LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE DURANT LA FRONDE
Ainsi, la place Royale perdait de son importance littéraire par l’apparition et le développement des sociétés précieuses des deux hôtels Rambouillet. Si les muses aimaient à rêver sous les arbres touffus du riche financier, dans ces jardins en espaliers depuis Reuilly jusque sur les bords de la Seine, les beaux esprits d’académie se complaisaient à tresser la guirlande de Julie dans l’hôtel Pisani, sur la place qui allait s’appeler le Carrousel 1 , à cause des fêtes cheva-
I. Le Carrousel n’existait pas encore; il ne fut achevé que dans la minorité de Louis XIV.
leresques. Les Tuileries étaient alors entourées de beaux hôtels, jusqu’aux Quinze-Yingts , asile royal offert aux aveugles depuis saint Louis. Le château n’était pas encore absorbé sous de lourds pavillons et ces galeries pesantes couvertes de tuiles, parsemé de cheminées comme un four à chaux. Catherine de Médicis avait dessiné un château florentin orné de petites colonnettes de marbre surmontées de statues. Il n’existait aucune de ces vastes cours si tristes, pavée de dalles : partout des corbeilles de fleurs, de beaux treillis avec bosquets de roses et des ifs taillés à la façon des villas d’Italie, mélangés de buis dessinés en chiffres amoureux autour des bassins et des cascades rocailleuses. Ce qui embellissait surtout les jardins des Tuileries, c’était une multitude de petites grottes tapissées de faïences de Bernard de Palissy, chefsd’œuvre de l’art, et des labyrinthes tout remplis de statues antiques*. L’hôtel d’Angennes-Rambouillet, le cénacle littéraire, jouissait de ce bel aspect, sur une terrasse d’où l’on voyait les
1. La collection des gravures de la Bibliothèque impériale contient plusieurs estampes qui reproduisent les primitives Tui.eries; la cour du Carrousel était un parterre avec jets d'eau, et les jardins entouraient tout le palais. Louis XIII conserva le château intact; mais Louis XIV en gâta l’architecture florentine par des galeries en façon de caserne.
œillets et les jonquilles plantés par la grande Mademoiselle.
Tout à coup la place Royale, un peu silencieuse, reprit son importance active par les éclats bruyants de la Fronde ; presque tous les parlementaires demeuraient au Marais et venaient chaque soir respirer l’air à la place Royale, sous les ormes, où les oiseaux gazouillaient moins encore que les langues babillardes des faiseurs de pamphlets ; on était près de la populeuse rue Saint-Antoine, les barricades s’y étaient élevées contre le Mazarin; les écrivassiers de chansons, rondeaux, « avaient leur grabat, tout autour, dans les ruelles pleines de rats bien connus du chat du curé de Saint-Paul. »
Sarrasin demeurait au Pont-aux-Choux, Broussel près de Saint-Gervais, Bussy-Rabutin au Pas-de-la-Mule, Scarron, rue des Deux-Portes. A la place Royale se^ publiaient les pamphlets vendus ensuite sous les carillons de la Samaritaine, au Pont-Neuf 1 : les premiers vers écrits contre le cardinal Mazarin, à la suite du décret d’union du parlement (que le ministre, dans son accent italien, prononçait arrêt d'ognon),
1. Les pamphlets, ou plutôt les Mazarinades, forment une collection de plus de 20 volumes in-4, à la Bibliothèque impériale, et encore ne sont-ils pas complets.
étaient improvisés, sous les ormes entre La Bastille, l’Arsenal et la rue Saint-Antoine, par le poète Sarrazin 1 .
Qu’est-ce que cet arrêt d’ot<?non Qui nous cause tant de grabouge ?
Dit tout triste à son compagnon Ce Pantalon à bonnet rouge 2 3 ;
Lors une femme qui l’entend Et pense que par moquerie L’union des cours il prétend Ainsi tourner en raillerie.
Cet oignon te fera pleurer Et ne pourras le digérer,
Dit-elle alors tout en colère.
Une autre dict : Tu te déçois ;
Cet Italien, ma comère,
Ne fait qu’écorcher le françois’.
Presque toutes les assemblées des frondeurs se tenaient au Marais. Là se préparaient les bruyantes délibérations, ensuite soumises ou imposées à l’hôtel de ville -pour assurer le succès des insurrections populaires. Quand le président Broussel fut enlevé par ordre de la reine Anne d'Autriche, les bourgeois de la place Royale prirent les armes sous leurs quarteniers : on était
1. Sarrazin commandait une colonelle, la compagnie du quartier.