CHAPITRE III
My7ouR nous renseigner sur la vérilatile image J^^< physique de Ninon, il demeure des témoignages écrils et peints par des contemporain». A tort on demande leur opinion à Douxrnosnil ou & Bret. Ils ne les connurent pas. Ils tracèrent chacun leur portrait d'imagination, au milieu du dix-huitième siècle.
Somaize se montre fort difficile. Tallemsnt, également : * Pour de la beauté, dil-il, Ninon n'en a jamais eu beaucoup ; mais elle a toujours eu beaucoup d'agrément ». Deux filles que l'on soupçonnerait malaisément de partialité, car elles réprouvaient les vices de la courtisane, démentent celte affirmation du chroniqueur. L'une, c'est Madeleine de Scudéry ; l'autre, c'est une sorte d'amazone qui traverse la société précieuseet que l'on nomme Angélique Petit. Dans Clélie, indigeste roman de la première, Ninon apparat!
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SOUS la dénomÎDation de Clarice. Dans tAmour éckapi ou les diverses manières d'aimer conlenaës en quarante histoires avec le Parlement d'Amour, pitoyable relalion de ta deuxième, elle figure sous le pseudonyme de Pithie. Ninon fut portraiturée en outre par différents peintres, dont Ferdinand el Mignard.Nous ne pouvons préciser quel destin subit l'œuvre de Ferdinand. Le Musée royal de Bruxelles prétend posséder celle de Mignard. Admettons cette prétention (i).
En celle peinture Ninon a pris, pour poser, ce qu'elle appelle elle-même na mine de philosophe. Elle est merveilleusement belle. Auréolant l'ovale parfait du visage, ses lourds cheveux chfllains qu'illuminent des joyaux, coulent en boucles soyeuses vers sa gorge et ses épaules. Un collier de grosses perles interrompt de son éclat nacré l'inflexion délicieuse des lignes et des perles pareillement décorent avec sobriété le justaucorps de soie. La tête est petite et poupine. Sous le front lai^e et dégagé, ombrés par l'arc double des sourcils épais, voici cos yeux noirs, ces yeux ignés, ces yeux qui « font plus de fracas que lous les yeux du monde h. Mince, droit, délicat, le nez annonce les merveilles de la bouche que la « petite tosse » du menton contribue à rendre entre tontes
(1) Nous publions, au cours de cet ouvrage, une reproduction de la peinture dite de Mignard, exécutée vers 1660. Selon Colombe; cette peinture dont il ignora le sort ultérieur, fut vendue, pour la somme de cent francs, lors de la liquidation du cabinet Hédouin. V. VAppendiet.
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désirable. Et c'est cette bouche qui vraiment donne au visage tout son attrait. Elle est par excellence migaarde, d'une pulpe éclatante, et les baisers, et le rire paraissent voleter encore parmi ses inefTables sinuosités. On devine, derrière son ironie el sa volupté, la claire et minuscule joliesse des dents et le rose frémissement de la langue.
Un peu figé par le peintre, ce visage aux carnations velouiées quand on le contemple, bouge et s'éclaire. Il prend dès lors sa beauté totale toute de grâce constituée. 11 résume le jugement de Ninon elle-même qui disait : u La beauté sans grâce est comme un hameçon sans appât. » On y surprend aussi la gamme entière des sentiments exquis que les contemporains nous signalent en celte femme éminente.
Il estdommagequcle peintre ait arrêté au buste son œuvre. Mais nous savons de quelles fermes et corallines rondeurs la gorge de notre héraïne était faite.
Qui veut du t)eau sein de Ninon
L'image naturelle ?
Qu'il se figure le boutoa
D'une rose nouvelle.
Parlois, repoussant le corset.
Ce beau sein se révèle Et c'est la rose dans du lait Qui n'en est que plus belle.
Lesadmiralricesde Ninon vantent sa contenance modesie, sa timidité, en même temps que son allure désinvolte, sa taille élégante et souple, son
corps, proportionné en toutes ses parties et qui * selon ce qu'on en peut juger par ce qu'on en voit est au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer ». Elles louent également sa prestesse de danseuse et sa sorcellerie de musicienne. Elles disent sa voix enchanteresse et traduisent l'harmonie de ses gestes rendus plus séduisants par la finesse de ses mains soignées.
Comme pour nous apporter une certitude sur la véracité de leurs affirmations, un Hollandais fameux, astronome et géomètre, que Louis XIV appellera plus tard à la cour, Christian Huygens, sieur de Zuylichem, résume en un quatrain leurs commentaires fdandreux :
Elle a cinq instruments dont je buib amoureux : . Les lieux premiers, ses mains ; les deux autres, ses yeux.
Pour le dernier de tous et cinquième qui reste, 11 faut être galant et leste.
De la part de ce contemplateur de Saturne, une telle considération des choses terrestres prend une valeur inestimable. Mais ce que Huygens ne nous révèle pas, c'est le cœur et l'esprit de Ninon. Pour le cœur, Madeleinede Scudéry et Angélique Petit unissent, en concert, leurs éloges. Elles en glorifient, en termes grandiloques, la générosité, la tendresse, la constance, le désintéressement, la discrétion (i). Sur ces points Tallemanl confirme
(1) Un vaudevilliste écrit :
Cette lldËlité etupéfle Ice contemporaine. De même la
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leurs assertions. Mais le chroniqueur pas plus que les a romanisles » ne discerne la hauteur d'esprit de Ninon. Tous trois s'étonnent de sa culture. Us écrivent : « La capitale du grand Mégistandre (Louis XIV) se doit tenir heureuse de posséder cette illustre fille. » Ils ne vont pas au delti.
Peut-être Tallemant, s'il eût poussé son enquête, eût-il découvert la vérité sur cet esprit. Mais il n'en avait cure. « Charleval, un M. d'Elbène et Miossens, rapporte-t-il cependant, ont fort contribué à rendre Ninon libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à (aire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir esté fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité (t) et de n'avoir que par bienséance reçu tous les sacremens. Ils luy ontfait prendre uncertain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne et décide de tout à sa fantaisie. » 11 est improbable que Charleval, d'Elbène et Miossens aient imposé leur influence à Ninon. Nous croirions davantage qu'ils subirent la sienne. Le seul homme dont on sente, dans sa vie, l'action véritable, c'est Saint- bvremont. On a tout dit snr
supériorité d'esprit de la courliaane leur paraît incompréhensible. " On pouvait avoir autant d'esprit qu'elle, écrit Cbavagnac, mais il n'était pas permis d'en avoir davantage. » Saint-Simon, pour la louer, descend de son piédestal. C'est à lui que l'on doit l'encens le plus parfumé dont bénéficie la mémoire de Ninon.
(1) C'est probablement en cette circonstance qu'elle prononça la pbrase fameuse : ■ Heureusement, je ne laisse au monde que des mourants '. <•
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Saint-Evremont. Ninon le coonatt vers tfi^o^ ^ l'époque où il vient de lancer sa satire contre l'Académie française. Il grossit, à l'Hôtel de Condé, la bande des petits maîtres. En fait-elle l'un de ses caprices? Les uns l'assurent, les autres le nient (i). On ne possède aucune certitude à cet égard. Mais elle en fait son ami de prédilection, le seul, le vrai, celui auquel elle tient par-dessus toutes choses au monde. Il est agréable de visage et de tournure. On le surnomme l'esprit. Il est, au dix-septième siècle, le disciple le plus authentique d'Épicure. Gomme Des Barreaux, il « écréme les délices de la France n. Avec une nuance de cynisme, il est honnête homme à la façon du chevalier de Méré. Il prend à toutes les sources, le plaisir, le bien-vivre. 11 est insouciant, caustique, léger. Cela ne l'empêche ni d'observer, ni de penser. Sa prose de même que son vers reflète la clarté allègre de cette pensée et l'acuité de cette observation. Il continue la filiation de Montaigne et il annonce Voltaire.
Il a davantage de défauts que de qualités. II lui importe peu d'être incommode à tous pourvu qu'il se satisfasse lui-même. L'égoïsme est profond en lui et illimitée la capacité de jouissance. On le haïrait s'il ne savait d'un mot disperser cette
(l)Saint-ËvreniODl lui-même ne précise rien. ËcrivdDt â Ninon, il dit : - Le tempérament que vous prenez est digne de la délicatesse de votre esprit et rend justice au personoage que j'ai toujours Tait avec vous, ni de simple ami, ni de véritablement amant •. ; , ,'
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haine qu'il seul poindre. En compa^ie, il fait aisément converger vers lui les admirations, soit qu'il exécute un ridicule, soit qu'il philosophe sur telle matière de casuistique. Lui seul serait capable d'éliminer d'une âme dévote la foi tenace. Il ne s'en donne pas la peine. Néanmoins son exemple de définitive incroyance contribue à précipiter les dernières lueurs de piél^ dont le grand Coudé restait éclairé.
Ninon, dès qu'il l'a captée par le charme de sa causerie, devient son élève, sa aœurd'esprît. Il fait lever, en celte terre féconde, le grain qu'Henry de Lanclos y avait semé. Il chasse d'elle, comme une mauvaise herbe, la superstition. Si bien que )a maison de la jeune femme brûle, au milan de la capitale, comme un foyer d'athéisme. « On est bien à plaindre, dit-elle, quand on fi besoin des secours de la religion pour se conduire dans le monde. Car c'est une marque certaine que l'on a l'esprit bien borné ou le cœur bien corrompu. » Et volontiers sa raillerie s'exerce sur le sujet de la religion : « A la cérémonie des Cendres, ditelle, au lieu des paroles dont l'officiant se sert en frôlant le front du pénitenl, il vaudrait mieux dire : Il faut quitter ses amours, il faut quitter ses amours! » Et celle fille qui, étant à l'extrémité, recevait les sacrements par convenance, pareillement par convenance amène, au chevet de ses amis moribonds le prêtre porteur des huiles saintes. Et tandis que ce dernier se prépare à administrer l'extrémc-onclion ;
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Monsieur, lui dil-elle, faites votre devoir -es de, mon ami. Je vous assure que, quoi- I. raisonne, il n'en sait pas plus que vous, la société de cette époque permet difHcileaux hommes une pareille libération de con- ,iice, elle la défend formellement aux femmes. Colportés, les mots de Ninon font scandale. On n'est pas loin de juger sa maison le repère du démon. Blot, chansonnier satirique dont Gaston d'Orléans patronne officie use menti 'a théisme fougueux, concourt à en répandre la légende. Puisque, dit-il,
l'adorable Ninon Trouve bon qu'on chante en carême, Je ne lai dirai jamais non.
Plût à Dieu qu'elle en lit de même 1
Et voici qui corse l'esclandre. Au carême de l'année i65i, on apprend que les familiers de Ninon mangent ouvertement de la viande chez elle. On n'ose croire à tant d'audace. Il faut pourtant se rendre à l'évidence. Passant un jour sous les fenêtres de ce logis, un prêtre de Saint-Suipice reçoit un os sur la tête. Furieux il accourt chez le bailli de l'abbaye Saint-Germain, un étonnant fripon qui, pense-t-il, vengera la religion en même temps que sa dignité offensée. Il dépose sa plainte. Il l'ampliCe. Innocemment il conte que deux hommes furent assassinés précédemment chez cette courtisane damnée.
Heureusement avertie de cette lâche dénoncia-
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tioD, Ninon envoie deux de ses amis, peut-être ceux qui commirent l'imprudence, le duc de Caadale el le marquis de Mortemar, la justifier auprès du bailli. Celui-ci promet d'étoufTerl'afraire. Mais il ne peut empocher les langues de frétiller. Mme CornueI,lapluâgrandediseuse de bons mots du siècle, accuse Ninon de fabriquer, avec sesjupes usagées, les chasubles de l'abbé de Boisroberl. Les dévotes de la cour entrent en campagne, talonnent Anne d'Autriche, la supplient de débarrasser le monde de celte impie. La reine propose de la meltre aux Filles rcpentie.s. Mais elle a ses défenseurs, fiautru notamment, Bantru ie boufTon dont les blasphèmes sont aussi nombreux que les jours, répond à la proposition royale :
— Mais, Madame, elle n'est ni fille, ni repentie!...
Il ne parvient cependant pas à arrCter le mouvement réprobateur, Tourmentée el contrainte, Anne d'Autriche envoie un exempt de la maréchaussée porter ix Ninon une lettre de cachet lui ordonnant de se retirer en un couvent. Loin de se déconcerter, In jeune femme parcourt la lettre, voit que le couvent n'est pas désigné, la rend au porteur et lui dit :
— Puisque la reine a tant de bonté pour moi que me laisser le choix du couvent où elle veut que je me relire, je vous prie de lui dire que je choisis celui des Grands Cordeliers.
Le couvent des Grands Cordeliers est soumis à la règle de saint François d'Assise. Ses moines.
vêtus d'une robe de drap gris et ceints d'une corde, font vœu de vivre d'aumônes, dans une humilité profonde. Or, ils passent, au dix-sep* Uème siècle, pour être les plus indisciplinés, les plus débauchés et les plus ignares de la moinerie française. Ninon n'élit point sans dessein leur maison pour retraite. Son effronterie stupéfie l'exempt chargé do lui signifier l'exil. Docilement pourtant, il transmet à la reine sa réponse. Voilà celle-ci, à son tour, éberluée. On peut appréhender sa colère. Pour la première fois de sa vie, au contraire, oubliant sa dévotion, elle se montre clémente .
— Fi, la vilaine, s'écrie-t-elle en riant, qu'elle s'en aille où elle voudra !
Et elle décide de laisser en repos cette spirituelle impie. Mais Ninon juge que les bigotes la persécuteront encore. Pour leur donner le change, elle fait annoncer bruyamment par le gazetier Loret son départ pour l'Amérique où tant de gens aventureux rèveul, à cette époque, de rencontrer la terre promise (i). Puis effectivement elle
(1) Nous sommes en 1651. Il faut placer, tin peu plus lard, l'anecdote suivante, rapportée par Tallemant : •< Le Président [Tsmbonnesiil atloit chez Ninon pour faire d'autant plu» l'homme de cour. Ninon s'en moquoit fort. 11 y avoil je ne sais quelle petite Cliarpentier avec elle, à qui Tambonneau fai'tait les doux yeux et luy envoyoit du cidre. Elle luy disoit : « Président, envoye-moy bien du cidre et ne viens point, car tu pues trop fort ». Cette petite nilc avoit esté Iroie mois chez Ninon, sans dire un mot. Un jour quelqu'un parloit d'hiitoriens, elle va
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abandonne le Marais et se réfugie au fauboui^ Saint-Germain, peut-être chez l'un de ses payeurs, Aubijoux, qui, depuis plusieurs années verse de rondes sommes en sa cassette. Elle espère, en ce quartier tranquille, par une sagesse momcnlanée, se faire oublier de la cour. Mais ses familiers n'entendent pas élre privés d'elle. Aussitôt ils émtgrent de tous les points de la capitale où ils habitent vers le solitaire faubourg.
L'un d'eux, Louis de Mornay, marquis de Villarceaux que, depuis peu, elle regarde avec des yeux de concupiscence, abandonne, pour la suivre, le quartier Saint-Honoré. Et sauf sa femme toute sa maison l'accompagne, son frère, René de Hornay, abbé de Saint-Quentin-les-Beauvais, le plus débauché des petits collets, et Boisrobert à qui, par contrat, il doit un domicile (t). Tout ce monde s'installe vis-à-vis de Ninon.
Mais celle-ci, momentanément n'accueille personne. Elle simule la dévotion. Elle fréquente les
dire : « Pour moy, J'ayme fort Bodole «. Il prit envie à la présidente d'entendre Ninon jouer du luth, mais comment Taire? • Je veux donc, disoit-elle, qu'il y ayl une tapisserie entre deux. — Voire, dit te marj sérieusemenl, ma petite femme, je vous assure qu'elle est auesy modeste qu'une autre personne ; et puis elle a, peneez-vous, une dame Anne, tout auss; prude que pouvoit estre la vostre ■. Ninon fait ce conte à crever de rire; car cette Madame Anne estoit la maquerelle de la Présidente. •
(1) Boisrobert avait vendu â Villarccaun une maison dans laquelle il s'était réservé, sa vie durant, un logis. Le marquis déménageant, l'abbé le suivait tout naturellement.
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églises. Un jour, au sermon, elle se trouve auprès de la galanle Mme Paget. Cette maltresse des requêtes, fort indifférente aux phrases mal bâties du théologien dont la chaire encadre les gestes onctueux, entame la conversation. Ninon la séduit.
— Quelle est donc cette jeune femme ? demande au sieur du Pin, trésorier des menus plaisirs royaux, Mme Paget transportée.
— C'est , répond l'autre , goguenardant , Mme d'Argencourt, une bretonne qui vient solliciter un procès.
Mme Paget ne soupçonne pas que l'on se moque d'elle. Revenant vers Ninon :
— Madame, dit-elle, vous avez donc un procès? Je vous y serviray. J'aurai la plus grande joie du monde à solliciter pour une si aimable personne.
Ninon se doute de la supercherie. Réfrénant une violente envie de rire, elle fournit tous les détails de procédure dont l'autre s'enquiert. Tandis qu'elle s'évertue à cette tâche, traversant les groupes pressés de fidèles, Boisrobert passe et salue Ninon au passage. Voilà Mme Paget fort étonnée.
— D'où connaissez- vous cet homme? dit-elle,
— Madame, repart Ninon, je suis sa voisine. Je loge au faubourg.
— Ah ! s'exclame amèrement Mme Paget, je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quittées pour une Ninon, pour une vilaine.
Un peu H déferrée » par cette réflexion, Ninon reprend bientôt son aplomb :
— Ahl Madame, dît-elle, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit. C'est peut-êlre une honnête fille. Od en peut autant dire de vous et de moi. La médisance n'épargue personne.
Et, ie sermon terminé, elles se séparent.
Mme Pagel se prépare à monter en carrosse, lorsque Boisroberl s'avance vers elle :
— Vous avez, dit-il, beaucoup causé avec Ninon.
Voyant qu'elle a été jouée, Mme Paget entre en une colère furieuse. Cependant, comme sur le sujet de la ji^alanterie, elle ne le cède en rien à Ninon, elle ne lui garde pas longtemps rancune. De nouveau, du Pin met les deux femmes en présence au jardin de Thevenin l'oculiste, où se rencontnmt badins et coquettes, et elles achèvent de s'apprécier réciproquement. Mais Boisrobert ne laisse pas se perdre, sans en tirer parti, une aussi charmante aventure. Il court la conter aux ruelles et bienlôt, il en fait le sujet de sa comédie la Belle Plaideuse {\).
Le retentissement soudain de celte mince alTaire déplaît un peu à Ninon. La détermine-t-il, pour écarter d'elle les curiosités indiscrètes, à suivre l'impulsion de ses sens qui parlent nue fois encore en faveur du marquis de Villarceaux ? Nous ne le saurions dire. Le marquis de Villarceaux ne se
(1) Paris, G. de Luyne, 165r., in-12. La comédie fut écrile en 1663. Elle coTilenait d'autre» anecdol«s. Mme Paget et le président de Bercy, tous deux mis en cause, en Hreut interdire la représentation.
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sig^oale guère à l'atlention de l'historien que par ses actes amoureux. Il est vrai, de-ci, de-là, les manuscrits conservent quelques mauvais vers que l'on hii attribue (i). Ceux-ci témoignent que cet homme d'épée possédait quelque teinte de littérature.
Bien que père de plusieurs enfants et marié à une femme que les contemporains disent aimable et fidèle, il cherche sans lassitude à oublier la sujétion conjugale. Le sieur deCasteInau, quand il se fait peindre en habit de lieutenantgénéral dans la ruelle de sa femme, ne soupçonne pas que sur te lit silhouetlé au premier plan du tableau, Villarceaux chaque jour accrotl la longueur de ses cornes. Mais Ninon connaît ces intrigues. On lui a de même rapporté les exclamations nocturnes et balbutiées de Mme de Castetnau aux bras de son mari :
— Faut-il, a-l-el!e coutume de murmurer, soupirant et emplie de remords, que je fa... fa... fasse cocu un si vaillant hom... homme !...
Si Mme de Caslelnau ne peut agir autrement, c'est parce que Villarceaux possède, au déduit, des dons inestimables. Ninon, contemplant sa belle
(1) On les Irouve daae Bibliolhique de CArtfnal-, ms. Conrarl, t. X, in-1, p. 248; t. XVIII, in-4, pp. 21, 23; XXIV, in4, p, 467. L'une de ce^ poésies est également attribuée à sa femme. Les Ari:hweK du MinUIère des Affairée élrangire», France, I87e, \" 80 et S2 contiennent une lettre inédite de Villarceaux â Muzarin datée du 8 janvier 164S et un curtidcat militaire, en faveur du sieur d'Avaugour, daté du 13 décembre 1677.
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télé brune, pense que mieux que personne au raoude elle appréciera ces dons. Elle abrège !es préliminaires. El lorsque Villarceaux s'est elFondré en ses bras, elle sent, en vérité, quelque chose qu'aucun autre amant, sauf peùl-élre Chatillon, n'éveilla en elle. C'est le battement subit de son cceur. Une passion forcenée bientôt l'entratne. Il lui semble qu'on lui a versé un philtre. Souhaitant une solitude délicieuse, elle chasse d'autour d'elle les fâcheux. Elle ne vit plus que pour se mirer on ces sombres prunelles et se pâmer sous la caresse de ces lèvres ardentes.
Une jalousie fï'énélique anime les deux amants. Ils ne toléreraient pas la moindre infidélité. Un jour Villarceaux, logé, comme nous le dîmes, vis-à-vis de Ninon, aperçoit, au milieu de la nuit, une bougie allumée en la chambré de la jeune femme. Il lui envoie aussildt un valet pour s'enquérir si elle est malade. Ninon répond aégalivement. Aussilùl le mai'quis conclut qu'elle écrit à un rival. Aveuglé de colère, il veut prendre un chapeau pour se rendre auprès d'elle; il saisit une aiguière d'argent et l'enfonce sur sa tête avec une telle violence qu'on a toutes les peines du monde ensuite b l'enlever.
Cependant Ninon soupçonnée refuse de se justifier. De désespoir, Villarceaux tombe dangereusement malade. Voilà Ninon désespérée à son tour. Ne sachant que faire pour rendre la conliance à son amaiit, elle coupe, d'un ciseau brutal, sa merveilleuse chevelure et la lui adresse.
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L'autre, sentant sur son visage, la caresse parfumée des belles boucles, comprend la stupidité de sa méfiance. L'envoi de cette chevelure prouve, mieux que des serments, que Ninon ne songe à admettre personne auprès d'elle. En un instant Villarceaux reconquiert la santé. La jeune femme l'ap* prend, accourt dans sa chambre, prend placeuses côtés, Etils demeurent couchéshuitjoursenliers. ; Or, taudis qu'ils batifolent de la sorte, Mme de Villarceaux souffre et se plaint. Une anecdote plaisante indique qu'elle n'affiche pas la fierté de Mme de Sévigné. C'est Boisrobcrt, colporteur de contes à rire, qui en égaie les ruelles. La scène se passe à Villarceaux. Il y a belle compagnie. Le précepteur des enfants du marquis souhaite que l'on admire quelle instructionéclairée il donne à cesderniers. Il les interroge sur leurs précédentes leçons :
— Quis fuit primas monarcha 1 dit^il.
— Nembrol, répond l'un des enfants.
— iQuem viram habuit Semiramis ?
— Ninum, répond l'autre.
A peine c»j nom aux syllabes trop connues estil sorti des lèvres puériles que Mme de Villarceaux apostrophe le pédagogue. Elle ne lui laisse pas même le temps d'une explication.
— Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien d'apprendre à mes enfants des ordures. C'est me mépriser que prononcer ce nom-là chez moi (i).
(Ij Peutr.âtre Niaon raconta-t-etle cette anecdote à Molière. On en trouve une trace déformée dans la Comleise cTEicarbagnat, scène XIX.
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Pied à pied, la marquise lutte contre l'influence de la courtisane. Elle parvient, à force de récriminations, A obtenir que son mari la vienne rejoindre ô Villarceaux, en pays Vexin. Elle croil df^s lors tout gagné. Mais Ninon s'installe auprès de Villarceaux, ea la demeure d'un ami commun, le sieur de Varicarville, ofGcier de lîaston d'Orléans, original fort riche, végétarien et athée.
Les deux amants continueiil à savourer en province les délices de Paris. Rien n'est changé de leurs habitudes. Inutilement Mme de Villarceaux pleure, menace, supplie. Elle doit se résigner. EUe se résigne. D'ailleurs l'amour du marquis et de Ninon porte ses fruits. Avec une joie profonde la jeune femme sent, en son sein, bouger un être mystérieux qu'elle voudrait ardemment fait à l'image de son amant.
11 naît bientôt. C'est un fils (i). On le nomme
(1) Tallemant prétend que Ninon aurait eudeui Qls de Villarceaux. Nous ne trouvons pas trace du eecond. Le premier, dont il est ici question s'appelait Louin-FranQois de Mornaj, sieur de laBoissiËre, né en 1652. Selon les biographes de Ninon, sa filiation eerait indécise. Le maréchal d'Eetrées aurait, conjointement avec Villarceaux, prétendu à sa paternité. Celle-ci aurait été Jouée aux dés. Et le sort aurait, selon lee uns, ravorisés d'Estrées, selon les autres, Villarceaux. Tout cela est de la folie. D'Estrées avait, à cette époque, 85 ans. Voilà un beau rival à opposer à Villarceaux. Les actes heureusement nous apportent des lumières. La Boissiëre est bien le fUs de Villarceaux. Celui-ci en prend soin, le fait instruire et le reconnaît en novembre 1690. [Corrtêpanâanee liHé~ raire du 6 mai 1S67, Lettret de légilimalion publiées par
Louis-François. NinoD esl prête à se dévouer à lui. L'amour développe «u elle le sentimeDl maternel. Jamaia d'ailleurs elle ne dissipera pluscesentimenl éclos soudain. Les pires défaillances ne l'empècheronl pas de veiller sur celle fragile exislence à laquelle elle assurera l'honorabilité. Peut-être celle maternité imprévue el délicieuse refroidit-elle sa passion pour Villarceaux. On ne sait quoi se produit à ce moment. Mais, après trois ou quatre ans de folie, le marquis el Ninon se séparent. Au dire de Tallemant, Miossens, devenu maréchal
P. Guessard). Il lui facilite l'accès de la marine où il devient capitaine de vaiseeau. La Boiesifere meurt le 11 juillet 1730, après avoir épousé, en 1698, une martiniquaiee, Marguerite de Cacqueray de Valmenièrn,
Ce qui indique le mieux que Ninon n'eut jamais d'autre Hls que celui-ci (on lui en donne un autre encore ; Antoine, ctievalier de Moret, tué au siège de Lille, en 16fl7), c'eat que, par acte du 10 juillet 1666 {Archiueii nationales, Y, 193, P> 2U, v publié par A. de Boialile dans Saint-Simon : XIII, p. 527], elle lui donne ta somme de 6.000 livres tournois â prendre bar ses biens après son décès. £lle l'environne toute sa vie de sollicitudeet d'affection. Nous la voyons s'occuper constamment de ses intérêts, placer ou retirer l'argent qu'il lui confle, enlln être à son endroit une mère vigilante. Si Ninon eût possédé d'autres enfants, ne les aurait-eHe pas favorisés de manière identique ? Il appert aussi des documenta authentiques que le marquis de Villarceaux laissa une rente à cet héritier illégitime. La marquise, en 1701, par l'intennfrdiaire de Ninon et du sieur Arouet, père de Voltaire, fait parvenir à La Boissière, alors à Toulon, les sommes qui lui sont destinées. Voir sur ces faits, Vlnuenlaire aprèt dicèi de Ninon de Lanciot que nous publions à VApptndiee.
d'Albret, cause en partie cette rupture. Ninon reprend avec lui sa liaison ancienne. Cela paraît improbable. Le chroniqueur assigne, en elTel, à cette reprise une date à laquelle la jeune femme est enfermée au couvent.
Nous inclinerions davantage à penserque Saint- Ëvremonl à nouveau l'endoctrine. Cor, à celte époque (iOâ5), il correspond avec elle. Il se plaint de son silence. Il l'engage à mener une existence davantage philosophique:
Chère Philis, qu'êtes-vous devenue?
Cet enchanteur qui vous a retenue Depuis trois ans, par an ctiarme nouveau.
Vous retient-il en quelque vieux cbàteau ?
Il lui parle de ses amours passées et lui démontre que la fragilité el la variété en faisaient les principaux agréments. Il la met en garde contre la satiété:
Une paisible et longue jouissance Fait les dégoûts et détruit la constance ; Car s'attacher toujours au même bien, C'est posséder et ne sentir plus rien.
Ainsi, Philis, il faut être inconstante.
Un dieu chagrin s'irrite contre vous, Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux.
Vous reprendrez votre premier visage, En reprenant votre premier usage; Et le retour de vos légèretés Nous fera voir celui de vos béantes.
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U faut brûler d'une flamme légère, Vive, brillante et toujours passagère, Être iaconstante aussi tongtems qu'on peut.
Car uu tems vient que ne l'est pas qui veut.
Nous présumons que Ninon entend et suit ces conseils. Elle ne se brouille nullement avec Villarceaux. Elle reste son amie. Elle reprend son âme ancienne de mécréante. On ne lui assigne d'ailleurs aucun amant durant cette période. Ses sens s'apaisent. Son esprit veille et travaille. Il ressort d'un acte notarié qu'elle habile « rue et près la porte de Richelieu ». Sa maison recommence à s'emplir. Les conversations, comme jadis, y reprennent pleine d'irrévérence pour la religion et les dévotes qui n'ont point désarmé tendent l'oreille. Peu à peu, elles recueillent des anecdotes qu'elles répandent avec indignation. Elles disent qu'un jour des visiteurs arrivant à l'improviste trouvèrent Ninon enfermée avec Varicarville, Ils leur demandèrent ce qu'ils faisaient si mystérieusement :
— Nous tâchons, répondit Ninon, de réduire en articles notre créance. Nous en avons déjà fait quelque chose. Une autre fois nous y travaillerons tout de bon.
Voilà, affirment les dévotes, à qnoi cette impie passe le temps. Elles amplifient les maigres faits qu'elles peuvent récolter. Mais leur animosité, faite surtout de jalousie, ne parviendrait pas à porter tort à Ninon, si la maréchale de Gram-
mont ne la faisait sienne. Celle prude ridicule, aidée de deux pies-grièclies que l'on nomme Mmes de Vendôme et de Senecé, parle à la reine Anne d'AuUirhe. A leur dire, la courtisane scandalise tout Paris de son libertinage, pervertit la jeunesse et offense la majesté royale en étalant ses stupres è la vue du Louvre. Si bien que la reine croit de sou devoir de châtier semblable insolence. Mmcs de Vendôme et de Senecé conduisent elles-mêmes aux Madelonnettes, que régentedame Anne-Marie Boilain, Ninon étonnée d'un si barbare traitement. Elles croient ainsi avoir sauvé la France d'un prodigieux danger. Elles raisonnent eomme peuvent raisonner des bigotes. Ninon à peine enfermée, c'est parmi les couKisans un bouillonnement de révolte. Ils parlent d'investir le couvent. On les voit, des maisons voisines, mesurer la liauleur des murs. 11 faut, pour éviter un siège, envoyer le guet en surveillance.- Encore cela ne sert-il de rien (i).
(I) Ninon élanl aux Madelonnettes écrivait à Boiârobert et, se rélicilant du bon traitement que les nonnes lui accordaient, lui dirait : « Je pense qu'A voire imitation je commencerai à aimer mon sexe •. t/emprisouoement de Ninon aux Madelonnettes date de mars 1S56. Giraud le nie. Cela prouve qu'il ne connaît pas les documents contemporijii». Ils sont nombreux et formels. Boisrobert lui-même y fait allusion. Voir let Épiilres, 1659, p. 136. Les Archive» nalionalta, LL. 16ea-1690 ; S. *738, 4139, 4740, conservent les papiers du couvent des Filles Sainte Marie-Madeleine, dit couvent des Madelonnettes, établi à Paris, me des Fontaines, paroisse Saint-
jiie^bvCoo^le
Bientôt la reine, inquiète et soucieuse de faire respecter ses ordres, décide d'éloigner Ninon. On l'exlrait des Madelonnelles. Sous bonne escorte on la conduit au couvent des bénédictines de Lagny. Là, elle dispose d'une liberté plus grande. La règle ne lui défend pas de recevoir des visites. Toute la cour se transporte en cette bourgade. Sa présence, en quelques mois, enrichit le tripotier de l'Êpée royale qui loge à pied et à cheval. Boisrobert, un des premiers, accourt pour consoler celle qu'il appelle sa « divine ». Il mène avec lui un petit laquais dont personne n'ignore en quoi consiste le service. En effet, la servante du tripot ne se gêne pas pour dire à tel voyageur qui lui succède dans sa chambre :
— Monsieur, ne fera-t-ou qu'un lit pour vous et
Nicolaa-des-Champs. Ce monastère fut fondé en 1630 par des filles qui, ayant mené une vie de débauclie et de scandales, résoiurent de faire pénitence. Le cardinal Henry de Gondy obtînt pour lui des lettres royales de mai 1625 et une bulle du Pape Urbain VIII du IB décembre 1631. Les religieuses s'appelèrent Repenties de la Madeleine. L'archevêque de Paris leur prescrivait des règles. Elles ue s'administraient pas elles-mêmes. La marquise de Maignelay, en les dotant d'une somme de 100,000 livres, exigea qu'elles acceptassent la direction de soeurs d'un autre ordre. A l'époque où Ninon est enfermée en leur couvent, celui-ci est adminislré par des religieuses de la Visitation. Les Begisires capitalaires, nous indiquent que Anne-Marie Bollaîn, Marie-Marthe Alorge, Marie-Monique de la Croix, Louise-Franjoise Simon, Marie-Louise de la Frontière sont cbargées des Intérêts spirituels et temporels de la communauté.
lis NINON DE LANCLOS
votre laquais, comme à M. l'abbé de Boisroberl Ninon elle-même apprend, au fond de son cloître, l'impudent cynisme de sou ami :
— Au moins, lui dit-elle, je ne voudrais point de laquais.
— Vou3 ne vous y entendez pas, répond-il, la livrée, c'est le ragoûl.
Malgré tant de distractions la jeune femme s'ennuie en son couvent. Les visites de Villarceau\ même ne la détournent point de cet ennui. Pourtant, c'est k Lagny que lui survient inopinément le plus grand honneur de sa vie. Car, un beau jour, et tandis qu'elle médite sur l'incertitude du bonheur humain, elle entend un tintamarre d'acclamalionis. Elle se demande quel est ce bruit inusité en ce village sévère.
Mais voici que la porte de sa cellule s'ouvre et qu'apparall un étrange personnage, vêtu moitié homme, moitié femme, d'un justaucorps Incarnat, cravaté de dentelles, enrobé d'une jupe de camelot gris, coiffé d'un chapeau noir dont les longues plumes ballantes cachent une perruque masculine. Éberluée, Ninon contemple ce personnage qui lui sourit et qui s'avance vers elle. Derrière lui, marchent des courtisans et, parmi eux, la jeune femme reconnaît le maréchal d'Albret.
A tout hasard, elle fait la révérence et sa stupéfaction s'augmente lorsqu'elle se sait en présence de la reine Christine de Suède, L'Amazone du Nord, se rendant en Italie et passant à proximité, a appris la détention de la courtisane. Elle
la connaît et l'admire, comme elle connaît et admire toute personne qui, en Europe, se signale pai" une supériorité d'esprit. Elle lui apporte quelques présents et le dictame de sa parole affectueuse.
Seule à seule, elles causent. Christine reconnaît qu'on ne l'a point trompée, lui vantant la magnificence intellectuelle de celte fille persécutée. Peut-Stre sent-elle subitement pour elle le même goût que lui inspira jadis la comtesse de Sparre. Toujours est-il qu'incontinent elle propose à Ninon de l'emmener avec elle à Rome, Mais l'autre, malgré de vives sollicitations, décline cet honneur. 11 lui déplairait d'abandonner à jamais ce Paris dont le séjour lui est avant tout nécessaire et de devenir le jouet de cette souveraine, si éminente soil-elle parmi les souveraines du monde.
Ainsi se termine leur entrevue : » Ce fut, dit amèrement Mme de Motteville, à Ninon seule, de toutes les femmes que Christine de Suède vit ea France, à qui elle donna quelque marque d'estime. » Elle devait lui en donner plus encore. Car, au sortir du couvent de Lagny, son premier soin fut de témoigner à Louis XIV, quel intérêt il aurait A libérer cette merveilleuse recluse et même à l'approcher de Sa Majesté « pour le divertisse- ■ ment qu'elle y pourroit prendre »,
Louis XIV ne paraît pas, quoi qu'on eu ait dit, avoir jamais manifesté le désir de connaître Ninon. Il n'écouta pas le conseil de Christine, mais c'est assurément à l'intervention de la Suédoise que notre héroïne dut son élargissement.
Dès lors, pour ne plus offenser la pudeur des dames d'honneur de la reine, elle se hâte de quitter le quartier Saint-Honoré et de revenir aux Marais. Là, du moins, personne ne se formalise de surprendre un couple en attitude amoureuse et personne ne critique la liberté du langage. Elfe établit sa demeure rue des Tournelles, proche de la place Royale. Colombej, dont la biographie fourmille d'erreurs, prétend que cette élection de domicile, à son avis définitive, doit être datée de 1667. Or elle est bien antérieure. Nous la datons avec certitude de 1657, avant la mort de Scarron qui, ses lettres en font foi, se fait à tout instant porter chez son amie, rue des Tournelles, et y donne des rendez-vous (i).
Selon la tradition, l'Hôlel de Ninon, à celte époque, aurait été bâti par Jules-Hardouin Mansart et le fameux architecte l'aurait loué à vie à la courtisane. Nous avons quelque peine à accepter cette tradition (2). Si nous l'admettons cependant, hâtons-nous d'affirmer que Ninon occupa ce logis
(1| Somaize, dont le Diclionnaire dex Prélieuseï, date de 1560, indique également la situation de son domi' cile " proche de la Place Dorique (Royale) ".
(2) Voici pour quelle ratgon. On nous assure que l'HAtel en question fut décoré en partie par Mifçnard. Or, Mignard, venu en France en 1658 ne peut guère en 1B57, année où noire béroïne l'habile, avoir travaillé à l'ornementation de cet bôtel. On prétend aussi que Ninon aurait possédé une maison de campagne à Picpus. L'Inventaire aprèe décès n'en fait nullement mention. Si elle avait été vendue, l'acte de vente se trouverait parmi les papiers qu'énumère ledit Inoenlaire.
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NINON DE LANCLOâ ]I9
durant quelques années seulement, jusqu'en 1678. Nous en fournirons plus loin la preuve. Blondel nous a laissé, du susdit hôtel, un plan et des coupes transversales. Une large entrée que bordent des écuries et le logement du portier conduit à une vaste cour. Sur celle cour un perron, élevé audessus des cuisines souterraines, conduit au vestibule. Au fond de celui-ci s'ouvre le salon spacieux que décore un tableau de Le Brun représentant Priam réclamant à Achille le corps de son fils. Une antichambre également ouverte sur le vestibule mène à une chambre spacieuse ornée de peintures de Mignard. Différents cabinets et garde-robes voisinent avec ces pièces principales. Des escaliers montent aux étages supérieurs où, nousdit-on, resplendissent des corniches agréables, des lambris sculptés et d'admirables tableaux allégoriques.
Il est évident que Ninon, si entourée pendant son exil au couvent de Lagny, retrouve, dès qu'elle réapparaît au monde, la foule de ses adorateurs. Sainl-Évremont, un des premiers, accourt et aussi, toujours pâle de désir, Charleval. B Je ne suis plus, écrit ce dernier,
oiseau des champs Mais de ces oiseaux des Tournelles Qui parlent d'amour en tout temps Et qui plaignent les tourterelles Do De se baiser qu'au printemps.
Nous ne nous évcrtueions pas à silhouetter les hommes qui passent les deux tiers de leur exis-
teDce en celle rue taciturne et tortueuse. Ce sont, comme Jadis, joyeux compagnons dont les noms reviennent sous la plume de tous les mémorialistes galanls, faiseurs d'anecdotes, vaudevillistes- Aussi bien devons-nous notis préoccuper de la relation principale de Ninon à ce moment, nous voulons parler de Scarron.
Pas une minute le cul-de-jatle n'a perdu de vue la courlisane depuis l'époque lointaine oîi il la rencontra chez Marion. Leur amitié s'est fortifiée et jamais une ombre de dissentiment ne l'a ternie. En iGSa, Scarron a épousé.un peu par pitié, un peu par tendresse, la jeune Françoise d'Aubigné. Bientôt après, il s'est installé rue Neuve- Saint-Louis, en cette maison célèbre, qu'il dénomme lui-même l'Hôtel de l'Impécuniosité et que fréquente une multitude de courtisans et de dames. Tout naturellement, Ninon a été admise en cette société badine où les heures passent à multiplier les « coyonneries » de langage. El elle est devenue l'amie de prédilection, sinon la confidente de Mme Scarron.
Les considérant toutes deux, on vérifie l'exactitude du proverbe : les extrêmes se touchent et s'attirent. Au point de vue physique elles semblent constiluées du mdme limon. Car Mme Scarron, d'une beauté cheude et colorée, parati, comme Ninon, prédisposée à l'amour. Mais ce n'est là qu'une apparence. Nulle femme n'est plus glacée, raisonneuse, calculatrice et dévote. Comment arrive- 1- elle, élant si différente d'elle, à sé-
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duire la courtisane ? Commenl, exécrant ses vices, arrive-l-elle à l'aimer? Par la conversation. Toutes deux s'apprécient à travers le charme des mots. Mme Scarron, en outre, comprend vile quelle nature d'élite représente Ninon et que ses qualités prévalent sur ses défauts.
Ce qui rend très difficile, sinon impossible l'étude des rapports établis entre les deux jeunes femmes, c'est la faculté de dissimulation de Mme Scarron. En réalité, on sait fort peu de chose sur la jeunesse de cette dernière. Elle n'a montré que la face vertueuse de sa vie. Elle n'a nullement, aimé son époux contrefait et, dans la suite, montée au pinacle de la gloire, elle a détesté son souvenir. L'a-t-clle trompé ?
Depuis des siècles, on argumente sur cette pauvre chose et la vertu de Mme de Mainteuon a trouvé des défenseurs fanatiques, féroces, capables de falsifier les textes et même d'en inventer pour le triomphe de leur cause. Hâtons-nous de dire que nous considérons cette possibilité de trahison comme historiquement sans importance. Cela nous permet de discourir avec impartialité.
Personne ne nie l'intimité de Mme Scarron avec Ninon. Saint-Simon les accuse d'avoir ensemble « rosti le balai ». C'est un juge sévère. La Fare affirme que « pendant des mois entiers » les deux femmes n'eurent «qu'un même lit ». Ces mémorialistes et bien d'autres, aidés par les pamphlétaires, pré tendent que Mme Scarron aurait enlevé à Ninon son amant Villarceaux. Rien de plus inexact.
122 Ninon de i.anclos
La rupture de Ninon avec le marquis, date de la fin de i655. A l'amour violent succède une amitié tendre. L'année i656, et probablement le début de In suivante, passent, pour la jeune femme, h se morfondre au couvent de Lagny, Villarccaux connattil hime Scarron pendani sa liaison arec Ninon t Assurément non. La connaît-il pendant l'emprisonnement de la eourlisane ? C'est tout à fait improbable. Vers i658 seulement, une lettre de Scarron nous indique qu'il sollicite la faveur d'être reçu rue Neuve-Saint-Louis. En conséquence, si Mme Scarron a trompé son mari on lui reprocheraitàtort d'avoir parallèlement (rompe son amie. Sur la question d'infidélité conjugale, les avis sont départagés. Les preuves formelles manquent. Les manuscrits de Conrart conserveol (t. XVIII, iii-4, ^ ai) un Madrigal envoi/é à M. de Villarccaux, au nom de Mlle de Mainlenon, avec des galons, pour une course de bague, el la Réponce de M. de Villarceaux. Celle Mlle de Maintenon doil être la fille de Charles-Louis d'Angennes, marquis de Maintenon, apparenté aux Rambouillet. La confusion est, sur ce point, impossible. Une épttre de Boisrobert au Marquis de Villarceaux nous montre ce dernier en posture d'homme peu favorisé. Mais celle épltre date de i658, c'està-dire du moment où le cul-de-jatle l'accueille en sa maison. Elle n'engage que le présent et nullement l'avenir. Les lettres de Mme Scarron à. Ninon ne révèlent pas un mot de ses sentiments et d'ailleurs elles sont naïvement apocryphes. Tallemant
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NINON DE LANCLOS 12ï
nous spécifie l'atUtudc personnelle de Scarron dont des médisanls s'efforcent d'éveiller les soupçons et n'y réussissent pas. Or, Scarron souffiirail difficilement d'être berné s'il avait une cerlilude. Il ne se gêne guère pour adresser b, sa femme des observations publiques lorsque sa conduite lui déplatt. El cependant, malgré les dénégations accumulées ci-dessus, les présomptions en faveur de l'infidélité sont troublantes. Car nous possédons des documents contradictoires. Il y a d'abord la lettre de Mme Scarron à Mme de Villarceaux où elle ne cache pas l'admiration qu'elle éprouve pour la belle tétc brune du marquis. Il y a la lettre de Ninon à Saint-Evremont qui contient ce passage : <i Scarron élaît mon ami ; sa femme m'a donné mille plaisirs par sa conversation et, dans le temps, Je l'ai trouvée trop gauche pour l'amour. Quant aux détails, je ne sais rien, je n'ai rien Vu^ mais je lui ai prêté souvent ma chambre jaune, à elle et à Villarceaux (i), » Ily a les assertions des mémorialistes dont la dernière connue, celle de Primi Visconti, quoique dubilalive, ne laisse pas de déconcerter : « On chuchotait, dit-il, qu'étant jeune [Mme de Mainlenon] avait été vue en page, au lit du seigneur de Villarceau, mais un de mes amis particuliers, le marquis de Marsilly, lieutenant-général... et qui avait été un des soupirants de Mme Scarron, m'a assuré qu'elle étail vertueuse
(I) On a nif, sans iirgumenl valable, l'authenticité île
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et qu'elle avait refusé trente mille écus du surintendant de Lorme quoiqu'elle fut pauvre ». Il y a le mot de Tallemant ; « J'oubliois qu'elle fust ce printemps avec Ninon et Villarceauxdans le Vexin, à une lieue de la maison de Mme de VlUarceaux, femme de leur galant. Il sembloil qu'elle allast la moi^uer ». Il y a la fameuse anecdote d'après laquelle Villarceaux aurait peint Mme Scarron toute nue (i). II y a enfin le passage des Souvenirs de Mme de Caylus, l'une des principales thuriféraires de Mme de Msintenon, qui ne dissimule nullement combien les assiduités du marquis suscitèrent de jaseries.
De tous ces faits, il ressort qu'il y eut évidemment une intrigue entre Villarceaux el Mme Scarron et les frénétiques qui invoquent, pour la démentir, la sympathie postérieure de Mme de Villarceaux pour la belle Indienne ne résolvent aucunement le problème (2),
(1) Il estavéré qu'il possédailuD certain talent de peintre.
(2) Les mfls de Conrarl, t. XI. in-f=, p. 161 IBibl. de rArsenat) et plusieurs autres manuEtcrits de ta Bibliothèque nationale conservent un billet de Mme Scarron à Fouquet ainsi conçu : «Je hay le péché; maïs je liay encore davantage la pauvreté. J'ay reçu vos dix mil écus. Si vous voulez encore en apporter dix mil dans deux jours, je verray ce que j'auray à faire. Je ne vous deffens pas d'espérer. » Ce billet se trouve au milieu d'autres analogues, également trouvés dans la cassette du surintendant, après son arrestation. Or, voyez la bonne foi des panégyristes de Mme de Maintenon. Alors qu'ils admettent comme parfaitement authentiques les billets de Mme du Plessis-Belliëre, de l'abbé
D'ailleurs, nous le répélons, l'inconstance à l'égard de son mari de Mme Scarron n'offre en soi aucune importance. Nous voulions simplement établir que si Ninon prêta à la future marquise ses appartements pour s'ébattre avec Villarceaux, c'est parce que ce dernierdepuis plusieurs années, ne comptait plus dans sa vie k titre d'amant.
Les conseils de Saint-Evremont ont, en effet, porté leurs fruits. Ninon de nouveau fait du changement sa loi. La mémorable aventure de Louis, comte de Nançay, dit le marquis de la Chastre, le prouve surabondamment. Ce mestre de camp de cavalerie, partant pour la guerre, voudrait ardemment que celte femme dont la fougue lui agrée, gardât, jusqu'au retour de la campagne, son souvenir. Il le lui fait promettre. Et comme il ne se fie guère aux promesses verbales, il supplie qu'on les .consigne sur un billet. Docilement Ninon se rend aux vœuxdu guerrier qui, aussitôt, vaniteusement, exhibe à tout propos son papier. Il pense qu'on n'osera pas transgresser cet engagement écrit.
Mais Ninon ne se rappelle le billelde la Chastre qu'au moment môme où elle en oublie les ternies.
— Ah ! sécrie-t-elle alors, le bon billet qu'a la Chastre!.,.
Le mot a passé en proverbe. Ninon d'ailleurs n'accorde pas davantage de portée aux papiers
de Belesbat, etc., ils nient rormellement l'authenlicité de celui-ci. Demandez-leur la raison. Ils n'en trouvent d'autre que celle-ci ; Mme de Maintenon doit être ver-
galants que ses amanls lui signent. Selon Le Sage qui, dans le Diable Boiteux, ia représfinte sous le nom de la Veuve allemande, elle tait des papillotes de leurs promesses de mariage. Elle sent peu à peu s'enfuir la jeunesse. Elle n'a pas encore de rides, mais elle en appréhende la venue et déplore que le créateur no les ail pas, plulâl que sur le visage, situées sous les talons.
C'est pourquoi elle se hâte, avant que la quarantaine sonne, do jouir de ses forces vives. A nouveau, comme jadis, elle ouvre, sans redouter désormais les vindictes dévotes, école de galanterie, u Quand un courtisan, dit Chavagnac, avait un fils à dégourdir, il l'envoyait à son école. L'éducation qu'elle donnait était si excellente qu'on faisait bien ta différence des jeunes gens qu'elle avait dressés. Elle leur apprenait la manière jolie de faire l'amour, la délicatesse de l'expression. Pour si peu de peine qu'elle se donnât et pourvu qu'elle trouvât une nature docile, elle faisait eu peu de temps un honnête homme. »
H Monsieur, dit^elle à un jouvenceau qui lui fait la confidence d'une passion naissante, ce n'est que par des respects, par des soins assidus, par des complaisances infmies et par des hommages éternels que vous pouvez parvenir à partager l'amour extrême que votre maîtresse a pour sa beauté. Parlez-lui sans cesse d'elle-même et rarement de vous. Et soyez persuadé qu'elle est cent fois plus enchantée des charmes de sa figure que de tout l'étalage de vos sentiments. Cependant, si quelque
jour elle se rend à vos empressemeols, souvenezvous, en recevani son cœur, qu'elle dépose entre vos mains le bonheur de sa vie, qu'elle vous rend l'arbitre suprême de sa destinée. »
Cependant tout le monde n'admire point Ninon tl'adopler ce rôle pédagogique. Saint-Pavin, notamment, sur l'ail' de la Violette, lui chante :
Tous les blondins vont ctiez moi à l'école
Pour taire leur salut, Je veux sauver Duras, Dangeau, Briole
Et c'est là mon seul but.
Hoany soit qui mal y pense
Je suis pénitente, moi,
Je suis pénitente.
El les dames de la société gémissent que Ninon el quelques autres pécores de son espèce accaparent les galants. A l'exemple de Mlle Desjardins, elles voudraient toutes donner des leçons de soupirs. Leurs plaintes exhalées ont été recueillies par un vaudevilliste irrévérencieux :
Comtesse de Grammont, Thiange, Lanclos, d'Olonae, Noire et vieille Brégis, et vous, Sa ffre, Lionne,
Soyez favorables & nos cris
Nous demandons des v...
Néanmoins elles reconnaissent la supériorité de Ninon. Elles s'eRorcent de l'attirer, comme une curiosité, dans leurs cercles précieux et de lui communiquer leur maniérisme de langage.
Mais si Ninon apprécie, par exemple, le cœur excellent de Madeleine de Scudéry, elle raille ter-
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128 NINON DE tANCLOS
ribleiuent son apparence de vieille sibylle, et jamais on ne la voit s'intéresser aux puérilités de la Carie de Tendre. Elle n'a pas besoin qu'on lui apprenne comment d'Eslime réciproque on se rend, par des étapes pénibles, à la cité ensoleillée de Jouissance. Les ruelles prudes et dévotes, de même que celles où l'on raffine sur les sentiments et les mots, n'eurent jamais l'honneur de sa présence, et vainement Somaize s'évertue à l'enrégimenter, sous les noms successifs de Nidaiie et I.igdamise, parmi les héroïnes dont il compose son Grand Dictionnaire des Préliéuses.
Celles que l'on appelle, à cette époque, et en attachant à l'épilhète une acception honnête, les précieuses galantes, peuvent seules se vanter de la compter parmi leurs cabales, Mme Cornuel entre autres, et surtout Henriette de Coligny, comtesse de la Suze (i). Elle partage leur indépendance et leurs jeux. Elle prend quelquesunes de leurs habitudes. Elle a, comme elles, ses alcôvisles. L'un, c'est Armand de Grammont,
(!) On sait que Mme Cornuel ee rendit célèbre par Bon eeprit et ses bons mots. Lorsqu'elle muurut, en 1694. un poète lui lit cette épilaphe :
... El malgré la froide vieillesse
Son esprit lifter et charmant
Ent de la brillante jeunesse
Tout l'èclal et tout i enjouemeat.
On vit chez elle incessamment
Dee plus honnêtes gêna l'élite.
ëqSd pour faire en peu de mois
Comprendre quel lut son m£rite ;
Elle eul l'esllme de Lsnclos.
MNON DE LANCLOS 129
comte de Guiche, jouvenceau donl Madame, Henriette d'Angleterre, fera plus tard seadélices et dont Mme de la Fayelle dit : « C'était le jeune homme de la cour le plus beau et le mieux fait, aimable de sa personne, galant, hardi, brave, rempli de (fraudeur et d'élévation n.L'autre.c'est Philippe de Coursillon, marquis de Dangeau, badin dont un pamphlétaire dépeint ainsi la personnalité morale :
Etre des plaisirs de soa roi.
Du jeu, du bal et de la chasse, Faire exercice eu bel arroi, Monter quelquefois sur Parnasse,
Avoir beaucoup d'ambitiou, Cajoler la blonde et la bruae.
N'avoir de religion Quand il s'agit de la fortune,
Se voir le chef d'un régiment, Aciieter un gouvernement.
Être cordon bleu d'espérance,
Dangeau, par des liasards si grands, Si la paix dure encor dix ans, Tu seras maréchal de France (1).
Le troisième alcôviste de Ninon, c'est Jean Hurault, sieur de Gourville. Mais tandis que la
(1) Sur les relations de Dangeau avec Ninon, voie BibUo- Ihèqae nalianalt, maa a" 12619, ï' 15 ; 12722, t- 64 ; BM. de TArsenal, m$ a' 3287, f" 21, Parodie de Cadmus et dHermione. Cette pièce, qui relate une aventure sans intérêt pour notre volume, ayant été publiée par Paulin Paris dans Tallehant (VI, 22], nous n'en faisons pas état.
jeune femme maintient auprès d'elle, pourle seul afi;rémenl de leur conversation, les deux précédents, celui-ci l'intéresse pour de plus précises allégresses. Il appartient à la lignée des galants cjui doivent inéluctablement stimuler sa curiosité. Sa vie est une perpétuelle aventure. En lui la probité se mélange étroitement à l'indélicatesse. Son intelligence vive lui permet, dépouillant la livrée de domestique des La Rochefoucauld, de devenir l'homme de confiance des Condé. Pendu en effigie pour des tripotages parallèles à ceux de Foucquet, il vivra longtemps en exil pour revenir triomphalement, pardonné, chargé d'ambassades importantes, riche, adulé, choyé, recevant en amis ses anciens maîtres.
Ses relations avec Ninon ne paraissent guère se prolonger. Accablé d'affaires, cet homme n'accorde pas aux femmes une considération éperdue. La courtisane pourtant demeure, jusqu'à sa mort, sa confidente de prédilection. En 1662 (1), lorsque le procès Foucquel révèle ses propres concussions, il s'évade, pour ne subir point le sort du surintendant. Avant de partir, il veut mettre en lieu sUr sa fortune. Il confie au grand Pénitencier do Notre-Dame une somme de soixante mille livres et pareille somme à Ninon. En 1668, revenu d'exil, il souhaite récupérer son argent. Le grand Pénitencier oie tranquillement le dépôt. Ninon, au contraire, le remet exacte-
(1) D'aucuns disent en 1652, pendanl la Kronde. A celte ëpuque, GourviUu ne posiiédail aucune fortune.
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menl. De là une amilié et une confiance que Gourville n'accorde à aucune de ses maîlresses, pas même à Mlle Desjardins, qui consola sa nostalgie en Flandres.
Des historiens , Léon Lecestre notamment, nient la véracité du fait. Il ne présente rien d'invraisemblable. Ce n'est point Voltaire qui !'a accrédité par sa comédie : le Dépositaire inftdèU (1760). Saint-Évremont appelait son amie ma belle gardeuse <ie cassette ». L'anecdote circulait donc du vivant même de Ninon. Elle contribua à lui acquérir sa grande réputation de probité. Parfois on substitue simplement Dangeau à Gourville. Mais Tacte reste identique. Ninon l'accomplit en vertu d'un principe immuable chez elle et que le maréchal de Tessé, plus tard, énonce de cette manière narquoise : « Mlle de Lenclos disoit qu'elle ne croyoiL rien à elle de ce qu'elle touchoit et qu'encore ce qu'elle touchoit lui échappoit quelquefois, et ce n'étoit pourtant pas d'une branche d'olivier dont il étoit question. » Mais n'anticipons pas sur les événements. Les habitudes précieuses de Ninon ne se résument pas à posséder quelques alc6vistes. Elle suit éga- . lement les modes. Lorsque les devises occupent gravement la société parisienne, elie choisit la sienne. Selon Bessas de la Mégie, celte devise serait : No mudo, si no mudan. Je ne varie point quand ils ne changt-nt pas. Et elle y aurait ajouté, comme emblème, une girouette entre quatre vents. A cette affirmation erronée, un pitoyable
132 NINON DE LaMCLOS
publicîste, Louis Audial, joint quelques fantaisisles variations. Son cachet, diUil, n'était pas à ses armes. 11 contenait des cœurs, un amour volant au-dessus d'eux, chargé d'une couronne, qu'il se disposait à donner: Au plus fidèle. Or, sur l'enveloppe originale du testament de Ninon, nous avons examiné son cachet. 11 est de cire rouge. 11 se compose d'une couronne traversée d'une fleur et porte la devise : Jusques au bout.
Il est probable que Ninon, comme ses compagnes, les précieuses galantes, ne dédaigne pas d'écrire. Mme de la Suze et son précepteur, le marquis de Monlplaisir, qui la fréquentent avec assiduité, l'y engagent de toutes leurs forces (i). Il reste peu de traces de ses poésies, dont la plupart afl'eclcnt la forme épigrammatique. A François de Beauviiliers, comte de Saint-Aignan, par exemple, qui s'extasie sur la magnificence des jardins de Versailles, elle écrit :
DamoD, laisse juger nos yeux.
De ces jardins délicieux Où fart surpasse la nature.
Le froid qui règne dans tes vers Fait plus de tort à la verdure Que le plus affreux des hivers.
(1) Tous deux lui dédièrent des vers. Mme de la Suze chanta sa beauté, un soirque, fatiguée par la danse, Niaon s'était endormie sur ses genoux. Le marquis de Montplaisir loua surtout sontaientde musicienne. D'après un chroniqueur, les verâde Ninon auraient été insérés, par Donneau de Visé, 80US l'anonymat, dans le jWercuT-e^a^an/.
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On lui attribue également, à l'heure où Mademoiselle lance la mode des portraits, le Portrait d'un Inconnu, fantaisie où Ton sent s'épanouir la pensée de Montaigne, insérée dans le Becueit des pièces en prose les plus agréables de ce temps. Mais Tœuvre élaborée par sa plume qui mérite le plus d'attention est assurément la Coquette vengée. La Coquette vengée montre nettement ses attaches à la préciosilé galante el, par suite, son horreur de louies les pécores savantes, de toutes les prudes qu'elle appelait les « jansénistes de l'amour », de tous les pédants et débiteurs de galimatias qui encombraient les ruelles.
Elle ne l'eûl jamais échafaudée si les circonstances ne l'eussent mise en présence du sieur Félix Juvenel, sieur de Carlincas. Pourquoi ce gascon docle et non sans esprit lui déplut-il? Il fréquenta l'hôtel de Rambouillet, collabora à la Guirlande de Julie, laissa de nombreux épigrammes el madrigaux, un roman, des études historiques. Rien ne paraît le différencier des auteurs qu'hospitalisent les salons.
Son caractère ne répond malheureuscmenl pas en simplicité el en élégance à son œuvre. Un pédantisme extraordinaire l'anime. 11 promène par le monde une humeur de pédagogue el prétend, à l'aide d'une méthode de son invention, enseigner aux femmes histoire, philosophie, grammaire.
Ninon lui reproche son hypocrisie, son emphase, sa moi^ue et de voiler, sous son dogmatisme, un goût exagéré des aventures tendres. « Il faisoit le
galant, dit-elle ; il vouloit persuader l'amour dont il parloit. Il soupiroit quelquefois. 11 chantoit mesme des airs dont il se disoit l'authenr aussy bien que des paroles. Il estoit jaloux généralement de tous les hommes. Il censuroit tout ce qu'ils disoient. 11 n'en trouvoit pas un qui raisonnât à son gré. Ils estoienl tous ou des ignorants ou des estourdis... Il s'érigeoil mesme en censeur de toutes les beautez. II se mesloit de juger du caractère et du tour d'esprit que chacune avoil, avec une présomption si grande qu'il sembloil. à l'entendre, que noua n'eussions de grâces que ce qu'il loi plaisoit de nous distribuer. "
Si bien que Ninon désirant débarrasser la société de cet impertinent organise un complot contre lui. Elle l'invite à venir cbez elle parader devant une immense assemblée. II vient. On l'accable, dès qu'il ouvre la bouche, de louanges. Il sémancipe dès lors. Il débite de telles insolences aux uns et aux autres, il se permet de telles libertés qu'il comble la mesure et que Ton perd patience. Au signal de Ninon, les conjurés se ruent sur l'indiscret personnage. « L'un lui donne une Hasarde : « Voilà pour le philosophe amoureux! » L'autre de grands coups d'épingle : >< Voilà pour le musicien amoureux ! » L'autre, de grands coups de buse sur les oreilles : « Voilà pour le poëte amoureux 1 »
(1 Je fis, ajoute Ninon, ce queje pus pour secourir sa philosophie, sa musique et sa poésie attaquées
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de toutes paris ; eL tout ce que je pus, fut de le tirer de la presse, et de lui ouvrir la porte pour s'enfuir. II crioif de toute sa force, en s'en allant : « Coquettes, coquettesje saurai bien me venger! »
De fait, il se vengea cruellement. Peu après, avant de mourir, il lançait Le Porlrail de la Coquette où la lettre d'Aristandre à Timagène (i), petit volume fort intéressant où toules les formes de la coquetterie au dix-septième siècle sont examinées. Il n'existe rien de plus complel sur le sujet et aussi rien de plus pénétrant. Ninon y figure sous l'anonymat. Elle s'y reconnut. Un violent désir de représaille la saisit et la détermina à prendre la plume. Ce désir nous valut la Coquette vengée. L'écrivant, Ninon revanchait la préciosité galante injustement atlaquée.
Son factum, paru à l'époque même où Molière interprétait pour la première fois à Paris les Précieuses ridicules prenait une grande importance. II enregistra, dit-on, nn beau succès. II ne faut point, en effet, comprendre dans le nombre des péronelles raillées par le comédien les précieuses galantes. Toute femme qui fréquente une ruelle à ce moment est qualifiée précieuse. Mais on distingue nettement la galante de la prude, de la dévote, de la savante. La galante est celle qui conserve intacte sa liberté d'allures, sa simplicité de langage et de mœurs.
(1) Paria, Ch. de Sercy, lfi69, in-12. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, notamment en IfiSE et 1701,
Si Molière eût attaqué la précieuse galante, sans doute Ninon, comprise dans cette catégorie de femmes, n'eût pu l'envisager. Or, nous le rencontrons rue des Tournelles, où la maltresse de céans le fête et le cajole. Il y apporte, dès qu'il l'a composé, le manuscrit de Tariafe. Ninon, selon Tallemant, lui en aurait fourni le sujet (i). « Un abbé, dit le chroniqueur, qui se faisoit appeler l'abbé de Pons, grand hypocrite qui Taisoit l'homme de qualité et n'estoit que Glz d'un chapellier de province la servoil assez bien ; c'esloit un drôle qui, de rien, s'estoit faict 6 à 7.000 livres de rentes ; c'est l'original de Tartufe, car un jour il luy déclara sa passion; il esloit devenu amoureux d'elle. En traitlant son affaire, il luy dît qu'il ne fallott pas qu'elle s'en eslonnast et que les plus grands saints avoient esté susceptibles de passions sensuelles ; que sain) Paul estoit affectueux et que le bienheureux François do Sales n'avoit pu s'en exempter. »
Molière utilisa quelques traits de cette anecdote en composant Tartufe. Mais sans doute ne lui eût-elle pas suffi pour bâtir une telle comédie si Iç théâtre espagnol ne lui en avait fourni le dessin général. Néanmoins nous croyons qu'il considérai! comme un excellent milieu d'études psychologiques le salon de la courtisane et qu'il ac-
(1} On désigne aussi, comme prototypes de Tarture, l'abbé Roquette, plus lard évoque d'Autun, ractotum du prince de Cundé et un mauvais drûle nommé Gharpy, sieur de Sainte-Croix.
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ceptait même parfois le secours intellecluel de celle-ci. En effet, le latin macaronique que contient le troisième intermède du Malade imaginaire fut composé au cours d"un dîner chez Ninon par la collaboration verbale des convives, Boileau, Mme de la Sablière et peul-€tre le peintre Mignard.
Mais Molière n'a pas participé aux largesses amoureuses de noire héroïne. II appartient à cette classe de personnages dont elle ne souhaite que le cootactintellectueî. Plus que quadragénaire, elle ne perd pourtant pas sa coquetterie et son alcôve paraît tout aussi achalandée qu'autrefois de soupirants. Furetière nous dépeint Ninon, à ce moment, dans le/îomanfcou/'g'd'ois, sous le masque volontairement enlaidi de Polyphile. « Polyphile, dit-il, n'avait jamais souhaité d'avoir un esprit inventif que pour trouver de nouvelles modes et de nouveaux ajustements. CVstce qui aidait merveilleusement à donner du lustre à sa beauté médiocre. A tout prendre, elle avait un certain air joli quoiqu'alTecté et certains agréments et mignardises qui la rendaient une personne tort engageante... Ce fut elle qui donna la préférence aux plumes, aux dentelles et aux premiers grands canons sur ceux qui portoient le linge uni et les habits de moëte-lice. Elle avait une estime particulière pour les belles garnitures et pour les têtes fraîchement peignées. «
Le romancier montre peu d'indulgence à Ninon. A l'entendre, elle use, pour accroître l'attrait de
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son physique, des fards, des pommadée, des mouches, des teintures. Or, la courtisane exècre ces embellissements artificiels. On ne doit donc point se fier aux allégations de Furelière. Le portrait qu'il trace, avec on ne sait quelle rancune obscure, ne contient qun des parcelles de vérité.
« Le bal et la danse, continue-t-it, plaisoient surtout  Polyphile... Elle s'y engagea même si avant que, malgré son esprit inconstant, sa liberté y fit enlièrement naufrage. Elle y devint êperdument amoureuse d'un baladin. La laideur et la mauvaise mine de cet homme auraient dû altérer le plaisir qu'elle prenait à lui voir remuer les jambes avec tant de légèreté : cependant ce fut ce baladin qui se mit en possession du cœur, tandis que plusieurs honnêtes gens qui avaient l'avantage de l'esprit, de la beauté et de la naissance, furent amusés avec du babil et autres vaines faveurs. »
Le baladin auquel Furetière fait allusion est le danseur Pécourl. Il est vrai que Ninon préféra cet histrion vulgaire au comte de Choiseul, honnête homme dont Saint-Simon écrivit l'hyperbolique louange. Peut-Être eut-elle lorl au point de vue de sa renommée. Mais elle avait plusieurs motifs de se conduire de la sorte. Outre qu'il n'était plus jeune, le comte promenait par le monde un esprit pesant et y manifestait une ennuyeuse et monotone vertu. Planté comme un terme dans le salon de Ninon, il y demeurait durant des heures i étaler, d'une voix lamentable, de beaux principes.
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Souvent«s fois, la courtisane souhaita d'être débarrassée de cette présence insolile. Elle ne ménageait point l'amour-propre du fâcheux. Un jour même, énervée par sa galanterie mâtinée d'homélie, elle lui lan^a brusquement au visage le vers que Corneille met, au troisième acte de Pompée, dans la bouche de Comélie :
Seigneur, que de vertus vous me faites haïr I
Un autre se fût offensé de l'insolence. Elle glissa sur le rude épidcrme du comte. Il se savait sacrifié au danseur Pécourt. Cela ne l'empêchait nullement de revenir. Les deux rivaux se rencontrèrent même, fort embarrassés de lier conversation. Le comte, voyant l'autre, affublé d'un habit d'apparence militaire, ne trouva rien à dire que de lui demander en quel corps il .^lervait, A cette maladresse, Pécourt répondit par une impertinence :
« Monseigneur, dil-il, je commande un corps où vous servez depuis longtemps (i). »
Néanmoins, Ninon se lasse de Pécourt comme de ses autres amants. Celte lassitude ne profite pas au comte de Cboiseul. On ignore quel homme fortuné fait l'intérim, dans l'alcôve de la rue des Tournelles, jusqu'à l'heure où Ninon s'éprend de Charles de Sévigné. Ses relations avec ce dernier nt entre le 6 et le i3 mars 1671, La
(1) Celle liaison de Ninon avec Pécourt doit être datée de 1665, l'édition originale du Roman bourgeoU qui ia relate étant de 1666.
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marquise de Sévigné nous en lient la gazette. Elle a fini par oublier ses griefs contre la courtisane. Elle va même devenir sinon son amie, au moins son observatrice intéressée. Elle la rencontre sans haine, en compagnie de Mme de la Sablière, aux symphonies de Le Camus et d'Ytier, lorsque inopinément son fils lui confie son entraînement sensuel. Grand étonnement pour la marquise, plutôt que grand désespoir.
<i Votre frère, écrit-elle à Mme de Grignan, enire sous les lois de Ninon. Je doute qu'elles lui soient bonnes. Il y a des esprits à qui elles ne valent rien. Elle avait gâté son père. Il faut le recommander à Dieu. Quand on est chrétienne ou, du moins, qu'on le veut être, on ne peut voir ces dérèglements san^ chagrin. »
C'est un homme fort piètre que ce Charles de Sévigné, et l'on excuserait volonLiers la marquise de lui préférer sa sœur, Mme de Grignan. Il ne faut pas en attendre autre chose que faiblesses de tous genres. Il est doté d'une âme moyenne. On le dit brave cependant. Les panégyristes de sa mère s'évertuent à lui donner intelligence, savoir et belles qualités d'amour familial.
Ninon le manie comme un hochet. A cinquante et un ans, elle est heureuse d'empaumer ce chérubin. Il la rafraîchit tout entière. Elle est près de l'aimer. Elle s'en montre jalouse. Lorsqu'elle le traîne au Cours, elle souiïre qu'il regarde d'autres femmes :
— <c Hé ! vous lorgnez bien, » lui dit-elle.
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NINON DE LAN CLOS Ul
La colère la prend. Furieusement elle le souflette. Puis, elle le baise. Elle essaie de l'animer, de l'élever à son diapason moral et physique. Elle n'y réussit point. Elle se demande comment cette chifTe arriva à partager la Champmeslé avec Racine. Férocement, elle voudrait le détacher de cette comédienne dont la jeunesse l'otTusque, Elle exige qu'il lui remette ses lettres à l'aide desquelles elle s'arrangera pour que sa rivale reçoive « quelques petits coups de baudrier ». II les lui remet. 11 n'a point de volonté, il se laisse inviter « aux soupers délicieux » qu'elle lui ménage à Saint-Germain. 11 y fait figure de martyr.
Ninon sent que la dévotion, cette dévotion instinctive qui conduira Charles de Sévigné à la vie cloîtrée, gêne ses ébats. Elle entreprend de l'en délivrer. Mais l'influence de la marquise l'en empêche. « Qu'elle est dangereuse, cette Ninon, écrit cettedernière... Nous faisons tous nos efforts, Mme de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. » Elles parviennent à lui faire reprendre les lettres de la Champmeslé en lui soulignant la lâcheté de son acte. Elles ne parviendraient nullement à lui rendre sa liberté, si brusquement la courtisane, fatiguée du personnage, ne lui donnait congé. « II est au-dessous de la définition, dit-elle ; c'est une âme de bouillie ; c'est un cœur de citrouille fricassé dans de la neige. » Un mois lui a suffi pour en être à jamais écœurée. Il la perd en même temps que la Champmeslé. 11 n'en soutTre nullement. Au fond, il
n'hérile pas le tempérament de soa père. La chair parle médiocremeat en lui. La marquise nous résume son sentiment au déclin de son double amour : u II lui sembloit toujours de voir autour de lui des pancrées de tétons, el quoi encore ? des tétons, des cuisses, des panerées de toutes sortes de choses en telle abondance qu'il en avait l'imagination frappée et l'a encore, et ne pouvait regarder une femme : il était comme les chevaux rebutés d'avoine. «
Charles de Sévigné paraît être le dernier amant de Ninon. On donne encore à celle-ci le fils de MmedeLongueville, Charles- Louis-Phi lippe d'Orléans, adolescent voué aux charmes proboscidiens de la marquise de Castelnau et qui lui aurait dit, sur un ton de supplication :
— n Mademoiselle, délivrez-moi donc de cette grosse marquise de Castelnau. »
Mais rien n'indique qu'elle exauce cette prière. La calomnie poursuit Ninon durant toute la fin de sa vie. Nous ne retenons rien des anecdotes immondes qui perpétuent jusqu'au seuil de la tombe sa lascivité. Aiguillonnés par Voltaire, Douxmesnil et Bret accumulent de telles balourdises qu'il devient impossible de lire sans sourire leurs volumes. Les abbés Gedoyn et deChaleauneuf, gens d'esprit, seraient fort morliTiés s'ils se savaient accouplés à une femme octogénaire. On est allé jusqu'à soutenir que celle octogénaire trépidante aurait tenté de séduire Bourdaloue. Accueillons, de préférence b. ces médisances qui méconnaissent l'intelligence.
et le lad de uolre héroïne, les phrases de Madame, duchesse d'Orléans : « Depuis que Mlle de Lanclos est vieille, elle mène une vie fort honnête ; elle dil, à ce qu'on prétend, que jamais elle ne se serait corrigée si elle n'avail pas trouvé ellemême la chose ridicule. »
De fait, quoi que Sainl-Ëvremont lui écrive : « Vous êtes née pour aimer toute la vie, " elle refuse l'hommage du suédois Jean fianier, alors que la soixantaine la touche seu lement. Bien avant celte galanterie tardive, elle avait renoncé à toute incursion nouvelle au pays de Jouissance. Pour recommencer une existence désormais pleine de respectabilité, elle abandonnait jusqu'à la maison où survivait le souvenir de ses égarements.