‹ Ninon de Lenclos et sa cour Emile ColombeyChapitre 33 sur 33 · NINON OK LENC.I.OS · texte numérisé non relu

NINON OK LENC.I.OS

sa tombe. Vob*e tigupe rêveuse m’a frappée. A <jooi songiezA'ous donc? Au mort ou à la mort?

— Je songeais... <aux ogitationsddlteon ancienne vie et au calme de ma vie présente dont toute l’ambition se réduit À eeci : au commencement de chaque année, je souhaite pouvoir manger des fraises; quand efUes sont passées; j’aspire aux- pêches, et eela durera autant qu'H plaira à Dieu. Sur ee, je je prie, ma ohère amie, de ndus tenir en liesse.

— Vous voilà certes bien amendé et désormais assuré de dormir du 4emier sommeil, la tête sur vos épaules... Ce n’est pas d’aujourd’hui seulement, mon clier Gourville, qpe je me réjouis de votre conversion. Persistez donc à vivre en paix... dans l’espoir des fraises et dans la crainte des rhumatismes.

Courville parti, Pierre apporta une. lettre.

— C’est récriture de Saint-ÉvTemont! s’écria mademoiselle de Lenclos, en faisant sauter le cachet. Voyons ce qu’il dit de la décision que j’ai prise et que je lui ai annoncée.

Pois elle hit .avidement :

« Votre vie, ma Ires-cltère, a été trop illustre pour 'n’être pas continuée de la même rhanière jusqu’à la fin. Quet’enfer de M. de la Rochefoucauld (1) ne vous épouvante pas : c’était un enfer médité dont il voulait faire • une maxime. Prononcez donc lémot d’amoür hardiment

(I) • L’énfer d«s femmes, c’est 1.1 vieillesse, » aiiwl dit le'diir.

KT SA COUH.

et que ^lui de vieillesse ne sorte jamais de votre bou* che.,11 y a tant d’esprit dans votre jettre que vous ne laissez pas inéirt® imaginer le commencement du retour — »

— Vos coinplimcnts auront tort, mon cher philosophe, dit mademoiselle de Lenclos en interrompant sa lecture; j’ai usé largerneot de l’amour, je n’en veux pas abuser.

Bien ne put, en effet, entamer sa résolution.

Ce fut en vain que Saint-Evremont revint à la charg

« Vous êtes née pour aimer toute votre vie, lui écrivit-il encore. Les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé aimera. Si l’on m’avait dit que vous êtes dévote, je l’aurais pu croire. C'est passer d’une passion humaine à l’amour de Dieu... Mais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur... »

Ce fut en vain qu’une nuée de soupirants, bravant ladéfense, s’abattirent de nouveau sur l’hôtel des Tournelles*.

Mademoiselle de Lenclos avait soixante-sept ans lorsqu’elle fut circonvenue parle chevalier Bannier, filsd^uu des principaux lieutenants de Gustave-Adolphe. Le chevalier, vivement repoussé, traversa 1a Manche et courut se mêlera la foule des amants déjà duchesse de Mazarin, dont le neveu, Philippe de Savoie, l’envoya, d'un coup d’épée, contt r fleurettes aux houris de Mahomet.

Dix ans plus tard, le grand-prieur de Vendôn>c éprouva le même échec auprès de mademoiselle de

MNOiV DE LENCLOS

Lenclüs, a qui il avait été présenté par leurs amis c^imuns, la Fare et Chaulieu. Le gratid-prieur témoigna de son dépit par ce quatvain

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,

Je renonce sans peine à les faibles appas.

Mon amour te prêtait des charmes,

-Ingrate, que ta n’avais pas.

Mademoiselle de Lenclos mit un^aiguillon à ces rimes et les retourna contre leur auteur:

Insensible tes feux, insensible à tes larmes,

Je le vois renoncer à mes faibles appas J Mais si l’amour- prête des êharmes.

Pourquoi n’en empruntais- tu pas?

Pure calommie que ces « faibles appas » ! — Ce qui prouve que le temps avait respecté la beauté de mademoiselle de Lenclos, c’est la passion qu’à cette époque elle inspira au jeune marquis de Grignan. Trpis générations de Sévigné étaient donc tombées à ses pieds ! mademoiselle de Lenclos tendit la main au marquis et l’embrassa comme une mère embrasse son enfant.

^ N’oublions pas de mentionner le mathématicien hollandais Huyghens qui, ébloui par lesjsplendeurs de ce soleil couchant, célébra mademoiselle de Lenclos dans les vers géométriques que voici : *

Elle a cinq instruments dont je suis amoureux :

' l.ês deux premiers se.i mains, les deux autres ses yeux ;

. Pour le dernier de tous et cinquième qui reste,

II faut être jjalant et leste.

Après Huygheffs, Gédoyn. C’était un abbé de vingthuit ans couvé par les jésuites et plus lascif qu’un moineau. Mademoiselle de Lenclos eut la fantaisie de s’amuser des ardeurs du petU-collet. Elle le lutina pendant six longs mois, puis, un beau jour, le dix-sept octobre 1695, elle fit mine de céder...

— Enfin! s’écria Gédoyn dans le ravissement; mais, ajouta-t-il aussitôt sur le ton du reproche, pourq.uoi m’avoir fait attendre jusqu’à ce jaur?

— Parce que, répondit-elle, je voulais attendre mes quatre-vingts ans... qui viennent de sonner.

Elle pensait que ce chiffre formidable mettrait l’abbé .en fuite, mais, loin de broncher d’une semelle, il continuait d’avancer, et d’un air très-menaçant.

— • Grâce, mon révérend père ! fit-elle à mains jointes; ayez pitié d’une pauvre pénitente.... qui ne veut plus pécher. -

Gédoyn battit en retraite devant cette plaisante supplication, mais ce fut pour aller proclamer, par-dessus les toits, son triomphe sur les quatre-vingts ans de made- • moiselle de Lenclos.

L’hôtel des Tournelles faisait sans cesse de nouvelles recrues. « Les femmes courent après mademoiselle de Lenclos, dit dans une de ses lettres la mordante madame

de Coulanges, — comme d’autres gens y couraient au-

sao ’ üK i,k\i;los

trcfois. Le i)iOyen de ne pas haïr la vieillesse après un tel exemple? » A quoi riposte madame de Sévigné, en s’adressant à sa fdle : « Corbinelli n^ mande des merveilles de la bonne compagnie d’hommes qu’il trouve chez mademoiselle de Lendos. Ainsi elle rassemble sur ses vieux joürs, quoi que dise madame de Coulanges, et les hommes et les femmes ;■ mais quand elle n’aurait présentement que les femmes, elle devrait sé consoler de cet arrangement, ayant eu les hommes danS le bel âge pour plaider (f). » On voit que la marquise avait étemt toute rancune.

Mais si les années s’étaiént écoulées sans sillonner le front de mademoiselle de Lenclos, elles avaient emporté quelques-uns de ses anciens amis, entre antres Brancas décédé au beau milieu d’urte distraction et dévotement enterré aux Carmélites; d’Elbène mort à l’hôpital, et Charleval mort d’un excès de rhubarbe. ^

Mademoiselle de Lenclos s etait épuisée en efforts sté< riles, pour sauver d’Elbèfie, que ses dettes, à force de monter, avaient fini par submerger. Elle le regretta beaucoup, mais moins amèrement que Charleval, cet aknable vieillard qui narguait ses quatre-vingts ans.en chantonnant le fringant couplet de ses jeunes années :

Je ne suis plus oiseau des champs,

Mais de ces oiseâux des Tournelles,

Qui 7>artent d’aiiiour en tout temps ' ' •

(I) Allusion au mot de Chicaneau, dans la comédie des Vlaideitrf.

F.l qni plui|$nent leâlourtereMef

De lie ée baiser qu’au printçmpa. . .

c< Monsieur do Clmrleval vient dé mourir, écrivit madeinoiselle de Lenclos à Saint-Évremoiit; et j’en suis si affligée que je cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le voyais tous les jours : son esprit avait tous les charmes de la jeunesse, et son cœur toute la bonté et la tendresse désirables dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous et de tous les originaux de notre temps. Sa vie et celle que je mène présentement avaient beaucoup de rapport ; enfin c’est plus que de mourir soi-même qu’yne pareille perte... » Rien de plus intéressant que les lettres échangées entre les deux amis, écrites au courant de la plume et de l’esprit et où, parmi les détails intimes, se glissent des traits piquants sur l’époque.

Donnons encore la parole à mademoiselle de Lenclos : « Les- jours se passent, comme disait le bonhomme des Yveteaüx, dans Vignorance^et la paresse, et ees jours nous détruisent et nous font perdre les choses à quoi mus sommes cdtachés... Vous disiez autrefois que je nenwurrais que de réflexion : je tâche à n’én plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd’hui. Tout le monde me dit que j’ai moins à me plaindre du temps qu’un autre. De quelque soi'te que cela soit, qui m’aurait proposé une telle vie, je me serais pendue. Cepen- <lunt on tient à un vilain Voi*ps comme à un corps agréa-

NINON I)lî I.ENCLOS

ble : on aime à sentir l’aise et le repos. L’appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu que je pusse éprouver mon estomac avec le vôtre et parler de tous les originaux que nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de beaucoup de gens que je vois, quoiqu’il y ait du bon à tout cela, mais, à dire le vrai, nul rapport. Monsieur de Clérembault me demande souvent s’il ressemble par l’esprit à

son père. « Non, » lui dis-je, mais j’espère de sa présomption qu’il croit ce non avantageux, et peut-être qu’il y a des gens qui le trouveraient. Quelle comparaison du siècle présent avec celui que nous avons vu ! Vous allez avoir madame Sandwich... Elle sait tout ce que vous pensez d’elle. Madame Sandwich vous dira plus dè nouvelles de ce pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et pénétré ; elle connaît parfaitement tout ce que je hante et a trouvé le moyen de n’être pas' étrangère ici. »

La comtesse de Sandwich, digne fille du spirituel comte de Rochesler, retournait à Londres, après un séjour de quelques mois ^Paris, où elle s’était plu à pratiquer l’hôtel des Tournelles.

Donnons maintenant la réponse de Saint-Éyremont : -« La dernière lettre de mademoiselle de Lenclos me semble toujours la meilleure, et ce n’est point que le sentinaent du plaisir présent l’emporte sur le souvenir du passé ; la véritable raison est que votre esprit se fbrüfie tous les jours. S’il en est du corps comme de l’esprit, je soutiendrais mal ce cx)n»lmt d’estomac dont vous me

KT SA tüin.

parlez. J’ai voulu faire un essai dn mien coirtre celui de madame Sandwich, à un grand repaschez milord Jersey : je ne fus pas vaincu. Tout le monde connaît l’esprit de madame Sandwich ; je vois son bon goût par l’estime extraordinaire qu’elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu’elle vous donna, non plus que sur l’appétit. Vous êtes de tous les pays, aussi estimée à Londres qu’à Paris. Vousàites de tous les temps; et quand je vous allègue, pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l’avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé : puissiez-vous avoir des droits considérables sur l’avenir ! Je u’ai pas en vue la réputation; elle vous est assurée dans tous les temps : je regarde une chose plus èssentielle ; c’est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort. Qui vous aurait proposé autrefois de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue (l’expression me charme); cependant vous vous contentez de Vaise et du repos, après avoir senti ce qu’il y a de plus vif...

« Il n’y apersonne qui fasse.plus de cas de la jeunesse que moi ; comme je n’y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple et m’accommode du présent le mieux qu’il m’est possible... Vivez/ la vie est bonne sans douleur... Je vois quelquefois les amis de M. Pabbé Dubois, qui se plaignent d’être oubliés... »

Ce Dubois n’est autre que le futur cardinal de' la régence, qui avait suivi en Angleterre notre ambassadeur.

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M. (le Tallai'd, et à qui niademoiselle de Lenclos, sur sa prière, avait remis, à Tadresse de Saint-Évremont, le simple mot de recommandation que voici : « C’est un petit homme délié qui vous plaira, je crois. » Le chevalier Dubois, car il se faisait appeler ainsi, ne s’était pas contenté de plaire à Saint-Évremont. II avait enlevé tout Londres à la pointe de ses saillies. Le duc d’Ormond, le comte de Stanhope ne juraient que par lui. Mais l’engouement dont il était l’objet avait porté ombrage à l’ambassadeur qui avait renvoyé brusquement en France son trop habile secrétaire.

Saint-Évremont avait, à la longue, pris goût à l’exil. Lorsque mademoiselle de Lenclos lui annonça que, par l’entremise du comte do Gramont, elle lui avait rouvert les portes de Paris, il objecta que s’il y rentrait, il courrait le riscpie de ne plus être reconnu, défiguré qu’il était par l’énorme loupe qui lui avait poussé entre les yeux. Mais le vrai nmtif de son refus était le lien qui l’unissait à madamë Mazarin. Pourtant, la duchesse morte, il per- < sista dans sa détermination. Les infirmités étaient venues et l’avaient comme soudé au sol. Le marquis de Canaples échoua alors, comme avait échoué mademoiselle de Lenclos :

^ (( Que ferais-je à Paris, répliqua Saint-Évremont, que me cacher ou me présenter avec différentes horreurs, souvent malade, toujours caduc, décrépit? On pourrait dire de moi ce que disait madame Cornuel d’uqe dame qui avait le teint naturellement pâle et qui se montrait

KT SA cour,, f

quelquefois avec ut> teint vermeil : « Je voudrais bien savoir oublie va change^ de carcasse. » Voilà de bonnes raisons, centii^a-t-il, pour ne pas quitter l’Angleterre. La plus forte, c’est que le peu de bien que j’ai ne pourrait passer la mer avec moi; il gie serait impossible de le tirer d’ici, c’ést presque rien, mais je vis de ce rien-lè. »

Saint-Évremont repose, depuis 1703, où repose aussi Shakespeare, dans la vieille abbaye de Westminster.

Mademoiselle de Lenclos lui survécut de deux ans, comme à (îourville. Elle conserva jusqu^à la fm sa rare intelligence et sa grâce incomparable.

Madame de Maintenon, pour gagner le silence de son '' ancienne amie, lui avait fait offrir en 1680 un appartement à Versailles. Mais mademoiselle de Lenclos avait décliné cet honneur : elle devait mourir au milieu de sa propre cour, ou du moins dans son Louvre.

. Châteauneuffutle dernier visiteur qu’elle reçut. C’était un abbé de l’encolure deGédoyn et qui avait marché sur ses traces avec un égal succès. Il était accompagné d’un enfant de onze ans. «

--- Comment te nommes-tu? demanda au bambin,’ d’un accent affaibli, mademoiselle de Lenclos à demi couchée dans un fauteuil.

— Arouet, répondit-il en dévorant des yeux la riche bibliothèque qui tapissaji toute la chanâbre.

— - C’est mon filleul, ajouta l’abbé, le fils d’un trésorier de la chambre des comptes.

— Qui ira loin, si j’en crois sa mine singulièrement

M.NOiN DK l,KNt}J,ÜS

éveillée, ajouta mademoiselle de Lenclos. 11 a devant kii ime destinée retentissante... Oui, de tels indices ne trompent point... Quel front! et surtout quelle lèvres! elles sont si fines qu^il faut y regarder de près pour les distinguer... Le méchant raillgur qu’il fera !... Mais où étudiet-il ? ' • .

— Chez les pères jésuites du collège Louis-le-Grand, repartit Châteauneuf.

— Ah! ah! ah! comme je rirais là-bas, s’il m’était donné de le voir mordre la dévote compagnie !

-- - Oh ! mademoiselle, plaisanter ainsi dans un moment aussi solennel !

— Allons, ne prêchez pas, l’abbé, puisque vous voulez que je redevienne grave... Et toi, petit diable, avance i<;i et lève ton nez pointu... Tu aimes les livres, n’est-il pas vrai’... Eh bien ! voici quelques écus qui devaient servir à augmenter ma bibliothèque, ils serviront à commencer la tienne...

Mademoiselle de Lenclos étendit lé bras, non sans dif- • ficulté, et, prenant une bourse sur un des rayons, la mit dans la main du jeune Arouet dont les yeux se trempèrent de larmes.

Après avoir deviné Voltaire et sa mission, elle lui fournissait ses premières munitions de guerre.

— Avez-vous fait appeler un^jrêtre? demanda ensuite Châteauneuf à mademoiselle de Lenclos que la mort envahissait visiblement.

— Voilà mon confesseur, répondit-elle d’une voix

KT SA eu Lit*..

«Heintc, en montoint son Montaigne qu’elle tenait sur ses genoux.

L’abbé secoua tristement la tête, et, disant un suprême adieu à la mourante, se hâta d’emmener son filleul, pour l’arracher à un spectacle qui, du reste, n’avait rien de lugubre.

— Si l’on pouvait croire, comme madame de Chevreuse, murmura mademoiselle de Lenclos, qu’en quittant cette terre on va causer avec tous ses amis dans l’autre monde, il serait doux de le penser.

Puis sa tête s’inclina, sa bouche se contracta légèrement...

Elle était morte.

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