‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 46 sur 48 · DU MARAIS ET DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE · texte numérisé non relu

DU MARAIS ET DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE

Après la mort de Louis XIV, il ne fut plus question du Marais, de la place Royale , même comme lieu de distraction et de mode. Le faubourg Saint-Germain venait de s’élever avec ses larges rues et ses splendides hôtels. Sous la Régence, après le système de Law, toute la finance s’était portée dans l’espace des Petits- Champs, entre la place Vendôme et la place des Victoires. La gracieuse influence de la marquise de Pompadour, la belle artiste , avait favorisé la construction du faubourg Saint-Honoré , depuis l’Élysée, sa demeure favorite, jusqu’aux hôtels de la rue Royale et de la place Louis XV. Plus

tard s’éleva la chaussée d’Antin, les rues de Provence et d’Artois sous Louis XVI 1 .

Le Marais, solitaire toujours, conservait son caractère de gravité , de grandeur : au centre brillait l’hôtel de Rohan-Soubise , antique manoir des Clissons, et que le prince de Soubise, si brave, si élégant, avait orné de la plus belle cour du monde, entouré d’une colonnade à la façon de la place Saint-Pierre de Rome, et puis de jardins magnifiques. La rue des France- Bourgeois et les rues environnantes comptaient les hôtels Caumont-Laforce, Lamoignon, Molé, de Mesme, Lepelletier de Saint-Fargeau ; le couvent des Blancs-Manteaux s’étendait jusqu’à la Vieille rue du Temple. Le Temple, demeure presque royale sous le duc de Vendôme (le grand prieur), réunissait les beaux esprits, philosophes et gourmands. On peut voir encore à Versailles une petite aquarelle qui reproduit les délicieux salons du Temple, pleins de beaux gentilshommes et de marquises qui soupent au cliquetis des verres, aux doux sons de la musique. Les meubles appartiennent à l’époque de Louis XV, fauteuils ovales, bonheur du jour , pa-

1. En 1778. C’est aujourd’hui la rue Laffitte, comme la rue Charles X est devenue la rue Lafayette. N’y aurait-il pas justice à restituer les vieux noms?

rure de la Régence, dessus de porte de Boucher et de Watteau ; les femmes ont des déshabillés à grands, ramages, coiffures élevées; les hommes *en habits de taffetas, boutôtts en diamants, jabots de -dentelles, perruques poudrées, avec la petite bourse pour retenir les cheveux, modes de la lin du règne de Louis XV.

Non loin du Temple se développait la rue Saint-Louis, nouvellement bâtie, la grande voie du Marais; les remparts étaient démolis depuis 1735 , des maisons s’élevaient sur le nouveau boulevard entre les rues du Pas-de-la-Mule et du Pont-aux-Choux. Un de ces hôtels devint célèbre par la demeure de Cagliostro, l’être étrange qui enivrait tout Paris 1 . Les philosophes attaquaient la vieille foi et ils croyaient aux prodiges des charlatans ; la croyance est au fond de toutes les âmes ; c’est un besoin de notre nature ; on niait les miracles et l’on s’agenouillait devant les prodiges; on rejetait les paroles des apôtres pour accourir aux parades des bateleurs. En prolongeant le boulevard on trouvait la maison originale de Beaumarchais, une longue voûte conduisait à un jardin suspendu sur le boulevard jusqu’à la Bastille, encore debout avec

l. Cet hôtel avec terrasse a été récemment démoli.

ses tours élevées, ses vertes pelouses, ses fossés remplis d’eau, ses ormes et ses marronniers.

Dans cette riche maison de Beaumarchais on avait entendu, pour la première fois, la chanson * de Rosine, dans le Barbier de Séville, et ce babillage castillan, au son des mandolines, qui enchantaient la vieille société.

Sur l’autre côté du boulevard, avec façade sur la rue des Tournelles, se conservaient les vestiges de l’appartement de Ninon de Lenclos; quelques vieilles dévotes philosophiques y faisaient cercle autour des robes antiques, des fleurs fanées qui jadis avaient orné la courtisane morte incrédule, et les maximes d’Épicure aux lèvres 1 . La philosophie a ses ermitages et ses reliques; les voyageurs qui passaient à Ferney n’allaient-ils pas cueillir les feuilles des arbres que Voltaire avait plantés? et longtemps l’Ermenonville de Rousseau devint un lieu de pèlerinage. De cette maison des Tournelles, Ninon de Lenclos descendait chaque jour à la place Royale pour visiter ses plus anciennes amies, Mlle de Scudéry, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, toutes déjà assez avancées

1. La maison de Ninon conserve des sculptures et peintures ; elle est encore belle parmi les constructions modernes.

dans la vie pour parler de leur passé comme d’une chronique des vieux temps.

Par l’une des petites arcades de la place Royale on arrivait à la rue Saint-Antoine, aussi embellie de vastes hôtels avec les noms de Guise, Sully, d’Ormesson, etc., jusqu’au couvent des filles Sainte-Marie, lieu de retraite pour les précieuses de la place Royale et qui abritait les cercueils de leur famille. Ces cercueils (ceux des Sévigné par exemple) sont pêle-mêle dans les caves de l’église , aujourd’hui temple réformé ; à quelque foi qu’on appartienne , le culte des morts devrait être respecté. Hélas! un jour que je recherchais les vestiges de la Fronde, j’entrai dans ce temple : sur l’escalier des morts le concierge faisait sa cuisine ; une partie du caveau était transformée en salle de bains. Douloureusement affecté de ces profanations, je courus me réfugier au milieu de cette riche bibliothèque de l’Arsenal, que le marquis de Paulmy 1 2 avait recueillie avec un soin si particulier dans ses voyages en Italie, à Venise surtout, et achetée en 1785 par M. le comte d’Artois.

D’une de ses fenêtres*, je contemplais à l’ex-

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