‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 27 sur 48 · Voyez mon livre sur Anne d’Autriche · texte numérisé non relu

Voyez mon livre sur Anne d’Autriche

2. OEutres de Saint- Évremont. 11 était alors exilé en Angleterre.

deux Lais, comme les appelait le classique Saint-Évremont. Marion vivait sans liens, sans attachement, en vrai amoureuse des sens ; on ne dit même pas qu’elle eut pleuré M. de Cinq-Mars, le grand écuyer, son plus tendre serviteur, dont la mort tragique avait jeté la consternation à la place Royale ; elle avait alors trente ans : « d’une bonne mine avec de la grâce, une figure trèsavenante, de beaux yeux un peu lascifs; » ses rivales racontaient que son nez rougissait comme celui d’un vigneron, et que pour l’éviter elle mettait sans cesse les pieds à l’eau froide 1 2 ; au reste, Marion de Lorme, ravissante de formes, jouait du luth à merveille, dansait la sarabande d’une façon délicieuse; sa vie était un chapelet de caprices, depuis Desbarreaux, le poète, jusqu’à MM. de Chatillon et de Brissac; elle avait beaucoup cultivé la fortune d’Éméry, et son plus bel écrin venait de lui ; toujours d’une élégance parfaite, ses gants ne lui duraient pas trois heures (les gants d’Espagne étaient alors un luxe*). On évaluait sa garde-robe à plus de 20 000 écus; elle aimait les bijoux, l’argenterie qu’elle pre-

1. Une des Historiettes de Tallemant des Kéauxaété consacrée à Marion Delorme.

2. L’infante-reine avait mis ces gants à la mode avec les éventails mauresques tout pailletés.

naît au marc pesé avec tout le soin d’un avare, parce qu’elle avait plus d’un banquier pour payer ses dettes.

Mlle Ninon de Lenclos, encore plus hardie, plus effrontée, était devenue une fille publiquement entretenue ; rien de plus faux que la renommée de désintéressement que les écrivains philosophes ont voulu faire à Ninon de Lenclos. M. Coulon, conseiller au parlement de Paris, nous l’avons dit, l’avait toujours à ses gages pour 500 livres par mois, ce qui ne l’empêchait pas d’être payée par quartier aux frais du financier Rambouillet 1 ; elle lirait sur ses amants des lettres de change avec la rapacité d’une juive à la ceinture dorée. Sans doute, à l’imitation de toutes les courtisanes, Ninon de Lenclos avait des caprices, des amis de cœur, des fantaisies de sens multipliées à l’infini et brisées sans pudeur par des congés capricieux et impertinents 2 . Les penseurs louaient cette orgie d’amour chez Ninon, parce qu’elle lisait Montaigne et qu’elle ne croyait qu’au plaisir et peu à Dieu. Admirablement gracieuse

1. Les Historiettes de Tallemant des Réaux énumèrent avec grand soin les amants de Ninon de Lenclos.

2. Et par exemple celui si souvent cité à l'occasion de la promesse de fidélité donnée au marquis de la Châtre. « Oli! le bon billet qu'a la Châtre. » Propos d’une courtisane éhontée que les penseurs trouvent très-spirituel.

comme Marion Delorme, Ninon jouait du luth et dansait en s’accompagnant; le luth et le théorbe étaient les instruments à la mode avant que Lully mît les violons en renommée. Les curieux qui parcourent la collection des estampes à la Bibliothèque impériale peuvent remarquer un portrait de Ninon de Lenclos, assise devant un instrument en forme de piano ; ce n’est point un orgue, car il n’a pas de tuyaux : il se compose de trois rangs de touches superposées, ce qui permettait un certain développement dans les octaves et les gammes.

Marion Delorme et Ninon de Lenclos étaient les deux renommées du Marais. Mais alors l’importance de la place Royale était menacée par l'influence des deux hôtels Rambouillet qu’il ne faut pas confondre . l’un situé à Reuilly, l’autre (l’ancien hôtel Pisani) s’élevait dans le quartier des Tuileries, où se trouvent les nouvelles galeries du Louvre.

Le faubourg Saint-Antoine, malgré ses transformations, est encore un des quartiers les plus historiques de Paris; il faut le parcourir avec une vive attention quand on veut se faire une idée juste de l’époque de Louis XIII, si curieuse au point de vue de l’art. Au village de Reuilly (où a été ouverte la rue) se déployait un magni-

fique parc de plus de trente arpents, admirablement planté de bouquets d’arbres, treillis de beaux raisins, jets d’eau, cascades, prairies, labyrinthe, groupes de fleurs, longues allées, dont la principale s’élevait jusqu’à une vaste terrasse suspendue sur les bords de la Seine 1 . Quatre pavillons larges flanquaient ce parc, la propriété du célèbre financier Rambouillet dont j’ai parlé, famille mêlée aux parlements, aux gens de lettres qui comptait dans son sein Mme de la Sablière et Tallemant des Réaux.

A l’hôtel Rambouillet on ne trouvait plus l’esprit du Marais, mais une élégance plus avancée, cette médisance plus hardie que donnent le luxe, une grande fortune récemment acquise. Le monde toujours rampant devant les louis à double écusson et les pistoles d’or devait délaisser la modeste et galante place Royale pour la société riche et fastueuse de l’hôtel du financier Rambouillet, où les gens de lettres venaient s’abriter. La Fontaine trouva plus tard un fastueux asile chez M. de Rambouillet, galant raffiné, fort léger en amour

1. J’ai fait récemment un pèlerinage historique dans ce vieux quartier tout plein d’intérêt. La civilisation moderne s’est implantée sur ce terrrain par une caserne, le chemin de fer de Lyon et la prison Mazas : les trois formes de la société actuelle.

et faisant des madrigaux d’une certaine désinvolture :

J’aime bien quand je suis aimé,

Mais je ne puis être enflammé De belles qui sont inhumaines;

Et si l’on veut me posséder,

11 faut des charmes pour me prendre,

Ft des faveurs pour me garder 1 2 * 4 .

Un autre danger pour la popularité de la place Royale, c’était la dispersion de presque tous les beaux esprits attirés à l’hôtel Pisani, déjà d’une grande célébrité, et qui depuis porta aussi le nom de Rambouillet. Là habitait une famille de haute noblesse; il ne faut pas confondre, je le répète, ces Rambouillet avec les financiers. Cet hôtel devint le séjour ou pour mieux dire le temple des précieux et des précieuses, les divinités du jour. Le marquis de Rambouillet était de la maison d’Angennes, et sa femme, née des Pisani de Florence, était fille d’honneur, fort

1. M. de Monmerqué a placé une savante et ingénieuse préface en tête des Mémoires de Tallemant des Réaux, dans laquelle il donne de curieux détails sur les familles de Rambouillet.

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