LA PLACE ROYALE APRÈS LA MORT DU CARDINAL DE RICHELIEU
Quand la main d’un homme d’État à l’esprit absolu se dessèche sous le souffle de la mort, il se fait presque aussitôt dans la société une réaction de liberté et quelquefois même de licence. Le cardinal de Richelieu seul personnifiait son système; quoiqu’il eût désigné Mazarin pour son successeur, il ne pouvait lui transmettre ni son caractère inflexible, ni la force de sa situation. Le nouveau ministre se hâta d’inaugurer un système d’indulgence en rappelant à la cour quelques-uns des exilés ou des captifs de la Bastille: Gaston d’Orléans, le duc de Beaufort (fils cadet de César de Vendôme), les maréchaux
de Bassompière, de Vitry, le comte de Cramail, tous frappés par Richelieu : ceux-ci, bien que pardonnés, n’oubliaient rien. En politique, il faut rarement châtier et moins encore proscrire; mais quand on a puni, il faut plus difficilement encore pardonner : les rancunes survivent à la grâce, et l’amnistié se remet à conspirer de mieux en mieux, sans le vouloir, et presque par tempérament.
Sous le cardinal de Richelieu, la place Royale, toujours médisante, s’était tenue calme; la peur donne de la prudence; si l’on pensait silencieusement, l’on écrivait pas’. Dès que lamort du cardinal eut relâché les ressorts de la police, les langues se délièrent, et ce fut à qui bavarderait davantage : les ruelles devinrent le théâtre d’un vrai caquetage d’opposition dont le vieux et élégant Bassompière devint le héros, et Saint-Évremont la spirituelle trompette ; on vit reparaître les exilés dans tous les hôtels des rues Saint-Antoine, du Beau-Treillis, de Saint- Paul, de Lesdiguière.
Il se fit encore une plus grande licence de parole à la mort de Louis XIII, quand la régence
1 . Il ne se publia pas un seul pamphlet en France , surtout pendant la dictature de Richelieu, ensanglantée par les supplices de Saint-Preuil , de Tliou, Cinq-Mars et la condamnation des ducs de la Valette et de Vendôme.
d’Anne d’Autriche s’établit comme gouvernement; nulle époque plus douce, plus oublieuse du passé; chacun faisait ce qui lui plaisait et disait ce qu’il voulait 1 2 . Le caractère d’Anne d’Autriche, d’une indulgence ravissante, se prêtait à toutes les joies, à toutes les fêtes, aux plaisirs les plus variés; Saint-Ëvremont, revenu de l’exil, chantait cette gracieuse et bonne liberté, il s’en souvenait dix ans après sous le règne absolu de Louis XIV ;
J’ai vu le temps de la bonne régence,
Temps où régnait une heureuse abondance,
Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiraient que les jeux et l'amour.
La politique indulgente De notre nature innocente Favorisait tous les désirs :
Tout goût paraissait légitime,
La douce erreur ne s’appelait point crime,
Les vices délicats se nommaient les plaisirs*.
Ces vers charmants rappelaient bien le joli temps de la régence; on y trouvait l’expression des vices délicats, surtout à la place Royale, dans les ruelles de Marion-Delorme et de Ninon-de-Lenclos. La régence fut l’époque du triomphe de ces