventure Elle ne crut point la future.
Nulle courtisane, et pas même Aspasie, ne recul, après sa disparition, tant d'hommages et de tani de plumes illustres. Les poètes, Terrasson, Desmahis, La Harpe, Dorât, Piis et même une sorte de barde slave, le comte de Schouvalow^ grilTonnant épltres, épigrammes, quatrains ef distiques, lui prodiguèrent les dithyrambes. Les philosophes, d'AJembert, Rousseau, s'inclinèrent gravement devant sa tombe. Et si les biographes, béatement admiralifs, s'évertuèrent à ensevelir dans l'erreur celte existence claire, c'est parce qu'ils eurent pour guide Voltaire, qui propagea sur elle les contes saugrenus (i).
La douce femme méritait mieux que l'ingrati-
(1) Au dire d'Argenson (Mémoires, VII, 16-17 novembre 17S1), la reine Marie Leckiineka aurait possédé le crâne de Ninon. • Elle va, dit-il, à tous momeots voir la Bttle Mignonne; c'est une tête de mari. Elle prétend avoir celle de Mlle Ninon de Lanclos i plusieurs dames de la cour qui atTectionnent la dévotion lonl mise dans le goût de cet outil qu'elles ont chet elle. On pare ces têtes de mort de rubans el de cornettes; on les illumine de lampions et l'on médite une demi-heure devant elles. » Nous pensons que l'assertion de d'Argenson doit être rangée parmi les contes dont ta personnalité de Ninon est enveloppée.
tude posthume de l'homme de Ferney. Lorsque Walpole t'appelle Notre-Dame des Amours, il démonlre qu'il ne la comprend pas. Il caractérise l'attrait unique de la courtisane ; il célèbre sa Terme périssable; il oublie la splendeur de son esprit. La Bruyère la comprend mieux, mais incomplètement encore, disant : « Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde de plus délicieux. L'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. »
Ninon nous livre, elle-même, en deux phrases d'une lettre, tout le secret de sa séduction : « La philosophie sied bien avec les agréments de l'esprit. Ce n'est pas assez d'être sage, il faut plaire ».
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