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J'ai oublié de dire qu'à mon retour de Reims, j'avais embrassé une de mes plus anciennes connaissances, dont le lecteur doit ôlre surpris de ne pas rencoiilrer plus souvent le nom sur ces pages.
Il s'agit de Marguerite de Saint-Évremond.
Depuis sept à huit ans, il avait presque répudié l'amour et la poésie pour la guerre, et s'était si bien escrimé d'estoc et de taille qu'il venait de gagner le bâton de maréchal de camp.
Lorsque de vieux amis se retrouvent après une longue absence, ils aiment à se rappeler leurs souvenirs. Marguerite en éveilla de bien reculés *.
* A l'égard de Sainl-Évremond, mademoiselle de Lenclos ne fait ',
aucun aveu précis, et beaucoup de chroniques de l'époque sou- j
tiennent qu'ils n'ont jamais été amants. "Nous sommes d'un avis i
contraire. Le passage suivant d'une lettre de Sainl-Evremond, où i
il parle de lui-même sous le nom A'^Épicure, et de madame de La \
Sablière et de Ninon sous celui de deux célèbres épicuriennes .*
grecques, nous semble très-explicite. i
«On croira diflicilement, écrit-il, qu'^picwre ait passé de si \
longues heures avec Léontium et avec Tliémista à ne faire que phi- |
losopher Mais, s'il a aimé la jouissance en voluptueux, il s'est • ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature,
ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant la I luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fiât une économie de l'appétit; et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à
celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'intempérance l
qui les précède et du dégoût qui les suit. » I
Evidemment ces lignes renferment un aveu. ^
{Note de V éditeur.) !
Pour la première fois, je fis un rt'luur sérieux sur mon nge.
Ma Ireule-hiiilième année louchail à son terme.
Il est vrai que Sainl-Évremond ,- lenanl d'une main une pellle glace de Venise cl de Paulre mon porlrail, peinl autrefois par Rubens, à li-poquc où nous nous élioiis rencontrés, le célèbre artiste et moi, chez madame de Rambouillet, me prouva viclorieusenjeiit que je n'avais ni moins de charmes ni moins de fraicheur.
Je lui racontai la terrible visite de i'honjme noir, que je ne me rappelais jamais sans éponvanie.
Marguerite tourna la chose en plaisanterie, calma mes craintes et m'assura que le diable n'existait pas, ce dont je voudrais avoir une complète certitude.
Afin de chasser d'un seul coup le reste de mes idées tristes, il me proposa de me conduire a la foire de saiut- (iermain *.
Cesl un lieu fort curieux. Je ne sais pourquoi ,c nen ai point parlé jusiju'ici, car j'y allais tous les ;ins plutôt vingt fois qu'une. p
Elle s'ouvre le 3 février el dure jusqu'au dimanche des Rauioaux.
Tout Paris se donne là rendez- vous, beaucoup moins
* <'cl(<i foire se. Iciiail non loin de Sainl-Siilpicc, à pou pr^s siitl'oiuplaccmciil du nouveau uiarciié Sainl-()crmain
liVoffl de. VédxU'Mr.)
pour acheter ce qu'on y vend que pour prendre du plaisir. Si la foire est profilable aux moines de Sainl-Gerinain-des-Prés, en revanche elle est Irès-fuuesle à la morale publique.
Les marchands y étaient de riches étoffes, des meubles précieux.
Nulle part on ne rencontre une foule plus bigarrée, plus tumultueuse, plus compacte. Les gens de cour y viennent en équipage, le roi lui-même s'y montre assez souvent.
Joignez à cela les désœuvrés de tonte sorte, les bourgeois, les pages, les laquais, les écoliers, les soldats, les amants, les ivrognes et les filous, vous aurez une idée du coup d'œil que cela peut être.
On y joue aux caries, aux dés, aux quilles, à la paume, au tourniquet..
Bien des gens viennent perdre là ce qu'ils ont, et souvent ce qu'ils n'oni pas.
On s'y glisse des billets doux, on y trompe les maris, on s'y bat à coups d'épée et à coups de poing; on y absorbe une effrayante qnanlilé de vins et de liqueurs, du chocolal, du thé bou, et principalement du café, devenu fort à la mode, et qui |)asse aujourd'hui pour un remède souverain contre la tristesse.
Mais ceux qui boivent sans mesure et qui font le plus de vacarme sont sans contredit les écoliers, les pages ol les laquais.
En mil six cent ciiiqiianle-tleux , un page de M. de Bouillon coi]|)a les deux oreilles à un basochien cl les lui mil dans sa pochelle.
Alors ce fui une véritable guerre.
Les écoliers Uiaienl lous les pages qu'ils renconlraienl, lorsque toutefois ceux-ci ne tuaient pas leurs agresseurs.
Il y eut des jours où Ton releva plus de trente cadavres dans les fossés de l'Abbaye.
Que dirai-je des cbarlalans? Il en sort là de dessoi:s terre. A droite et à gauche, on se heurte à leurs tréteaux. L'un remet les dents tombées, l'autre fait des yeux de cristal ; celui-ci vend de l'eau de Jouvence, efface les rides et rajeunit les vieillards; celui-là fabrique des jambes de bois el des bras de cire pour réparer le tort des batailles el la brutalité des bombes. Tous enfin guérissent des maux incurables.
Ils en viendront quelque jour à vendre un remède pour empêcher de mourir.
Ce serait une criante injustice d'oublier les abbés, car la foir(; Saint-Germain en foisonne.
Impossible de voir ailleurs une multitude plus grande d'habils courts, de petits collets, de perruques blondes. Ces messieurs arrivent là frisés, poudrés, fardés, musqués ; ils ont des mains fines el blanches, des pieds chaussés coquettement. On ne peut, en vérité, se dispenser de convenir qu'ils sont la coqueluche de Paris et le refuge des dames ûnns l'aflliction.
A les voir si vifs, si détroussés, si fringants, on dirait qu'ils sont au mieux avec la religion et leur conscience.
Mais je n'en crois rien.
Beaucoup d'entre eux viennent dépenser là ce qu'ils ont pillé dans li^urs provinces, où ils exercenî la puissance féodale et se conduisent en petits tyrans.
Je n'en veux pas d'autre exemple que M. l'abbé de Valeville, qui s'est rendu la terreur de la Franche- Comté.
Sainl-Évremond me le montra dans le nombre et me racoPila sa curieuse histoire.
M. l'abbé de Valeville avait d'abord été chartreuxprofès.
Dégoûté du cloître, il s'enfuit de la graiide charireuse (le Grenoble après avoir tué son prieur, quitta la France, s'embarqua pour Constantinople, se (ît circoncire, devint pncha et conduisit en Morée l'armée turque contre les Vénitiens.
Bientôt il trahit les musulmans, passe à Rome, demande et obtient l'absolution du pape; gagne la Franche- Comté où il possède quelques domaines, y arrondit sa fortune, acquiert une grande puissance et vient proposer à Mazarin de livrer cette province à la France.
Sa proposition est accueillie.
Le cardinal-ministre' trouve le marché très-avantageux. On caresse M. l'abbé de Valeville, on le flatte, et le roi le nomme à l'archevêché de Besancon.
Mais le p;ipe seul y mel de la pudeur, il refuse les bulles.
Toutefois Mazariii ne désespère pas d'obtenir l'approbation du sainl-siége. Eu attendant, noire archi'vêque en perspective mène à Paris le train d'un prince. Il a grande
meute, belle écurie, grosse table et force maîtresses
de tout sexe.
Voilà l'histoire de M. fabbé de Valevilie : qu'en pensez-vous ?
Comme nous revenions de la foire de Saint-Germain, je vjs à l'approche du PonI Neuf une dame qui faisait arrêter son carrosse et agitait de notre côté son mouchoir.
Nous avançâmes.
.îe reconnus madame de Chevreusc, dont le visage était couvert de pâleur. Elle nous accueillit par des extîamalipns auxquelles je ne compris rien d'abord.
Marguerite était de la connaissance intime de la ducliesse; il monta dans son carrosse avec moi.
— Ah î mes pauvres amis, dit-elle, à quel spectacle affreux je viens d'assister ! J'en suis glacée d'épouvante,
— Qu'est-ce donc? deniaiidai-je : vous nous effrayez, ma. lame.
— Il y a de quoi ! Ce sera bien pis lorsque vous allez apprendre... 0 mon Dieu! mon Dieu î quelle terrible chose !
— Parlez, duchesse, parlez, dit Saint-Évremond.
— Ce malin, reprit-elle, je vois entrer chez moi
M. de Rancé, qui accourt clans ma ruelle et s'écrie avec égarement :
— « Ne me cachez rien, oh! ne me cachez rien, je vous en conjure! J'arrive de la campagne et l'on m'annonce une nouvelle qui m'accable, esl-il vrai que madame de iMonibazon soit dangereusement malade?
— » i\la belle-mère, c'est impossible; j'en serais instruite,
— » Ah ! vous me rendez la vie !
— » Je l'ai quittée, il y a deux jours, fort bien portante, ajou(ai-je. Du re?te, allons-y ensemble. » Vous savez qu'il l'aimait à l'adoration ?
Nous répondîmes, Saint-Évremond et moi, par un signe de têle.
— Je mhabille en toute hâte, reprit la duchesse. Pancé commando les chevaux, et nous courons à l'hôte! Monlbazon. Nous le trouvons désert. Point de domestiques sous le péristyle, personne dans les antichambres. J'avance, le pauvre abbé m'accompagne. Il ouvre l'appartement de celle qui cause son inquiétude et dont il est si violemment épris... Devinez quel fut le premier objet qui frappa ses regards et les miens ?
— Quoi donc? murmurai-je, épouvantée moi-même del'accent de terreur avec lequel nous parlait la duchesse.
Nous vîmes la tête de madame de Montbazon, fraîchement coupée et posée sur une table.
— Ah! miséricorde!
— Ma belle-mère élail morle subilemeul, la veille, et loiil le monde avait été si frappé de cel événemenl qu'on ne songeait pas à me prévenir. Les cliirurgiens, pour embaumer le cadavre, venaient de séparer la tète du tronc.
Je regardai Marguerite.
11 semblait aussi effrayé que moi de ce récit lugubre.
— Ce fui ainsi, dit madame de Clievreuse, que M. de Raiicé apprit la mort de celle qu'il aimait. A la vue de la tète sanglante, il poussa un cri terrible et tomba comme foudroyé. Le malheureux en mourra de douleur.
L'abbé de Rancé n'en mourut pas.
Mais, à partir de ce jour, il se démit de tous ses bénéfices, excepté de l'abbaye de la Trappe, où il alla se confiner et où il termina sa vie dans l'exercice des plus rudes austérités.
L'année mille six cent cinqiianle-huil fui assez féconde en événements.
D'abord on apprit le décès de M. Cromwell, ce qui fui une grande joie pour la reine Henriette, dont le fîls eut, dès lors, une chance presque certaine de reconquérir la couronne de ses pères.
Mademoiselle conclul enfin son traité de paix avec la cour.
Anne d'Autriche avait quitté le Palais-Royal pour retourner au Louvre, ce fui là que je revis l'héroïne de la Bastille.
On remarquait sur son vis.igc la trace dos ennuis el du chagrin. Ses femmes de chambre ne lui avaicnl pas mis de poudre*, ce jour là, et je m'aperçus avec surprise que ses cheveux devenaienl gris.
Lu princesse m'accuciliil assez froidemenl.
Son caraclère me |)arul aussi changé que sa figure. Madame de Fiesque sans doule sélait appliquée à nie perdre dans son esprit.
Quelque temps après, Mademoiselle la chassa; mais pour la reprendre plus lard.
On n'y comprenait rien.
Gaston cherchait alors à sa fille toutes sortes de chicanes el voulait la dépouiller d'une partie de sa fortune.
Le jour où l'on apprit que Charles II venait de rentrer ti Londres, la reine Henriette alla chez Mademoiselle el lui proposa de nouveau la main de son fils. Celle-ci lui répondit par un refus très-dur, déclarant qu'elle ne so sentait aucune vocation pour le mariage.
Entre nous, elle manquait un peu de franchise, car ja-
* Au inomcul de la publication de ce livre dans nn jonrnal, le fils d'une femme célèbre écrivit au rédacteur en chef une lettre peu spiriinclle, à propos de la poudre, qu'il prétend n'avoir été inventée que sous Louis XV. Nous le renvoyons aux mémoires mêmes de l.T {yrande Mademoiselle, pour le tirer de son erreur, et compléter son éducation.
Eugène ue Mirecourt.
mais femme au monde n'eut, au contraire, plus envie de se marier.
Malheureusement, elle avait toujours en perspective deux époux à la fois, refusant l'un, refusée par l'autre, et voilà comment elle resta fille jusqu'à près de quarantetrois ans, ce dont je la plains fort.
La vérité est que, voyant l'accueil gracieux qu'elle re- i cevait de son cousin, de la reine mère et du cardinal, 1 elle espérait encore épouser Louis XIV. ;
Un beau jour , Paris entier fut en rumeur : la reine | Christine de Suède venait d'y tomber comme une tuile. \
Je puis parler savamment de cette amazone du Nord, ^ car j'eus l'honneur d'êire une des personnes qu'elle : assomma le plus de ses témoignages d'affection. -■
Dans l'histoire des réceptions à la cour, la sienne ' restera comme la plus curieuse et la plus burlesque. \
Les salons du Louvre étaient pleins : on s'y portait. '
Assis entre sa mère et le cardinal au fond de la salle ; du trône, Louis XlV attendait la royale visiteuse, qui, pour première inconvenance, n'arrivait pas exactement à ; l'heure assignée. j
Tout à coup on cria : « Gare! » ^
Christine parut et vint saluer le roi avec les allures et ] la démarche d'un mousquetaire. {
— Eh ! eh ! mon cousin, s'écria- t-elle, en lui donnant ' un gros baiser sur chaque joue, on m'avait dit que vous j n'étiez pas bel homme... et, sacrebleul si je tenais celui
qui m'a fail ce mensonge, je lui couperais les oreilles en voire présence !
Il esl bon de dire que sacrebleu ne fui pas le juron donl die se servil : elle en employa un aulre plus énergique et Irès-connu.
Le roi, qui a de grandes prétentions à la dignité, se mordil les lèvres.
Mais Anne d'Autriche et Mazarin partirent d'un bruyant éclal de rire.
Chacun les imita, ri Sa Majesté suédoise de crier :
— Morbleu î qu'avez-vous donc? Suis-je bossue? me Irouvez-vous la jambe mal faite?
On devine qu'alors ce fut bien pis.
Il fallut un rrg.ird sévère du roi pour mettre un terme aux rires et aux chucholemenls.
— Ah ! ma foi, mon cousin, dit l'étrangère d'un Ion furieux, on esl bien mal élevé à voire cour!
— Ma cousine, répondit Louis XIV avec gravité, vos habitudes sont un peu différentes des nôtres, mais je ne reconnais à personne le droit de s'en moquer. Je prétends que la fille de Gustave-Adolphe soil honorée au Louvre comme je le suis moi-même.
— Bravo, sacrebleu! voilà parler en roi ! fît Christine.
— Puis, se retournant vers les rieurs :
— Tenez-le-vous pour dit, vous autres, ajouta telle, et n'y revenez plus!
Le maître ne plaisantait pas.
MIVON DE LEWCLO?, T. f). 6
On s'efforça de regarder sans rire la reine de Suède.
Son costume élail le plus incroyable qui se puisse imaginer.
Elle se coiffait d'une perruque, relevée sur le front, avec des mèches en désordre de chaque côté des tempes. Son habit, qui tenait le milieu cnire un pourpoint d'homme et une hotigreline de femme, s'ajustait d'une façon si pitoyable, qu'il laissait échapper une épaule loul entière.
Au lieu de porter la robe traînante, comme c'était la mode alors, Christine n'avait qsi'une simple jupe si courte, qu'on lui voyait tout le bas des jambes. Ajoutez à ^ cela une chemise d'homme, des souliers d'homme, et vous aurez l'idée de la tenue pleine de goùl et de décence A dans laquelle la fille de Gustave-Adolphe s'offrit aux re- i gards de Leurs Majestés. i
Le malheur voulut que je fusse prise de la fièvre le ; même soir, ce qui m'empêcha d'aller, le lendemain et les jours suivants, admirer cette merveille du Nord. \
Enfin la fièvre me quitta. j
Je me préparais à retourner chez madame de Choisy, sous le patronage de laquelle j'entrais au Louvre, comme ]
chez moi, lorsque tout à coup je vis p«railre la comtesse, j devinez avec qui?
Avec la reine Christine.
Sérieusement je crus faire un rêve et je me frottai les yeux.
— J"ai l'hoiiiiiHir île préseiiler à Votre Majtisl»i r<7luslre Ninon, (jiie vous m'avez dil êlrft plus ambili<nise lie conriaîire que loule autre personne en France, déclama très-liaut madame de Clioisy, qui vint me prendre par la main el me mena gravement à Christine.
Ctdie-ci, me plaçant aussitôt une main sur chaque épaule, se mit à me regarder plus d'une minute dans le bl'^ncdes yeux, et s'écria :
— Ma foi, ma chère, je comprends toutes les folies que les hommes ont faites et feront pour vous... Embrassezmoi !
Sans dire gare, elle me donna comme à Louis XIV deux énormes et releulissanls baisers-
J'étais saisie el je restai muelie.
Au seuil de la porte se tenaient immobiles deux hommes à longue barbe, qu'elle renvoya d'un geste, en disant :
— .Qu'on m'attende!
J'ai su depuis que c'était le comte de Monaldeschi, son 1,'rand écuyer, avec le chevalier Senlinelli, successeur de Desmousseaux dans la cliarg'î de capitaine dr's g irdes.
Christine avait reçu déj.i quelques conseils pour réformer le ridicule de sa toilette.
Elle portail, ce jour-là, une jupe grise un peu plus longue avec la dentelle d'or el d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu , un mouchoir de point de (jènes el une perruque blonde.
A la main elle leiiaii un chapeau de fculre garni déplu mes noires.
Décidément elle n'étail pas laide.
Sa peau ne manquait pas de blanciieur. Elle avait de belles dents, un nez aquilin : somme toute; elle tûl pu faire un assez beau garçon.
Raconter l'entretien que j'eus avec elle serait vraiment très-difficile. Elle me protiiguail des caresses trèsembarrassantes et me complimentait à tout rompre.
Je n'ai jamais vu de langue aussi exercée et plus intempérante que la sienne.
A l'entendre, j'étais bien au-dessus dos éloges qu'on lui avait faits de moi. Forcément je ne répondais que par monosyllabes et elle se récriait sur mon esprit et mes façons aimables.
Quand elle eut épuisé mon chapitre, elle en entama vingt autres.
Il fallut l'écouler sur le roi, la reine, le cardinal. Versailles, la comédie italienne; sur la Suède, sur son abdication en faveurde son cousin Charles-Gustave, sur le philosophe Descartes mort à sa cour, sur Wonaldeschi et leurs relations intimes, dont elle ne jugea pas à propos de me faire mystère. Bref, elle me parla de tout el de bien d'autres choses encore.
Madame de Choisy riait à l'aise derrière son éventail.
La royale cousine de Charles-Gustave aurait couché sûrement chez moi, si ma porte ne se fût ouverte tout à
coup pour donner passage h quelqu'un donl je n'altendais guère la visite.
Du seuil à la place oij j'étais assise, un homme se précipita d'un bond , se mil à mes genoux et me prit les mains en poussant un cri d'ivresse.
Je regardais cet homme avec un sentiment d'intérêt et un battement de cœur dont je ne me rendais pas compte.
Sou noble et beau visage ne m'était point inconnu.
II me considérait lui-même avec des yeux huniides de larmes, et fut quoique temps sans pouvoir proférer un mot.
Enfin il murmura d'une voix attendrie :
— Vous ne me reconnaissez donc pas, ma belle protectrice ?
— Poqueliu !... c'est toi!... mon cher Poqiiclin !.. . Je lui ouvris les bras et je l'embrassai dans le plus
affectueux élan de mon cœur.
— Comme tu es changé ! Te voilà loiil h fait un homme ii présent... Viens, viens! embrassons-nous encore!
Je fis asseoir Molière i^ côté de moi.
La reine Christine était complètement oubliée.
— Te revoici donc, mon bon Jean -Baptiste! Dois-tii rester longlemps avec nous?
— Toujours, ma belle protectrice.
— En vérité ?
— Oui, je ne partirai plus.
— Tant mieux! oh! lanl mieux!
— J'ai la permission du roi, nous allons jouer à Paris.
— Ah! celle nouvelle me rend bien heureuse!... Pauvre ami!... Si je ne le reconnaissais pas avec les yeux, j'aurais dû le reconnaître avec mon cœurî... ïu l'es bien ennuyé en province?
— Pas trop. Nous y avons obtenu des succès. Dernièrement, à Montpellier, j'ai eu la chance de, donner une représentalion où assistait M. Colberl. C'est lui qui me rappelle à Paris.
— A la bonne heure enfin! voilà de la justice!... Et lu jouais sans doute là-bas une pièce de la composilion?
— Je n'en joue jamais d'autres.
— Quel est le nom de cette pièce?
— Le Dépit amoureux.
Molière avait ses deux mains dans les miennes. Je ne me lassais pas de le regarder; c'était à mon tour de pleurer de joie.
Tout à coup la reine Christine passa derrière nion fauteuil, el me dii assez haut :
— C'est un de vos amants sans doute?... Un fort bel homme!
11 me fallail celte grosse sottise pour me rappeler qu'elle était là.
— Non, madame, dis-je avec dignité, je suis sa mère!
— Oh! oui, ma seconde mère, ma bienfaitrice, celle
d qui je dois loult s'écria Jeaii-Baplisle, me dévorant les mains de caresses.
Je le lis lever.
— Mon iiMii, lui dis-je, vous êles on présence de la reine de Suède!
Il ouvrit de grands yeux et crut que je nje moquais de lui.
Le menant alors à Christine, j'ajoutai :
— Permettez-moi, madame, de présenter à Votre Majesté un aulourqui.jo radinne, portera l'art du théâtre aussi haut que possible. Ou dira bieiUôt Molière comme on dit Corneille!
— Bravo! fll Christine. J'adore les auteurs!... Vous vous êtes assez baisés.^.. A mon tour!
Jetant aussitôt les bras au cou de Jean-Baptiste ébahi, file lui donna la plus vive et la plus robuste des accolades. Il se pencha pour me dire à l'oreilie :
— C'est une folle.
— Non, vrai, c'est une reiue.
Molière n'en revenait pas.
Une fois envahi par Christine, lenlreti! n devint général. Jean Baptiste nous annonça qu'on l'autorisait à ouvrir une salle au Petit-Bourbon, ei qu'il devait y jouer, le soir môme, avec l'élite de sa trou|)e.
— Ah! ma bonne amie, nous irons! s'écria la reine.
— Madame, répondis-je en ni'inclinanl, vous me faites infiniment d'honneur, j'accepte. Quel sera le spectacle, Jean -Baptiste?
— Le Cocu imaginaire d abord.
— Un litre assez lesleî fis-je en sourianf.
— Mais non, dit Giiristine, je le trouve superbe!
— El Ton terminera par les Précieuses, ajouta Molière, par la pièce même qui a causé mon exil.
— A merveille!... Oh! la bonne vengeance!
— Les Précieuses, qu'esl-ce que cela? demanda la reine.
— Voire Majesté, dis-je, n'a pas été sans entendre parler de cel évêque d'Ypres, dont les propositions viennenl d'èlre condamnées par ia cour de Rome, chose assez fâcheuse pour les solitaires de Port-Royal, qui soutenaient sa doc'rine ?
— Oui, vous parlez de Jansénius.
— Précisément. Lui el ses disciples dénaturent le dogme religieux, exagèrent loul el sont à jusle litre accusés d'intolérance. Eh bien! madame, les Précieuses étaient les .Jansénistes de l'amour.
— Voilà qui est admirable de juslesse el de vérité! s'écria Molière.
Il promit de nous envoyer une loge pour le Petit- Bourbon, m'embrassa tendrement et sortit.
— Je trouve cela bien singulier, dit Christine : se faire de telles caresses et n'être qu'amis?
— Voilà justement, madame, le plus doux privilège de l'amitié , c'est de pouvoir se montrer expansifs en dehors du lêle-à-lêle. Après tout, l'amour n'est pas à
mes yeux un senlimenl bien respectable; mais j'ai pour l'amilié la vénération la plus grande, et mes amants n'ont pas de rivaux plus à craindre que mes amis.
Elle me doiina sajiuiliènio ou dixième accolade, et me supplia de la mettre au nombre de ces derniers.
Décidément, j'avais fait la conquête de Sa Majesté suédoise, qui voulut rester avec moi jusqu'à l'heure du spectacle. Elle m'accabla de plus en plus de ses témoignages d'aiït'clion, me dit que son projet, en quittant la France, était d'aller Irabilcr Rome et que, si je voulais, elle m'emmènerait avec elle.
.le la remerciai de ses offres, affirmant que j'avais beaucoup trop d'amis pour aller vivre loin d'eux.
Puis je sonnai Perrote, et j'ordonnai qu'on servît à la reine une collai ion de viandes froides et de confitures.
Après avoir mangé comme une ogresse, Christine se rappela son grand écuyer et son capitaine des gardes.
Klle me demanda permission de leur envoyer une dinde, qu'ils dévorèrent h l'ollfice.
La loge de Molière arriva.
Nous étions à cinq heures au Petit-Bourbon.
Rai)pelée par les devoirs de sa charge auprès d'Anne d'Autriche, madame de Clioisy ne put nous accompagner.
Si j'avais été surprise jusque-là des discours et des manières de Christine, je le fus bien davantage de sa tenue au théâtre.
Jamais, je ne dis pas une reine, mais une femme d« la halle, ne se conduisit de la sorte.
Pendanl loi le la pièce du Cock imaginaire, elle poussa des éclats de rire convulsifs, lanlôl se lordant el jurant Dieu, tantôt se renversonl sur moi, tantôt jetant les jambes par-dessus les bras de 1« chaise, deçà, delà, montrant ce que les aulres caclunt.
Trivelin et Jodelet, les deux bouffons de la Comédie- Française el de la Comédie-Ilalienne, ne prenaient pas dans leurs farces de postures plus grotesques el plus ridicules.
Eu vain, je lui adressai de respectueuses observations, lui faisant voir qu'elle attirail sur nous les regards du publie-
Sa iMajesté m'envoya paître le plus cavalièrement du monde cl me pria de la laisser rire.
Pendant six mois environ qu'elle fut à Paris, elle m'iionora de sa visite presque toutes les semaines et, francliemenl, j'en avais de cette reine des Goths pardessus la tète.
Apprenant qu'elle venail de pîirtir pour Fontainebleau, je m'en croyais débarrassée, lorsqu'un jour, de fort grand matin, le chevalier Senlineili vint me dire qu'elle me demandait au Palais-Royal.
Elle était revenue depuis deux jours sans que j'en fusse instruite.
J'avais bien envie de décliner ce nouvel honneur; mais pensant que si je refusais d'aller la trouver, elle viendrait sans doute elle-même chez moi, je me rendis
i«ii l'uluis-Roviil; 'loiil 01) aviiil mis une parlic des apparleineiits ù sa disposilion.
On rn'inlroduisil chez Chrisliiie.
A ma grande surprise, je la trouvai loul en larmes el couchée sur un méchant lit, avec une chandelle éteinte à côté d'elle.
Pour bonnet de nuil elle avait une serviette autour de la lète, el pas un clu'\eu, vu qu'elle s'était fait raser le soir précédent.
Lorsque je la vis dans cet accoutrement bizarre, jVus une peine infinie à tenir mon sérieux, malgré la douleur dont elle semblait accablée.
Rie saisissant les deux mains el m'altirant auprès de son grabat.
— Je vous crois mon amie, dit-elle, mon amie sincère?
— Oui, madame, je serais au désespoir que vous le missiez en doute.
— J'ai un chagrin, ma bonne Ninon, un chagrin horrible.
— Que vous est- il donc arrivé?
— Vous ]v3 saurez plus tard. Il fan! que je sois encouragée, soutenue. Restez avec moi, je vous en conjure!
Sentiuelli entrait.
Il s'approcha sans façon du lit de Christine el parla quelques instants à voix basse.
— MVmpècherî s'écria- l-?lle, on oserait m'empêclier? ne suis-je pas reine'' n'ai-je pas le droit de haute justice?
Le capitaine des gardes se pencha de nouveau à son ;
oreille. '
Chrisu'ne lui répondit : i
— Eli bien! soit, dissimulons! Dans une heure je i retournerai à Fontainebleau. Là, du moins, nous serons j libres. i
Sentinelli fit un signe d'approbation et quitta la ' chambre.
« Droit de haute justice... Là, du moins, nous serons I libres!... »
Je ne sais pourquoi ces paroles me donnèrent le fris-
son. J'allais interroger la reine à cet égard, lorsque tout ;
à coup je la vis faire un signe de croix et se frapper la i
poitrine. ~\
Elle sonna ses femmes, qui entreront.
— Allez me chercher un confesseur, dit Christine, et i amenez-le-moi promplemenl. :
— Qui Votre iMajeslé veul-elle prendre? lui demanda- ' t-on. i
— N'importe qui... le premier venu, pourvu que ce i soil un évêque. !
Les femmes s'éloignèrent. ]
Sa 3ïajesté me pria de l'aider dans sa toilette, qui ■
ne fut pas longue. i
Elle passa un justaucorps pelé, une petite vilaine i
jupe de couleur jaune et une coiffe. \
Sous ce costume, avec ses yeu\ rouges de larmes, •
elle élail afi'rcuse, d'aulanl plus qu'au travers de son chagrin on lisait sur sa physioiioiiiic je ne sais quoi de féroce qui faisait Irenibler.
J'essayai de lui adresser quelques questions, elle ne me répondit que ces mots:
— Plus lard î plus lard !
Deux secondes après, elle ajouta d'une voix suppliante :
— Je vous cnjniène à Fontainebleau, ma chère Ninon : pour Dieu, ne me quittez pas!
Le confesseur fui introduit.
C'était M. d'Amiens qu'on avait été quérir aux Feuillants, d'où il sortait de retraite.
Il entra avec son bonnet carré et son rochet.
Je voulus m'éloigner. Un geste de Christine me signifia de reculer seulement jusqu'au fond de la pièce. Puis elle se mit à genoux devant l'évêque qui venait de s'asseoir.
La confession dura cinq minutes.
Christine la fit assez bas pour que je ne pusse rien entendre.
Tout en parlant à l'évéque, elle ne cessait de le regarder entre les (Jeux yeux, ce qui me parut le déconcerter beaucoup.
Si monsieur d'Amiens fut édifié, ce dut être des sentiments de la pénitente plulôl que de sa mine.
Il se hâta do lui donner l'absolution el partit.
La reine commanda son carrosse. Nous allâmes aux i Feuillants, où elle communia. i
Je songeai tout naturellemeut. qu'une femme qui se comportait d'une manière aussi religieuse ne pouvait i avoir de dessein sinistre. Un sentimenide curiosité prit le : dessus; je consentis à la suivre à Fontainebleau, où je | devais apprendre enfin la cause de ses larmes. \
On alla grand train. j
Monaldesclii et Seniinelli étaient avec nous dans le \ carrosse. La reine n'adressa pas un mol au premier pendant tout le voyage. '
Nous arrivâmes à cinq heures du soir. i
La nuit commençait à descendre.
On soupa. Christine dit ensuite au grand écuyer d'uno-^
voix souibre: l
— Monsieur le comte, vous allez vous rendre dans la ', galerie des Cerfs, où je vous rejoindrai bientôt. ;
Puis, se tournant vers Seniinelli, je l'entendis mur- ■ murer : '
— Qu'on exécute impitoyablement mes ordres. | Suis-le ! ■
Toutes mes craintes revinrent. ,
J'attendais qu'elle me donnât enfin l'explication de ce !
mystère; mais elle s'occupa de changer de toilette ei ^
s'habilla de noir.
Cela fait, elle me prit le bras sans mol dire. ]
A la porte attendaient vingt suisses, également vétu> j
de noir, avec des hallebardes garnies de crê|)( s. Dix nous précédèreni, les dix autres nous suivirent, et l'on se dirigea vers la galerie, où Clirisline avuil envoyé le comte riillendre.
— Au nom du ciel, madiune, balbuliai-je, que vat-il se passer? Pardonnez n nia terreur... On dirait les apprêts d'un supplice !
Elle ne nie répondit que par un sourire.
Mais ce sourire je ne ("oublierai de ma vie.
La galerie des Cerfs était éclairée par huit pages qui portaient des torches. Au fond, j'aperçus Monaldeschi, agenouillé devant un moine et les mains liées derrière le dos. Debout ù sa droite, Senlinelli, recouvert d'une jaque de mailles, tenait son épée nue.
— Miséricorde ! criai-je, en joignant les mains avec épouvante, est-ce que vous allez le faire mourir?
Les lèvres de Christine se conlraclèrenl de nouveau par son rire sinistre.
Elle avait la figure pâle, mais son œil élincelail de colère et de haine.
Cependant Monaldeschi venait de l'apercevoir. Il se redressa, bondit jusqu'à elle et se roula suppliant h ses genoux.
— Grâce! grâce! cria-i-il d'une voix désespérée.
— Esl-il vrai, lui demanda la reine, que, pendant le dernier voyage de Sentinelli à IIouk^ tu as ouvert les lettres qu'il m'adressait et celles qu(! je lui envoyais eu réponse ?
— C'est vrai... Je suis coupable.... mais grâce!... ]
grâce de la vie! *
— Lâche! clil Christine. Moulre du moins quelque ^ force d'âme et sois homme en face de la mort! '
Elle tira de la poche de sa robe une espèce de bro- J
chure, qu'elle lui mit sous les yeux. '
— Est-ce toi qui as payé l'auteur de ce libelle in- ^ fâme, où Ton m'accuse d'avoir eu trente amants et d'en j avoir empoisonné vingt? j
— Piliél pitié! s'écria le malheureux, dont le vi- \ sage livide et chargé d'angoisse était horrible à voir. !
— Est-ce loi? Réponds. ^
— Que -Votre Majesté me pardonne. La jalousie me dévorait le cœur. Au nom de mon dévouement passé, -j madame, au nom de vos aïeux, laissez-moi vivre ! j
— T'es-tu confessé? demanda-t-elle avec un calme ' effrayant. *
Monaldeschi s'affaissa sur lui-même en poussant '\
un cri sourd. Il comprenait qu'il n'y avait plus d>s- ]
nérance.
Christine Ht signe aux gardes; ceux-ci relevèrent \
le comte et le reconduisirent à la place qu'il avait ;
quittée. j
— Oh! madame, pardonnez- lui ! m'écriai-je. C'est 1 affreux! M'avoir amenée pour assister à cet épouvon- ; table spectacle... Non, non! vous ne le tuerez pas !... Une femme ne peut donner ainsi un ordre de morlî I
— Je ne suis pas femme, répondil-elle, je suis reine, et j'ai le droit de punir un traître.
Elle étendit le bras.
Je vis, h la lueur des torches, briller Tépée de Scntinelli. Une lutte effroyable eut lieu entre le bourreau qui frappait et la victime qui se di'ballait.
Le sang ruissela jusqu'à moi ; je m'évanouis d'horreur.
fîINON DE LENCI.OS, T. 5.
En reprenant mes sens, je me trouvai dans la pièce où nous avions diné.
Christine était à côté de moi. Elle me dit de l'air du monde le plus paisible:
— Vous avez eu tort de vous émouvoir de la sorte. Faire couper le cou à ce misérable en Suède ou ici, n'est-ce point la même chose?
Je la regardais en frissonnant, et je fus sur le point de m'évanouir une seconde fois.
— Madame je vous en conjure, balbutiai-je, faites-
- Dî) —
moi donner un carrosse, que je m'en retourne à Paris.
— Voyager à une (elle heure, y songez vous? Pourquoi ne pas coucher? demain nous partirons ensemble.
— i\on ! non!... Dîins ce cliàliRau, après ce meurtre... Je veux partir! à l'iuslanl niènie !
Christine fit quelques tours dnns la chambre avec agitation ; puis elle haussa les épaules et niurmura :
— Bégueule !
Sur ce mot charmant, Sa iMajeslé suédoise disparut.
Je ne devais plus la revoir.
On vint bientôt me dire qu'une voiture était à mes ordres. Je m empressai de descendre, peu curieuse de faire des' adieux plus réguliers à la reine, et je montai en carrosse par une nuit noire, exposée sur la route aux attaques des voleurs, mais enchantée de fuir ce lieu maudit.
Je me fis conduire, en arrivant, chez la comtesse, à qui je racontai les épouvantables détails de mon voyage.
Elle envoya prévenir Alazarin, qui voulut m'inlerroger lui-même.
Le ministre tomba de sou haut, lursquij apprit de ma bouche toutes les circonstances de Texécution du grand écuyer.
Un courrier fut expédié sur l'heure à Christine pour lui défendre de reparaître ù Pans.
Uenlne chez moi, j'y tombai malade, et je ri'slai lans mon lii envirou trois ;seiuuine^, ne pouvant goûter
un instant de sommci! sans faire des rêves de meurtre, el voyant toujours ce ruisseau de sang qui avait coulé jusqu'à moi.
Plus je réfléchissais, moins je comprenais le molif pour lequel celle abominable femme avait voulu me rendre témoin de l'exécution de son amant.
Depuis, on m'assura qu'elle croyait, par ce spectacle, me donner une baute idée de sa puissance de caractère el de sa justice.
Quand j'allai mieux, on vint me chercher de la part de la reine, qui voulait, elle aussi, m'enlendre raconter ce drame lugubre.
Mon récit la fît pâlir, ainsi que toutes les dames d'honneur.
Les amours de Marie Mancini et de Louis XIV devenaient de plus en plus sérieuses. Anne d'Autriche commençait à manifester quelque inquiétude.
Sans rien dire au ministre, elle écrivit à Madrid, pour nouer elle-même les premières négociations d'un mariage entre son fils el Pinfanle d'Espagne.
Mazarin ne larda pas à être instruit de ces menées secrètes.
Un soir, comme j'allais quitter le Louvre, je trouvai Marie, qui sortait tout en pleurs de l'appartement de son oncle.
— Hélas î me dit-eile, j'ai le cœur dans l'affliction ! Le cardinal refuse de parler à la reine el ne me laisse aucune espérance.
— Il refuse de parler à la reine : en êtes- vous sûre. Mil rie?
— Sms doute.
— Je ne puis le croire, chère eiifanr.
— Mais puisqu'il vient de me le dire!
— Ce n'est pas une raison.
— Pourquoi me rendre un espoir qui n'est plus?
— Voire oncle caresse depuis Irop longlenips le projet de vous donner moitié de la couronne de France, pour abandonner ce projet si vite. Il n'est pas homme à céder le terrain sans livrer au moin3 bataille.
— Croyez-vous? fit-elle en essuynnt ses larmes.
— J'en mettrais les doux poings au feu, Marie!
A peine achevais-je ces mots, que nous entendîmes la porte de Mazarin" s'ouvrir. L'amoureuse du roi m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.
Le cardinal regarda soigneusemenî autour de lui.
Nous étions cachées sous d'épais rideaux de damas de Gènes ù crépines dor.
Il ne nous aperçut pas.
Croyant la galerie déserte, il se dirigea vers un petit couloir sombre, que j'avais remarqué plus d'une fois, mais qui me semblait uniquement destiné au passage des laquais de service,
— Vous aviez raison, dit Marie d'un air joyeux, Il vu chez la reine.
— Par ce couloir?
— Oui, venez! Il n'y a jamais de gardes. Nous pourrons entendre leur enlrelien.
La curieuse enfant m'enlraina.
J'étais médiocrement rassurée sur les suites d'une pareille indiscrétion.
Mais la nièce de Mazariu m'assura qu'il n'y avait pas le moindre danger d'être surprises, et j'avoue que je n'étais pas fâchée iiioi-uième d'entendre ce qu'allaient se dire Anne d'Autriche et le ministre.
S'il n'y avait point de gardes dans le couloir, il y avait encore moins de luniière.
Nous marchions à talons, sur la pointe du pied, retenant notre souffle et nous arrêtant, lorsque nos pas avaient trop d'écho sur les dalles.
Il m'arrivait parfois, en ouvrant une porte, de la faire crier : alors je m'arrêtais et j'avais le frisson.
Un instant après, ma compagne se heurtait à quelque boiserie. Nos transes n'en finissaient plus.
Enfin nous nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre éclairée faiblement par la lueur d'une veilleuse placée sous un globe de cristal.
— Nous sommes arrivées ! dit la jeune fille. J'écoutai palpitante.
La voix de la reine et celle du cardinal frappèrent mou oreille.
— Mais quel obstacle voyez-vous à ce mariage? demandait Anne d'Autriche avec impatience.
Déjà son accent approcliail de rirrilalion.
— Aucun, répondail le niinlslre, si ce n'est toutefois cenx que voire fils peut faire naître.
— Mon fils?
— Oui, niad.ime.
— Le roi trouvera-l-il dans les autres cours de l'Eurn|)e une alliance plus digne de nous que celle de l'infanle?
— Non sans doute.
— Celle union n'aura-t-elle pas, en outre, Tavanlage déterminer nos trop longues querelles avec l'Espagne?
— Je l'avoue.
— Alors quel obstacle mon fils peut-il soulever?
— Le roi est jeune, madame, et les passions de la jeunesse...
— Quelles passions? Mais parlez donc? interrompit Anne d'Autriche, frappant du pied.
— Un roi cède plus facilement à ses caprices que les antres hommes.
— Non? savons cela ; finissez avec vos préambules î S'agil-il de l'afleclion plus ou moins bizarre que Louis semble témoigner à Tune de vos nièces?
— Juslemeni, répondit le cardinal, il s'agit de cela. Pourquoi ne point en convenir? Toutes les questions s'abordent.
— Et où avez- vous vu, monsieur, que les caprices des rois ou des reines, lorsqu'ils ont le sentiment de leur dignité, entravent jamais en quoi que ce soit la marche
des affaires sérieuses? Vous devez mieux que personne savoir qu'il n'en esl rien !
— Madame...
— Je vous ai sacrifié deux fois vous-même, quand les intérêts du trône el ceux de la France m'en ont fait un devoir.
— Je n'en disconviens pas, dit le cardinal avec un léger ton d'aigreur; mais il esl peu généreux à Votre Majesté de me rappeler ces mauvais jours.
— Pourquoi donc? Vous ai-je mis un seul instant à mon niveau?
Il esl impossible de rendre le ton majestueux el méprisant tout à la fois -avec lequel Anne d'Autriche prononça ces dernières paroles.
— Enfin, madame, le roi est majeur, il est le maître! dilMazarin de plus en plus piqué.
— Sans doute, i! esl le maître. Après? Marie me serrait le bras avec force.
La malheureuse enfant ressentait une angoisse inexprimable et ne devinait que trop, aux réponses d'Anne d'Autriche, le dénoûmenl de cette scène.
— Afrès, après, balbutia le ministre... je n'y suis pour rien, au bout du compte!
■ — Dans quoi n'ètes-vous pour rien ?
— Sa Majesté vous dira que je ne lui ai jamais fait à cet égard la moindre insinuation.
— A l'égard de votre nièce?... Pour Dieu! monsieur
le cardinal, une fois il iiis voire vie ayez de la franchise... Achevez, mais achevez donc !
— Soil, répliqua Mazariii d'un Ion résolu. Je suppose que chez le roi le cœur eniporle la tèle el qu'il veuille à loule force épouser Marie ?...
Mazarin n'acheva pas.
Une exclamation de colère s'échappa du sein d'Anne d'Aulriche. Nous enlendimes reculer violemment un fauteuil.
Il me fallut soutenir ma compagne dont les genoux chairelaient el dont les membres étaient agités d'un tremblement d'effroi.
— Ah ! voilà donc le grand mot lâché ! s'écria la reine avec une violence extrême. Je n'aurais pas cru vraiment que vous auriez cette audace. Vous avez franchi le fossé, j'-ime mieux cela! Du moins la situation devient nette cl nous pouvons nous comprendre.
— Permettez... je n'ai fait qu'une supposition, dit IMazarin, dont l'accent devenait plus timide, à mesure que celui de la mère de Louis XIV prenait plus d'énergie.
— Une sup|)ogilion ! Dis plutôt, misérable, que lu viens de me révéler ta pensée tout entière el de trahir tes projets ambitieux ! cria la reine avec un éclat de voix terrible.
Marie sanglotait; des soupirs éloulTés soulevaient sa poitrine.
— Du calme, au nom du ciel! murmurai -je, ou nous sommes perdues !
— Madame, dit le cardinal, daignez parler moins' haut : près d'ici dans les anliciiambres ou dans les gale-' ries voisines on vous entend peut-être...
— Eh ! que m'importe, ai-je des ménagemenis 5 garder? reprit Anne d'Aulriche avec une ironie sanglante. ^ Est-ce que jamais vous avez été dans mes mains autre chose qu'un instrument? J'ai conservé la popularité pour * moi, monsieur, et je vous ai laissé la haine. Qui de nous ] est le plus habile, je vous prie? i
— Assez, dit Mazarin ; de grâce, apaisez-vous et j laissons tous ces discours. ?
— Vous allez écrire à don Louis de Haro, monsieur.*^ vous allez lui demander une entrevue à l'Ile-des-Faisans ' pour traiter des conclusions du mariage! |
— Mais il me semble, objecta le ministre, que le consentement de Sa Majesté...
— Est inutile pour une première conférence, inler rompit Anne d'Autriche. i
— Cependant... j
— Écrivez, vous dis-je, sur-le-champ, sans retard... ' je vous l'ordonne, moi, la reine!
— J'obéis, murmura Mazarin. Ô
— A la bonne heure.
— Toutefois, je vous prie de vouloir bien dire au i roi. .
— Je lui dirai, monsieur le cardinal, que si jamais il | commeltaii l'indignilé dont, il n'y a qu'un instant, vous
le supposiez capable, je me niellrais avec mon second fils h \i\ lèle (le loiiie la nalion contre le roi et conire vouî;!
A ces foudroyantes paroles, qui achevaient d'écraser ses espérances, Rlane iMiincini posa la main sur son cœur.
Puis, jelanl un cri, elle tomba ù deux genoux sur le parquet *
Je lerdis alors complètement la tête et je m'empressai de fuir, laissant la nièce du minisire à son triste sort, et préoccupée d une pensée, d unc'seule : c'est que je n'éviterais pas, cette fois, les Repenties pour le reste de mes jours, si j'étais aperçue du ministre et de la régente.
Comment, au milieu de Tobscurilé, pus-je réussir à traverser de nouveau les appartements que nous avions par-oùrus? Le hasard me vint en aide, ou plutôt ce fui la Providence qui savait, en lin de compte, que le cloître n'était nullement dans mes goùls.
Je passai une nuit cruelle.
Qu'est-il arrivé au Louvre après ma fulle? Il est impossible qu'Anne d'Autriche et Mazarin Ji'aient pas
* Cerlains auteurs du terups prélcndenl que le roi suiviut au milieu de celte convcrsalion, et que le cardinal, se précipitant aux Tpnoux de Leurs Majestés, supplia Louis XIV d'épouser «a nièce, et la reine de le soulFru'. Nous ne croyons pas que Mazarin, malgré iou caractère sans dignité, ail pu descendre à une telle bassesse.
(Note de l'éditeur.)
entendu le cri de désespoir de la jeune fille. On l'aura surprise en flagrant délit d^espionnage.
Alors qu'a- l-elle pu répondre la pauvre enfant?
M'a-t-elle nommée? Je ne la croyais pas capable de celle indélicatesse; mais dans un trouble pareil on s'oublie, on divague, on se perd et on perd les autres.
Je m'excitai si bien l'imagination avec ces pressenlimenls que, le jour venu, le moindre bruit me donnait des battements de cœur.
Il me semblait, à chaque minute, entendre le pas des exempts dans mon antichambre.
Vers onze heures, j'eus l'idée d'envoyer chez madame de Choisy.
Je n'osais moi-même aller au Louvre.
Comme je terminais une lettre, où je suppliais la comtesse de prendre adroitement des informalions et de savoir si j'étais compromise, un carrosse entra dans la cour.
Le battement de cœur me reprit aussitôt.
Je m'approchai de la fenêtre.
Deux femmes descendirent de voiture; c'étaient la dame d'honneur elle-même avec mademoiselle Mancini.
Une exclamation s'échappa de mon sein. Je courus précipitamment à leur rencontre.
— Oh ! parlez vite ! qu'y a t-il? m'écriai-je.
— Il y a, me répondit la comtesse , que notre pauvre Marie entre, ce matin, aux Filles du Calvaire, un couvent fort triste, où Anne d'Autriche lui ordonne une retraite d'un mois.
La nièce du cardinal accourut se jelcr dans mes bras el se mil à éclater en sanglots.
— Chère petite! lui dis-je... ah! je vous ai bien cruellement abandonnée hier au soir! Mais je me serais perdue sans vous tirer d'aflaire.
— Hélas! s'écria-l-elle au milieu de ses pleurs, si vous saviez comme elle m'a traitée !
— C'est un lort; car chez vous, Marie, l'ambition se taisait et le cœur parlait seul. Vous n'avez pas prononcé mon nom? ajoulai-je, presque houleuse de m'occuper de moi en présence de son chagrin.
Elle me répondit par un signe de tête négatif. Je la fis asseoir sur un fauteuil el je dis à voix basse à la comtesse :
— Le roi ne sait donc pas qu'on l'enferme au couvent? - Pardonnez-moi, ma chère. Sa Majesté vient, il y a
«ne heure, de lui faire ses adieux.
— Il a dû lui témoigner de vifs regrets?
— Oui , pour la forme. — a Croyez bien , Marie , a murmuré Louis XIV à loreillc de sa maîtresse éplorée, que, si 1^ roi vous quitte, l'homme ne cessera jamais de penser à vous. »
— Touchante et flatteuse consolation !
— Puis 11 est parti tranquillement avec ses courtisans el ses valels de chiens pour aller chasser dans les bois de Chambord.
— El vous croyez qu'il a du cœur ?
~ Je n'ai jamais dit cela, répliqua vivemenl la com lesse, je suis bien sûre, au contraire, qu'il n'aimera ja- i mais personne que lui.
La trisle reine manquée me fît ses adieux avec un re- \ douljlement de larmes et de sanglots. ,
Mazarin lui-même avait prié madame de Choisy de la ,! conduire au couvent, qui se trouvait dans mon voisinage, j
Ces dames, en passant, étaient entrées chez moi. j
La nièce du cardinal ne quitta sa retraite qu'au bout ! de six semaines, pour aller épouser le connétable de | Naples, avec lequel il lui fut impossible de vivre. |
Elle revint à Paris en fugitive, l'année suivante, espé- j ranl être bien reçue de Louis XIV; mais le roi, malgré i| sa belle promesse d'éternel souvenir, avait entièrement ^ oublié la pauvre fille, ou plutôt il ne se souciait plus de Iji cette naïve intrigue de son adolescence. '
Il donna lui-même l'ordre d'enfermer pour la secoude H fois au cloître Marie Mancini. j'
0 l'histoire des amours ! i
Celte suite de pénibles circonstances me fil renoncer à mes visites au Louvre.
Je compris que les puissants de ce monde ont rarement une affection durable; ils regardent tout ce qui les en- l^j loure comme autant de jouets , qu'ils brisent au premier signe d'ennui ou de fatigue. ,
Leur voisinage ressemble à colui des arbres élevés : on y est plus menacé de la foudre.
Muzari» lui-môme en était une preuve frappante.
Je le plaignais presque, en songeant au nombre incalculable d'Iiumilialioiis qu'il avait dû subir pour acheter sa faveur.
A partir de ce moment, le mariage de Louis XIV avec l'infante marcha grand train.
Comme l'avait ordonné Anrie d'Autriche, une première conférence eut lieu à Hle des Faisans.
Puis toute la cour prit le chemin de la frontière d'Espagne, et je ne sais plus quel seigneur fut chargé d épouser par procuration Marie-Thérèse à Fonlarabie.
Cependant Louis XIV.se trouvait à deux pas du lieu où l'on célébrait Thyménée ; mais les rois se marient d'après les règles du cérémonial, qui n'ont pas avec celles du bon sens le moindre rapport.
Ceci avait lieu au mois de juin de l'année 1660.
La guerre Unit en même temps avec l'Espagne. On se disait tout bas qu'une des clauses secrètes du traité des Pyrénées était le pardon de monsieur le prince.
Tout le monde fut ravi de cet arrangement, moi la première.
Coudé, je l'ai dit plus haut, avait emmené avec lui chez les Espagnols M. de Fiesque , l'un de mes deux blessés de la Bastille, et j appris avec douleur la mon du comte, tué en Catalogne par un éclat d'obus.
Je ne pouvais moi-même aller interroger sa veuve pour i»avoir ce qu'était deveiiue ma (ille; mais j'envoyai deux personnes adroites la sonder à cet égard.
Elle déclara qu'elle n'avail de ce fait aucune connaissance.
Insister devenait impossible.
J'eus besoin, dans l'inquiétude où cette réponse me plongea, de me rappeler la promesse sacrée de Fiesqiie; puis j'éloignai de mon esprit un souvenir qui ressemblait beaucoup à un remords.
Le 26 août, la jeune reine lit son entrée à Paris. \
J'allai en grande société jusqu'à Grosbois au-devant ,' du cortège, et je pus voir Marie-Thérèse au moment où j elle passait devant l'abbaye des Camaldules. |j
On ne pouvait dire qu'elle était jolie; mais, pour une | Espagnole, elle avait une blancheur de peau surprenante, j
Parée du manteau royal de velours violet, semé de 1 fleurs de lis d'or , et velue par-dessous d'une robe [i blanche de brocart, au-devant de laquelle tombait une ,< magnifique rivière d'émeraudes, elle produisit sur la ij multitude un grand effet de prestige. H
On trouvait surtout qu'elle portait merveilleusement ? i
bien la couronne. M
I { Dieu me préserve ici de décrire le cortège, qui fut
trois heures entières à défiler; cela m'obligerait à faire
mention d'une quantité de personnages, tous mieux en
cour à cette époque les uns que les autres, mais dont la
plupart sont oubliés aujourd'hui.
Seulement je profilerai de l'occasion pour dépeindre,
en quelques mots, les costumes qui étaient de mode, el
— loi) —
donner un aperçu des mœurs de Paris au commencement de ce rè,;ne.
Les hommes avaient la perruque longue, descendant jusqu'aux é|)aules en boucles désordonnées.
Ils se coillaieiil d un pelil clia|)oau rond, à basse forme elà bords Irè^-amples, toujours garni d'une grande plume qui relombail indifféremment à droite ou à gauche. Leur justaucorps ne dépassait pas la ceinture; ils y rallacliiiienl le haul-de-cliausses avec des rubans!
Chez les uns, ce haul-de-cliausses, en étoffe de soie ' bouffante, n'allait que jusqu'à mi-cuisse; chez les autres. Il était tout d'une venue el ne s'arrêtait qu'aux genoux. Ils avaient avec cela des demi-botles très-évasées. Un large baudrier en sautoir soutenait leur épée qui louchait à terre, elun manteau appelé 6a/a?tdran couvrait le justaucorps et le baudrier.
Les femmes tressaient leurs cheveux et les fixaient derrière la tête. Quelques touffes bouclées bavolaienl de chaque côté des tempes el accompagnaient avanlageusemenl le visage.
Elles jetaient par-dessus un escotïïon, ilonl les pointes llottaienl sur les é|)aules ou se nouaient sous le cou.
Leur robe à larges manches el à long corsage se retroussait des deux côtés, el laissait voir un jupon garni de broderies ou de dentelles.
Presque toutes portaient le masque en velours noir, doublé de salin blanc.
Ce masque se ployait au besoin conjme un portefeuille et n'avait point de ligaiure.
On le maintenait au moyen d'une petite verge en fil d'archal, terminée par un boulon de verre, qui se plaçait dans la bouche et servait à déguiser le son de la voix.
Mais toutes les femmes ne se mettaient pas d'une manière aussi décente.
La tenue de beaucoup de bourgeoises était vraiment scandaleuse.
Elles allaient dans les promenades , dans les cercles, au bal, à la messe, au confessionnal et même à la communion avec les bras, les épaules et la gorge enlièremenl nus, de sorte que les hommes dévots se plaignaient amèrement de ne pas trouver, même à l'église, un abri contre la tentation.
Celle rage de se décolleter alla si loin que le sieur Gardeau, curé de Sainl-Élienne, se mit à crier un dimanche au prône :
— « Eh ! mesdames, pourquoi ne pas mieux vous couvrir en notre présence? Ne sommes-nous pas de chair et d'os comme les autres hommes ? C'esl un grand péché, savez-vous, que d'exposer ainsi vos pasteurs à tomber dans le crime par la vue de vos tymbales! »
Il va sans dire que le mol fui recueilli. Les tymbales du curé Gardeau passèrent en proverbe.
Encore si ces dames eussent borné là leur dévergondage; mais on les voyait sortir à toute heure, el le plus souvent sans leurs époux.
Du rosie, la |)r«^sence de ces derniers ne çênail en rien les inlrigiies ;wiioiireuses. Le baiser passait pour une simple civilité, l'adulière se considérait comme une galanterie.
Un mari jaloux, une épouse fidèle, une fille chaste étaient trois choses qti'on pouvait rencontrer isolément peul-èlre, en clicrclianl bien.
Mais à coup sûr elles ne se Irouvaicnl jamais réunies dans une même famille.
Disons, en outre, que les petits chiens étaient. fort à la mode.
On les caressait avec une tendresse extrême, surtout ceux qui avaient le museau pointu et les oreilles coupées.
A la passion des carlins et des levrettes, ces gentilles personnes joignaient l'habitude de priser et de fumer, ce ;ui accrut tellement la consommation du tabac, que M. Colberl, en bon administrateur, se hâta de lui imposer une surtaxe de trente sous par livre.
Quant à I obéissance aux maris, point n'en était question.
La plupart de ces dames écrivaient et faisaient des livres; les plus pieuses consolaient les chagrins du cœur, et les plus sobres mangeaient par jour autant de fois que les Musulmans prient.
Déjà l'aspect de la ville, grâce à l'accroissement de la population, offrait c«î tohu-bohu curieux qui, depuis, s'est accru encore.
On eût (lit que les maisons avaient fait la gageure de grimper les unes par-dessus les autres, tant elles se pressaient et s'entassaient dans tous les quartiers. On les voyait envahir jusqu'aux ponts de la rivière, et avec cela beaucoup d'habitants logeaient encore sur les toits.
Dans les rues, les voitures de place faisaient un vacarme épouvantable.
Ces voilures étaient délabrées et couvertes de boue; les chevaux qui les tiraient n'avaient que les os et mangeaient en marchant.
Pour les cochers, tous gens brutaux, enroués, querelleurs, ils faisaient un claquement continuel de leur fouel, qui s'unissant au bruit des roues, au son des cloches, aux cris des marchands d'herbe, de lailage et de njarée, augmentait tellement le tintamarre qu'on eût cru toutes les furies déchaînées et qu'on y regardait à deux fois avant de se convaincre qu'on n'était pas en enfer *.
Ajoutez à cela qu'on jetait toutes les immondices par la chaussée.
Soleil ou pluie, c'était une boue perpétuelle, ce qui n'empèchail pas les femmes d'aller en mules de velours, ni les laquais ni les pages de se vêtir d'écarlate. L'or el l'argent brillaient sur tous les habits.
* Si mademoiselle de Lenclos vivait de nos jours, que dirait- 'j die?
{I\otc de l'éditeur.)
— wz —
La ville ressemblait ù une immense auberge.
A droite, à gauche, par devant et par derrière, on ne voyait que tables d'hôte, cab eis, tavernes et taverniers. Les cui-sines fumaient à toute heure, parce qu'on mangeait à toute heure.
Il eût déjà sulïi de détruire Paris pour peupler et nourrir trois cents villes désertes.
Si les mœurs de la bourgeoisie étaient corrompues, il va sans dire qu'il fallait chercher de bas en haut la source de cette corruption. ,
La noblesse et le clergé donnaient l'exemple de tous les vices, de toutes les bassesses, de toutes les débauches.
Meurtres de sang -froid, vols effrontés sans besoin, envies étranges sans sujet, trahisons sans ressentiment, avarices insatiables, lâchetés décorées du nom de graiideur d'âme et désespoirs stupides au milieu du bonheur, voilà ce qu'on rencontrait à chaque pas à la cour.
Pour gouverner plus sûrement, le ciinlinal-minislre lîk'hail la bride <ujx passions les plus effrénées, surtout à la passion du jeu.
On jouait nuit et jour, sans cesse^ en tous lieux, et l'on ne se gênait en aucune sorte \)0U\' piper, même au lapis vert du roi.
Les femmes ne se montraient pas là-dessus plus scrupuleuses que les hommes, voire celles qui faisaient parade de dévotion.
Seulement, i^ la fin du jeu, ces pieuses harpies pronon-
çaienl une formule, par laquelle on se faisait un don réciproque de ce qui dans le cours de la partie aurait pu ne pas être légitimement gagné : petite manière de frauder Dieu, aussi subtile que remarquable.
On pouvait voler ainsi plusieurs milliers de louis en toute conscience, et sans même avoir besoin de demander à son cjiifesseur Tobsolution du fait.
Ce fut par ce moyen plein de délicatesse et d'habilelé que la baronne de Savoie et la marquise de Créqui s'amassèrent chacune vingt-cinq mille écus de rente.
La tolérance allait plus loin encore.
Des bandits que nous ferions chasser de nos aniichambres jouissaient de l'impunité la plus complète.
Ainsi les Pomenars, les Falari, les Charnacé, convaincus de crimes ignominieux, tels que le vol à main armée sur les grandes routes et la fausse monnaie, n'en étaient pas moins admis dans les sociétés les plus hautes et dans les cercles les plus en vogue, grâce à un nom connu et à un cynisme plaisant.
Qu'on me pardonne d'être entrée dans tous ces détails.
Mais j'ai voulu faire un peu connaître les gens qui ont osé parfois me jeter le blâme^ et au-dessus desquels je me place de moi-même dans ma propre estime et dans l'estime publique.
Versie commencemenl de l'année 16Gi, Monsieur, frère du roi, épousa Henrielto d'Anglolerre *, aimable et gracieuse personne qui, après avoir fait dix ans les délices de la cour, devait avoir une fin si tragique et si imprévue.
Ayant une fois renoncé t^ mes visites au Louvre, je
* Fille de Cliarles l*"" cl. de la reine Hcnriclte.
[lYote lie mnih'inoiseUe de Lcnclos.)
— Ji6 —
repris mes anciennes habitudes, ma vie paisible, ma chère philosophie épicurienne.
Sainl-Évreniond s'occupa de réunir nos amis dispersés.
II me ramena Marsilîac, éternellemenl amoureux de sa belle duchesse et complanl la voir bicnlôl rentrer en faveur, ainsi que le grand Condé.
Gui-Palin nous égaya par son esprit toujours vif et ses piquantes anecdotes.
Vassé, Briolle, d'Elbène, Duras me jurèrent que les années me prêtaient de nouveaux charmes.
La Cliàlre m'eût fait signer de bon cœur un second billet.
Villarceaux me rappela nos douces folies, et Corneille, qui vint m'apporter OEdipe, reçut sa récompense ordinaire, bien que celte pièce fût loin de valoir le Cid.
Aussitôt son arrivée, j'envoyai chercher Molière et je fis embrasser mes deux grands hommes.
— Je vous ai devinés l'un et l'autre, leur dis-je : c'est mon plus beau titre de gloire!
Corneille voulut aller applaudir son jeune émule de Picpus.
La foule courait alors au théâtre de Molière, et la salle du petit Bourbon se trouva bientôt trop étroite. On permit à Jean-Baptiste d'en ouvrir une plus grande au Palais-Royal même, où nous allâmes voir VÉcole des maris.
Mon poëte de Rouen ne se lassait pas d'admirer cet
homme |irodij;l(Mix, (lui t^criviiil en benuwers <Ies pièces admirables, el les jouait lui-même avec un laleiil su|(Crieur.
.\'olière el Corneille élaienl les princi|)aii\ diamants de mon écrin lilléraire. A côlé d'eux, toutefois , brillaient encore de quelque éclat d'autres célébrités de la plume.
Voilure était mort.
Mais j'avais M. Despréaux, qui excel'ail dans la satire;
Segrais, le poêle favori de Mademoiselle; I/abbé Godeau, devenu, comme on le sait, évêque de Grasse pour avoir fait une paraphrase du Benedicile;
Jean-I ouis Faucon de Uis, seigneur de Cliarleval, qui traduisit en vers français les odes d'Iioraceel chanta mes Oiseaux des Tournelles. Il fut un des plus aimés.
Enfin je recevais le père i.emoyne, qui avait beaucoup plus d'amour-projire que de (aient.
Il essaya de nous lire, un soir, son poëme épique de Sai)U-Louis, en dix-huit chants; nous étions tous endormis au premier.
Je iie parle pas de M. Racine, fort jeune alors. Boileau nous l'amenait quelquefois et le proclamait son élève en poésie.
N'oublions pas maiire Adam, le fameux menuisier de Nevers, alors à Paris pour l'impression de ses œuvres. Jean-Daplisle l'appelait en riant le Virgile au rabol.
Chapelle, esprit aisé, correct, mais ivrogne au delà de tout ce qu'on peut dire, me présenta son ami Bacliaumonl.
Ils nous lurent leur Voyage, qui nous tint parfaitement éveillés jusqu'au bout.
A cette lecture assistait par hasard notre bon la Fontaine, que madame de La Sablière, l'égoïste, avait accaparé pour elle seule et ne nous permettait de voir^qu'à de Irèsrare? intervalles. Il vécut dix-neuf ans chez elle, à écrire ses fables, multitude inouïe de petits chefs-d'œuvre, pleins de flnesse et de naïveté, que nos descendants, à notre exemple, apprendront par cœur.
J'^js l'avantage, à cette même époque, de me lier avec madame de La Fayette, célèbre par ses romans de Zaïde et de la Princesse de C lèves.
Bientôt madame des Houlières, qui n'avait pas encore composé sa charmante idylle des Moutons, mais qne des œuvres de mérite faisaient déjà surnommer la Calliope Française, augmenta les illustrations de mon, cercle, et chose bizarre, ce fut l'auteur des Précieuses lui-même qui n,e réconcilia avec la duchesse de iMontausier, notre 'ancienne et gracieuse Julie de Rambouillet, dont nous avions traîtreusement désorganisé la cour.
11 manquait à ma réunion Magdeleine de Scudéri.
Moins indulgente que la duchesse, elle ne me pardonnait pas d'avoir jeté le trouble et le désordre dans son doux patjs de Tendre,
Je ne recevais pas non plus niadanie de Sévigné. Culleci m'en voulait pour un molif, donl j'aui'ui plus lard ù donner l'explication.
EiiOn j'eus la douleur de voir disparaître de mes as- .scmbléi s le grande poêle Chapelain, sous le nez duquel r>oileau se mit à déclamer un jour :
MnuJil sr.il l'aiilour dur, dont l'âpre cl rude verve, Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve.
On sait le reste.
.lecrois que le malin auteur satirique aurait débité tout le morceau, si le père de la Pucelle n'eut pris son feutre crasseux pour décamper au plus vite.
Il ne reparut plus.
Malgré ces trois absences, on peut voir que j'étais assez noblement entourée.
Du reste, n'était pas admis qui voulait parmi tous ces gens illustres, que je regardais à juste litre comme llionneur de ma maison.
J'ouvris régulièrement mon cercle le lundi et le vendredi de chaque semaine.
Le mercredi, je continuais d'aller chez Scarron. J'y attirais une partie de ma société, qui ne s'y ennuyait pas trop, grâce aux beaux yen\ de Françoise, aux saillies du poêle cuj-de-jalteet même aux plaisanteries de ce vaurien de d'Aubigné.
On le recevait là forcément.
— liO —
Il s'invilail à dîner presque tous les jours et soutirait à sa sœur, écu par écu, d'assez fortes sommes.
C'éîail un fou à lier, un panier percé ih] premier ordre; mais il me parut boniiomme au fond. i
La ruine de sa famille l'avait déplacé comme Fran- ;
'i coise. S'il prenait, faute d'éducation, des manières déles- 1
tables, on (îevail du moins lui rendre celle justice qu'il l
conservait Tlionnèteté dans sa dégradation même. j
Quant au maître du logis, il ne bougeait pas de son ;
fauteuil. i-
Ainsi qu'il me l'avait autrefois déclaré, le pauvre j homme ne conservait plus guère que la langue de libre ; j mais il usait largement de cette liberté. lu
.le n'ai jamais vu de malade plus comique et plus amM-j'j sant. i:
Scarron se plaignit à moi de ce que sa femme lesol-|j| gnail trop bien et l'empêchait de manger à sa fantaisie.!^
— N'a-t-elle pas raison? lui dis-je. Helenu commejj vous l'êtes et dans l'impossibilité de prendre aucun exer cice, vous seriez capable de vous faire mourir d'indiges-|| lion, mon pauvre ami.
— Ah ! me répondit-il, une bien belle mort! ,.
— Sans doute; mais nous aimons mieux vous laisser jj jeûner un peu, afin de vous conserver plus longtemps. J
— Ce n'est pas tout, continua Scarron, Françoise nejl sort jamais; elle ne prend aucun plaisir. Je viens de luili dicter le Homan Comique. Voici tantôt deux mois qu'elleil
— iHi —
passe à le ivcopier de sa belle miiii, sans compter les huit premiers cliaiils de r/i'nt'/c/e travcsiie, qu'elle veut à toule force égalenjeiil renjellre au net. Elle se lue, voyez comme elle est pâle! Je vous eu prie, ma chère Miiou, venez lu chercher de leuips à autre, et qu'elle se divertisse avec vous.
— Ah! yourmand! uiVcriai-je ; et, pendant noire absence, vous êtes capable de manger comme quatre?
— Non... là, sur l'honneur, je vous jure d'en rabatire de moitié !
Je uie mis à rire, et j'eus la faiblesse de lui promettre d'emmener sa femme; mais en recommandant toutefois à IVanon, leur servante, de |)i"endre garde à la voracité du poëte.
On entrait dans le carnaval.
M. le surintendant, qui m'avait demandé permission de nie rendre visite, était déjà venu plusieurs fois, aux heures où il pensait me rencontrer seule.
D'abord je lui crus lintcntiou de me faire la cour; mais je m'aperçus bientôt (ju'il n'en était rien.
Franchement j'en fus bien aise.
Les hommes qui recherchaient mon amitié recevaient toujours un meilleur accueil que ceux qui ambitionnaient mon amour.
Bientôt je m'aperçus qu'il désirait me prendre pour confidente.
Il avait une passion sérieuse au cœur.
l/objet (le celle passion étail la fille du maître d'liôl(il |i (le monseigneur le duc d'Orléans, jeune personne remplie jj de mérite el de grâces. îj
— Depuis deux mois, me dit- il, je ne néglige aucune ,î occasion de gagner sa tendresse. Est-elle touchée de mes j soins? je l'ignore. Avant de faire un pas décisif el de de- ,\ mander sa main, je voudrais que voire expérience en J amour décidât si elle m'aime ou si elle ne m'aime pas.
— Oh ! oh ! monseigneur, vous me croyez donc beau- ,■. coup d'habileté dans ces sortes de choses? !
— Excessivement, me dil-il, avec un sourire où perçait un brin de malice, el je ne veux m'en rapporter qu'à ' vous.
îl me parla d'une nouvelle fête à sa terre de Vaux, oàpresque toute la cour el toute la ville devaient assister en déguisements de carnaval.
* ^Mademoiselle de La Baume Le Blanc de La Vallière étail inscrite en télé de la liste des invités.
Je promis au surintendant d'étudier à celte fêle, autaiil qu'il serait en mon pouvoir, les véritables sentiments di; sa maîtresse, et je lui demandai l'autorisation d'emmener avec moi une amie, ce qu'il m'accorda de grand cœur.
Le soir même, j'envoyai chercher madame Scarron, l'invitant à faire ses adieux pour trois jour? à son mari ; car, la fêle ayant lieu le surlendemain, nous n'avions pas une heure à perdre pour préparer nos costumes.
Françoise, dans les choses de toilette, avait un goùl
exquis; je n'en manquais pas non plus, et ces coslumes fiircnl délicieux.
Je passai iiiie robe do salin gris-de-pcr'c, chamarrée de denleiltî d'argent, avec des passe-poils roses. Un tablier de velours noir, garni de denleiles d'or et un joli chaperon, tout orné de plumes couleur de (lamme, complétaient mon (léij'uisemeMt.
Mon amie s'habilla eu pastourelle normande.
Sous sa robe de loile jaune, elle avait des manchettes de passenjent de Venise; sa collerelle était en point de Flandre. Il fallut à toute force lui prêter mes diamants pour attacher à sa houlette.
Je la trouvais adorable, elle me dit que j'étais ravis-' santé.
Nous partîmes en carrosse de louage et nous arrivâmes à Vaux, juste pour le dîner.
On ne devait commencer le ballet qu'» sept heures.
Le fameux jardinier Le Nôtre, qui venait d'achever alors les magnifiques jardins des Tuileries et de Versailles, avait été chargé par le surintendant d'organiser dans le parc une salle de bal, au milieu de 1 hiver.
C'élail un^tour de force très-difficile à acconiplir; mais Le Nôire ne connaissait pas d'obstacle.
Il fil dresser une tente immense, sous laquelle il dessina des bosquets d'orangers et qu'il orna d'une myriade d'arbustes fleuris.
Toutes fes serres de Vaux furent dépeuplées pour orner la salle de danse.
Quand Ws invités arrivèreiiljiiCl remplirent ce paradis terrestre, ce fui un'jcoup d'œil merveilleux.
L'éclat des costumes rivalisait avec Téclat des fleurs.
i\l. le duc det.Roquelaure était eu arlequin; il avait une batte d or flexible, des souliers garnis d'escarboudes et un bonnet tout couvert d'énieraudes. M. le comte de Guiclie s'était déguisé en moissonneur, M. de Villeroy en Turc et M-. de la Meilleraie en Helvélien.
Pour les dames, elles formaient ^un éblouissant tourbillon de velours^ de plumes et de pierreries.
Je cherchais au milieu de cette foule de masques quelques visages de connaissance, lorsqu'un : « Comment vous portez-vous, ma divine? » prononcé avec un ignoble accent gascon me fit tourner la tête. ^
Dans celui qui m'interpellait de la sorte, je reconnus M. le marquis de IMonlespan, slupide individu que j'avai s eu l'honneur de rencontrer pour la première fois chez madame de Choisy.
Il aflichait d'une manière assez ouverte la prétention d'arriver à mes bonnes grâces.
Mais il gasconnait beaucoup trop pour que j'eusse le moindre désir de l'enlever à sa fiancée, mademoiselle Alhénaïs de Mortemart, jeune coquette de la plus belle espérance.
Rempli de présomption et de fatuité, Monlespan joignait à ces deux défauts une sottise poussée à l'extrême.
Je n'étais donc pas très-flatlée de la rencontre et j'ai-
lyis aviser à un moyen de me débarrasser du personnage, lorsque M. Touqucl me le fournil presque aussitôt en venant interrompre Tenlretien.
Il nous entraîna sans façon, laissant le marquis au milieu d'une phrase.
J'aurais dû commencer par dire que, dès notre arrivée, le maître du château me désignant du regard une charmante bergère du Lignon, avait murmuré tout bas :
— C'est elle ! observez !
Mademoiselle Louise de la Baume était venue avec sa mère.
Sa contenance timide et modeste me plut tout d'abord.
Elle avait de grands yeux rêveurs, une coupe de figure très-fine et une bouche dont le sourire trahissait les plus belles dents.
Quand elle se leva de table pour gagner la salle de daiise avec tout le reste des convives, je m'aperçus qu'elle était boiteuse ; mais, chose singulière, cela devenait chez elle une grâce de plus et ne l'empêchait pas de danser comme un ange.
Pendant le dîner, M. le surintendant s'était beaucoup occupé de Louise.
Elle m'avait paru très-indilTérente et même un peu ennoyée de ses |)olitesses.
Toutefois, son grand œil noir ne pouvait appartenir à une personne naturellement froide.
Au moment où l'amphitryon venait de nous rejoindre
NINON DK LENCLOS, T. 5. 9
el me demandait si j'avais déjà fait quelques remarques, j'aperçus mademoiselle de la Vallièrequi dansait vis-àvis d'un masque, velu tout simplement en vieillard, avec une robe de chambre.
Ce masque lui parlait bas dans les inlervalles de repos du ballet.
En l'écoulant, Louise n'avait plus son air glacial du dîner. Sa poitri ne palpitait, ses yeux étaient humides de joie; en un mot, je voyars chez elle une transformation complète.
Dès lors, j'eus la certitude que, si elle aimait quelqu'un, c'était moins le surintendant que le masque-vieillard.
Mais je n'eus garde, comme on le pense, d'exprimer à notre hôte cette opinion fatale à ses espérances.
— A une première vue, monseigneur, lui dis-je, il est vraiment impossible d'asseoir aucun jugement.
— Enfin, demanda-l-il, croyez-vous que je doive me déclarer et faire une tentative sur son cœur?
— Gardez-vous-en bien ! lui dit tout à coup une voix à son oreille : Louise de la Vallière est aimée du roiî
Fouquet tressaillit el devint très-pâle.
Le masque qui avait jeté ces paroles à la volée s'éclipsait dans la foule, lorsque le surintendant courut après el le ramena.
— Tu nous affirmes que le roi l'aime, dil-il : eh bien ? il faut m'en donner la preuve sur-le-champ!
— La nicil'eure precve que je puisse vous donner, répontlil Tinconnu, esl de vous monlrer qui je suis.
AussilOl il se découvrit la figure.
C'élail Le Nôlre, l'organisaleurde la fêle.
— Miis alors le roi esl au bal peul-êlre? demanda Fouquel, dont la |iàleur angmenlail d'une manière effrayante.
— Oui, monseigneur, c'est un véritable service que de vous prévenir de sa présence.
— Il est ici! murmura le surintendant avec rage. Où csl-il? montre-le-moi !
Le Nô;re indiqua du coin de l'œil le masque en robe de chambre qui dansait avec mademoiselle de la Vallière.
— El crois-tu qu'elle réponde à son amour?
— C'est une chose à peu près certaine, dit le jardinier. Le malheureux surintendant avait les yeux hagards;
tous ses membres frémissaient de colère.
Il nous quitta brusquement et se perdit dans le tourbillon des danseurs.
— Grand Dieu ! pourvu qu'il ne fasse point d'esclandre? dis-je, en me penchant à l'oreille de Le Nôtre.
— Soyez sans crainte. Je me suis empressé de l'avertir, persuadé qu'il se compromettait davantage en restant dans l'ignorance. On ne se heurte pas impunément à l'orgueil du roi. Monseigneur le sait. Voudra- l-!l exposer sa fortune pour un caprice?
Je me nommai au célèbre jardinier.
Il m'ofïril le bras le plus galamment du monde, ainsi qu'à ma compagne, et nous raconta où avait commencé rinlriguedeLouisXIV avec mademoiselle de la Vailière.
C'était au dernier bal du Louvre.
Les salons, comme la lente de Vaux, se trouvaient ornés d'arbustes en fleurs, et le roi, voyant Louise arrêtée devant un superbe rosier de Hollande, avait profité de sa contemplation pour lui glisser les premières paroles de tendresse.
II chargea son jardinier de porter, le lendemain, chez mademoiselle de la Vailière le rosier qu'elle avait tant admiré la veille.
Louise habitait le Palais- Royal comme fille d'honneur de madame Henriette.
— J'étais furieux, nous dit Le Nôtre, car je me séparais de mon enfanl le plus cher, de celui que je cultivais avec le plus d'amour, et qui pouvait vivre cinquante ans, en ne lui laissant produire qu'une rose par saison. La peste soit des maîtresses auxquelles le roi donne mes fleurs!
— Mais il n'aime donc plus sa femme, le roi?
— Non, vraiment; il Ta aimée six semaines : c'est énorme pour luiî
Le Nôtre n'était pas le seul qui fût informé de la présence du maître chez Fouquet.
Au bout d'un quart d'heure, le masque en robe d©
cliainbre, voyant la foule se rassembler el cluiclioler dans son voisinage, quilla loul à couj) la icnle.
On ne le revit plus.
Quel(|ues minutes après, la demoiselle d'honneur de la duchesse dOrléans disparaissait à son tour avec madame de la Baume, dont la complaisance ne me parut pas d'une entière édification.
M. le surintendant vint nous rejoindre.
— C/élail bien lui! nous dit-il avec un accent de fureur : je me suis approché, j'ai reconnu sa voix! Oh! je saurai mcllre un terme à ses indignes tentatives! Il n'aura pas Louise, il ne l'aura pas!
Je lui donnai ainsi que Le Nôtre tous les conseils possibles de circonspection et de prudence.
Mais je vis bien qu'il ne les suivrait pas.
Je me suis étendue sur celte fête de Vaux, el je dois plus tard entrer dans quelques autres détails, capables, selon moi, de donner enfin l'explication d'une énigme dont peu de personnes ont su trouver le mol : je parh; do la disgrâce imprévue, terrible de xM. le surintendant, coup de foudre qui a retenti par toute la terre.
L'orage s'est formé sous mes yeux.
On ne cessa de danser qu'avec le jour.
Notre carrosse nous avait ntlendues.
A dix heures du malin , nous étions rentrées à Paris.
Je voulus reconduire Françoise chez elle.
Nous renconlrâmes dans l'escalier sa servante qui s'arracliail les cheveux el jelait les hauts cris.
— Eh î bon Dieu, qu'as-tu donc, ma pauvre fille? disje en l'arrêlanl.
Nanon passait près de nous sans nous reconnaître, à cause de nos costumes.
Saisie d'un pressentiment funeste, déjà madame Scar- | ron s'était élancée vers le petit logement qu'ils occupaient au quatrième étage.
— Ah ! me dit la domestique en joignant les mains, il se meurt, mademoiselle, il se meurt!
— Qui donc? parle!
— Mon pauvre maître.
— Bonté divine ! et comment cela?
— Figurez-vous qu'il a mangé deux pâtés tout entiers, avec une oie de Strasbourg.
— Malheureuse ! lu n'as donc pas tenu compte de mes recommandations?
— Pardonnez-moi.
— Je t'avais défendu de lui laisser faire aucun excès.
— Sans doute, mais c'est un homme terrible! Aussitôt | j après votre départ, il m'a dit avec un petit air câlin : j î « — Va, Nanon, va voir ton cousin, ma fille! » Vous j J savez, mademoiselle, mon cousin Jean Claude, marmiton ; en chef dans les cuisines de M. le grand prieur? 11 me | donne en même temps une lettre à porter à son chenapan \ de beau-frère. J'y cours, et je vais ensuite avec Jean-
Claude passer ma soirée chez Tabarin. Mais en rentrant le soir, quevois-je? la lable mise, sept bouteilles vides, des os de volaille, le frère de madame sous la lable et M. Scarron dans son fauteuil à roulettes, blanc comme un linge, et avec un hoquet, mademoiselle... Ah! quel hoquet!... Cela fait frémir. Toute la nuit, sans trêve m cesse... Et l'autre ivrogne qui ronflait ! J'ai cru que j'en deviendrais folle !
Kn me débitant ce fatras, Nanon me retenait par la manche de ma robe, et m'empêchait de monter l'escalier aussi vite que je l'aurais voulu.
Nous arrivâmes dans la chambre du malheureux poêle.
Il étail alors couché sur son lit, sans connaissance. Françoise éperdue cherchait en vain à le ranimer.
Dans un coin de la chambre, d'Aubigné, ivre mort, "onflait toujours.
— Un médecin ! cria Françoise; au nom du ciel, courez chercher un médecin I
— J'y allais, dit Nanon; mais sans espoir d'en ramener un, car ils ne se dérangent pas à moins d'un écu. el monsieur a mangé les trente livres qui restaient, en achetant sept bouteilles de vin de Beaune, deux pâtés d« Chartres et une oie de Strasbourg, qu'ils ont fait monter parle traiteur du coin.
— Mais va donc! va donc! criai-je, lui jetant ma bourse, que j'avais eu de !a peine à trouver dans les poches du mon costume.
Vingt minutes après, elle nous ramena un grand escogriffe en robe noire, coiffé d'un chapeau pointu.
Il tàta gravement le pouls de Scarron, secoua la tète et murmura :
— C'est un homme mort !
Françoise poussait des cris déchirants.
— Mais, monsieur, dis-je au médecin, vous vous trompez sans doute. 11 y a des secours à donner, votre science doit les connaître!
— Non, me répondit-il, en palpant de sa main sèche l'estomac du malade : obstruction complète des voies digestivés, embarras du cerveau... L'antimoine même ne le sauverait pas.
— Vile! vite! criai-je ù Nanon, prends le carrosse qui est en bas, et cours rue de l'Arbre-Sec chercher le docteur Gui-Palin!
— Gui-Patin ! l'ennemi déclaré de l'antimoine, notre fléau, celui des apothicaires?... J'aimerais autant voir le diable, et je me sauve ! s'écria l'homme noir, se précipitant dans l'escalier sur les traces de Nanon.
J'étais moi-même tout en larmes et désespérée de noire impuissance.
Il me vint à l'esprit de prendre de l'eau dans un vase; j'en aspergeai le visage et les mains de Scarron.
Un instant après, il ouvrit les yeux.
Sa femme jeta un cri de joie.
— Françoise!... Ninon!... c'est vous! murmura-t-il...
Ah! quel délicieux souper!... Par malheur, il esl probable... que je n'en recommencerai janjais... un paroil... si ce n'est dans l'autre monde.
— Oh! mon ami, luis-loi ! dit sa femme en l'embrassant : le docteur Gui-Palin va venir, il le sauvera!
— Gui-Patin?... oui, je le connais... un joyeux luron, (|iii a bec et ongles... Mais j"ai grand'peur... A'Ions, ce maudit hoquet recommence!... On ne meurt pourtant pas du hoquet?... ce serait à crever de rire... Ah! chienne d'oie! traître de pâté!... C'est égal, ils étaient excellents!
— Mou ami, je t'en conjure, ne parle pas! s'écria Françoise, dont les sanglots recommencèrent.
Là poitrine du pauvre poêle se soulevait au milieu de convulsions violentes.
— Non... je ne parlerai plus... en prose s'entend... Ouf!... Diable soit du hoquet !... Voyons, ma femme, prends la plume. Ce n'est pas une indigestion de pûté qui m'étoufTe, c'est une indigestion... de rimes... Y es-tu?
— Mais, mon ami...
— Mais je veux rimer, morbleu !
Je lis signe h madame Scarron de céder à ce caprice, afin de ne pas empirer son état, en lui donnant de riiumeur.
Elle s'essuya les yeux et se mit en devoir d'écrire.
— Pauvre petite femme! chère mignonne! dit Scarron : je le souhaite, après ma mort, un mari plus...
alei'le. Oh! ce docteur!... le temps me semble bien long.
— Voyez-vous, il souffre! il souffre! s'écria Françoise.
— 11 est certain que je ne suis pas... sur un lit de roses. Quand pour l'homme il s'agit de plaisir, le char des heures est emporté par des coursiers rapides... Aïe! la gorge me brûle!... et, quand il s'agit de souffrance, il est traîné par... des chevaux de fiacre.
— 0 mon Dieu! Gui-Patin qui n'arrive pas! dit madame Scarron en se tordant les bras avec angoisse.
— Laisse doux;, mignonne, il va venir... l'essentiel est de tuer le temps. J'ai dit que je rimerais, et je rimerai!... Voyons, sur quoi?... Sur vous, ma gentille Ninon, fit-il en me tendant sa main décharnée! Essuie tes larmes, petite femme, et... pour la dernière fois... donne-nous ta plus belle écriture.
Françoise sanglotante prit la plume.
Chose extraordinaire, au milieu de ce hoquet qui lui disloquait la poitrine et le faisait bondir sur son matelas, Scarron eut le courage de la plaisanterie, et dicta les vers suivants :
Adieu, bien que ne soyez blonde, Fille dotit parle tout le monde, Charmant objet, belle Ninon !
La maîtresse d'Agamemnon, IN'cut jamais rien de comparable, A tout ce qui vous Vend aimable ; Elle était sans voix -et sans lutb, Et mit pourtant les Grecs en rut,
De si furieuse manière^ Que, ma foi, ue s'*en fallut guère, Oue tout leur camp n'en fût gâté Par médire Hector \rrïté.
Tant est vrai que fille trop belle, ?>'enofenflrc jamais que querelle.
De peur qu'il n'en arrive autant.
Tâcher de n'en blesser pas tant, Et commander à vos œillades, De faire an peu moins de malades.
— Hein?... qu'en tlites-vous ? Ils.sonl... tJéleslables. N'importe, j'ai rimé, morbleu ! j'ai rimé sur mon lit de mort... car... j'essayerais en vain de nie le dissimuler... Je... je meurs î
Un dernier hoquet imprima à tous ses membres un soubresaut terrible; puis il retomba sans mouvement.
Nous nous approchâmes terrifiées,
Scarron n'éiait plus.
J'essayais d'entraîner Françoise, dont les clameurs perçantes me fendaient l'àme, quand tout à coup une espèce de fantôme se dressa du fond de la chambre et s'approcha du lit en trébuchant.
Celait d'Aubigné.
— Mort! balbulia-l-il, en se penchant sur le cadavre. I! a tout mangé, moi j'ai tout bu : lequel était le plus sage?... De Profundisî
]| gagna la porte et disparut.
L'instant d'après, Gui-Patin entra ; mais son arl devenait inutile.
Pauvre Scarron! il élail écrit là-liaul que sa morl serait
burlesque comme sa vie !
Il y a d'iUranges destinées.
Gui-Paliri me prit ;i l'dcarl el me dil :
— Vous savez qu'on vient de lancer une lellre de cacliel contre Sainl-Évremond ?
Je le regardai fixement.
II avait l'air très-sérieux. D'ailleurs, s'il eût voulu rire, le moment et le lieu n'auraient pas été bien choisis.
— Sainte Vierge ! pourquoi? m'écriai-je.
— Parce qu'il a fait des couplets satiriques sur la paix des Pyrénées el sur le mariage. Le roi est furieux.
1! est temps que les amis de Tauleur l'expédienl en Angleterre ou en Hollande, s'ils veulent lui épargner la Bastille pour le reste de ses jours.
J'étais atterrée de ce nouveau malheur. Mais comment abandonner madame Scarron ?
Elle-même me pria d'aller m'occuper du salut de Marguerite.
— Hélas! me dit-elle au milieu de ses sanglots, en me montrant le corps du "mallieureux poëte, nous ne pouvons plus rien pour lui !
Je pensais que Saint- Évremond, traqué par les gens du roi, m'aurait envoyé quelque message rue des Tournelles pour m'apprendre le Heu où il se tenait caché : je ne me trompais pas.
Deux mots écrits à la hâte me faisaient savoir qu'il avait cherché provisoirement un refuge chez le prieur des capucins du Roule.
Sachant qu'une ordonnance mettait ses biens en séquestre, j'allai prendre vingt mille livres chez mon notaire; puis J3 courus aux Capucins, et je forçai Marguerite de partir sans plus de retard pour le Havre avec celte somme.
Quinze jours après, il m'écrivit qu'il était en siirelé à Douvres.
Grâce à moi, Sa Majesté n'eut pas la satisfaction de l'envoyer à la Bastille.
H y eut bientôt un grand événement à la cour.
Le cardinal ne s'éluil jamais consolé de son liumilialion cliez Anne d'Aiilriclie. Il tomba scrieusemenl malade. Se voyant sur le polnl de mourir, il 01 appeler Louis XIV el lui conseilla de porter dorénavanl son sceptre.
Ce fut là sa vengeance contre la reine mère.
Anne d'Aulriche y fut très-sensible, car elle adorait le pouvoir.
Rlazarin mourut à Vincennes, où il s'était fait transporter, pour fuir un incendie qui éclata au Louvre, un soir de ballet.
Cfl Italien ne fut regretté de personne.
On le tolérait de|)uis la Fronde, mais sans lui accorder la moindre affection. Chacun méprisait ce caractère ignoble, sans dignité, sans grandeur, tout pétri de bassesse et de ruse.
On lui fit cette épitaplie:
Ci-gît l'ennemi de la Fronde, Celui qui fourba font le monde, 11 foiuba jusqiies au tombeau :
11 fourba même le bourreau, Évitant une mort infâme, Il fourba le diable, en ce point Qu'il pensait emporter son âme; Mais le fourbe n^en avait point.
J'aurais voulu recueillir chez moi madame Scarron. Elle préféra demeurer dans un petit logement, où tous nos amis continuèrent de la voir, et lui obtinrent,
— \iO —
comme vouve du poëte, une pension de deux mille livres.
Du reste, elle se consola très-vile j ce dont je ne lui fais pas un reproche.
Si elle devait au pauvre cul-de-jatte beaucoup de reconnaissance, elle n'avait jamais eu en sa compagnie qu'une dose Irès-médiocre de plaisir.
Françoise s'acoquina bientôt à une certaine madame Arnoul, dont j'aurai souvent à parler dans la suite, et qui lui enseigna l'intrigue plutôt que la sagesse.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Après le bal donné par M. Fouquel dans sa terre de Vaux, le jardinier Le Nôtre vint me rendre quelques visites, et je l'invitai plusieurs fois à ma table.
C'était un fort aimable convive , tout franchise el tout cœur.
11 espérait que le surintendant, eu égard à la rivalité ^du roi, renoncerait à sa passion pour Louise de la Vallière.
Mais ou je me connaissais fort mal en hommes, ou j'étais sûre que celle rivalité même serait aux yeux de M. Fouquel une raison de plus d'entamer la lutte.
Effectivement Le Nôtre, à quelques jours de là, vint m'apprendre des nouvelles terribles.
— Ah! mademoiselle, s'écria-t-il, vous aviez raison : le malheureux persiste dans son amour! Il a fait demander en cérémonie aux parents de Louise la main de leur fille. Nécessairement ils ont été flattés de celle proposition
d'alllnnce, le père siirloul, auquel on s'est bien gardé (rapprendre les poursnilcs de Sa Majesté. M. de la Beuunie a donc répondu au surintendant qu'il regardait ce mariage comme un grand honneur pour sa famille et pour lui.
— Jésus! El qu'a dit le roi?
— Vous devinez sa colère; mais comment en expliquer le véritable motif? Fouquel, décidé à chercher une retraite en Hollande avec sa femme, bravait le courroux royal. Encore ce matin, je l'ai vu pour le prier d'y mettre plus de circonspection et de ménagement, non dans rintérêt du roi, mais dans son intérêt propre. Je le trouva: inflexible. Tout à coup, là, devant moi, on lui apporte une lettre. Il la décachette, en fait rapidement lecture et tombe, comme foudroyé, sur un fauteuil.
— De qui donc était le message?
— De Louise elle-même.
— Ah! bon Dieu !
— Elle n'écrivait que ces deux lignes : « Renoncez à moi, je ne suis plus digne d'être la femme d'un honnête homme. »
— C'est fort clair : elle a cédé au roi.
— Je le pense comme vous. Sur ces entrefaites, vingt personnes arrivent chez le surintendant. Il leur montre le fatal billet, donne un libre cours à sa rancune et se répand contre Louis XIV en Invectives, bien méritées sans doute, mais d'une imprudence...
NINON DE LENCLOS, T. 5. lO
— Vous avez raison, d'une imprudence folle.
— El à laquelle il n'y nvail point de remède, car une heure plus lard le roi savail loul. Comminges, accompagné de trente soldats aux gardes, alla frapper à riiôlel de la surintendance. Heureusement, averti par moi, FoU' quel venait de prendre la fuite.
— Ainsi Louis XIV ose afficher sa rage jalouse?
. — Non, certes! il est mieux conseillé que cela. Tous les ennemis du surintendant Tenlourenl. On accuse celuici de dilapidation des finances. Voilà, convenez-en, le moyen le plus sur de le perdre et d'avoir gain de cause. Avec une accusalion semblable, on fourre un homme à la Bastille et on l'enterre vivant, sans que personne ose se plaindre. C'est la bouteille à l'encre. Le peuple est toujours contre ceux qui le font payer.
— Oh! c'est infâme!
— Je ne dis pas le contraire; mais à la cour toutes les infamies se commettent impunément. Les biens de Fouquel vont être frappés de confiscation; sa ruine esl certaine. Tr(^) heureux encore, si, dans ce naufrage, il sauve sa liberté!
Hélas! nous sûmes, deux jours après, que le surin- Icndanl, saisi par les gens du roi avanl d'avoir pu gagner la frontière, venait d'être envoyé à Pignerol, d'où il ne devait plus sortir!
11 y niourul, après dix-neuf ans de captivité.
Celte disgrâce occupa la France et l'Europe pendant six mois.
Fouqtiel ne maii({(iail pas d'ennemis, mais il avait des amis chaleureux qui prirent hardiment sa défense.
Une injuslic'j de plus ne coule guère. L'avocal Pélissoii, qui devait au surintendant d'avoir été élevé à la charge de conseiller d'Élai, soulinl son prolecleur contre des attaques déloyales et fut sacrifié avec lui.
Du fond de la Bastille, Pélisson écrivit des mémoires où il démontre l'innocence de Fouquel de la manière la plus victorieuse. Quatre ans après, on le laissa libre, et le pauvre surintendant resta dans les fers.
Sa Majesté Louis XIV ne pardonna jamais une rivalité d'amour.
C'était la preuve d'un magnifique orgueil, mais d'un bien petit esprit.
Déjà ce prince commençait à croire qu'entre Dieu et lui il n'existait qu'une médiocre différence.
Tout cela désorganisa quelque peu mon cercle; mes poètes pleuraient le surintendant et chantaient ses malheurs. On parlait même d'une conspiration pour aller attaquer le château de Pignerol et délivrer le captif; mais rien ne réussit.
Voici l'occasion de dire quelques mots au sujet du fameux Masque de fer, sur lequel j'ai entendu raconter, pendant trente ans, des histoires si dénuées de vraisemblance.
Le Masque de fer a fait trois apparitions, a des époques assez reculées l'une de Taulre.
On l'a vu d'abord à Pignerol, puis vingt ans plus tard à l'île Sainle-aiarguerile, et enfin à la Bastille vers les dernières années du siècle.
A l'époque où l'on s'enlrelinl pour la première fois de ce fabuleux prisonnier, beaucoup de personnes affirmaient que c'était le surintendant. Lors de la seconde apparition, M. Fouquel venait de mourir, par conséquent ce ne pouvait être lui. On crut généralement alors que le mystère cachait le duc de Vermandois, bâtard de Louis XIV et 4e la Vallière, enfermé pour avoir donné un soufflet au grand dauphin; mais, en 1698, quand on retrouva le Masque de fer à la Bastille, M. de Vermandois était depuis longtemps rentré en grâce.
ïl fallut imaginer alors d'autres histoires, et Dieu sait qu'on ne s'en fit pas faute.
Tour à tour ce fut :
Le duc <le Monmouth , frère de Jacques II, soustrait par la France au supplice, et qu'on n'avait aucun motif de retenir en prison, ni de masquer, surtout lorsque son frère eut perdu le trône;
Le comte Girolamo Magui, enlevé de Turin pour avoir empêché de vendre celte ville à Louis XIV, et que M. de Lauzun vil mourir à Pignerol en 1683, preuve évidente que treize ans plus tard, il ne pouvait être à la Bastille;
Puis un fils de la reine Anne d'Autriche et de Buckingliam, comme si Louis XIIÎ, iiidc de Richelieu, n'eût
— Ii5 —
pas trouvé d'autre moyen de faire disparaître ce fruil de l'adullèrc.
Enfin la version qui trouva le plus de créance, tout simplement parce qu'elle était la plus absurde, fut celle-ci :
Lors de la naissance de Louis XIV, la reine, délivrée depuis un quart d'heure, aurait, disait-on, ressenti de nouveau les douleurs de l'enfanlemenl et sérail acQOucliée d'un second fils.
Grand embarras. Que \a-t-on faire? lequel de ces enfant sera l'aîné? Les uns disent que ce doit être le premier venu au monde; les autres soutiennent que ce doil être le second , comme ayant été conçu en premier lieu. Bref, pour trancher la difliciillé et prévenir les malheurs dont une rivalité entre les deux frères pourrait un jour accabler le royaume, 0:1 fait disparaître un des rejetons rovaux el l'on garde l'autre.
Mais lenfanl, élevé loin du Louvre, grandissait en même temps que Louis XIV el lui ressemblait d'une ma nière frappante.
Autre embarras.
Il est (rès-possible qu'une indiscrétion vienne lui apprendre un jour sa naissance, et là-dessus on l'enferme, en lui appliquant un masque de fer, afin que personne ne puisse examiner ses traits.
L'inventeur de ce joli conte n'a pas rénéchi qu'il créail en même temps trois monstres de nature : Anne d'Autriche d'abord, qui aurait permis qu'on la séparai
(l'un de ses enfants; Louis XIII, le roi scrupuleux, le roi clirélien, donl la conscience, en supposant qu'on l'eût un instant égarée, se fût réveillée à coup sûr à sa dernière heure; et enfin Louis XIV, qu'on ne pouvait plus tromper, une fois élnhVi dans sa toute-puissance.
Rien dans les lois divines et dans les lois humaines ne l'autorisait à laisser son frère dans un cachot.
Mais, en France, on aime le merveilleux, et l'on en fabrique à tout prix.
Le dernier gouverneur de la Bastille, homme Irès-respeclable entièrement digne de foi, m'a donné Texplicalion du Masque de fer, qui d'abord n'était pas de fer, mais de velours noir, comme tous les masques possibles.
Cette explication, la voici en deux mots :
Lorsqu'on transférait un prisonnier d'importance d'une prison d'Étal dans une autre, et qu'on pouvait craindre, à tort ou à raison, quelque complot Iramé pour briser sa chaîne, on lui couvrait toujours le visage d'un masque afin qu'il fût impossible de le reconnaître.
Voilà donc le grand mystère dévoilé.
Je ris de bon cœur, en songeant que la postérité s'occupera de toutes les sottises débitées à cet égard, et que des écrivains sérieux, entre les mains desquels ces Mémoires ne tomberont pas, consacreront leurs veilles à résoudre un aussi obscur problème.
A la fin de l'année 1062, mourut M. l'abbé Boisrobert, qui alla voir en l'aulre monde s'il est permis de chanter vêpres avec une de mes jupes.
Depuis assez longlemps, ce me semble, je jinrle beaucoup (les amciurs des autres : il ne faut pas en conclure que je n'en avais plus moi-même.
J'étais alors tombée sur un homme si insupportable, que j'ai reculé jusqu'ici de prononcer son nom.
U s'appelait le comte de Choiseul.
Où l'avais-je connu? je l'ignore. Un peu partout, je crois : k Vaux, chez la reine, au Cours-le-Prince. Il s'impalronisa chez moi dans un moment de distraction et fil la sourde oreille, le jour où je lui laissai entendre que son absence me serait agréable.
Quand je n'aimais plus, je le disais ordinairement sans détour.
Mais Choiseul passait pour fort brutal, et, dans la crainte d'un éclat scandaleux, je ne m'expliquais qu'à d<.'mi-mot.
Le galant homme s'obstinait à ne rien comprendre.
Il imposait à mes domesliques par des airs de grandeur et cherchait à produire le même elTet sur moi, en me parlant de son mérite et des nombreuses qualités qui le distinguaient.
Je lui répondis un jour par ce vers de Corneille :
Ah! Dieu, que de vertus vous me faites liaïr!
Désespérant enfin de le congédier sans esclandre, j'attirai chez moi Précourt, le célèbre danseur, qui se servait anssi bien de l'épée que des jambes.
— us ~
J'aurais eu Dcsniousseaux sous la main, que vraimenl j'en eusse passé par là pour me débarrasser du cauchemar qui m'obsédait.
Un malin, M. de Ciioiseul était à ma loilelte.
Précourl entra, bien sermonné par moi et résolu à casser les vitres au premier signal.
Le comte me narrait alors je ne sais quelle anecdote grivoise, où M. de Vilieroi avait joué vis-à-vis de sa propre femme un assez piètre rôle et avait dû boire un alïront, faute de preuves suffisantes, ce dont M. de Choiseul le blâmait fort.
— Eli! lui dis-je, vous en parlez bien à votre aise! 11 est très-difficile à un mari, comme à un amant, de s'assurer de l'infidélité d'une femme.
— Non pas, non pas! s'écria-l-il : bien fin qui m'y attraperait! Avec un peu de perspicacité et d'attention, jn doil, à la seule vue d'un rival heureux, savoir à quoi s'en tenir.
Je le regardai d'un air de surprise extrême, et je lui dis:
— Miséricorde! comment faites-vous pour être si sûr de ces choses-là ?
— Je crains fort, monsieur le comte, que vous ne péchiez par amour-propre, ajouta Précourl avec un rire signiOcalif.
Choiseul tressaillit et devint pâle; mais il n'osa point éclater ce jour-là.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, voyant deux
couverts mis, il alla sans façon prendre place à la lablo. Précourl sortant aussitôt d'une chambre voisine; lui cria :
— Pardon ! je suis désolé... Ce couvert est pour moi.
— Monsieur! fit le comte, se levant, l'œil enflammé de courroux.
— Soyez donc assez aimable, dit Précourl avec inOniment de calme, pour no pas élever ainsi la voix : ou pourrait croire que vous me cherchez querelle.
Choiseul était blême de rage.
Ses yeux tombant alors sur le costume de son interlocuteur, qui tenait moitié du bourgeois, moitié du militaire, il lui demanda avec ironie :
— Dans quel corps servez-vous, monsieur 1'
— Je sers dans un corps où vous avez servi beaucoup 'rop longtemps, répondit Précourl sur le même ton. Du reste, ce n'esl pas devant mademoiselle que je puis vous raconter mes campagnes. Le boulevard n'est pas loin ; si vous désirez m'y suivre?...
Choiseul campa fièrement son feutre sur sa tête, et dil :
— Je ne me bats pas avec un baladin !
— Vous avez raison, monsieur, car le baladin vous ferait danser.
La chose on resta là.
Mon cauchemar disparut pour ne plus revenir. Je me promis d'être désormais sur mes gardes contre les distractions.
Cependant !a liaison du roi avec mademoiselle de la Vallière devenait publique. L'exil de Saint-Évremond n'intimidait pas les faiseurs de couplets.
Bussy-Rabulin fut le plus intrépide de tous.
Sous prétexte qne la favorite avait la bouche un peu trop grande, il se permit de composer une chaiison bouffonne, dont voici le refrain ;
Que Beo datus * est hc urcnx De baiser ce bec amoureux, Qui d'uite oreille à Taulrc va, jlUeluia!
Trois jours après, tout Paris chantait celle sottise.
Bussy-Rabutin aurait pu très-agréablement jouir de son triomphe, si les cachots de la Bastille n'eussent pas eu des murs trop épais pour l'empêcher d'entendre les chanteurs.
Dans le courant de l'hiver, ma bonne comtesse de Choisy, qui m'avait témoigné un intérêt si vif et si tendre, tomba malade et mourut.
Sa perte me fut très-sensible.
Au retour du printemps, je me préparais à transporter mes pénates à Picpus, lorsque madame de Montausier, qui allait aux eaux de Forges, me proposa de l'y accompagner, disant que nous y Irouverions société nombreuse et surtout bonne compagnie.
* DtciiJonné, surnom fin roi.
— loi -
J'acceptai de grand cœur cl je décidai madame de La Fijyctle à nous suivre.
I>lusieurs fois (Ujli , Gui Palin m'avail conseillé de prendre ces eaux, non que je fusse malade, mais comme préservatif aux maladies à venir.
Je lui riais au nez quand il me tenait ce discours, car je jouissais d'une santé ilorissanle.
Ma fraîcheur était merveilleuse.
Conservant avec mes cliarmes toutes les apparences de la jeunesse, je ne craignais pas de dire mon âge à tout venant, sûre d'exciter des clameurs et d'entendre crier au mensonge, quand j'accusais mon demi-siècle.
Franchement, j'y mettais de la coquetterie.
On m'eiil donné tout au plus vingt-cinq ans.
Je n'y comprenais rien moi-même; ou plutôt je m'expliquais cela par le sortilège de mon homme noir , dont le souvenir, soit dit en passant, me donnait toujours le frisson.
Je n'en observais pas moins régulièrement ce qu'il m'avail prescrit.
Boire un verre d'eau à Forges ou en boire un ù Paris revenait absolument au même.
Nous fîmes le voyage gaiement.
Forges n'est qu'à vingt-cinq lieues. J'eus regret, sur ma parole, de n'avoir pas visité pi us loi ce curieux séjour.
On y voit des gens de Joutes les parties du monde. Nulle part ailleurs on ne rencontre une assemblée plus (omullueuse cl plus amusante.
Pf-irisicns et campagnards, nobles el bourgeois, moines el religieuses, Français, Anglais, Flamands, Espagnols, chrétiens, liuguenols, juifs, mahomélans, loulcela boil ensemble, à la même fontaine, une eau déleslable qui donne des baul-le-cœur.
A six heures du malin, chacun se lève pour faire celle débauche.
Puis on se promène dans le jardin des Capucins, dont ces bons pères ont abattu les murailles, afin de laisser les promeneurs y entrer plus librement.
Il est vrai de dire qu'au bout de la grande avenue ils ont attaché à un tilleul un tronc fort raisonnable, qu'ils sont obligés de vider presque tous les jours.
Mais chacun, ici-bas, gagne sa vie comme il peut.
On babille à cette promenade, on ril, on s'«pprend les nouvelles, et l'on n'épargne ni les caquets ni les médisances.
C'est absolument comme à Paris.
Vers neuf heures une cloche sonne. Les gourmands courent déjeuner, les dévots vont à la messe, el le resie de la matinée se passe à la toilette ou en baguenaudes.
On dîne très-copieusemenl.
Toute l'après-dîner se consacre à des visites réciproques, où les caquets recommencent.
A cinq heures, des comédiens, détachés de la troupe de Rouen, donnent spectacle jusqu'à sept heures; on soupe, puis la promenade aux Capucins recommence el
— rj3 —
se termine fort dévolemeni par les litanies, que l'on récite à la chapelle des moines.
Voilà au grand complet l'existence qu'on mène A Forges.
Nous y étions depuis deux jours à peine, lor.-quc tout à coup la duchesse de Monlpensier, qui passait la saison à son château d'Eu, nous arriva en magnifique équipage, avec cinq à six carrosses, toutes ses filles, force de valets de pied et un maître des cérémonies.
Contre mon attente, elle me combla de caresses, et voulut que nous fussions constamment chez elle, mes compagnes de voyage et moi.
Je ne fus pas surprise de ce retour d'amitié : depuis environ deux ans elle avait chassé la comtesse de Fiesque «linsi que madame de Frontenac, notre Iroisiènie maréchale de camp d'Élampes.
Le père de Mademoiselle était mort à Blois l'été précédent.
Quel orateur se chargea de l'oraison funèbre du défunt? je l'ignore ; mais la besogne était difficile. Vraiment le sujet ne prêtait guère à l'apothéose.
La princesse avait fini son deuil.
Comme chacun se plaignait de la comédie, elle fit venir de Rouen la troupe tout entière et la paya.
La rencontre de mesdames de La Fayette et de Monlausier fut d'autant plus agréable à la fille de Gaston, qu'elle-même s'occupait d'écrire.
Il nous fallut enlendre ses œuvres d'un bout à l'aulre.
Elle nous lui la Princesse de Paphîagonie, Vile imaginaire et une mullilude ùq portraits, genre de lilléralure qui alors î'aisail rage.
A parler franc, ce n'était point merveilleux.
Quand je me rappelais la Fronde et la Bastille, je songeais que 31ademoiselle avait décidément plus de dispositions pour la guerre que pour les lettres.
Nous commencions à nous ennuyer, lorsque de nouveaux personnages survinrent.
Ou nous annonça le duc de Roquelaure, le plus fameux hâbleur de France et de Navarre.
Il était accompagné du chevalier de Roquelaure, son cousin, grand homme sec, qui sentait son reître et qui eût fail |)eur au coin d'un bois.
A leurs trousses venait clopin-clopant un sieur de Romainville. très-goutteux, mais qui marchait encore assez pour les suivre partout, on ne savait dans quel but, si ce n'est peut-être qu'il donnait au chevalier des leçons d'impiété au cachet ou à l'heure, car ce Romainville était l'irréligion même.
Ces trois originaux défrayèrent la société de balivernes et de sornettes.
Ils n'étaient pas toujours forl convenables, surtout hi chevalier et son maître d'athéisme, mais dans le désœuvrement on excuse bien des choses.
Romainville qui, au lieu de boire de l'eau de la fon-
— Idii —
laino, CHtonnait par jour scpi ù liuil pluies de cidre, lomba gravenieiil malade.
Sa goulle lui rcinoiila dans la poiiriiic.
Nous envoyâmes quérir un père capucin, jiour sauver du moins l'âme de ce chenapan, si faire se pouvait.
Mais, à l'arrivée du confesseur, le chevalier, qui se Irouvail là, saisit une escopelte el coucha le pauvre moine en joue, en criant :
— lUiirez-vous, mon père, ou je vous lue! Il a vécu comme un chien, il faut qu'il meure comme un chien î
Gela Cl tellement rire le moribond qu'il en guérit.
M. le duc de Roqueiaure ne se permettait pas devant Mademoiselle loiJles les iniperlincnces erotiques el les saillies de mauvais lieu qui l'ont rendu célèbre. Il avait alors un esprit plus fin, plus délicat et presque toujours ijiarqué au bon coin.
Je me rappelle entre autres un trait fort plaisant.
Le chevalier tranchait du matamore. Il ne parlait qiie des gens qu'il avait pourfendus et des marauds auxquels il avait coupé les oreilles.
Un jour, après avoir fait de ses talents en escrime l'éloge le plus pompeux, il termina en disant :
— J'ai eu plus de cinquante duels ou rencontres, et je n'ai jamais reçu la moindre blessure.
— Ahî parbleu, mon cousin, dit Roqueiaure avec le plus grand flegme, vous avez plus de chance que moi; car je n'ai eu qu'un duel dans ma vie, un seul, cl j'ai été tué !
Nous restâmes à Forges jusqu'à la fin de la canicule, qui esl, dil-on, le meilleur lemps pour prendre les eaux.
De retour à Paris, je reçus la visite de Le Nôtre.
J'avais décidément fait sa conquête. Il m'invita, pour le surlendemain, à aller voir ses plantations de Versailles, ajoutant qu'il me raconterait une anecdote sur Louis XIV et la Vallière.
lien fallait beaucoup moins poiirme décider à accepter sa politesse.
Au jour fixé, je me mis en roule avec Perrote.
Ce vieux et fidèle domestique se cassait beaucoup. J'eus le regret, deux mois plus tard, de le mettre à la j.1 réforme, avec une pension de huit cents livres jusqu'à la fin de ses jours.
M. le jardinier en chef des jardins royaux commença par m 'offrir un délicieux petit déjeuner dans un pavillon irès-éléganl , bâti tout exprès pour lui dans le voisinage des serres.
II me mena visiter ensuite les énormes travaux d'agrandissement que le roi commençait à faire exécuter au château; puis nous allâmes dans les jardins, qui étaient vraiment dessinés avec un art admirable.
Jamais les bosquets d'Armide, si vantés par Le Tasse, n'ont offert un coup d'œil plus riant et plus majestueux.
Le Nôtre se montrait fort sensible à mes éloges.
Il me baisait la main à chaque compliment, ce qui ne
m'empêchait pas de lui en adresser de nouveaux, car il me faisait marcher de surprise en surprise.
— El votre anecdote, mon cher? lui demandai-je. Il tira sa montre et me répondit :
-- Pas encore, dans un instant.
— C'est donc une histoire à heure fixe ?
— Oui, ne perdez pas patience.
Au bout de vingtminules environ, il regarda du côté du château et m'entraîna vivement sous un berceau voisin.
— Chut! fît-il, en portant un doigt sur les lèvres : pas un mot! Dissimulons-nous sans le feuillage, car elle s'effarouche aisément. Si elle nous apercevait, elle ne viendrait peut-être pas au tombeau de sa rose.
— Au tombeau de sa rose? murmurai-je avec surprise. De qui parlez-vous donc?
— De mademoiselle de la Vallière. Elle approche... Silence!
A quelques pas de nous parut effectivement une femme vêtue de noir, tenant un parasol.
Je reconnus la jeune fille que j'avais vue, deux ans auparavant, si belle et si radieuse à la maison de plaisance de M. Fouquet.
Mais quel changement, hélas !
Louise n'était plus que l'ombre d'elle-même; les douces nuances de ses joues s'effaçaient pour faire place à la pâleur; ses yeux étaient rougis, le marasme dévorait ses charmes.
NINOIN DE LEIVCLOS, T. 5. il
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— Eh bien ? me demanda Le Nôtre à voix basse.
— Ah ! la pauvre enfant, répondis-je, elle est méconnaissable ! Si vous ne m'aviez pas dit son nom...
Il porta de nouveau le doigt sur ses lèvres.
Mademoiselle de la Vallière entrait dans un petit bois, voisin du berceau sous lequel nous étions cachés.
Nous la suivîmes à distance, étouffant le bruit de nos pas, et bientôt je la vis s'arrêter auprès d'une espèce de mausolée, devant lequel elle se mit à genoux.
Là, sous un globe de cristal et sur un carré de marbre blanc se trouvait dans une petite caisse dorée un arbuste flétri.
A l'une des branches de cet arbuste pendait encore une fleur desséchée, dont il était impossible de deviner fî le nom et de reconnaître la nature. |j
— C'est le rosier du bal du Louvre, le même que je [' , lui ai porté, il y a deux ans, de la part du maître, dit jl
mon compagnon d'une voix émue. Vous le voyez, il ![ n'avait qu'une rose... une rose à cent feuilles... Pauvre j femme ! pauvre fleur !
Une larme souleva la paupière de Le Nôtre et descendit lentement sur sa joue.
Mes yeux aussi devinrent humides.
Évidemment, il y avait là un drame que je ne comprenais pas encore. Je regardais tour à tour avec saisissement cette femme agenouillée et cet homme qui pleurait.
Louise, après être restée quelques secondes à considé-
rer l'arbusle, souleva le globe de cristal el colla ses lèvres sur la rose morte, dont quelques feuilles se délachèrenl el furent emportées par le vent.
— Retirons-nous, dit le jardinier. Venez écouter mou histoire.
Nous rentrâmes sous le berceau.
Il y avait là des bancs rustiques. Le Nôtre s'assit à côté de mol.
— Vous allez me trouver ridicule, commença-l-ll ; mais j'ai pour mes fleurs l'afTection qu'on a pour ses enfants. Ne vous souvient-il plus qu'au bal de Vaux je tempêtais contre le caprice de Louis XIV, qui avait donné à la fille d'honneur de Madame mon plus beau rosier de Hollande?
— En effet, ce souvenir m'est très-présent.
— Je fis, comme vous pouvez le croire, à mademoiselle de La Vallière toutes les recommandations imagiiiables sur la nécessité d'arroser l'arbuste, d'en élaguer les boulons parasites el d'en tailler les branches. Elle me pria de venir le soigner moi-même. J'y consentis avec bonheur. La chère enfani caressait une idée bizarre. C'était le premier don qu'elle recevait du roi. Dans son esprit, l'amour de Louis XIV s'attachait à l'existence du rosier el devait en suivre le destin.
— 0 superstition du cœur! murmurai-je. C'est bien cela! je commence à comprendre.
— Oui, vous comprenez aujourd'hui le chagrin de
~ ICO —
Louise; mais ce que vous ne devinez pas, ce que j'ai élé moi-même un siècle à deviner, c'est la cause qui a fait périr le rosier.
— En effet, ne disiez-vous pas qu'il pouvait vivre cinquante ans?
— Je le répète, il aurait à coup sûr dépassé cet âge, sans la trahison la plus odieuse. Oh! les femmes! les femmes! ajouta-t-il avec une sorte de colère: il n'y a pas de milieu, ou ce sont des anges, ou ce sont des démons!
— D'accord, mon ami; mais je demande votre histoire et non des réflexions philosophiques sur la nature de mon sexe.
— L'histoire ?... ah ! mon dieu, je puis vous en donner le dénoûment en deux mots: c'est mademoiselle Athénaïs de IMorlemart qui a commis cette trahison.
— Qu'enlends-je? la fiancée de Montespan?
— Ou, si vous aimez mieux, la seconde maîtresse du roi.
— Hein? m'écriai-je, en regar<ian( Le Nôtre avec stupeur.
— Ah! je vous apprends du nouveau! l'adultère marche bon train à la cour. Mademoiselle de Morlemari a un superbe avenir.
— Et son hymen avec le marquis?
— Cet hymen sera célébré sur la fin de la semaine: Montespan n'est pas homme à faire du scrupule.
— Voilà qui est parfailemenl ignoble, savez vous ?
— Je suis de voire avis... Gcmliiuioiis l'histoire. Le rosier, devenu laiisnaan, ne quillail plus madomoiselle de la Vallière. Quand elle délogea du Palais-Royal pour aller au réouvre, je le portai au Louvre; quand elle vint à Versailles, sa fleur y vint avec elle. Or, Athénaïs était une grande camarade de Louise, el celle-ci qui lui faisait toutes ses confidences, lui avoua sa chère superstition.
— L'imprudente!
— Aussi naïve que bonne, elle ne soupçonnait pas son amie. Elle voyait tranquillement Athénaïs causer avec le roi et l'amuser par une foule de médisances, que celle-ci débite avec un esprit infernal. L'essentiel, vous comprenez, était de faire perdre à la Vallière tout ce que mademoiselle de Worlemart gagnait elle-même dans le cœur du monarque. Un jour, en venant tailler le rosier, je m'aperçus qu'il dépérissait.
— Hélas! me dit Louise, l'anioiir du roi s'en va!
Je la rassurai de mon mieux et, h tout hasard, je changeai la terre de la caisse; mais, le lendemain, la maladie allait croissant. Déjà la rose était flolrie et les feuilles jaunissaient.
Mademoiselle de la Vallière ayant pleuré tout le jour, Louis XIV la trouva maussade.
En revanche, Athénaïs de Mortemart ne déploya jamais plus d'esprit et de gaîlé.
— im —
— Vous voyez, il meurl ! disait Louise en me moniranl Tarbuste de plus en plus malade : il meurî, sans que vous sachiez pourquoi !... Moi, je le sais, je le sais ! ajouta-l-elle avec des sanglots.
Le soir, Sa Majesté la trouva laide et eut assez peu de galanterie pour le lui dire.
Je me donnais au diable avec le rosier; je taillais à droite, je taillais à gauche. Ne voulant négliger aucun moyen de salut, j'allai même jusqu'à le transplanter dans une autre caisse. Rien ne put réussir.
Deux jours après, il était mort, et Louis XIV faisait admettre mademoiselle de Mortemarl au nombre des filles d'honneur de la reine.
Une doute, un éclair, me traversa l'âme.
— Avez-vous communiqué à quelqu'un, demandai-je à Louise éplorée, l'espèce de présage que vous attachiez à cette fleur?
— Oui, me répondit-elle, je l'ai dit à Athénaïs. Sans lui répondre, je pris uhe poignée de la terre qui
entourait le tronc de l'arbuste, et je la portai chez un chimiste, qui l'analysa.
Mes soupçons furent confirmés.
Sur cette terre on avait versé de la coupe-rose.
Un flacon imperceptible, deux gouttes par jour, rien n'était plus simple... Et voilà comment une personne habile supplante sa rivale.
— Oh! m'écriai-je, c'est un tour indigne.
— Je \oiis le (lisais, roprii le jardinier avec un soupir, matlcmoisflle de Morleniarl ira loin.
— Voilà quelle élail l'anecdole promise. Je quittai Versailles tout émue el poursuivie par l'image de celle pauvre femme que j'avais vue pleurer sur un rosier mort.
Le Nôtre n'avail pas fait pari de sa découverte à mademoiselle de la Vallière. A quoi bon? N'ayant pas élé surprise, la perfide amie pouvait nier. Par des récriminations et (les plaintes, on n'aurait fait peul-ftre que changer ie refroidissement en haine, et Louise avait déjà deux enfants du roi, deux enfants*<lonl elle devait assurer l'avenir.
Son destin voulait qu'elle épuisât la coupe des douleurs et qu'elle donnât au monde un exemple frappant des iiiisères et du déses|)oir qui peuvent atteindre la maîtresse d'un roi.
Mademoiselle de Morlemarl épousa, quelque temps après, M. le marquis de Monlespan, mari commode, sur chaque œil duquel on appliquait une pièce d'or quand il voulait y voir trop clair.
Jus()u'iiu jour où la nouvelle maîtresse put recueillir ouvertemenl l'héritage de sa rivale, il couvrillout de son complaisant manteau.
Louis XIV eut donc à la fois deux favorites, el cela sous les yeux de la jeune reine, au su el au vu de chacun.
Il les Iraînail à sa suite dans les fêles, dans les carrousels, dans les armées, el poussa le cynisme jusqu'à faire légitimer ses bâtards par arrêt du parlement.
Anne d'Autriche n'avait plus aucune puissance el se contentait de gémir sur ces désordres.
Elle ressentait alors les premièresalleinles de la cruelle maladie qui devaii l'entraîner dans la tombe. C'était un cancer au sein que toute la science des médecins de Paris n'avait pu guérir.
Abandonnée par eux, la pauvre reine-mère eut recours aux empiriques.
Bienlôl elle fut dans un«élat déplorable, au point de ne pouvoir aller d'un lit à l'autre sans s'évanouir.
Mademoiselle m'a raconté depuis les détails de celle morl.
Il sontaffreuxet inspirent de tristes réflexions au sujel de toutes ces grandeurs de la terre qui viennenl ainsi se briser contre un cercueil.
La plaie d'Anne d'Autriche exhalait une odeur si fétide, que personne, pas même ceux qui lui étaieul le plus affectionnés, ne pouvait rester auprès d'elle.
On descendit la châsse de Sainte-Geneviève el l'on fil des processions dans la ville.
Mais, quand l'heure des rois a sonné. Dieu ne fait pas plus de miracles que pour le plus pauvre el le plus obscur de leurs sujets.
Le jour de la procession même, la plaie sécha; le leii-
demain, le bourdon de Nolre-Danie annonçait que la mère de Louis XIV avait cessé de vivre.
On peut dired'Anne d'Aulriche'qu'elIe fut une des belles femmes de son siècle. Grande, bien faite, d'une mine douce et majestueuse , elle avait de sa personne un soin extraordinaire et poussait la propreté jusqu'au scrupule.'
Même à l'heure de sa mort, ce sentiment de délicatesse ne l'abandonna pas.
L'évêque d'Aulun, prélat fort peu digne d'estime et dont j'aurai longuement à parler plus tard, était en train de lui administrer l'extrême-onction, il se préparait à lu! mettre les saintes huiles aux oreilles, lorsque tout à coup la mourante s'écria , en s'adressanl à l'une de ses femmes :
— Ah! ma chère de Fleix, levez bien mes cornettes, de peur que ces huiles n'y louchent, parce qu'elles sentiraient mauvais!
On fil à la reine-mère de pompeuses funérailles.
Nous allâmes sur le chemin de Saint-Denis, madame de La Fayette el moi, voir le cortège, que Louis XIV suivit en grand deuil.