‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 24 sur 48 · Historiette de Louis XIII · texte numérisé non relu

Historiette de Louis XIII

à ce point (on l’a dit), qu’il voulait l’épouser 1 . Il partait presque chaque soir du château de Saint-Germain, au coucher du roi, et monté sur un vigoureux cheval, il faisait le trajet du château au Marais en une heure et demie; il quittait Marion Delorme à quatre heures du matin et revenait à franc étrier pour assister au lever de Sa Majesté ; exténué de fatigue, le grand écujer dormait sur chaque fauteuil ; le roi, inquiet, plein de sollicitude, en voyant son gracieux favori si pâle, si défait, l’interrogeait: « Qu’as-tu, Cinq-Mars? Tu as mal dormi cette nuit. » Le grand écuyer répondait plus ou moins doucement ; quelquefois impatienté, il éclatait en impertinentes paroles *.

Le cardinal suivait cette situation de bouderie et de raccommodement avec une attention inquiète, pour en profiter à la première occasion ; il avait la preuve que Cinq-Mars avait cessé de lui être dévoué et que secouant ses engagements, il le desservait auprès du roi ; connaissant à fond

1. La famille d’Efliat obtint un arrêt faisant défense à Cinq-Mars d’épouser Marion Delorme avec laquelle il était prêt à se fiancer.

2. De curieuses lettres, écrites par le roi au cardinal de Richelieu, développent tous ses griefs, toutes ses plaintes contre le grand écuyer, qui ne gardait ni mesure, ni convenance à l’égard de Louis XIII. J’ai donné ces lettres dans mon Cardinal de Richelieu.

le caractère de Louis XIII, le cardinal était persuadé que tôt ou tard il se fatiguerait d’un rôle si blessant pour sa dignité et son amour-propre. Cinq-Mars était arrivé à ce point de dire que le roi l’ennuyait, et que le plus beau jour de sa vie serait celui où il reprendrait sa liberté. Plus Louis XIII paraissait tendre, affectueux, empressé, plus Cinq-Mars se montrait léger, inconséquent dans ses propos irréfléchis.

Une circonstance capitale vint aider la politique vigoureuse de Richelieu ; il est rare que dans les temps passionnés un système de résistance ne se transforme pas en conjuration, surtout quand l’esprit de parti a rendu les idées si complexes et si mélangées, qu’il n’est pas facile de fixer les limites du bien et du mal. La place Royale n’aimait pas Richelieu: une grande fraction des parlementaires détestaient ses principes politiques 1 . L’Espagne, présente partout, cherchait à profiter de ces haines profondes, et ses agents préparaient les éventualités pour reconstituer une espèce de ligue. Il est incontestablement prouvé que M. de Tliou négociait avec l’Espagne un traité secret, et Cinq-Mars

1. Le cardinal avait privé le Parlement même de son droit de remontrance; l’enregistrement n’était plus qu’une formule.

entrait en plein dans les projets de renversements.

Le cardinal de Richelieu, parfaitement informé , suivait pas à pas ce complot pour le réprimer fortement au temps voulu; il le laissa donc s’avancer jusqu’à la veille de la mise en scène : les pièces placées sous les yeux du roi ne laissèrent plus de doute sur les culpabilités. Vivement froissé par la trahison'de Cinq-Mars, très-fatigué de ses caprices et de ses propos, il l’abandonna sans miséricorde à la discrétion suprême de son ministre. Il n’y avait nulle haine personnelle du cardinal contre Cinq-Mars : ce qu’on reprochait au grand écuyer était appuyé sur des preuves de trahison flagrante ; dans l’impitoyable système de répression adopté par Richelieu, le cardinal ne pouvait pardonnera M. le grand écuyer un complot aussi avoué, aussi coupable : quel ordre existerait-il dans un État, s’il était permis de traiter avec l’étranger et de trahir son pays ? On a fait des tableaux touchants sur la mort de Thou et de Cinq-Mars; et certes, il était cruel de voir cette belle et jeune tête coupée par la hache sanglante du bourreau, mais la culpabilité était constatée : il n’y avait pas à hésiter, Cinq-Mars fut sacrifié. Il y a une certaine beauté mâle et étrange dans ce

contraste que la peinture a reproduit : Richelieu, faible et maladif, agonisant presque sur son oreiller, et au devant de lui, Cinq-Mars , jeune, beau, couvert de dentelles que des gardes à la cotte de fer conduisaient dans la barque cardinale sur le Rhône jusqu’à Tarascon. C’est la conviction d’un grand but qui créait cette énergie, cette surexcitation du pouvoir : quand on se propose un vaste projet, on ne sent plus la fièvre, la maladie, le froid et le chaud ; on marche droit pour le réaliser.

Le traité avec l’Espagne était revêtu de la signature du grand écuyer en correspondance avec les ambassadeurs espagnols : MM de Thou et Cinq-Mars avaient promis leur concours au roi Philippe III ; ils préparaient une invasion d’étrangers à travers les Pyrénées et les Alpes : n’était-ce pas un crime capital aux yeux des lois de tout pays légalement constitué 1 ?

L’exécution de Cinq-Mars fut un coup de foudre pour l’opposition du Marais, qui parlait

déjà avec esprit et hardiesse. H se fit un grand

1. Rien de plus régulier que le procès qui fut fait à Lyon contre Cinq-Mars et de Tliou. Les pièces existent encore dans les manuscrits de Béthune; il ne restait plus qu’un recours à la clémence, et Louis XIII avait été trop blessé par Cinq- Mars pour l’accorder. Les consciences profondément convaincues pardonnent peu.

silence comme après tout acte de vigueur d’un pouvoir fort ; Cinq-Mars avait été longtemps le héros de la place Royale ; on avait tant célébré ses amours avec Marion Delorme ! Cette leçon sanglante frappa de terreur les écrivains du Marais; il ne fut plus dit un mot sur le cardinal alors à l’apogée de sa puissance et de sa gloire que la poésie et les arts exaltaient à l’envi.

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