‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 47 sur 48 · Ces fenêtres avaient alors des balcons à moitié ruinés · texte numérisé non relu

Ces fenêtres avaient alors des balcons à moitié ruinés

trémité del’île Saint-Louis, l’hôtel Lambert, propriété moitié parlementaire, moitié financière, pleine de peintures de maîtres renommés, et en tête de tous, Lebrun. L’île Saint-Louis s’était peuplée ; elle comptait autant de maisons que les plus antiques rues du Marais, et par le nouveau pont Marie, les riches bourgeois de l’île pouvaient aller s’asseoir aux bancs de l’œuvre à Saint-Paul, à Saint-Gervais.

Un jour, toute cette population paisible fut secouée par le tocsin et le canon : Une multitude de clercs de basoche , de gardes françaises débandées , avocats sans cause , foule effrénée, s’était jetée sur la Bastille; que venaient-ils faire là ? Qu’avait de commun la Bastille, prison des gentilshommes, avec la colère des bourgeois et du populaire? Tout le Marais fut réveillé comme au temps de la Fronde ; il se trouvait que le chef de cette multitude portait un nom cher à la place Royale. Le marquis de la Fayette voyait briller parmi les médaillons de sa famille l’image de la douce recluse des couvents de la rue Saint-Antoine.

Durant la Révolution, le Marais resta paisible en contemplation devant les événements comme un bourgeois pacifique, l’habit vert pomme, le parapluie en main, assistant à une querelle de

peuple sans s’y mêler. Un jour seulement, le Marais fut très-affecté, quarante-sept grands noms de la haute magistrature montaient sur l’échafaud de la barrière du Trône, et presque tous habitaient l’antique quartier ; leurs hôtels furent confisqués, vendus à vil prix ou partagés entre les heureux de la Révolution. Le directeur Barras devint possesseur des deux plus beaux hôtels de la rue des Francs-Bourgeois. Les couvents se transformèrent en caserne : le Petit-Musc, les Minimes de la place Royale, les voisins de Marion Delorme. Le vœu de Diderot fut accompli.

Sous l’Empire, le Marais fut délaissé comme une terre d’ancien régime ; les promeneurs ne dépassaient pas le jardin Turc, les théâtres gais et forains du boulevard du Temple , le Cadran bleu chéri de l’officier. Dès qu’on entrait dans la rue Boucherat, l’herbe croissait dans la rue , la mousse s’entremêlait aux escaliers et aux portes fermées : un fiacre toutes les heures, quelques rares voitures bourgeoises d’un autre siècle, des groupes de femmes et d’enfants à la place Royale , la chèvre broutant comme en pleine campagne dans les fossés de la Bastille. Tel était l’aspect du Marais sous l’Empire, lorsque la Restauration vint apporter un autre élé-

ment de vie : le commerce de Paris avait considérablement grandi ; il lui fallait des dépôts, des magasins; on chercha des hôtels vastes, des loyers bon marché , et le Marais fut choisi. A l’île Saint -Louis, les vins furent destinés. Aux antiques rues du Temple, du Grand-Chantier, les objets d’art, les bronzes, les joujoux d’enfants comme à Nuremberg. Les vastes cours qui, sous le vieux régime, voyaient les carrosses de la magistrature, la chaise à porteurs, des marquises à glaces à panneaux d’or, s’emplirent de charrettes bruyantes, des barriques empilées et des caisses en bois raboteux ; de vastes escaliers, des rampes de marbre ornent encore des vestibules découpés en magasin. A travers les caisses et les barriques, aujourd’hui brillent quelques fragments de lambris, des dessus de porte , œuvres de Watteau , des bergers à houlettes, en culotte de satin. Les grands laquais ont disparu ; avec eux les vieux intendants poudrés ; et la voix stridente du travailleur remplace les propos un peu impertinents des Frontinset des Lajeunesse. Ainsi, tout se transforme dans la marche des âges.

Quand la nuit a jeté ses ombres sur Paris, je me surprends seul à visiter les quartiers du Marais en partant des Tournelles , de la place

Royale, les rues des Beautreillis, des Lions- Saint-Paul, l’Arsenal jusqu’aux Blancs -Manteaux et à la rue de l’Homme -Armé; mille ombres gracieuses apparaissent devant moi, Cinq-Mars accourant à cheval au rendez-vous de Marion Delorme, Ninon recevant de beaux gentilshommes : Sévigné aux grands coups d’épée, Saint-Ëvremont, Bussy-Rabutin, et Scarron, le pauvre malade de la reine, Scudéry, la Calprenède. Le Marais se peuple des souvenirs du passé, et j’avoue que ces pèlerinages valent pour moi les plus belles soirées du monde vivant.

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