‹ Ninon de Lenclos et sa cour Emile ColombeyChapitre 30 sur 33 · T SA COUR. SOI · texte numérisé non relu

T SA COUR. SOI

daas i^iotimilé des prioces de Brunswick et de Hanovre, et, pesant de son crédit sur Icin’ esprit, il les détern^ioe à se prononcer eu faveur de iu France. En récompense de ce service éminent, Louis XIV lui conCève aussitôt le titre de plénipotentiaire et, coincidenc>e étrange, tandis ^ue Gourvilîc représente le iqi co Allemagne, le.parle- •ment le condamne à mort et le fait c.xécutcr en effigie. U n’est autprisé à remettre le pied dans Paris qu’on 1668' et après avoir .versé six cent mille livres entre les maips de Colbert, qui saigne à blanc la proie qu’il est forcé de lâcher.

. Lafortiuie de Gourville se réduisait à vingt mille écus. La moitié de cette somua; avait, cohuho nous l’avons vu, été confiée à Ninon, et l’autre «ïoitié, à un grand pénitencier dont la renomniée publique faisait un saint. Ce fut chez lui que Gourville alla d’abord.

— Je viens, dit-il, vous débarrasser, mon révérend, du dépôt que vous savez. '

— De quel dépôt voulez-vous parler, mon fils ? répondit le dévot personnage. ‘ ‘

— Ne’ vous sôuvicnt-il pas des dix rtiille écus que je vous ai donné à garder ?

— 7’ ÏI ne m’en souvient^ nullement... Je n’ai jainajs reçu que des deniers destinés à être distribués aux pauvVes, et CCS aumônes, je me lu\te toujours de les porter à leur adresse... Les pauvres sont des créanciors qu’il V

aurait conscience à faire altendrf.

NINON M LEXCLOS

ao'î

'•-i €c sont là de bellrè parotoa, »lH)h révérend, mais revenons, s’il vous plûtt, à mon d^pôt, '

~ Je voas répète, 'nion- fils, que je ne me rappelle rien de semblable: • • ' ■ . .. . •

— A insij vous persistez à nierV

' — Mon habitude n’est pas Re dire oui, quand j’ai rfft. urfe fois non. ■ • • .

' — Mais'vous ne craignez dont pas que je vous traîne dans la fUe et que je déchiré’ aux. jeux de tous le masque de sainteté dont vous ^•ous couvrez ? ‘ •

— Je ne crains que Dieu.

— Le misérable ! s’écria Goun ille en se retirant de

guerre lasse.' Si, dn moins; il avait pour me \olcr l’cxouse' que Vincent de Paul avait pourtriéher au jeu... Mais le visage fleuri du drôle indique assez eü passe l’argent escamoté ! '

Un abus doeonOance aussi criant et aussi imprévu exaspérait Gourvülé et lui fit prendre en suspicion l’humanité tout cqtière, ^

— Que penser des autres hommes, se dit-il, quand lé plus yénéré d’entre eux se montre digne de ramer sur les galères du roi?

Il n’osait se rendre à l’hôtel des Tournetles, craignant d’être obligé tic mépriser celle qu’il a tant aimée. Mais Ninon, informée de son retour, s’étonna de son peu d’empressement à venir la visiter et lui dépêcha Pierre (àargé de l’amener mort ou Vif.

Gourvillo parut devant elle dans une attitude embar-

, J$T &A COUR. . m

causée. II rougissait du soupçon C[tti> avait traver^ son esprit.

i — AJi ! vous voilà.! ftt Ninon en lui saut<ant au cou conanae autrcJbis.

* ' te

Pui$,ellc ajoulit. (l’un air abatkta — Hélas! mon clier Gourville, il m’est arrive un grand malheur pendant voire- absence... .. ' .

, Et le maudit soupçon d’agilev de nouveau Gourville^. qui baissa les .yeu\ pour voiler la gêne qu’il épi-ouvait.

t-;- Malheur irréparalde-i eontinua Ninon, intcrpr<îtaot çe trouble à fauy. l’attribuant à uu excès de jalousie. Oui... j’ui égaré nioo- c^c jn ne sais où... Mais je n’-ai pas perdu les dix nijile écus (^e vous avez laissés ici. Emportez-lcs avec mon amilié.

... Plus ravi de retroavcf Ninon à la hauteur de son estimé que de retrouver sa cassette intaetc, t^ourviile se UvTa àl’cflusion de sa joie. .

, Puisque le ffeu follet c>t éteint, •s’écria-t-il, foin de t’amonr et vive ramitié l

, — On.diraiti vraiment que* vous avez aussi égaré .votre.,. ^ -

... — Je l’ai donné,, ma chère Ninon, à la sœur du duc de la Rocliefoucauld, qui est. ma femme. •

^ 'L. Votre femme? ce mariage s’est donc fait au clair de laJuneî

— Tout le monde l’ignore, excepté vous et Saint- Évremoot.j.

, — Ilkrei de la confidence.

;m»* NINO?) de LE?(CL0S

— j€‘vous1a do\t»is comme à lui... A propos... avez-

vous de SOS nouvelles ? ^

. — 4’enf'rcçois ^ l’instard. Il est à la Haye, où rH:abite une maison louée par le prince de Toscane, qui-l^héberge,

par égoïsme, pour avoir l’esprit de nôtre anrii sous la

main.

— Il attend toujours sa gr.'ïce? '

Il l’a dcnïandéc en vain. M. de f.yortne avait pourtantappuyé chaudement sa supplique. Mats Louis XlVaété îftflèxible. Voici une lettre que le comte vient de me communiquer, et que lui adresse Saint-Évromont eh réponse à celle Où il lui a{*prcnait et tardivement le l'efus du roi.

« Je n’avais rien su de tout ce que vous m’écriVez, aucun de mes amis n’ayant voulu me faire savoir, non plus que vous, une chose assez fâcheuse. Mais Cette discrétion, tout obligeante qu’elle est, me laisse deviner qu’ils ont mauvaise opinion de ma constance. Sept années entières de malheurs ont dû me faire une habitude à souffrir, si elles n’ont pu me former une vertu à résister. Pour finir un discours moral, impertinent ù celai qui le fait et trop austère pour celui qu’on entretient, je vous dirai, en peu de mots, que j’aurais bieh souhaité de voir le plus agréable pays que je connaisse et quelques amis aussi ehers pour le témoignage de leur amitié que par la considération de leur mérite. Cependant il ne faut pab se désespérer pour vivre chez une nation où les agréments sont rares. Je me contente de l’indolence, quand il sc faut passer de plaisirs. J’avais encore cinq ou six

^lA COtiT. fOB

«nnécs A nttncf la cortiédrft; la milsifjùc; la botilJé c1)èrè‘, et il faut SC wpattre <lc poüce, H’ordre) d’cconoiïife/ct so- faire un amusenjcnl langaissant à considérer des vertus holloïKlaises ped aminées... » ' '

> — Pauvre Saint-Êvfemont ! reprit Ninon j<]uel régime ! *' — (yest c» misérable Colbert, et -non le roi, qui prm longe son exil, repartit Gourviüe. ■ ' •

— 11 parait que, malgré votre rappel, vous lui ganter

bonne rancune f’ • * - ‘ ‘ '

— Il nM5 l’a chèrement vendu! *' ' • '

— Combien donc ?

— H m’a vidé les poches... ' ’ ' i»

— Il ne vous reste plus alors qne ces dix mille écus t

^ ^ Hélas-T oui. * ^ ■

Gour\ llle raconta nilstoirc dcs trente mille livres volées par le grand pénitencier.

—Cela nie'sembfc rtaturcldC la part de ce sainfhomme, dit Ninon. Vous avez eu, vous, la naïveté de vous eh étonner... Mais j.’cspèro que l'autre dépôt ne vous a inspiré aucune crainte. Je h"e vous demande pas^ce que vous avez pensé : vous m’offenseriez peut-être en ne me trompant point. Pourtant la différence dé nos' situations rcsjiecth os ne faisait rien contre moi.

Gourxille se défendit vivement d’agir conçu la moindre appréhension au sujet de sa cassette, puis céda la place au marquis de la Châtre qui venait d’entrer. C’était un de ses successeurs.

— Ninon! s’écria le marquis tout haletant d’émotion,

as.

30^ NIN0N DE LSWaOS Ef SA. GCKJH.

mcM5t r^ifiteDt A rsçu^ ü'ya uRe be»r«, i'ordïe-dc quHter

Pai'is dè& deinairu^r. U faut que je le suive sans délai i -

— Que je ne vous retieon* pas, monsieur l’enseigne!

— Cruelle ! je pars, et vous ries !.. .

r-!» Enfant, ne, vouie»-vous pas que je pleure pcrtir augmenter encore votre anéautkscmenl? AUcmSrrelevet la tête et prouvez que vous’ oiérUez de coitrmander à des jjooixues ! ,; i ' v <- • • .

— Consentez à ce que je vais vous proposer, ct.je m’é^

loigne sans regarder en arsière.* - ^ ; • '

— Parlez. , .

— Lisez ce petit écrit et sigoca-je. . - . /

. .-r* V.oyûDS ce qu’il rcnfewucj

a Je promets cl jure de garder au marquis de la « Cb.à.tre la -fidélité ja plus .inviolable, »

— Eh bien ? fit la Châtre d’une voix ifcmblantç. ^ ,

— Il .est, je crois, permis de rclléchir devant un a cte de cette gravité, répliqua Ninon avec un sérieux achevé.

— Oh! signe?, je vous en supplie !

^ — Qu’il soit fa.it selon votre voloAté ! ajouta Ninon d’un ton solennel. ^ ....

El saisissant^ une plume, .sa main . courut sur le papier. . ^ ^ .... ,, j ... ,

^ La figure du nuu'quis, subitement rassérénée, respirait une. confiance absolne. • ,

xxvr -

E<e 4ae île liOii|^uevllie. — de mestre«de««ainp et n» ‘4ànaenr. — l^e comte de SéYiirné et la Champmêlè. *

— Ah !... ah!... ah! ic bon bitlet qu'a îa Châtre 's’écriait folléhiéht ' NîHon, quelques jours après le départ du marquis. • "

Que’^•oulcZTT0U8 dire? demanda le jeune due de

Longueville, assis « ses côtés' dans le petit boudoir du rez-de chaussée^ et levant sur- elle des regards deiîiiwilés, qui indiquaient que ce poursuivant de fraîche date était déjà arrivé au tei’me de sa èoursc.

Ninon le mit au courant de rengagement qu’elle avait pris, à la condition de ne rien révéler.

Mais l'aventure était trop plaisanté pour demeurer secrète. Aussi le duc tint-il parole comme Ninon avait tetru sa promesse écrite. Le marquis de la Châtre devint, avec son billet, )a fable de la cour et de la ville. On on rira encore dans deux mille ans.

. A la première rencontre, Ninon accabla le duc de reproches, pour l’indiscrétion dont il s’était rendu cou[kiblo, mais il eut l’adresse de porter le d^at sisr un autre

NlNa?l DE lÆNCLOS

terrain et y déploya une de ces éloquences dont la jeunesse a le privilège, et qui sont sans réplique.

Mais le souvenir de la querelle commencée se réveilla au moment ow le due de Longueville se retirait. Ninon courut derrière lui: - •

— Au moins, monsieur le duc, dit-elle, il est bien entendu que nous ne sommes poinfraccommodés.

* ï^t, cette'boutadé lancée, avisant Claude dé’Choisouil qui croisait le duc dans la cour :

— Que je suis aise do vous voir, cher comte ! fit cllc axec un charmarU sourire.

, Choiseuil salua d’un air ciTaré. 11 n’osait en croire Ses oreilles.

Ce meetre-de*campBficntaib{»8on état, comme il mentait. à S.CS trente-six ans. Il avait la timidité d’un adolescent et l’allure compassée d’un vieillard.

Or, depuis plus d’une année, il soupirait mélancoli- ■queraent aux pieds de Ninon qui ne cessait de le désoler de ses saillies, puis, voilà que tout à coup, sans crier gare! elle se précipite dans scs brâs..< ' • i

Clioiseuil resta, pendfmt trois jours, comme atterré de

,sQn bonheur. • ' ’ ‘

' Quand il sortit de son engourdissement, ce fbt poùr remarquer le dansimr l'écobr, qu’un caprice de Ninon avait implanté à l’hôtel dos Tournelles.

■ Pécour portait un costume étrangement bariolé, où divere uniformes s’étaient donné rendez-vous et où s’étalaient avec insolence î les' insignes de licütenanl-générat.

' • CT SA COBR.

Qui êtcs-lrous «t que faitcS-vous ici ? dit F^khscuU entre scs dents et les sourcils froncés. . •

Il piTssentart un rival et le premier mol qui lui échappait était urio provocation. Le comte ne manquait de courage que ioi’squ’il faisait face à uncfomnïe.

— Je commande un corps où vous servez depuis longtemps, répondit f*^écourên fristinl sil moustache. '

Cette sct'înc avait deux témoins, Ninon et le comte de . Sévigné, üls de la marquise de Sévigné et lieutenant du roi au comté nantais.

Cftoiscuil tdlait jeter son gant au visage de Pécour, quand Ninon se dressa devant lui.'

— Monsieur le mestre-de-oamp ! s’écria-t-elle d’un ton qui fil tomber le bras dc'Choiseuil déjfi levé.

,Elle,ajouta on toisant le danseur d’un regard méjffi'* sant : - . .

■*— Si je \'ous aiepargnéeet affront,c’estque je vousen ai jugé indigne... Monsieur de Choiseuil n’a rien à démêler avec un faquin de votre sorte ! Allons, retournei à vos planches... je vous avais pris pour un homme; mais vous n’èfcs et ne serez jamais qu’un histrion-!

.PéooiHT s'éloigna, l’oreille basse, écrasô sous.lè geste qui le chassait. Sa lileheté égalait son impudence.

. Ninon revint ensuite à Choiseuil. • • .

— Comte, lui dit-elle, vous êtes un habile et Titillant hominc d’armes; vous vous ôtes acquis, par votre rare loyauté de caractère, l'hoiïoraWe renom de mauvais eourtisan... • ' - ' . '

Stp. NINON QE UNCLOS

, -7T YPôiment^interronipit Chuiscuil hasardant un sourire,, on dirait d’une orakon fuAèbre,,par anlicJpation;- — Hé ! hé! fit Ninon, si vous n’ôUîs.pas niorty vous nfen vahîz guère mu;ux.i..Et ce n’ost pas d’au jourd imi que vous êtes VoHà justement où je voulais

en venir, . , .

Puis parodiant le moi de Cornclic à César :

. . , Ab «ici.! que d& vertus >vau«, qfi« faites haïr!

.—Ninon, dit le oomte rPuno voix grave,, veuillez m'expliquer cette sor^e à laquelle je ne m’attendais

— Rien dp plus simple. Avant de vous emparer de la forteresse où je m’étais retranchée,' vous avez longtemps soupiré ; je vous livre les clefs de la place, et vous sou* pirez encore, toujours. Avancer, ainsi, n'est*ce pas. reculer ? yous mettez -le* respect là où il n'a que faire... dans l’anïOiJr. Tenez, comte, it jiarlcp franc, je vous... estime trop pour vous aimer... autrement que d’amitié. .Voilà ma main... ,*: ' ’

Jlaccepte avec reconnaissance Pamilié que vous m’offrez et'la leçon que vous me donnez, repartit Choiscuil, après avoir approché ses lèvres de la main qui lui était teadue. Oui, vous avez raison, l’antour-est un jeu pour lequel je ne suis point né... Le jeu de la guerre est Iç seul où je pyisse faire une figure décente. 11 faut donc ra’y confiner et la'Kîser le champ libre aux gêna mieux

■ fiT SA COUR. âlt

clbués que moi... A'fnofisiéür de Scvigh'é, [wr efxcmple. .

Ce dernier répHqûa par iin salut quelque peu irooiquo. . • , . ■

Jusqu^alors il s’était tenu discrètement h l’éèart', dafis l’embrasure d’une fenêtre, dù il s’amosait-à souffler sur les plumes de son chapeau, moins légères que ses vingtcinq Rns. . • " . ‘ • •

-T- Adieu, Ninon,, reprit Choiseuil se dirigeant vers la

porte. , . - •; J.. • - . . ' : '

— Au revoir, comte, répondit-elle avec une hilksion

de voix qui enlevait à ces deux mots leur cgc^t.de banalilé. , . , ... , .

— Au revoir, répéta-t-il sur le môme ton. t • ^ Et il sortit, le front haut et le coeur •dégagp, .bwreux

de sa liberté reconquise. . ,

— Un galant homme ! dit Ninon. «

— Euh ! fit Sévigné en souriant. . .

— Un excellent modèle à suivre !

— A la guci're... ' ' ^

— A la.coup comme à la guerre-

— Pas du moins à la cour de la rué des Tonrnelles î Vous vous trompez, monsieur de Sévigné, car...

tout bien pesé, il sc pourrait que je roe*décidasse à ne plus ouvrir ma maison qu’à l’amitié... oui, et à chasser les papillons qui voltigent autour de mes cinquante-six ans. ’ • ■

— Belle raison que vos cinquante-six ans pour rcs- . treindre ainsi votre cel de ! Us ne prouvent qu|ane choses . i

NINON 9E I>f:îff:LOS

cp que jirouveut les flols qui depuis des sKicJes battent, !*an5 l’entanaer, le roeber qui les arrête;, v

— Oh ! oh ! prenez g;ardc, mon cher, que votre rhétorique ne vous joue un mauvais tour.'., et que je ne ▼ous oppose un cœur de roc.

— M’eu parlons plus. (Comparaison nW jamais raison; la mienne cloche comme toutes les autres et je Ta- - banane volontiers, mais sans abandonner la partie...

— - Comte ! s’écria vivement Ninon. Encore une 'fois, songez à mes cinquante-six ans î

La Moitié manque à rappel"! repartit l’impétueux Sévigné. J ai bien envie, ajouta-t-il, de ne vous en reconnaître que quinze. ^

— — Restohs-en' là, dit Ninon avec un sourire indéfinissable.

Puis plongeant ses regards dans les yeux alanguis du comte : . '

— Allons, fit-elle, déployez vos ailes, monsieur le papillon, et prenez votre vol.

Le moyen, quand vous les avez brûlées, ces pauvres ailes ?

Il les retrouva bientôt pour aller de nouveau les brûler aux prunelles flamboyantes de la Châmpmôîé.

La Champmèle venait de débutera l’iiôtel de Bourgogne, dans le rôle d’Hermionc, créé en 1067 par la Desoeillets. Elle y avait obtenu, un triomphe accablant pour rette dernière qui s’était retirée en disant :

, ET SA COUR. . M

, — U,n’yA plusde Pesüwll«ts! *

La Champmélé n’était rien moins qucbôlle, mais^lUs témoignait, sur la 3c^c> d’une telle puissatieo d’âme; (die parcourait avec tant d’art et de naturel toutes les gamines du clavier humain, depuis la plus exquise sensibilité jusqu’à^rénergie la plus accentuée, qu’alorsi toute transfigurée, elle resplendissait d’un vif éclat. Les speetaleurs frémissaient d’admiralion, et cette admiration suivait l’aelrice hors de la salle. ■ . . i -

EHe était redevable à Racine de la pureté de sa diction, et le payait en monnaie de tUle de théâtre. Mais elle ne se croyait pas cotHlanmée à une reeonnaissancre étemelle. Sévigaé vint et la déracina^ Le mot est de l’époque.

Lorsque Ninon apprit cette ra^de défection du comte, elle fut saisie d’un de ces violents dépits qu’éprouvent tautes'les femmes sur le retour, — dont lé cœur n'a pas vieilli et qui voient disparaître leur dernier cheveu noir et leur dernier amant.. .Ëlic ne inéritait pourtant pas encore d’ôlre rangée dans cette oatégonc. Aucune ride,' aucun elievcu grlb ne trahissait ^ âge, mais si c41e en riait naguère, elle s’en effraie maintenant, quoique le

oortége de ses adorateurs soit toujours aussi nombreux.

'Ce qu’elle craint, çe n’csl pas de perdre un amant, mai.s de perdre le seul homme qu’èHe ait réclkrment aimé 'd’amobr^ après Villarccaux. Et pourquoi s’cst-il détaché d’elle, sinon' pour scs cinquante-six ans ? — -Combien

'314 NINtllŸ DE ’tEN€LOS

elle se repent de l’espèce db forfanterie qù’ellc a mise à

tesfaire sonner! • ' '

Mais Sévifçoc ne ^i^e pasà se Tepréserrter. ' "

— En vérité,' lai dH Ninon avôc tm muer sourire^ vous

vous oubliez, monsiéur Je comte !... Il est trois heures, oh a annoncé Andromaque ,■ et vous rt'êtes pas à l’hôtei de Bourgogne ? ' ‘ ■ ’ . * ' ' '

— Mais je connais Anth êmaquef comme si j'étaU

Racine, lépondSévigné, en essayant de sourire aussi.

. — De Racine à ta Chainpmôlé il n’y a cpjc la main... (^eJle est, je vous prie, votre qnnion sur -eette comédienne, si bien styJée par te poète î ■ '

— Eufc! otth-î je n’en suis pas engoué... je trouve qu’elle s’acquitte passablement de son rôle... Voilà tout.

. — Eh bien, ! moi, je la trouye admirable,4,>

•— .-Pranchemenn . -• - • * • ’*

- — Fais-je autre' chose que "de partager te sentiment général'?... oui, je h’ai jamais rencontré d’actrice' qui sût, eomme te Cbàtnpmélé/me fohdre enr eilej* m’a^ter de ses émotions, me passionner de son amour ou do sa haine !... Rappelee-vous, comte, la scène où Herinione (iil à Oreste : - - . .

' Ah ! tie roulrtltcïpas te deslie de Pyrrbos,

, 4e vou# lUïtaU irvp.'.. •

r-,Et k scène. de rtmpHkalkn, s’écrie Sévigné avec feu :

, ET ÇA COÜB.. ÿlft

^ Adlôn,^tq peux partir. Je deroejure ep Épire, .

Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,

' A toute m'a ftimiile,Ét fcsl assez pom- moi,

' t TraUre, qu’elle oit produK un monstre Irl qne toi.

» .e— AUohs «toBC \ VOUS- voilà aussi de l’avis do tout le monde. .

. -Sévigné sei»t qu’il a foit un pas de clerc, mais U ne pt^ut se tirer du piège dans lequel il ost tombé.

Vous .espériez i»e dopner lo change, ajoute, Ninon d’un U>B glacial; mais votre atnour a fini par éclater.

— Mon amour ! dit 1« comte couvrant de baisers une des.mains do Ninon dont il s’est emparée Je n’ai d’amour que pour vous.,. J’ai subi, je l’avoue, le charpie deiîette sivône, mais mon ivresse, Dieu merci 1 est passée... La preuve, c’est qu’en ce moment Hermiooc rugit et que je ne -sois pas Jà pour jdndre mes applaudissements à ceux de ia foule l , . -

— Cette preuve ne me suffit pas... il m’en faut uné autre ! Éte^-vous prêt à me la fournir,.', quelle qu’elle soit?

— Je suis prêt...

îL^—r Vous avez, reçu .des. lettres d’ellc;.. je les veux!

— Et vous me ferez grâce ? demande Sévigné d’une voix suppîianteV

Et je vous ferai grâce. • ‘ , t

Le coHïtc s’éloigne précipitamment.

Une demi- heure après, les Ictli cs de la Cbfatnpmôlé étaient s^oua les yeux de Ninon, r ‘ '

NINON »E LKiNCLOS

— Ob 1 oh ! tHt-cllé’en Ids parcourant, rlle écrit comme elle joue... quels transports!... un joli .cadeau à faire au comte do Clermoul-TonneiTe qui se ruine pour cette fille... Mais laisscz-nmi me recueillir, mon cher Sévigné>.. Une telle lecture, pour être goûtée comme elle le doit, veut une solitude complète...

Sévigné claH capable d'une raiblc^se, mais non d’une méchanlo action. Il se rq>cntait profondément d’iooic livré les lettres de U Chompmélé, mais il nStvait pas la force de protester contre l’usage auquel Ninon sciiibialt lesdostincr. * ‘ ■

■ Il s’en fut, comme un enfant, sangloter dan!s les bras rte sa merC). * , ' • .

— Mon tHs, dit sévèrement la tnarquisc, même dans les choses déshoonétes, 11 y a dei’lionnéteté à observ er... Eh q'joi! une femme «'abandonne à' vous avec une confiance entière et vous la jetez sous les pieds d’une autre femme... parce que vous ne l’aimez plus ! .

— Hélas ! je l’aime toujours !

— Vous l’aimez toujours, et vous l’immolez 1 Pauvre

insensé ! • ■ .

— 'Je l’aime moins que Ninon... qui a exigé cesaftpHice.

— Allons, haut le cœur ! Secouez cet abattement qui ii’csl pas d’un gentilhomme ! Ramassez toute votre énergie et courez reprendre ce dont vous vous êtes 'lûchelient dessaisi... '

Et Sévigné de retourner à l’hôld des Toumelles.

ET SA COÜI\. ■'

KkrrêtJt iSfîs Its pVcrîiicrsmots*: ‘ '

— Lrsvoilii, (lit-clîc, ces Icliresqui n’aiiraient'pas dù

sortir de vos mains... Je vous tes rends, mais ne réclamez rien de plus... Mon amour n’a jamais pu marcher de pair avec mon lYtc pris ! '■ ’ - • ' s • • '

’Sévigné res5èm1)lait à un homme) brisé de Coups. Scs jambes molUssaicnl comme sob ftme. •

Ninon eut pitié d’une telle prostration.

— Comte, fli-élle d’im accent attendri, nous avons eu

tort tous deux, moi de demander et vous d’adeorder ce que Idianncur vous ordonnait' de garder... Je p’ai donc pas lo droit dè Vous mépriser... Me pardonnez-vous’ les cruelles paroles qui- me sont cclnppées ? ' •'

' — Je ne m’en soüxxcns déjà plus, s’ecrta Sévigné tout radieux.

— Maft 11 faut vous somenlr, continua Ninon, dc la

résolution qu’aujourdTiui je prends d'une façon irrévocable... '

' *- Quelle résolution ? dit Ife comte en pâlissant.

— De chasser les papHlons...

— C* est-à-dlre que vous me fermez votre porte? '*

— Je vous la ferme à titre de papillon... ' .

Minuit sonnait.

— Bonsoir, cher comte, ajouta Ninon en le poussant doucement dehors.

Elle était redevenue conr);>létcmcnt maîtresse d’cllémème.

Sévigné gagna sa chaise d’un pas machinal.

. ' il.

m : NINON DE lENCl^ JET SA'COÜR.

— CKi désire aUeir iponsieyç lo comte? dtunaiida uo des porteurs. v . [ , , - . .

A J’hûtel^ dit Sévigné d’iine voix sourde. .

P uis, se ravisant : . .

— Non, chea mademoiselle Charapraél©. , - - ,

, , Or la QharoptRÔlévqpi lui avait défendu dereyoir Ninon, avait été instruite par tpi de l^emploi de sa journée. . - • - ... .. . ;c

Çc fut une Jnalieicuse soubrette qui le reçut.'

- »“r Madeiuoisello, dit-elte Mjccun sérieux knpertineut, ju’dst visible peur personne.- £lle est en traip de répéter •une jscène avee Mi, Racine qui a repris se.üeçons. „■ Scvignc rentra mourant à 1,’bûtcl ÇarnavaIet^ où on le çarda à vue pendant buit*jourg« U était en .proie à, une sorte de délire.

,.1 Lorsqu'il eut recouvré 1 a ifRison^ la marquise dfeait de lui du ton de légèreté qu|elte, flottait. dans teutes.le.'' cliosos qui ne touchaient pas à sa fille : ...

— La maladiç de-son Ame était tonibéc sur son corps : il se croyait le bon Éson et vojjlait sc, faire bouillir dans une cliaudière 'avec des . liorbcs fines,, pour ^e ravigoter un peu. .

..v ; .•• ...XXVII - '

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