‹ Ninon de Lenclos et sa cour Emile ColombeyChapitre 29 sur 33 · Î96 NINON DE [.ENCLOS · texte numérisé non relu

Î96 NINON DE [.ENCLOS

séché sur pied. Ninon a conservé sa beauté native : toujours même délicatesse de traits, môme souplesse de mouvements. Son corps semble être comme son esprit, inaltérable» Elle a fait choix d’une philosophie si douce et si sereine ! Y ,

Le nombre de ses courtisans croît avec le nombre de ses années. Ils portent envie à la longue faveur de Gourviflej qui a l’arf de Vo’uTou' durer l^lerncliement. Poùrtànt elle n’a vu personne, 'depuis deux grands jours, pas même ce dernier. Que se passe-t-il donc? Ninon attend que les nouvelles Viennent lar trouver :'elte est dans un de ces moments d’extrôiite nonchalance,‘bù il répugne

de sortir.' ' *'

' ^ais voici Gourville 1110 entre. Sa figure soucieu$e annonce quelque grave événement. '

— Qu’avez-vous, mon ami? s’écrie Ninon avec l'ar-ttent d’une vive inquiétude.

^ Ne savez-vous pas*^quc le sumntcndnnt est arrêté? — Je l’ignorais. Cela m’explique mon isolement. Mais pourquoi cette arrestation ? •

— Demandez le à ('ollicrt.

— Je comprends. Ce gi'os'hornmc convoitait la place,

et, pour s’y asseoir en toute sûretiü, il à fait dégringoler

le Fouquet dans quelque basse-fosse..'. Mais comment le

roi a-t-il pu prêter les mains à une'tclle exécution ?

— Par un motif bien simple : c’est que Fouquet a

contre lui non-soulerûent la haine de Colbert, mais en- » * • » • ^ .

çore cl'lle dn roi.

ET SA COÜR.

tsf

Ah! owi, les merveilles de la fête de Vaux l'ont, dit-on, profondément humilié. ' ' ’ ' ’

— A la faute d’avoir dépensé drx-huit millions pour amuser Louis XIV, ajoutez le crime d'avoir levé lés yeux surld Valliére...

■— Mais alofs c'çst un hommé mort.

— J’en ai petH*.

— Et ne craignez- vous pas aussi d’être enveloppé dans sa chute ?

— M. Le TcHicr, que je viens de voir, m’a affirmé qu’on ne songeait pas à me luetfce en cause; mais je me tiens sur le qui-vive.

. — Vous avez raison. Un si grand personnage ne peut tomber sans entraîuer quelqu’un avec lui’.

— Il a déjà entraîné un de pos amis les plus chprs. ^

— Qui donc?

— Saint-Évremont.

— Saint-Évremont est arrêté?

Rassuroï-vous. 11 est en fuite. J’ai appris à temps le coup dont il était menaeé et me -suis empressé d’envoyer un homme déVoué dans l’Ile-de-France, où il avait faitunehalte chezle maixichal de Clérembault,en'revetianl de Bretagne avec la cour. Cethomme l’a rencontre éans la forêt de Fontainebleau : il regagnait tranquillement Paris. Mais il a tourné bride aussitôt et doit, à l’heure quTl est, et dutrain dont il allait, avoir atteint les côtes de Normandie, d’où il passera au plus vite en Angleterre.

NmON DE LENCLOS

ns

Puisse-t-il ôtse déjà- embarqué î... mais.qu^He çsf la cause de sa disgrâce?

— Une lettre trouvée chez madame du Plessis-Belliè-vre^ h qui S^int-Evrernont, en partant, avait confié ses

papiers et dont on a fouillé Tliôtcl, comme on a fait de tous ceux qui tenaient de près ou de loin au surintendant. .

— Que renfcrnr.e donc cette lettre ?

— Une très-mordante satire contre le traité des Pyrénées et M. de Mazarin,

— Mais Mazarin n’est plus de ce monde, que je sache.

— En etfet; mais Colbert, dont il a poussé la fortune, a intérêt à se montrer reconnaissant. Venger la mémoire du cardinal, n’est-ce pas prouver, par avançCjià LouisXIV, qu’il peut compter sur sa gratitude? Donc Colbert a mis ses limiers en campagne, mais il en serâ pour ses frais de poursuite.

— Est-ce une espérance ou une certitude ?

— C’est une certitude. • .

— Pauvre Saint-Évremout ! par uae.cruelle ironie du

Sjort, me voilà heureuse de le moir loin d’ici... Mais par-, l(Xns un peu de vous, mon cher (^ourville. S’il prend fimtaisie au Colbert do vous attaquer, quels sont vos moyens de. défense ? •

— Je n’en ai qu’un ; battre cnj:ctraite.

, . — Il faut avoir le temps.., . . ,

— Je l’aurai. ,ün des pripoipaux agents de Colbert m’appartient corps et âme et aura soin de me prévenir à

'et sa coBnV*

propos. ÎTonc, si je veillo, c’est avec la plus grande plaekiné d’esprit. Mâls ce n’csfpas tmit d’ètrc prêt il partit. 11 est prudent aussi de mettre ordre à ses tfffaiiTS. C’est pôuirqttoi, ni6nramié,‘ je vous prie de serrer cette cassette qtii contient dix mille écus...

— Très- volontiers, répoUd" Ninon en rangeant la cassette sur la cheminée.

— Maintenant, ma chère Ninon, ajoute 'Gourville, il ne me reste plus qu'une précaution à prendre : vous donner le Imiser d'adieu.

. — * Je veux, moi, vous embrasiîer pour dc.uk, pour vous et pour Saint- ÉviTiifont que vou6 rejoindrez sans doute, si vous ôtes ol>iigé de fuir. Et vous me promettez de rendre cette accolade à qui de droit?

— Par la mort-Dieir!' je n’aurai garde d\ manquer! D’abord vous avez ma parole*, et puis ce tentoignage d’affection, j’aurai presque autant de plaisir à'de transmettre que j'en ai à le recevoir.’.. Saint*-Évrcmonf est plus* qu'un ami pour moi, c’est l'amitié tout entîf’re-! ’

•— Et Ninon? • - ■ •

A coté de Pamilié il' y ai.. ' ' ' ‘ ' '*

— t’n fen follet qu’on'dppelle amour.

• — H faut que j'e vous fasse rentrer ce blasphème dans la houebe, riposte Gourvilfc en appliquant scs tèvres sur lc« lèvres de Ninon. • - ....

Et, apres celte brûlante éfi’Cihte, il’ouVrc précipitâmment la porte et s'éloigne à toutes’ jambes. Il sc sàüvfe', par défiance de seà forces, craignant de ne pouioïc

s'arracher des bras qui.renlaccnt, pareil à ces soldats qui courent au feu, parce qu’ils n’auraient pas le courage d’y marclier. • • » .

Gourville a besoin de toute sa tête pour déjouer les projets de Colbert qui cherche à l’empêtrer dans le procès du surintendant. 11 sait que le roi l’aime> mais Usait aussi quelle influence a sur le roi le successeur de Fouquet. Sa liberté, sa vie peut-être, ne tient qu’à un fil... Tout bien calculé, U prend la .résolution de se faire oublier, de faire le mort, comme dit le peuple, et va s’eaferrer dans l’Angoumois, au château de la Boohefoucauld, où il épouse secrètement la sœur de son ancien maître. C’est là que <Golberlfinit par le traquer en tü63; mais Gourville a reçu l’éveil, et, lorsque la meute ai'rive, U a passé le détroit, — il est auprès de Saiut-Évremonl qui, malgré les instances les plus pressantes, ne peut le retenir que six semaines en Angleterre.

jGourville est trop franc du collier pour séjourner longtemps à la cour froidement dissolue de Charles II, au milieu de ces figures longues et raides que l’ivresse ne parvient môme pas à dégeler. H regagne le continent, et, côtoyant -les frontières de France, plonge^ aadclà des regarda mides, des regards d’exilé. Quatre années s’écoulent ainsi. Alors, üiligué d’attendre le signal qu’il espérait et qui devait l’avertir de sa rentrée en grâce, Gourville pénètre dans les Provinces-ünies et s’installe à Bréda, où se lient un congrès, et où Saint-Èvremont, se rendant aux eaux de Spa, vient lui serrer la maùi. Il faufile

Page 1