BRUXELLES
ALPHONSE LEBÈGUE, IMPRIMEUR-ÉDITEUK, Une des Jardins dUdalie, i .
Ënti^-c parla rue Kolrc-Daine-aux-Welçc», oo.
Lorsque nous tûmes à Paris, la princesse nxi^c^t que je restasse au Luxembourg.
On vint de loules paris la complimenter sur l'énergie (Jonl elle avait fait preuve dans la souveraineté de Gaston, et la reine Henriette lui rendit visite une des premières.
— Je ne suis pas surprise, dit la noble veuve, que vous , ayez, à l'exemple de Jeanne-d'Arc, sauvé la ville d'Orléans : n'aviez-vous pas déjà, coniMie la pucelle, repoussé 1rs Anglais?
Noire héroïne devint très-rouge.
La reine mêlait un reproclie à son compliment; elle faisait allusion à son fils, le prince de Galles, que Mademoiselle n'avait pas voulu épouser.
Paris était alors entièrement au pouvoir des factieux.
Anne d'Autriche et Mazarin couraient les champs et montraient le jeune roi aux provinces, afin de reconquérir les dévouements ébranlés.
Pour ce qui est du Luxemtourg, il se transformait en un véritable conseil de guerre.
Outre les nouvelles peu rassurantes que Condé venait d'apprendre de Mademoiselle, il en reçut une beaucoup plus fâcheuse, le surlendemain: Turenne formait le blocus d'Élampes.
La révolte était donc aux abois. Je voyais les chefs dans la plus grande perplexité.
Il y avait là, discutant avec monsieur le prince, Gaston, mesdames de Longueville, de Montbazon, de Chevreuse: le prince deConli, l'ancien garde des sceaux Cliàteauneuf, et ce damné coadjuleiir, qui faisait pour la huitième ou dixième fois sa paix avec Condé, sauf, le lendemain, à recommencer la guerre.
On parlait beaucoup, on mettait en avant mille et un systèmes et l'on ne s'arrèlail à rien.
Tout à coup nous eniendimes le galop d'un cheval dans la cour.
Deux minutes après, une estafette bottée et crottée vint
remeUre à Gaston un pli qu'il dt'cachela en poussani un cri joyeux.
— Nous sommes sauvés! dil-il, sur le Ion de l'enthousiasme, nous sommes sauvés!
— Comment cela?
— Pourquoi ?
— Par quel moyen?
Tout le monde l'enlouraitel le questionnait.
— J'ai écrit il Charles de Lorraine, mesdames, et voici sa réponse. Il arrive à notre secours, son armée est à deux lieues de Paris !
Nous nous regardions avec surprise.
Pour la première fois on croyait Gaston capable d'avoir une idée politique et un soupçon d'énergie.
Malheureusemenl, comme on va le voir, il était joué par le Lorrain.
: Transportée de joie, Mademoiselle dit à monsieur le prince qu'il fallait aller au-devant de cet allié imprévu.
Aussitôt nous montons en carrosse; les cochers nous mènent ventre à terre jusqu'au IMesnil et nous tombons au beau milieu de l'armée lorraine.
Mais quelle armée, juste ciel!
A l'aspect des soldats, j'eus une triste idée du général.
Cela ressemblait à s'y méprendre à une horde de bandits. Nous ne vîmes autour de nous que des bataillons déguenillés dWlIemands mercenaires. Le chef de ces troupes bizarres ne les payait pas et leur permettait, en revanche, de piller partout sur leur passage.
Condé fit la grimace.
Mais l'air affable et courtois de Charles de Lorraine parut bientôt le rassurer.
Je n'ai jamais vu de fam.iliarilé plus complète que ci'lie de ce personnage. Il vous mangeait loiil de suite daMs la main. On eijl dit qu'il connaissait depuis un siècle les deux princes et Mademoiselle.
— Mes chers cousins et ma gracieuse cousine, leur dit-il, je ne vous quitte plus; emmenez-moi à Paris !
Donnant aussitôt des ordres pour que son armée campât aux environs de ViUeneuve-Saint-Georges, il s'élança dans le carrosse où nous étions avec la princesse et se mit.à nous débiter mille propos galants.
Je fus la seule peut-être à deviner son caractère et ses intentions.
Mademoiselle en était coiffée, Gaston l'embrassait et le proclamait leur sauveur; Condé lui-même était séduit par ses proleslalions de dévouement et ses magnifiques promesses.
Dès le lendemain, on mit sur le lapis la question dÉtampes.
— Oui, oui^l répondit Charles, ne vous inquiétez de rien; je suis tout disposé à vous suivre. Nous allons faire lever le. siège !
Mais lorsque Condé voulut partir, ce fut une autre histoire.
— lie manque de poudre, disait le Lorrain.
Kl, (|iiand on lui iipporliiil des iiuiiiilioiis, il s'écriail :
— MorhlcH î j(i joue de inallu'ur : mon arlillerki h'osi pas prêle !
Chaque jour c'était un nouvel obstacle. Il pestait, \urail, se (Jéscspérait et faisait mine de s'arracher les cheveux. Otj élail encore obligé de le consoler et d"*» Iujl tlonner des fêles.
Je dis, un soir, à Gondi :
— Que pensez-vous de cet homme-là?
— Il se moque de nous, répondit le coadjutcur.
— C'est mon avis, il faut être aveugle pour ne pas le voir.
— Soyez tranquille, dit ftelz, je vais bien le forcer de s'expliquer*
Sans plus de relard il aborde Charles; mais, au premier mol qu'il prononce, le du'' s'écrie :
— Qu'entends-je?... suis-je bien éveillé?... Miséricorde! est-ce à vous, monsieur, de parler de guerre? Avec les prêtres il faut prier Dieu ; qu'on me donne un chapelet!
Cette plaisante saillie nous fil éclater de rire.
Le coadjuteur dcvinl bleu décolère.
Toutefois, il réussit à se maintenir, laissa les rieurs se pâmer; puis attirant à l'ccarl MademoiseUe avec mesdames de Monlbazonet de Clievreuse, il leuir fil entendre qu'il soupçonnai! Charles de faire par-dessous main quelque négociation avec la cour.
Elles se récrièrent.
— Alors, dll Retz, puisqu'il m'échappe, forcez-le donc vous-mêmes à une décision franche !
Madame de Monlbazon alla s'attacher au bras droit du Lorrain et madame de Chevrcuse le saisit par le bras gauche.
Mais elles ne réussirent pas mieux que Retz.
•— Chut! fit le duc, qui se dégagea tout aussitôt et courut décrocher une guitare : dansons, mesdames, dansons î cela vous convient mieux que de parler d'affaires !
Restait Mademoiselle qui commençait à être très-fort de l'avis du coadjuleur et du mien.
'Quand elle essaya de parler à Charles, celui-ci se hâta de l'interrompre en lui débitant force compliments et en faisant l'éloge de son esprit et de ses grâces.
Il lui baisait les mains et s'agenouillait devant elle : impossible d'aborder la question d'Étampes.
Tout à coup et sans nous prévenir, il retourna à Villeueuve-Sainl-Georges.
Nous ne le revîmes plus,
— Ah! c'est ainsi ! dit Mademoiselle : eh bien, allons le trouver!
Chacun partagea son opinion.
Elle me fit monter à cheval avec les maréchales de camp, la duchesse de Sully et madame d'Olonne. Nous accompagnâmes Coudé, laissant dans les carrosses les autres personnes de la suite, et bientôt nous fûmes au camp des Lorrains.
Là nous j'elûmes un cri de scandale au spectacle qui frappa nos yeux.
Ce camp élail une vérilabie foire, où les brocanteurs des faubourg aflluaienl el vcnaicnl acbeler à vil prix la inullilude d'objets que celle armée de bandits avait dérobée à nos provinces.
On voyait étalés çà et là des meubles, des vêtements, ('es bijoux, dépouilles des malheureux habitants des campagnes.
Charles ayant tout ravagé sur son passage, brûlé les chaumières et foulé les moissons aux pieds des chevaux, ceux dont il avait causé la ruine suivaient son armée, espérant, mais en vain, fléchir les pillards et ne réussissant qu'à montrer leur épouvantable misère.
Les villes et les hameaux d'alentour se remplissaient d'infortunés laboureurs sans asile el sans ressource.
Nous apprîmes que, la veille, on avait trouvé aux portes de Melun trois enfants sur leur mère morte; le plus jeune était encore attaché au sein du cadavre.
On eut une peine infinie à nous empêcher de lémoigner noire indignation à cette troupe de brigands.
Mademoiselle, suivie de Condé, se fil conduire à la lente de leur digne capitaine.
Charles n'y était pas.
Averti de notre approche, il se cachait pour ne point avoir d'explication.
Je vis l'heure où nous allions cire obligés de nous en
retourner comme nous élions venus, lorsqu'un hideux lansquenet, couvert de guenilles et noir comme un bohémien, vint nous dire qu'il savait où était le duc.
Mademoiselle fil jeter quelques éeus à ce misérable.
Il nous indiqua un bouquet de bois, voisin des tentes, affirmant que nous y rencontrerions Charles de Lorraine.
Nous l'y trouvâmes, euefîet, couché sur la mousse.
Au bruit de notre cavalcade, il se leva vivement et sembla d'abord assez confus; mais se remettant presque aussitôt :
— Bonjour, mou cousin!... Charmante cousine, je déjiose uies hommages à vos pieds! s'écria-t-il accourint à la rencontre de Coudé et de la fille de Gaston. Soyez les bienvenus sous mes tentes! Je suis malade et je dois me faire saigner tantôt, sans quoi j'aurais été vous apprendre moi-même une excellente nouvelle : le siège est levé!
— Est-ce possible, dit monsieur le prince, et ne nous abusez-vous pas?
Charles tira de son pourpoint un passe-porl signé Turenne, qu'il déploya sous les yeux de Coudé.
— J'ai besoin d'argent, reprit- il. La cour m'a fait des offres, je les ai acceptées, mais à condition que vos troupes seraient maîtresses de sortir d'Élampes.
Mademoiselle devint très-rouge. Elle laissa échapper un geste de violent dépit.
— Combien les Mazarins vous ont- ils donné, mon-
seigneur? deminida l-elle avec une ironie sanglanlc.
Le duc ne répondit pas
— Dès que ceci devient une affaire d'argent, poursuivit-elle , nons vous proposons le double, si vous consentez a vous joindre à nous pour marcher sur l'armée du roi.
Je m'attendais à un éclat de la pari du Lorrain.
Mais, à nia grande surprise^ il vint à Mademoiselle avec une mine souriante, Tinvita gracieusement à descendre de cheval, lui offrit un bras, passa l'autre sous celui de Condé, et tous trois, se séparant de la compagnie, allèrent causer sous une avenue prochaine.
Au bout d'un quart d'heure, nous apprîmes qu'un pont de baîeaux allait èlre jeté sur la rixière, pour opérer la jonction des troupes de Condé à celles de Charles.
La princesse avait engagé ses biens pour une somme de douze cent mille livres, ce qui nous donna une haute idée de la délicatesse de monsieur de Lorraine.
On se sert de n'importe quel moyen en pareille circonstance ; mais avec des hommes de l'espèce de Charles, on doit s'attendre à tous les désappointements. Celui de Condé fut cruel.
Une fois les communications élal)lies d'une rive à l'autre, il s'empressa de rejoindre son armée qui revenait d'Éliimpes.
Le lendemain, quand il arriva au bord de la Seime, en lêle de sa cavalerie, le pont de bateaux avait disparu.
Charles venait de le livrer à Turenne.
De l'aulre bord, Condé put voir ses perfides alliés décamper honleuseinent.
Il paraît que les Mazarins avaient encore enchéri sur les offres de Mademoiselle, et donné à monsieur de Lorraine un peu plus de douze cent mille livres. Trouvant marché meilleur, il se moqua de ses engagements avec nous, et s'en retourna du côté de Nancy, pillant et ravageant de nouveau les provinces qu'il traversait.
Tout Paris fut dans une colère affreuse contre les Lorrains.
Personne n'osait plus s'avouer de ce pays, dans la crainte d'être jeté à la Seine une pierjjp au cou. De celle époque date le diclon populaire :
« Lorrain, vilain, traître à Dieu et à son prochain. »
Pourtant la nation n'était pas coupable des actes de son prince. L'armée de Charles se composait d'aventuliers de toutes sortes : il y avait des hordes de Grisons, d'Allemands, d'Italiens et même d'Irlandais^ mais trèspeu ou point de Lorrains.
Ce duc ruiné profitait des malheurs de la France pour les augmenter encore et en tirer profit.
Il accourait comme les vautours, afin de prendre sa curée.
A Nancy même et dans tous ses Élats, on jeta le blâme sur sa conduite.
Dix années plus tard, il termina dignement une car-
rière pleine d'indélicalesse, de rapines el de désordres par la vente qu'il fil de la Lorraine et de la couronne ducale à Louis XIV,
En attendant, rien ne s'arrangeait. Tous les liounèles gi-ns croyait la France à la veille de sa perte.
On demanda que la chasse de Sainte-Geneviève fût promenée solennellement dans les rues de Paris. Le parlement s'empressa d'accéder à celte demande et, le même jour, il publia un édilqui promettait cinquante mille ccus à celui qui apporterait la tête de Mazarin.
Il me parut curieux de voir ces gens-là ordonner, d'une pari, une procession et, de l'autre, l'assassinai d'un cardinal.
J'aurais bien voulu quitter le Luxembourg el rentrer chez moi ; mais Mademoiselle me supplia de n'en rien faire.
Comme tous les autres sentiments, son amitié pour moi dégénérait en passion.
Monsieur le firince suivit la châsse de la sainte patronne de la ville, avec une piété qui lui gagna le peuple. Se croyant sûr de l'afTcclion des Parisiens, il alla loger son armée à Sainl-Cloud, pendant que Turenne occupait la plaine Sainl-Denis.
Le lendemain de son départ, on vint dire h Mademoiselle que le maréchal de la Ferîé opérait sa jonction avec les Iroupes du roi.
Selon toute évidence, on attendait ce renfort pour livrer bataille.
— ÎO -
Nous dépêchâmes aussitôi- une eslafeKe à Condé.
Pour ne pas être écrasé par des forces supérieures, il résolut de g<ig'ier le camp que les Lorrains avaient abandonné et dont les relranchenjents pouvaient le couvrir.
Sachant combien il allait avoir de difficultés à opérer celte retraite, Mademoiselle était dans une grande Inquiétude.
Elle ne dormit pas de la nuit et me fit coucher dans sa chambre.
A six heures du matin, au moment où nous commencions à nons assoupir, on frappa rudement à la porte.
Nous nous habillâmes en toute hâte.
C'était le comte de Fiesque, le mari de l'une de nos maréchales de camp.
— Bon Dieu! qu'y .a-l-il? demanda Mademoiselle, voyant sa pâleur.
— Monsieur le prince vient d'être attaqué entre Montmartre et la Chapelle, répondit le comte. 11 m'a donné l'ordre de venir au Luxembourg avertir Monsieur et le prier de monter à cheval.
— Eh bien î n'avez-vous pas vu mon père?
— Pardonnez-moi, balbutia Fiesque d'un air embarrassé.
— Qu'est-ce à dire, il refuse donc?
— Il prétend qu'il est malade.
Mademoiselle tressaillit. Je vis un éclair jaillir de ses yeux.
— C'est bien, dit-elle. Retournez à monsieur lô prince, et assurez-le que, moi, je ne l'abandonnerai pas !
Ficsque repartit.
Nous achevâmes au plus vile notre tuilelle et nous courûmes à rapparlemenl de Gaston.
Sa fille le rencontra q-ji descendait l'escalier.
— Quoi! c'est vous, mon père? s'écria-l-elle avec surprise. Voilà qui est singulier! le comte de Fiesque m'affirmait à l'inslanl que vous étiez mal à voire aise.
— Il a dit vrai, répondit Gaston.
— Cependant vous sortez... Vous allez au secours de monsieur le prince, sans doute?
— Non. Je souffre trop pour monter à cheval.
— En vérité, cette maladie arrive bien mal à propos, répondit amèrement Mademoiselle. Prenez garde, mon père! Souvenez-vous de monsieur de Chalais, souvenezvous de monsieur de Cinq-Mars!... Ne faites pas une victime de plus, ajouta -t-elle en baissant la voix.
Gaston devint pâ!e comme un mort.
— Vous ne remarquez pas, ma fille, que vos paroles sont une offense! dit-il, en prenant un air de dignité outragée.
— Oh ? ne discutons pas ! répliqua Mademoiselle. Seulement, pour vous même, sauvons les apparences. Rentrez et couchez-vous, mon père. Si vous n'êtes pas malade, faites du moins semblant de rêlre!
Elle m'entraîna.
Par ses ordres on avait préparé le carrosse; elle dii à son cocher de brûler le pavé jusqu'à l'hôlel de ville.
Chemin faisant, j'aperçus, en me penchant à la portière, le marquis de Gersay, mon ancien compagnon de voyage à Londres, courant, bride abattue, du côté du Luxembourg.
J'agitai mon mouchoir, il vint à nous.
— Ah! Jésus ! vous êtes blessé, marquis ! m'écriai-je. Il y avait du sang à la manche de son pourpoint.
— Oui, répondit-il, j'ai reçu un coup de mousquet au bras ; mais je ne m'en occupe guère !
Tl allait poursuivre sa roule, quand la princesse se montra.
— Au nom du ciel, venez à notre aide! s'écria-t-il en la reconnaissant. Condé court le danger le plus sérieux. Il m'envoie prier votre père de laisser par dedans la ville le corps de troupes de Poissy. Nos soldats attendent à la porte Saint-Honoré. A toute minute, ils peuvent être taillés en pièces.
— Bonté divine! s'écria Mademoiselle dont les joues se mouillèrent de larmes, qu'allons-nous devenir?
Puis tout à coup, s'essuyant les yeux, elle s'écria :
— Retournons au Luxembourg!
Son père avait suivi son conseil et venait de se coucher.
Gersay, le bras en écharpe, nous attendit dans l'antichambre.
— Savez-vous, dil Mademoiselle, en écarlant avoc violence les rideaux du lit de Gaston, que monsieur le prince peul-êlre lue à Theure qu'il esl?
— Je n'y puis rien, r(^pondil le digne homme : chacun pour soi, sauve qui peul!
— Mais c'esl abominable! A moins d'avoir en poche un traité avec la cour, je ne comprends pas comment vous pouvez être aussi tranquille!
Gaston ne répondit pas.
— Je vous en cou'ure, parlez! dil Mademoiselle : avez-vous sacrifié le prince? êtes- vous d'accord avec Mazarin?
Monsieur s'obslina dans son silence.
— Je vais bien le voir ! cria-l-elle'en se dirigeant vers la porte, qu'elle ouvrit brusquement.
— Entrez ! dit-elle à Gersay.
Le marquis s'avança.
— Vous allez, poursuivit la princesse, rendre compte à Monsieur de la mission que vous avez reçue.
Gersay répéta ce qu'il nous avait dil au sujet du corps de troupes qui attendaient à la porte Saint-Ilonoré.
— Vous voyez que mon père esl souffrant, dil Mademoiselle. Il ne peul agir; mais il me donne pleine faculté de faire, en son lieu el place, toutes les diligences, afin de sauver le prince, el il va m'écrire devant vous une lellre pour messieurs de l'hôtel de ville.
Pris dîMis un piège, Gaston ne pouvait plus reculer.
Mademoiselle me chargea de tenir l'écriioire; puis elle mil elle-même la plume entre les mains de son père, qui écrivit la lettre.
Cela fait, eWe nous entraîna, et nous reprîmes le chemin de l'hôtel de ville.
Les bourgeois, assemblés par groupes dans les rues et dans les carrefours, reconnurent la princesse.
Ils crièrent avec enthousiasme :
— Vive l'héroïne d'Orléans '
— Mes amis, mes bons amis, leur dit-elle, il faut sauver Oondé!
— Ouiî oui!
— Commandez-nous! ajoutèrent les plus ardents, nous sommes à vos ordres î
El une foule immense nous accompagna jusqu'à la G;ève.
Comme nous montions le grand escalier de l'hôtel de ville, nons aperçûmes en haut des degrés le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris et chaud partisan de la cour, avec M. Le Fèvre, prévôt des marchands.
Ils saluèrent la princesse, qui entra tout de suite en matière.
— Monsieur esl malade, dit-elle. Voici une letirequi vous enjoint de ni'obéir.
Sur un signe du prévôt, le greffier de la ville s'approcha et lit à haute voix lecture du message de Gaston. *- Ainsi, vous le voyez, dit Mademoiselle j'ai plein
pouvoir. Qu'on fasse prendre au plus vile les armes dans lous les quartiers de la ville !
— C'est le premier ordre que nous avons donné, répondit rHô|)ilal avec un léger emharras.
— Fort bien. Maintenant il s'agit d'envoyer ù monsieur le prince des forces détachées de toutes les colonnes bourgeoises.
— Mademoiselle doit savoir^ dit le maréchal, que l'on ne détache point les bourgeois comme les gens de guerre.
— Pas d'observation, je vous prie î Mon père commande à deux mille hommes : ces troupes vont partir sur-le-champ, et l'on fera garder la Place-Royale par trois escadrons de mousquetaires.
Le gouverneur n'osa pas résilier. Il donna des ordres en conséquence.
— Attendez, ce n'est pas tout! cria Mademoiselle, voyant que ses interlocuteurs se disposaient à la quitter : il faut absolument permettre à notre armée de passer dans la ville.
M. de IHôpilal pàlil et regarda le prévôt.
— Eh quoi ! reprit la princesse, monirerez-vous de l'indécision, lorsqu'il s'agit du salut de Condé? La ville de Paris lui doit, ce me semble, assez de reconnaissance.
— Oui, je l'avoue, balbutia le prévôt ; mais...
— Mais, interrompit Mademoiselle avec fougue, croyez-vous que l'ennemi vous ménage, hommes et monumenis? Apprenez qu'il est de voire devoir, avant
KiyOlS DF LKNCIiOS. T. l^. ^
loul, de conserver au roi la ville la plus grande el la plus belle de son royaume !
L'Hôpilal s'inclina profondément devant la princesse.
— J'ai l'honneur de faire observer à Mademoiselle, dit-il, que si les troupes de la Fronde ne s'éiaienl point approchées de la ville, celles du roi n'y fussent point venues à leur tour.
— Assez de paroles, monsieur! Le prince est en péril sous vos murs, on l'altaque dans vos faubourgs... Quelle honte pour vous si Condé meurt ! quel remords n'aurezvous pas de lui avoir refusé assistance!
Quelques-uns des bourgeois qui. nous avaient suivis venaient de pénétrer dans l'intérieur de la salle. Ils applaudirent aux di>cours de Mademoiselle.
— Vraiment, dit le gouverneur, il est impossible que nous prenions, sans délibérer, une résolution de ceile importance.
— Délibérez donc vite, el délibérez bien! cria la princesse; car, sur mon àme, je fais monter le peuple et je lui ordonne de vous jeter par les fenêtres !
Elle était sublime.
Les veines de son front se gonflaient; son œil avait un éclat plein de majesté : la petite-fille de Henri IV se révélait tout entière.
Appuyée contre le rebord d'une espèce de tribune qui regarde dans le Saint-Esprit, elle s'aperçut qu'on y disait une messe, el s'agenouilla un instant pour prier.
Bieulôl M. de l'Hôpital el lo prévôt revinrent iivj'c tous les ordres qu'elle dem.'iiidail.
Gersay partit au galop pour la porte Saint- Honoi*'. M. de Holian,qui se trouvait là, courut lui-même avertir le prince que ses troupes pourraient entrer qnand bon lui semblerait.
Ces messieurs de l'hôtel de ville nous reconduisirent avec force salutations.
Sous la grande porte, une foule de bourgeois el d'artisans rassemblés aperçurent Tllôpital, el se mireiii à pousser des clameurs furibondes.
— A bas lemazarin! criat-on.
— C'est un traître!
— Ne vous fiez pas à lui !
— Dites un mot, nous le jetons à la Seine! Mademoiselle apaisa le tumulte d'un geste.
— Vous vous trompez, mes amis : monsieur le maréchal est l'honneur même, el je viens d'en avoir la preuve, dit-elle au peuple. Vous sommes tous de fidèks serviteurs du roi. Vive le roi!
La foule répéta ce cri. Mademoiselle voulut que !•; gouverneur rentrai avant que le carrosse partît.
Elle craignait que quelque mutin ne lui cherchai une méchante querelle.
Un courrier, tout ruisselant, vint nous dire, sur les entrefaites, que Condé ralliait ses troupes derrière le faubourg Sainl-Antoine. L'intrépide Mademoiselle donna
l'ordre à son cocher de se diriger de ce côlé pour apprendre des nouvelles plus certaines du combat.
Dans la rue de la Tixeranderie nous eûmes un spectacle affreux.
Le vieux duc de la Rochefoucauld, conduit par son lils, revenait de la baiaille, frappé d'un coup de feu qui , Pavait atteint au-dessus de l'œil droit. Le sang coulait à flots de sa blessure; le pourpoint blanc de Marsiilac en était inondé.
Nous nous approchâmes, saisies d'émotion, et l'on ouvrit une portière.
Mademoiselle serra la main du blessé, lui adressant quelques paroles de compassion, qu'il ne parut pas entendre.
— Hélas! nous sommes tous perdus ! me dit Marsiilac avec désespoir.
— Non ! non î cria Mademoiselle, courage ! Et le carrosse avança.
A l'entrée de la rue Saint-Antoine, nous aperçûmes Guitaut à cheval, soutenu par deux hommes. Son visage était livide. Il avait une balle dans le corps*.
— Mourras-tu? lui cria Mademoiselle.
* Guiiatit, ayant clé à son four flcposscdc de la cliargc de capilainc des gardes d'Anne d'Aulrichc, s'clail jeté dans le parti de la Fronde.
Note de V Editeur.
il fit signe de lu tête que non.
— Nous passâmes. Rohan qui avail fail diligence accourut nous dire qu'il venait de parler à monsieur le prince.
Condé n'était pas blessé; il espérait repousser Turenne.
Dès ce moment, îl nous fut impossible d'avancer. La foule des hommes hors de combat ne faisait que s'accroître autour de nous; on les rapportait sur des ciievaux, des échelles, des planches ou des civières.
La rue était encombrée de morts.
— Vous voyez? nous dit Rohan. De part et d'autre la bataille est meurtrière. Ne restez pas ici; cherchez refuge quelque part et faites choix d'une maison oij je puisse vous retrouver, car je retourne près du prince.
— Nous serons chez moi, lui criai-je, rue des Tournolles; on entre par le boulevard!
Mademoiselle approuva d'un signe.
Elle ordonna de mettre dans le carrosse Guitaul, qui, douze ou quinze pas plus loin, venait de perdre connaissance.
On arriva chez moi.
Je donnai l'ordre à mes gens de laisser les portes ouvertes, surtout celle du boulevard, et de recueillir les blessés qui passeraient.
Mademoiselle n'avait rien pris encore. Elle se seniail faible. Je lui fis servir une collation.
Vingt minutes après, Condé nous arriva dans un état
affreux, le visage couvert de poussière, les vêlements on désordre, le collet et la chemise lâchés de sang. Il tenait à la main son épée nue, ayant perdu le fourreau au milieu de la mêlée.
Sa cousine se jeta dans ses bras.
lis fondirent en larmes.
— Quelle journée! quelle journée ! s'écria le prince. J'ai perdu tous mes amis : Nemours, la Rochefoucauld, Clinchamp, Soubise, Noailles sont blessés à mort î
Je l'assurai que le vieux duc en reviendrait.
Quant à monsieur de Nemours, on venait de nous dire qu'il n'avait qu'une légère blessure à la main.
Condé pria la fille de Gaston de ne pas quitter jusqu'à nouvel ordre mon domicile, afin qu'il put s'adresser à elle au besoin.
— Je vous en conjure, lui dit la princesse, faites entrer votre armée, si l'ennemi est trop supérieur en nombre.
— Non! non! cria-t-il. Voulez-vous que je flétrisse ma gloire? Il ne sera pas dit que j'aurai fait retraite en plein midi devant les mazarins!
Il s'en retourna du côté de la bataille.
A peine fut-il sorti, qu'on nous apporta le marquis de la Rochegaillard, atteint d'un coup d'arquebuse à la tèle. Je fis appeler trois chirurgiens du voisinage, et je dis h Perroie de leur donner tout mon linge pour panser nos pauvres blessés.
Des courriers nous arrivaient à chaque minute.
Monsieur le prince avait réussi à faire entrer les bagages de Tarniée, et priait Mademoiselle de veiller à ce qu'ils fussent placés en bon lieu. Elle les mit sous la garde de l'un des trois escadrons de mousquetaires qu'elle avait envoyés sur la Place-Royale.
Elle ordonna que le second se rangeât en bataille lelong du boulevard Saint-Antoine, et le troisième vis-à-vis de l'Arsenal.
Arrivèrent le comte de Bélhune et le président Viole.
Bélhune apportait une lettre de Louviers, gouverneur de la B.islille, qui se mettait aux ordres de la princesse.
— Bien, dil-elle, j'y vais!
Son désir était que je restasse. J'insistai pour la sui vre, craignant qu'elle n'allât se jeter au milieu du péril.
Je commandai à Perrole de prendre tout le vin que j'avais dans ma cave et de le porter de la part de Mademoiselle aux soldais de Condé, qui se barricadaient alors dans le faubourg Saint-Antoine.
Ils étaient cinq mille en tout.
L'armée de Turenne comptait plus de douze mille hommes.
Sur la prière de Mademoiselle, le président Viole courut au Luxembourg, alln de décider Gaston à se montrer. Bélhune se chargea de nous avenir si le prince envoyait quelque message, et notre carrosse, escorlé de trente mousquetaires, se présenta devant la Bastille.
On baissa le ponl-levis.
Le gouverneur accourut à noire rencontre, porta respectueusement la main de Mademoiselle à ses lèvres, et nous conduisit au sommet des tours, d'où nous pûmes apercevoir la bataille.
C'était horrible.
De tous côtés le canon grondait ainsi que la mousquelade. Le nombre des blessés et des morts devenait immense. Quand le vent emportait la fumée de la poudre, nous apercevions monsieur le prince qui se battait comme un lion , et repoussait héroïquement les efforts des soldats de Turenne.
y La grande barricade tenait lout le carrefour de Picpus à Vincennes.
Je fis la réflexion que ma pauvre maison de campagne d3vait être criblée de boulets; mais c'était un bien petit malheur à côté de tous ceux qui frappaient la ville.
Mademoiselle demanda une lunette d'approche, afin d'examiner les mouvements de l'armée ennemie, qui occupait le fond de Bagnolet.
Elle s'aperçut que les généraux faisaient le partage de leur cavalerie pour venir couper l'armée de monsieur le prince entre le faubourg et le fossé.
Aussitôt elle envoya un mousquetaire à toute bride donner avis de ce mouvement à Condé.
Puis, se retournant vers le gouverneur :
— Monsieur de Louviers, dit-elle, vous avez mis à
ma disposition lu Basliilc avec lous ses moyens de défense?
— Oui, princesse; je vous assure de nouveau de la sincérité de mon dévouement.
— C'est bien. Ordonnez, je vous prie, aux canonniers d'cîre à leur poste et d'allumer la mèche.
Louviers transmit Tordre sur-le-champ.
Mademoiselle continua de regarder au travers de sa lunelle d'approche.
Quoique le prince eût été averti de la manœuvre do Turenne, il ne put y remédier assez tôt. La grande barricade céda.
Voyant la défaite immineiile et le désordre qui commençait à se mettre parmi les soldais de Condé, la lillo de Gaston se redressa pâle, mais résolue.
Ses longs cheveux flottaient au vent. Une auréole d'héroïsme parut entourer son front, et son œil lança des flammes.
— Ils n'entreront pas, dit-elle, je ne veux pas qu'ils enirent!
Se 'retournant ensuilc vers les canonniers, elle leur cria :
— Pointez vos pièces !
Tous obéirent au plus vite.
— Feu ! dit Mademoiselle.
Une effroyable volée de canons partit de la Bastilh» et foudroya l'armée du roi.
NI. SOIN I)F, I.RNCLOS, T. 5. 5
A ce secours inalleiidii; monsieur le prince, qui dé- :
sespérail de rallier les fuyards, revint à la charge avec ]
cent mousquetaire?. ^
Il balaya la barricade. \
L'armée de Turenne fil retraite, à partir de ce mo- \
ment. |
On vil les carrosses de la cour quitter les hauteurs de Charonne, d'où Anne d'Autriche, le jeune roi et Mazarin
regardaient le combat. j
Moins dune demi-heure après, tout avait disparu. i
— ôl —
Cuniié se Irouvu niuUre liu champ de balaille.
Nous (lescendimes.
La nile de Gasion s'arrèla sur la porte de la Bastille pour voir dédier les Iroujjes, Ciiaque régirnenl lu saluait au passage et les officiers agilaienl leurs chapeaux à plumes, eu criant :
— Vive Mademoiselic !
— Vive noire libératrice!
— Vive rhéroïne d'Orléans et de la Bastille! C'était un enthousiasme admirable. Elle pleurait de
joie. Quand le prince arriva, elle s'évanouit d'émotion. LorL-qu'elle fut rendue à l'usage de ses sens, elle vil Monsieur qui s'était enfin hàlé d'accourir, jusle au moment où la bataille finissait.
— .le vous en prie, murmiira-l-elle tout bas à l'oreille de Condé, ne lui faites point de reproches'
— Dieu m'en garde, répondit le prince ; il a droit à ma reconnaissance.
— Oh! ne raillez pas, mon cousin!
— Je parle dans toute la sincérité de mon cœur. Von^ êtes sa fille : c'est le plus grand mérite qu'il puisse avoir à mes yeux.
Après ce compliment d'une délicatesse charmante , Condé offrit le bras à Mademoiselle pour la reconduira au Luxembourg, car elle avait grand besoin de repos.
Je regagnai n)a maison.
De malheureux blessés y demandaient des secours j
ma présence élail nécessaire au milieu de celle affluence de monde.
Oulre ceux qui s'y Irouvaienl, lorsque j'avais suivi la princesse à la Baslille, je vis à mon rclour le comle de Fiesque et Tabbé d'Effîal.
L'épée d'un mazarin avait Iranspercé le premier de pari en pari, en allaquanl le poumon gauche.
Quant à l'abbé il venait de se conduire aux côlés de monsieur le prince en vrai mousquetaire plutôt qu'on homme d'Église.
Il me dit qu'étant d'abord accouru pour porter aux blessés les secours de la religion, la fumée de la poudre lui avait fait monter le délire au cerveau et qu'il s'élail battu au lieu de confesser les mourants.
Celte distraction héroïque lui valait un coup de feu à la jambe, qui le menait en piteux état.
Je commençais à me fatiguer de la politique et des batailles.
Bien que je sois douée d'une nature assez courageuse, j'avoue que Mademoiselle m'avait entraînée beaucoup plus loin que je ne fusse allée de moi-même. Elle prenait à loules ces choses un intérêt très-vif, au lieu que je ne me voyais guère personnellement que celui de conserver son amitié.
Mais l'àme des grands est sujette à de singulières variations.
L'engouement de la princesse passa plus vile encore qu'il n'était venu.
ÙO —
Klle accompagna, le lendemain, celle do nos înaréchâles de camp, dont le mari se trouvait mon hôle.
r/élalde Fiesqiie ne permellait pas le Iransporl, el sa femme fui obligt'e de le laisser chez moi, bien qu'elle parùl en éprouver une vive conlrariélé.
Ce n'était pourlanl guère le cas de se montrer jalouse.
Madame la comtesse d** Fiesque, personne accariàlre, grondeuse, toujours méconlenle d'elle-même el des autres, avait perdu depuis longtemps l'affection de son mari.
Mademoiselle elle-même la détestait cordialement.
Il fallait qu'elle eût quelque secret dimporlaiice pour que la princesse passât aussi tranquillement sur le nombre de ses défauts el ne la renvoyai pas du ï.uxembourg.
Celle visite fut la dernière que je reçus de la fille de Gaston. L'orage politique l'emporta loin de moi.
Du reste elle m'oublia, grâce aux circonstances.
Paris, fatigué de la guerre, se refusait à supporter de nouveaux malheurs.
On fit de côté et d'aulre quelques sacrifices. Mazarin s'en alla dans les Ardennes, d'où il continua secrètement à administrer le royaume, et Anne d'Autriche put rentrer ù Paris avec le roi, qui venait d'alleindre sa majorité.
La chose la plus amusante fut de voir ce démon de Ret/ se donner tout le mérite de la paix et se coiffer du chapeau de cardinal.
Condé se réfugia en Espagne.
Mademoiselle, exilée de Paris, couru! jjendanlcinq ou six ans la province, habilanl lanlôl Saint-Fargoau, tantôt Blois, tantôt sa souveraineté de Dombes et tantôt Chambord.
En apprenant que c'était elle qui avait fait tirer sur l'armée du roi le canon de la Bastille, Mazarin s'écria :
— Bon ! la voilà qui vient de tuer son mari !
Le fait est que, depuis lors, il ne fut plus question du mariage de la princesse avec Louis XiV.
Gaston, comme toujours, acheta sa grâce par des lâchetés.
Décidément la Fronde expirait.
Mazarin ne tarda pas à revenir en triomphe. Son pouvoir fut plus étendu que jamais, et la première vicMmo de son retour fut ce pauvre coadjuleur, quon envoya réfléchir à Vincennes aux dangers de l'intrigue.
Il réussit à s'évader et vagabonda dix-huit mois en Espagne, à Rome et à Bruxelles.
Pour rentrer en France, il se vit obligé de donner sa démission d'archevêque.
On lui accorda comme dédommagement l'abbaye de Saint-Denis, où il s'occupa sérieusement à se convertir, payant ses dettes et se livrant à l'exercice de toutes les vertus.
A i'heure où j'écris, Retz est eu train de finir ses jours à Sainl-Mihiel , en Lorraine. Il y rédige, assure-ton, ses Mémoire.'^;, qui devront être curieux, s'il a le courage d'une confession frunchc
Fiesqiie cl l'abbé d'Effial passèrent chez moi lonl lo temps iK'cossaire à la giiérison do leurs blessures. I.a comtesse avait suivi Mademoiselle, ce qui metlriil sou époux fort ii Taise.
L'abbé lui-même s'cpril d'une belle passion pour moi.
J'avais, en vérité, forte alTaire entre ces deux malades. Ils ne voulurenl me quitter que radicalem(>nt guéris et me laissèrent un sinijulior souvenir de leur convalescence. '
Comme je me trouvais, au bout de neuf mois, dans moii lit, encore souffrante de mes coucbes, ils cure:il sous mes yeux la querelle la plus bizarre du monde, prétendaiil l'un et l'autre aux honneurs de la paternité.
Mon embarras était grand pour les mettre daccord.
Près de moi, dans son berceau, dormait une cliarliiante petite fille , que j'espérais bien élever moi-même.
Ils assurèrent que cela était Impossible.
A les entendre, une telle éducation me mellrail à la gêne et n)c donnerait une sorte de vieillesse anticipée dont je ne larderais pas à avoir du r^grel.
Bref, ils réussirent à me convaincre que je devais leur laisser à l'un ou à l'autre le soin de celte enfant.
Mais qui sera le père?
Afin de s'accorder, ils allèrent prendre un cornet, remellanl au hasard le soin de résoudre la question, el déclarant que celui qui perdrait céderait en même temps la place à son rival, car au bout du compte celle passion eu partie double n'était plus supportable.
Ils tirèrent au sort sur le pied de mon lit.
Fiesque gagna.
Le jour même, il fît emporter la pauvre petite ^ me jurant de l'éiever et de la doter d'une façon convenable.
Je préférais la voir entre ses mains qu'entre celles de d'Eftiat. L'abbé n'était point riche et n'aurait pu faire de ma fille qu'une religieuse, assez triste destinée que je n'ambitionnais ni pour moi ni pour les autres.
Quant au comte, sa joie d'avoir été favorisé par le hasard me parut si vive^ que cela me donna pour lui un attachement sérieux.
J'avais déjà eu ce tort plusieurs fois dans le cours de mon existence, et je devais m'en repentir de nouveau.
Fiesque se refroidit de plus en plus chaque jour. Mon orgueil en était profondément humilié. Je voyais l'instant où il allait rompre.
Aussitôt j'eus recours à la ruse.
Feignant un désespoir extrême, je coupai mes cheveux qui étaient repoussés fort longs et fort beaux , mais qui menaçaient de tomber une seconde fois, et je les lui envoyai par mon domestique.
Le sacrifice le toucha.
Il revint à mes genoux plus tendre el plus empressé que jamais.
Alors j'eus hâte d'accomplir moi-même la rupture, el je lui déclarai qu'il devait se résigner à ne plus être que mon ami.
— ùt —
Celait !a formule d'usage.
De cette façon la chose me parut iiifiuimcnt plus convenable.
Le comte eut beau prier, supplier, verser des larmes, je fus inflexible et je me tirai de ce pas dilïicile pour mon amour-propre avec tous les lionneurs de la guerre.
Quelque temps après, mes cheveux grandissant, au lieu de recommencer à porter perruque ; il me prit fantaisie de les arranger en boucles autour de ma tête, et Ton me trouva si bien avec cette coilTurc que la plupart de mes amies se firent tondre tout exprès pour se coilTer à la Ninon.
Je reçus à celle époque une lellre (errible de madame de Flesque.
« Malheur à vous ! ni'écrivait-elle; je suis instruite de vos intrigues et je me vengerai 1 »
Celle menace ne m'inquiéta guère.
Somme loule, je ne lui avais pas enlevé l'affection de son mari.
Craignant néanmoins, après cela, de laisser ma fille entre les mains du conUe, je l'envoyai prier de me la rendre, mais il venait de pariir pour rejoindre Condé en Espagne.
Dans Timpossibililé de savoir h qui réclamer mon enfant, je fus obligée de laisser là celte affaire, et les élourdissemenls de ma folle existence contribuèrent ensuite à l'effacer de mon souvenir.
J'en ai été plus tard crueilemeiil punie.
La paix me ramenait un grand nombre d'adorations.
Tous mes Oiseaux des TourneUes se remirent à voltiger autour de moi. Quelques intrus essayèrent de se glisser dans celle iroupe brillante, entre autres un certain Renaud, ami de Boisroberl et aussi mal élevé que lui.
Je le congédiai.
— Voilà qui csl bizarre, me dit-on ; Renaud s'annonçait dans tous les cercles comme voire meilleur ami el prétendait qu'il avait été formé par vous,
— Esl-ce possible? m'écriai-je avec un grand éclat de rire : en ce cas, je suis comme Dieu, je me repens d'avoir fait l'homme !
Le comte d'Eslrées, Bannier, Clérambaull, Miossens furent inscrits tour à tour sur la liste de mes favoris, et le dernier, dont la Gazette de Hollande avait raconté les beaux faits d'armes dans les guerres que Maurice d'Orange eut à soutenir, réussit, grâce à sa belle renommée, h obtenir sur mon cœur un règne plus long que celui de ses rivaux.
Il m'appril, un soir, que Gourville était revenu de Londres.
On n'a pas oublié que ce chaud partisan de M. le prince et de la duchesse de Longueville, m'avait apporté, aa moment de son départ, un sac d'or de soixante mille livres, qui restait enfoui, depuis quinze mois, au fond de mon armoire la plus secrète.
Naturellemenl, je m'allendais à la visite fie Gourvillc.
Je fus donc in^s-surprise de ne pas le voir paraître.
Une semaine, quinze jours, un mois s'écoiilèrenl : personne! La patience m'échappa; je lui éciivis une petite lettre assez piquante.
Enfin il arriva.
— Convenez, lui dis -je, que vous êtes un singulif-r homme! Élail-ce donc à moi de faire la première démarche et ne vous souvenez-vous plus du dépôt que Vous m'avez confié?
— Pardonnez-moi, me répondit- il avec embarras.
— Et pourquoi n'êles-vous pas venu me le réclamer?
— Mon Dieu, fit-il, à quoi bon?
Je restai stupéfaite.
Il avait une mine étrange, et ses dernières paroles étaient accomjjai^néesd'un mouvementd'épaulesquimedéjjlut fort.
— Parlez, monsieur, lui dis-je, expliquez-vous. -Oh! répliqua-l-i! , je ne vous en veux pas, ma
chère, si vous avez dépensé mon argent! Vous avez des goûts de toilette, un traii\ de maison ruineux... c'était tout simple... tandis que le grand pénitencier... Il s'interrompit et serra les poings d'un air furieux.
— Achevez, de grâce! tandis que le grand pénitencier...
— M'a nié le dépôt!
— Ah! ah!
— N'est-ce point abominable?
— Oui certes.
— Poussé à bout par mes reprochfs el semblant retrouver la mémoire, il me dit qu'en effet il avait bien souvenir de quelque chose d'approchant, mais qu'il s'était imaginé que je lui donnais celle somme pour la distribuer en bonnes œuvres, ce qu'il avait fait.
— Voyez-vous, le saint homme !
— Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas étranglé net!
— Il le méritait bien, mon ami.
— Vous trouvez? me demanda-t-il avec surprise.
— Oui, sans doute. Nier un dépôt! un homme de ce caractère!... Alors, vous avez pensé, n'est-ce pas, qu'il était inutile de vous présenter rue des Tournelles? Selon vous, je dois avoir aussi dépensé vos soixante mille iiv'res en bonnes œuvres?
— Non, mais en robes, en fanfreluches. Au moins vous l'avouez, j'aime mieux cela.
— Mais je n'avoue rien, monsieur, je n'avoue rien, enlendez-vous ! A|)prenez quQ je ne suis pas un prêtre. Vous voyez en moi une femme... un peu légère, j'en conviens, mais qui se pique d'honnêteté.
Ce disant, j'ouvris mon armoire pour lui montrer le sac d'or dans le même étal où il me l'avait remis.
Gourville n'en croyait pas ses yeux.
Il courut raconter celte histoire par la ville, et l'on vint me complimenter de droite et de gauche, comme si j'avais fait un acte de vertu.
Le monde esl vraiiiienl absurde.
On ne mérite jamais d'éloges pour accomplir son devoir. Il esl vrai qu'il y a lanl de fripons que c'est presque une qualité de ne l'être pas.
Je l'ai déjà dit plusieurs fois, ma conduite en amour était le résullal de tout un système philosophique; j'ambitionnais exclusivement le litre d'honnête homme.
Si je fais ici des aveux, si je me confesse en quelqiu; sorte à mes lecteurs, il ne faut pas en coïiclure qu'à l'exemple de beaucoup de grandes dames de nion siècle, j'avais jeté mon bonheur par-dessus les n)oulins.
Ma maison fut toujours décente, mon extérieur convenable. Je savais laisser sous le voile ce qui devait y rester.
Chez moi les femmes les plus vertueuses n'étaient jamais embarrassées de leur contenance
Je recevais alors la comtesse de Choisy, aimable et spirituelle dame dhonneur d'Anne d'Autriche, fort bien en cour, et qui me promettait de parler en ma faveur à la reine, car je craignais toujours que la menace du couvent ne s'exécutât.
Vers ce temps, une certaine baronne de Champré, qui s'étail glissée dans mon cercle, eul au bois de Boulogne une aventure publique avec les princes. Je refusai d'accepter, en accueillant de nouveau madame de Champré, la complicité de ce scandale et je la priai poliment de m'épargner ses visites.
Si l'on trouve que je n'avais pas le droit d'être aussi rigoureuse, j'en suis désolée.
Mon système n'adnfiellait pas le cynisme.
Outre l'intimité de madame de Choisy, je rentrais alors pleinement dans celle de la duchesse de Longueville, qui m'arrivaft accompagnée de son jeune frère, l'ex-généralissime de la Fronde, et je ne voulais pas que la dévergondée du bois de Boulogne parût à leurs yeux.
La sœur de Condé lâchait de se rapatrier avec la cour.
Elle consacraitàla littérature le génie d'intrigue qu'elle avait apporté dans la politique.
Tous Paris prit fait et cause dans la célèbre querelle soulevée par la duchesse contre le sonnet de Jo6, de Bcnserade. Elle s'était déclarée pour !e sonnet d'Uranie, de Voiture, ce qui fit plaindre beaucoup le malheur de Job persécuté pendant sa vie par un démon, et après sa mort par un ange.
Madan'.e de Longueville ne réussit malheureusement pas à vaincre la rancune persévérante de la reine.
J'eus le chagrin de la voir se dégoûter du monde.
Elle nous quitta pour aller s'enfermer aux Visilandines de Moulins, dont sa tante, la veuve du duc de Montmorency, décapité à Toulouse, était supérieure.
Il est vrai que le mari de la duchesse l'y alla chercher dix mois après.
M. de Longueville emmena sa femme à Rouen, ce qui acheva de mettre un terme à mes relations avec la sœur de ('onde.
Comme je me plaisais quelquefois à faire des éludes sur le caraclère masculin, il me prit envie déprouver un de mes adorateurs, et je choisis Baiinier pour le sujel. de mon expérience.
Jeus loul à coup l'air d*a\oir un grand désir du mariajîH.
Pensant arriver plus vite à ses fins, en caressant celle manie , Bannier me jura ciel et terre qu'il aurait la joie la plus vive à me prendre pour femme.
— Est-ce bien vrai? lui dis-je avec le plus assassin de mes sourires.
— Quelle preuve en voulez-vous? s'écria-t-il.
— Mon Dieu, celle qui vous plaira. Tenez, signez-moi UM promesse de mariage.
— Volontiers.
— IMais avec un dédit ?
— Fixez-le vous-inème.
— Quatre mille louis... Est-ce trop?
Il fil une légère grimace.
C'était environ toute sa fortune; mais il n'osa pas reculer et me donna sa signature.
Peu à peu, comme c'est l'usage, sa grande ardeur (il place au calme. Il n'osail rien me dire; je voyais le pauvre garçon Irès-inquielde sa promesse écrite.
Quant au n)ariage,il n'y tenait plus guère, et vraiment il n'avait pas tort.
Un matin (lu'il rôdait autour de moi à llicure de mu
toilelle, je le priai de détacher quelques papillotes sur ma \ gauche.
Il ohéil, el jeta un cri de surprise, eu voyant que mes i cheveux élaienl enveloppés avec les morceaux de son ! billet de quatre-vingt-seize mille livres.
— Gela vous aj)prend, lui dis-je, quel cas je fais des ; sermenis d'un jeune élourneau de votre espèce, et com- i bien vous vous compromettriez av:c une femme capable i de profiter de vos folies ! i
Jamais, je crois, il ne m'embrassa de plus grand] cœur. i
Souvent, le mercredi, j'assistais aux petites assemblées j que donnait l'auteur de la Mazarinade, et dont sa ' femme faisait les" honneurs avec une grâce exquise. j
J'y rencontrai un certain M. de Vassé, qu'on appelait | Son impertinence, el qui était digne en tout d'un pareil ] litre. :
Ce galant homme (omba subilemenl amoureux de njoi. <
La passion le prit même si fort, que du premier coup, \ il voulut m'embrasser. J'y mis lestement obstacle, comme ! on peut le croire. Il s'approcha toutefois assez près de i mon visage, pour me laisser sentir que sa bouche exhalait « une odeur insupportable.
— Eh! qu'avez-vous donc, ma divine? demanda-t-il, en me voyant faire un geste de dégoiit.
— Mais, répondis-je, avec assez d'embarras, je viens de m'apercevoir... que vous n'aviez pas l'haleine doucn.
— Oli! fil-il, n'y prenez point garde, je ne m'en lournienle pas.
— En effet, dit madame Scarron, monsieur laisse ce soin à ses amis/
Toute la compagnie éclata de rire. Vassé soçtit furieux, et Ion félicita Françoise de sa Une et spirituelle réponse.
J'avais décidément du malheur chez Scarron. Le mercredi d'ensuite, je fus persécutée par un autre amoureux; mais celui-là était un homme du monde, et portait un très-beau nom.
Il s'appelait le duc de Navailles.
D abord il m'adressa mille galanteries pleines de délicatesse et de savoir-vivre; puis, à la fin de l'assemblée, il me pria de si bonne grâce de me laisser reconduire rue des Tournelles, que j'y consentis sans trop de peine.
Une fois là, je ne pouvais décemment lui refuser h souper.
Depuis la bataille de la porte Saint- Antoine, Miossens et Clérambault s'étaient chargés de remonter ma cave. Elle se trouvait remplie de nouveau d'excellents vins.
Je ne sais si M. de Navailles en but un peu trop, ou s'il était las de ses courses du soir : toujours esl-il que, Payant un instant quitté pour passer dans mon cabinet de toilette, je le trouvai, à mon retour, étendu dans un fauteuil et ronflant.
Piquée du procédé, je le fis déshabiller par Pcrrole et liortor sur un lit.