‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 2 sur 48 · LA PLACE ROYALE ET LA RUE SAINT-ANTOINE · texte numérisé non relu

LA PLACE ROYALE ET LA RUE SAINT-ANTOINE

Toutes les scènes de la société galante de Louis XIII s’entrelacent et se dénouent dans le beau quartier, qui alors s’étendait du vieux palais des Tournelles avec ses jardins en espaliers, treillis de vignes, bosquets de cerisiers 1 , jusques au delà de la Bastille Saint-Antoine. Lorsque l’antique demeure de Charles VII eut été démolie et son parc morcelé, Marie de Médicis, toute remplie de ses souvenirs de Florence, fit dessiner des rues, des places publiques qu’elle orna de larges bâtiments, de fontaines jaillis-

1. D’où sont venus les noms des rues Beautreillis, de la Cerisaie, etc., autour de la place Royale.

santés; la Seine serpentait comme l’Arno àPise, La reine concéda tous les terrains de l’île Saint- Louis à un architecte, bourgeois de Paris, du nom de Marie, à la charge d’y construire des maisons et des quais avec un pont de pierre pour unir l’ile au Marais 1 2 .

Henri IV, grand ordonnateur de bâtiments, avait achevé l’Arsenal, où demeurait l’avide et maussade Sully, que souvent il visitait ; derrière l’Arsenal était le bel hôtel du trésorier Zamet, merveille florentine et vénitienne : d'élégantes constructions contenaient de somptueux appartements ornés de meubles en bois des îles, ébène, ivoire, épaisses tentures de cuir, et surtout ces sofas d’Orient si doux pour la sieste tant aimée par Marie de Médicis. Les jardins de Zamet étaient presque publics ; sous l’épais massif de tilleuls coulaient de murmurants ruisseaux à travers des tapis de verdure ; ils entouraient de belles volières, serres de fleurs odorantes, où gazouillaient mille rares oiseaux* venus d’Orient et d’Amérique, qu’on disait la terre des prodiges.

1. La concession est dans le Recueil des ordonnances du Louvre, d’où est venu le nom de Pont-Marie.

2. L’hôtel Zamet était tout près du couvent des Célestins, non loin de l’Arsenal.

Dans ce beau quartier Saint-Antoine, Henri IV avait ordonné la construction d’une place régulièrement carrée; les hôtels tout autour, sur galeries de pierre, étaient bâtis en moellons rouges artistement bariolés. A l’origine, Henri IV avait destiné la nouvelle place à un riche bazar de marchandises, à l’imitation de la place Saint- Marc de Venise : boutiques de glaces, miroirs, drap d’or et d’argent, points de Flandres, riches orfèvreries, les verroteries du Lido; avec des maisons de baigneurs, lieu de repos à l’orientale. La mode bientôt s’était éprise de la place Royale : les hauts gentilshommes, les beautés les plus célèbres y avaient pris demeure. Quand le mauvais temps ne forçait pas la foule à s’abriter sous les galeries, elle serpentait dans de jolies allées d’ormes taillés avec soin, et des plates-bandes de buis dessinées en chiffres amoureux, à la manière des villas de la campagne de Rome et de Florence.

De braves gentilshommes, hardis cavaliers, couverts de leur large chapeau de feutre à plumes rouges et flottantes, portaient une casaque courte sur une blanche fraise, laissant voir la braye ou culotte qui s’effaçait dans de larges bottes en peau de daim, ouvertes en entonnoir, éperon nées d’acier. Ce costume grandissait la

taille, à ce point que chaque cavalier paraissait haut de six pieds; le manteau noir ou gris le drapait merveilleusement à la façon espagnole. Louis XIII, tout jeune homme, avait donné l’exemple de couper la barbe huguenote portée sous Henri IV, pour ne plus laisser sous la lèvre inférieure et au menton qu’une petite barbiche ou barbichon, qui allongeait d’une façon élégante l’ovale de la figure (on l'appelait royale parce que Louis XIII l’avait mise à la mode). Mais ce qui rendait incomparable l’aspect de ces braves rodomonts, c’était la façon de porter la rapière, la main sur la garde à côté de la hanche, la pointe en l’air, de manière à relever le manteau comme une menace continuelle de croisement d’épée en duel et rencontre à deux pas sur le pré de la Bastille *.

Ces fiers cavaliers, à la désinvolture si hardie, se mêlaient aux groupes charmants de jeunes femmes si remarquées dans leurs coquets atours: la ravissante princesse de Condé, pour qui le vieux fou Henri IV avait fait tant d’extravagances*, portait sur son beau front de petites

1. Callot reproduit ainsi les cavaliers du règne de Louis XIII. Comparez avec la collection des gravures. (Bibliothèque impériale, 1615-1620.)

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