‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 23 sur 48 · Voyez mon travail sur Anne d’Autriche · texte numérisé non relu

Voyez mon travail sur Anne d’Autriche

2. Il ne faut pas le confondre avec l’hôtel du financier Rambouillet, dont j’ai parlé, et qui était au faubourg Saint- Antoine.

esclave que de l’amour. Le cardinal n’aimait pas les précieuses; il pressentait que de là viendrait l’opposition, la critique, la Fronde. La place Royale dissimulait encore parce qu’on avait des craintes : la Bastille et l’exil ! Plus tard elle devint le foyer d’une fine raillerie, d’une médisance raffinée qui devait avoir son jour de triomphe !

DICTATURE DU CARDINAL DE RICHELIEU RAPPROCHEMENT DE LOUIS XIII AVEC LA REINE EXÉCUTION DE CINQ-MARS

DICTATURE DU CARDINAL DE RICHELIEU. — RAPPROCHE- MENT DE LOUIS XIII AVEC LA REINE. — EXÉCUTION DE CINQ-MARS.

Le pouvoir du cardinal de Richelieu avait grandi à raison des services qu’il rendait à l’unité et à la force de la monarchie. Louis XIII était moins un roi paresseux dans ses volontés, dans ses actes, comme on l’a souvent écrit, qu’un esprit parfaitement convaincu de la forte intelligence qui gouvernait l’État sous la pourpre ; il obéissait à cette direction suprême du cardinal parce qu’il en devinait l’avenir : bien souvent il en fut fatigué, heurté. Autour de lui on voulut détruire le prestige, l’opposition avait échoué : la disgrâce du cardinal n’avait jamais été qu’un

projet, un essai, et même un jeu habilement préparé afin de connaître les amis et les ennemis du cardinal qui, plus puissant que jamais, secouait sa robe rouge sur le front prosterné de ses ennemis. La reine mère était en exil; Anne d’Autriche *, convaincue d’une correspondance imprudente avec l’Espagne, s’était soumise aux idées politiques du cardinal, qui surveillait jusqu’aux plus intimes affections du roi. Richelieu ne s’était arrêté devant aucun obstacle ; il les avait brisés tous. Monsieur, duc d’Orléans, obéissait comme un enfant assoupli; il consentait à n’être plus qu’un instrument, jusqu’à ce que le cardinal le jeta définitivement en exil. La haute féodalité avait été frappée comme au cœur par l'arrêt capital qui condamnait le duc de Montmorency ; les huguenots n’avaient plus aucune de leurs places de sûreté, et les châteaux forts du Languedoc étaient rasés jusqu’au sol avec une inflexibilité qui ne tenait compte ni de l’antiquité du droit, ni de l’illustration des races. Les ordonnances contre le duel s’exécutaient sans ménagement : le prince de Chalais avait subi le châtiment de son exaltation d’honneur et de sa

l. J’ai expliqué tout le système du cardinal de Richelieu dans mon livre sur Marie de Médicis, en la comparant à Anne d’Autriche.

bravoure imprudente 1 2 . II fallait ces actes de rigueur pour mettre un peu d’ordre et de police dans le royaume.

A l’extérieur, la politique du cardinal n’avait pas moins d’ampleur et de fermeté. Richelieu attaquait hardiment la maison d’Autriche, cette antique rivale des Bourbons ; il l’avait poursuivie en Allemagne dans la question de l’Empire ; les protestants, que le cardinal brisait comme un parti séditieux en France, étaient protégés et favorisés dans leur puissance en Germanie, et les électeurs de Saxe, de Brandebourg et de Wurtemberg recevaient des subsides et des accroissements de territoire pour réaliser les éléments d’un nouveau droit public germanique favorable à l’indépendance. Le cardinal s’était servi de son agent fidèle, le P. Joseph, l’humble et grand capucin, si patriotique que ses yeux mourants avaient étincelé de joie à la prise de Fribourg *. Fervent catholique, le P. Joseph favorisait les

1. Chalais était de la maison des Talleyrand. Les Montmorency étaient considérés comme la plus haute race parmi la noblesse provinciale.

2. Toutes les négociations d’Allemagne qui préparèrent le congrès de Westphalie, furent conduites par le P. Joseph; ce serait une belle histoire à écrire que celle du P. Joseph du Tremblay; il appartenait à Tordre des Minimes, et ne qui ttait jamais la robe grise de bure grossière. On l’appelait V Éminence grise.

huguenots en Allemagne. En Italie, la France avait fait rentrer la maison de Savoie un peu turbulente et ambitieuse dans la déférence et la soumission. Naples était un moment arrachée à la domination espagnole par l’insurrection de Mas Anielo, tandis que lesStuarts, en Angleterre, après avoir favorisé les huguenots de France, étaient obligés d’appuyer leur sceptre sur la protection du cardinal afin de comprimer l’esprit séditieux des puritains d’Écosse 1 et des exilés en Hollande.

Ces grands services avaient placé la puissance de Richelieu au-dessus de toutes les intrigues, et le cardinal put alors hardiment attaquer les affections privées, et même les caprices du roi, quand ils contrariaient sa politique. Il avait d’abord amorti la passion de Louis XIII pour Mlle de la Fayette en plaçant la grille du’cloître entre le monarque aimant et la jeune fille d’honneur de la reine, heureuse recluse dans le couvent de Sainte-Marie, Saint-Antoine. Le roi pourtant ne cessait de la visiter; souvent un carrosse fleurdelisé s’arrêtait devant les portes du monastère : d’après un privilège antique, le roi de France pouvait entrer dans tous les couvents,

1. Les Stimrtfl reçurent môme des subsides du cardinal de Richelieu, et ce fut un des grands griefs des puritains.

même de femmes, comme protecteur et suzerain du sol 1 2 . Louis XIII pénétrait donc sous ces voûtes, et pendant plusieurs heures interrogeait Mlle de la Fayette, môme sur la politique ; le cardinal, à qui chaque parole du roi était rapporté, voulut rattacher Mlle de la Fayette à ses desseins, par la douce et pieuse influence de son confesseur qui la dirigeait dans les voies du ciel et de la terre*. Cette fois il s’agissait d’une question d’État et de famille. Le confesseur réussit à dominer Mlle de la Fayette.

Le couronnement de l’œuvre immense qu’avait entrepris le cardinal, c’était la transmission paisible, héréditaire de la couronne de France.

Louis XIII n’avait pas d’enfants encore: que deviendrait le royaume à sa mort, livré à la fantaisie remuante de Monsieur (duc d’Orléans), et à l’anarchie sous les princes du sang? Les calvinistes relèveraient leur tète haute et turbulente, la féodalité se reconstituerait sur d’antiques bases! Il fallait donc que Louis XIII obtînt de Dieu un enfant mâle, héritier naturel de la couronne : comment vaincre sa vive répulsion pour

1. Ce privilège datait de la première race; il est constaté par les chroniqueurs de Saint-Denis, même sous le règne de Charlemagne.

2. Le confesseur était saint Vincent de Paul, fort lié avec Richelieu et avec la reine Anne d’Autriche.

Anne d’Autriche, à laquelle le roi croyait avoir des reproches sérieux à adresser sur ses relations avec l’Espagne? Presque toujours séparé de la reine, il fallait l’en rapprocher par les doux conseils d’une voix amie et religieuse. Le cardinal choisit Mlle de la Fayette, ange de paix et d’inspiration, qui parla au roi dans les termes d’une piété fervente : « Elle adressait chaque jour des prières au ciel pour qu’il exauçât les vœux de la France, ses larmes tremperaient les dentelles de l’autel jusqu’à ce que Dieu écoutât ses supplications. »

Secondé par Mlle de la Fayette, le cardinal put agir efficacement pour effacer la prévention du roi. Louis XIII parut désormais à côté de la reine dans les fêtes de la cour; une réconciliation d’abord difficile s’accomplit avec une loyale tendresse 1 . Quand ces résultats furent atteints, le cardinal fit sentir au roi que les visites répétées au couvent de Sainte-Marie pouvaient être le sujet d’un scandale quand il devait à la reine tout son amour; la rupture fut provoquée par Mlle de la Fayette elle-même, qui jugea prudent

1. Les pamphlets huguenots et des réfugiés, ont donné des motifs scandaleux à la réconciliation de Louis XIII et de la reine sa femme. Quelques historiens modernes les ont acceptés avec leurs médisances ordurières.

de briser tout commerce avec le roi, même par lettres 1 ; elle se condamna désormais à la retraite la plus absolue, à la vie monastique dans ses devoirs les plus austères. Ce fut la grande nouvelle de la place Royale. Bientôt un bruit sinistre retentit dans le salon jaune de Ninon de Lenclos et dans la ruelle tapissée de cuir noir de Marion Delorme.

Tout à fait maître de l’esprit de Louis XIII, le cardinal put attaquer une autre domination: celle du grand écuyer, M. de Cinq-Mars. En balayant toutes les ordures dont Tallemant des Réaux a souillé l’amitié du roi pour M. le Grand, l’influence de ce jeune homme ravissant était incontestable et suprême 2 . Louis XIII ne pouvait s’en passer; il l’appelait le jour et la nuit. Comme tous les sentiments extrêmes, l’amitié du roi était jalouse, exclusive, exigeante ; le sombre monarque boudait, grondait, se fâchait. Cinq-Mars comptait trop sur les royales faiblesses pour contenir d’imprudentes paroles, et ses démarches plus hardies encore; toujours fort lié avec la place Royale, amoureux fou de Marion Delorme,

1. m reine infante continua 1 visiter Mlle de la Fayette quelle aida dans la fondation de son monastère à Chaillot : elles restèrent intimement liées.

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