PREFACE
Ce livre est moins un roman qu'une étudt; i\c mœurs. Nous n'avons pas cherché à nouer une action ; Dous avons essayé de peindre un siècle dont on a fail, de nos jours, des tableaux brillants , mais de pure fantaisie. Loin de nous toute pensée de comparaison ambitieuse ! Nous ne voulons constater qu'une chose : la ressemblance de nos portraits. Ce n'est pas là une qualité dont se piquent les maîtres. Il nous est donc permis d'y prétendre en toute humilité.
Maintenant, si l'on nous demande pourquoi nous avons placé Ninon de Lenclos au premier plaa , — nous rappellerons Molière s'honorant de son amitié et s'aidant de ses conseils. Où rencontrer un meilleiir ahri ((ue cet exemple? — Nouspouirion^ iuissi in>'i-
i l'I'.Kl'ACK.
([lier rhominage cdatanl rendu par la Bruyère à cette femme exceptionnellcj sans égale dans le passé , sans rivalité possible dans l'avenir : a Une belle femme , dit-il , qui a les qualités d'un honnête homme , est ce qu'il y a de plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. » Ninon de Lenclos est tout entière dans ces lignes : elle seule a réalisé ce type de perfection suprême. Voilà le secret du culte fervent que lui a voué son époque.
La vie de Ninon se divise eu deux périodes bien tranchées. Nous ne ferons pas ressortir ce contraste, qui est le fond même de notre récit. Seulement , avant d'entrer en matière, nous prierons le lecteur d'oublier le présent, pour se reporter au siècle que ces pages ont le dessein de ressusciter. Ainsi prévenu , il se tiendra en garde contre tous les étonnements : il comprendra les écarts de Bois-Robert , — un abbé de cour ; l'attitude singulière de la reine Christine el les boutades gauloises de mesdames Pilou et Cornuel. — Quant au rôle que joue M. de Lenclos, il faut l'accepter, malgré son caractère étrange, comme on subit une vérité invraisemblable. Et d'ailleui's n'est-ce pas là le père que le sort devait résener à Ninon?
PRÉl'ACK. :i
Ninon éparpillait autour d'elle les perles de son esprit, sans souci aucun de renommée posthume. 11 ne reste de VÉgérie de Molière que les Lettres, trop rares, enfouies dans les œuvres de Saint-Evremont et remises en lumière par Douxménil, à la suite de ses Mémoires. — Mentionnons, en terminant, ce que Voltaire écrivait de Prusse, àla date de 1751 : « Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des Lettres de mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne. » L'auteur de cette supercherie était un avocat d'Angers, appelé Damours.
CJn rendex-ToiiB d'aAiIres.
— Vous ici, monsieur de Saint-Étienne ?
— Et vous, monsieur de Rarai, je croyais qu'on vous avait donné aussi votre congé ?
— En effet, mais j'ai reçu hier certain petit billet
— Ah ! et que chante ce petit billet ?
— Vous êtes, mon cher, d'une indiscrétion
— Et vous, d'une fatuité Croyez-vous être le seul
à qui l'on envoie des poulets ?
— Que voulez-vous dire ?
— Prenez et lisez.
— « Monsieur de Saint-Étienne est prié de passer de- « main chez moi à deux heures. Ninon. » Oh 1 oh !
— Voyons le vôtre maintenant.
— Voilà.
— « Monsieur le chevalier de Rarai est prié de passer
t. M.NON |)K LKNCKOS
« chez moi demain à deux heures. Ninon. >> Tôto-hleu ! chevalier, voudrait-on se jouer de nous?
— J'en ai peur.
— Et moi Je n'ai peurde rien. Je montrerai quel homme je suis et s'il fait bon se jouer de Saint-Élienne !
Ce disant, la main sur la garde de son épée, il chemine à travers la chambre par longues enjambées, comme prêt à tout pourfendre.
En ce moment survient un troisième personnage, les yeux effarés et la bouche béante. C'est Coulon, un conseiller au parlement, d'un rare cynisme, qui naguère reprorhait à ses amis de n'avoir pu contribuer à le rendre père.
— Ah ! çà, s'écria-t-il, que diable étes-vous venus chercher ici, mes petits amours ? Désolé de vous mettre à la porte, mais la reine de céans m'a appelé en combat singulier, et vous comprenez qu'un bourgeois tel que votre serviteur ne tient pas à ferrailler devant des raffinés de votre sorte
— Désolés de ne* pouvoir vous obéir, dit le chevalier, en s'inclinant d'un air narquois, mais nous avons reçu un semblable cartel, monsieur do Saint-Étienne et moi.
— Ventre de biche ! riposta Coulon en se cabrant, il s'agit donc d'une bataille rangée ? Bah ! ajouta-t-il avec un gros rire, à la guerre comme à la guerre
— Qui parle de guerre ? demanda un quatrième personnage, dont on ne vit apparaître que la tête.
Le nouveau venu était le comte d'Aubijoux, chambellan de Gaston d'Orléans.
KT SA COtIf.. 7
— D'Aubijoux ! dit Coulon. Arrivez donc, mon clier ; on n'attendait plus que vous.
— Ma foi ! je vous avoue, répondit le comte,- que je ne pensais rencontrer ni vous ni ces messieurs.
— En seriez-vous fâché ? dit de Rarai, qui avait pris bravement son parti et tourné la chose en raillerie.
— Hum ! quelque peu, chevalier : Tamour n'exige-t-il pas du mystère ?
— Il est à croquer, ce bon d'Aubijoux î s'écria Coulon. Penser trouver le mystère chez Ninon, un carrefour!
— Oh ! oh ! dit de Rarai, le trait est cruel, trop cruel. Il faut savoir rester toujours galant homme. N'est-ce pas votre avis, monsieur de Saint-Étienne ?
— Mon avis, répondit celui-ci, est qu'il faut tirer vengeance de la mystification dont nous avons été l'objet.
— Va pour la vengeance ! repartit de Rarai^ en chiffonnant les plumes de son chapeau.
— C'est cela, vengeons-nous ! dit joyeusement Coulon.
— Vengeons-nous 1 répéta d'Aubijoux comme un ti- 'miûe écho.
— Nous voilà tous d'accord, reprit de Rarai ; c'est touchant; mais il serait bon de connaître le genre de vengeance imaginé par M. de Saint-Étienne.
— Vous le saurez bientôt, et j'espère qu'il vous satisfera, répondit ce dernier.
— Alerte ! fit Coulon, en baissant le verbe. Voici Tennemi.
8 M\0\ T)K IJ'Nrj.OS
Une tapisserie s'était levée et avait livré passage à une charnfîante jeune fille, armée de pied en cap de toutes les grâces de ses dix-huit années : une taille d'une souplesse sans égale^ une gorge naissante d'une blancheur de neige, un visage ovale plein de séduction malgré rirrégularité des lignes^ une bouche fine et ornée de dents taillées dans un bloc de Paros^ de grands yeux noirs qui donnaient des éblouissements, de longs cheveux châtains inondant de leurs ondes soyeuses un cou de cygne emprisonné par un collier de perles. Quel ennemi !
Les quatre conspirateurs tremblaient sous le regard de cette enfant.
— Messieurs, dit-elle avec une sévérité que tempérait la mélodie de sa voix, je vous remercie de votre exactitude. Peut-être vous attendiez-vous à un rendez-vous d'amour? J'en suis fâchée, mais il ne s'agit que d'un rendez-vous d'affaires. Je règle mes comptes.
Saint-Étienne regardait de Rarai qui regardait Saint - Etienne ; Coulon et d'Aubijoux exécutaient le même jeu de scène : ils avaient l'air de quatre points d'interrogation.
— Oui, messieurs, reprit Ninon, je règle mes comptes. Il est venu jusqu'à moi certains bruits qui vous concernent tous, et auxquels je veux imposer silence. Vous prétendez, à ce qu'il paraît, avoir tour à tour régné à l'hôtel des Tournelles. Les beaux conquérants !
— Il me semble, hasarda Saint-Etienne
— rassoii-^, interronipif vivomont Ninon. Vous avez
Kr SA OMV. 9
été entre mes mains un jouet de verre... que j'ai brisé. A votre tour, monsieur de Rarai î
— Je me souviens^ dit celui-ci^ qu'un soir nous jasions sur le seuil de Thôtel, lorsqu'un gueux nous importunant de ses demandes répétées, vous lui jetâtes un mou» choir d'un grand prix.
— Il y avait là deux mendiants, monsieur le chevalier, et je ne donnai que le chiffon dont vous parlez. A votre tour, monsieur Coulon, ajouta-t-elle sans prendre garde au sourire qui errait comme une ironie sur les lèvres de Rarai.
— Ma toute belle, dit le conseiller d'un air dégagé, je ne me pose pas en Antinous... j'ai plus d'ambition : je voudrais jouer ici le rôle de Jupitefchez Danaê.
— Sans doute de compte à demi avec monsieur d'Anbijoux, riposta Ninon avec une pointe d'impertinence. Vous me prenez, mon cher, pour la présidente Tambonneau. Croyez-moi, continuez de vous cotiser, vous et votre ami, et de répandre sur cette bonne petite dame votre commune pluie d'or. Cueillez toujours de concert les roses de ses joues, roses miraculeuses qu'elle sait garder jusque dans ses évanouissements.
— D'Aubijoux, dit Coulon avec un rire bruyant, nous voilà habillés de la belle façon, nous et la présidente. Allons, remercions Ninon. Cela en vaut la peine.
— Mademoiselle, fit le comte en s'inclinant et d'une mine enjouée, je vous remercie de la leçon de fidélité que vous venez de nous donner. Nous avions oublié.
10 MNO\^ I)K KENCI.OS'
Coulon et moi^ les égards dus à madame Tambonneau. Nous réparerons ce moment d'erreur en redoublant de soins auprès d'elle.
— Ce gaitlard-là est d'une naïveté renversante, murmura Coulon entre ses dents.
I — A merveille ! dit Ninon. Allez donc, messieurs, porter aux pieds de la présidente votre fidélité en partie liée. Le soleil est magnifique ; vous la trouverez se pro-r menant dans son jardin, comme d'ordinaire, masquée, une coiffe sur la tête, une chemise jaune fixée aux poignets par des rubans incarnats et un collet de point de Gènes* Elle est ravissante ainsi : prenez garde qu'on ne vous la dérobe.
^— En effet, reprit d'Aubijoux avec le plus grand sérieux, il y a un certain abbé de Sainte-Euverte qui rôde autour d'elle.....
— Bah ! dit le conseiller, quand il serait entré dans la bergerie plus on est de loups, plus on rit.
Us se disposaient tous deux à sortir, lorsque Saint- Etienne les arrêta. Il s'était teim à l'écart avec de Rarai, à qui il avait communiqué son projet de représailles et qui avait vainement cherché à l'en détourner.
— Messieurs, s'écria Saint-Étienne, vous oubliez une chose ; l'affront reçu. Nous sommes solidaires; nous avons tous subi la même honte et devons tous concourir à la même vengeance.
— Monsieur de Saint-Étienne, dit Ninon avec hauteur, si vous vous trouvez insulté, je suis prête à vous rendre
KT SA COUiî. II
raison. Ne souriez pas : grâce à mon père, je tire l'épée comme un gentilhomme.
— Vous savez bien qu'on ne se bat pas contre
— Contre une femme ? interrompit Ninon avec une
vivacité empreinte de mépris. C'est vrai quand on
est un homme !
— Oh ! c'est trop fort! fit Saint-Étienne tout blême de colère.
— Messieurs, ajouta tranquillement Ninon en se tournant vers de Rarai et les autres, je vous fais juges du cas. Monsieur de Saint-Étienne que voici enlève un jour mademoiselle de Sallenauve, au moment où elle se rendait seule à la messe ; il renferme à Château-Renaud, dont son père est gouverneur, pour la contraindre à lui donner sa main : elle a quarante mille écus de bien qui! convoite. MaisCuile, le frère de cette demoiselle, se met à la poursuite du ravisseur et lui adresse trois ou quatre cartels. A cela que répond M. de Saint-Étienne ? il veut bien rendre la sœur, mais non rendre raison. N'a pas du cœur qui veut.
— Ninon ! Ninon ! s'écria Saint-Étienne en rugissant de rage ; vous me paierez cher cette nouvelle injure ! Les quatre plis que vous nous avez envoyés pour nous couvrir de ridicule seront affichés aux quatre coins de la Place-Royale, pour votre plus grande gloire I
— Pauvre sire, dit Ninon en le poussant à la porte, que les autres ont ouvei*te pour s'échapper, honteux de la triste mine qu'ils faisaient; ce n'est pas moi.
1i MNO.% DK LE^CI.Oîs
mais bien vous et votre ridicule que vous afficherez.
— Oh ! tu es bien ma fille ! s'écria^ se précipitant sur elle pour la presser dans ses bras^ un homme qui venait de lever la tapisserie levée par Ninon en entrant.
— Vous ici^ mon père^ quand je vous croyais à Reims avec votre régiment?
— Nous parlerons de cela tout à Theure^ mais laisse moi te dévorer des yeux. J^étais là^ derrière cette portière j^ai tout entendu! Ah ! tu n'y vas pas de main
morte. Corbleu ! je me rongeais les poings pour me contenir et voh* comment tu te tirerais toute seule de cette besogne et tu f en es tirée à merveille ! J'ai fait un chefd'œuvre : tu as toutes les grâces d'une jeune fille et le cœur d'un homme ! Ah ! si j'avais écouté ta mère qui a voulu vivre et mourir à part^ claquemurée dans sa dévotion^ comme tu serais embéguinée !
— Pauvre mère ! elle me voulait du bien aussi ^ à sa façon.
— Tu serais laide^ sotte et bigote : toutes les calamités ensemble ! ajouta M. de Lenclos avec feu.
— Hais dites-moi^ mon père^ ce qui me vaut le bonheur de vous voir.
— Je n'ai pas voulu quitter la France sans venir t'enibrasser.
— Est-ce que nous avons la guerre ?
— Il ne s'agit pas de guerre^ mon enfant^ mais d'exil.
— Vous allez en exil ! et pourquoi ?
— Oh ! pour une vétille Tu n'es pas gans «voir en-
tendu parler d^un certain Chaban qui portait Pépée et ne parlait que de théologie^ celui-là même que le vieux maréchal de Thèoaines employa pour la conversion de sa femme. Eh bien ! ce Chaban ne s'était-il pas imaginé de me fourrer ses billevesées dans la tête? Moi^ j'ai fourré six pouces de fer dans le corps du convertisseur^ et bonsoir la compagnie !
— Quelle imprudence d'être v^nu à Paris ! Cette affreuse loi qui punit de mort le duel
— Ne crains rien : tu sais que je ne manque pas de ressources^ et que je ne suis pas d'humeur à m'embarquer sur un bateau troué. Mes précautions sont prises. Voici un habit de capucin qui m'aidera à gagner la frontière et sous lequel on n'ira pas me cherchée Adieu^ ma fille.
— Adieu, mon père ; tenez- vous bien sur vos gardes.
— Et toi, continue à suivre le chemin que je t'ai tracé. Rappelle-toi bien ceci, qu'il ne faut pas être scrupuleux sur le nombre, mais sur le choix de ses plaisirs.
— Vos leçons ont déjà donné une partie de leurs fruits, dit Ninon avec un léger mouvement d'orgueil. M. de Saint-Évremont, mon ami, a écrit cette phrase sous ma dictée : « L'alnour ne fait pas de tort à la réputation des dames, mais le peu de mérite des amants les déshonore. » Ai-je reculé devant les conséquences? N'ai-je pas congédié messieurs de Saint-Étienne , de Rarai, Coulon et d'Aubijoux ?
— Encore une fois adieu, ma fille ; je pars conteni,
!'• M.NON IM-: IKNr.l.OS KT SA COLli.
je mourrais de uiéme... car je suis sûr que tu portera? haut le nom de ton père.
— Nous ne mourrons ni Tun ni l'autre : les poètes ont leur immortalité, nous aurons la nôtre.
— Enfant ! tu partages ce qui ne peut se partager. Et, après des embrassements Tépétés, H. de Lenclos
descendit rapidement les escaliers, puis, arrivé dans la rue, il prit une marcBe grave et conforme au nouvel habit qu'il avait revêtu.
lie marqnlfl d'Andelot.
L'hôtel de Ninon de Lenclos^ resté presque intact^ est situé au numéro 28 de la rue des Tournelles. C'est une délicieuse habitation^ entre cour et jardin. La main de Tarchitecte Mansard a laissé son empreinte sur les deux façades^ sobrement ouvrées. Quelques marches conduisent à Tappartement du rez-de-chaussée, dont la porte est flanquée de deux statues, la Vénus de Hédicis et le Joueur de boules ; un vase en moulures la surmonte, surmonté lui-même par deux oiseaux fantastiques, retournés et se joignant par la queue. Ici se trouve le boudoir préféré de Ninon, sans doute à cause de la belle pelouse verte qui s'étend sous la fenêtre, et que clôt une large grille s'élevant sur le boulevard Beaumarchais. Ce réduit, tout parfumé de si gracieux souvenirs, est aujourd'hui le cabinet de travail d'un chanoine ; mais, grâce au ciel, les amours continuent de s'ébattre au plafond. Un escalier quelque peu massif, décoré d'un beau médaillon de Couis XIV, mène aux appartements supérieurs. On remarque dans le vaste salon du premier étage une
16 NINON DK LENCI.OS
grande toile représentant^ sous les traits du Roi-Soleil^ Apollon entouré des neuf Muses. L'autre étage n'a conservé, comme vestiges de sa splendeur passée^ que ces boiseries sculptées aimées de nos pères. Enfin^ au fond du jardin^ à droite, se blottit une sorte de petit kiosque où, selon une tradition de mauvais aloi, s'est joué l'affreux drame d'un fils amoureux de sa mère et se poignardant pour échapper à cette monstrueuse passion ; fable imaginée par des gens friands d'incestes. La vie de Ninon devait pourtant , restreinte dans les bornes du vrai, suffire largement à leur penchant pour l'étrangeté.
Outre l'hôtel de la rue des Toumelles, acheté à vie, Ninon possédait à Picpus une jolie petite maison de campagne, entourée d'un beau jardin que terminait un bouquet de bois. Elle jouirait de dix mille livres de rentes viagères et avait toujours'soin de tenir en réserve une année de revenu, économisée pour la satisfaction de ses instincts libéraux. Son domestique se composait d'une femme de chambre, d'un valet de chambre, d'un valet de pied^ d'un cocher et d'une cuisinière. Le modeste patrimoine de Ninon lui assurait une entière indépendance et lui permettait, dans ses amours, la plus complète liberté de choix. La noblesse de son caractère écarte, d'ailleurs, tout soupçon de calcul et donne un éclatant démenti aux assertions, du reste contradictoires^ de Tallemant des Réaux qui attaque son désintéressement, sauf à le vanter plus loin.
I^e lendemain du jour où elle avait cavalièrement con-
ET SA COUft. 17
gédié Saint-Étîenne^ de Rarai, Coulon et d'Aubijoux. Ninon adressa une provocation au marquis d'Andelot^ duc de Ghâtillon. Elle l'attendit dans son boudoir du rez-dechaussée et se mit à philosopher pour animer sa solitude.
— En vérité^ se dit-elle, résumant ses rêveries, le monde est organisé d'une singulière façon. Les choses frivoles sont l'unique domaine des femmes. Les hommes
se sont réservé le droit aux qualités essentielles
Pourquoi ne me ferais-je pas homme ? De ce jour,
je me fais homme, et voilà pourquoi je traite d'égal à égal avec d'Andelot.
Bientôt ce dernier entra avec la fougue de son âge et se jeta aux pieds de Ninon, comme éperdu de son bonheur.
C'était un jeune homme de belle et noble niine. Sa physionomie tout à la fois douce et fîère, ses grands yeux noirs et pleins de fêu, l'enjouement de son esprit et l'élégance de ses manières exerçaient une séduction irrésistible.
—* Debout ! s'écria Ninon, avecuo sourire à dépêcher un saint dans les griffes de Satan. Venez, ajouta-t-elle,
venez vous asseoir près de moi, plus près encore
Maintenant, marquis, jasons. Et d'abord que dites-vous de ma folie ?
— la plus gracieuse des créatures, de quelle folie voulez-vous parler ? demanda d'Andelot.
— N'ai-je pas renversé les rôles ? Lequel des deux a écrit à l'autre... ce que vous savez ?
— a Je vous aime. » Ne vous l'avais-je pas répétée
18 NINON DK KENCLOS
cent foisoctte phrase dont cloaque mot, en passant, brûlo les lèvres ? Oui, Ninon, votre lettre n-est qu'une réponse,, mais une réponse que je voudrais payer de mon sang !
— Marquis, gardez votre sang valeureux pour le service du Roi, et contentez-vous de me payer en bel et bon amour.
— Comptant ?
— Vous êtes, mon cher, naïf comme un homnie d'esprit qui dissimule*
— Comment donc faut-il vous appeler ? Ange ou... ?
— Je m'appelle Volupté ! interrompit Ninon, en faisant ruisseler ses longs cheveux sur les joues brûlantes de d'Aiidelot...
— A quoi songez-vous, Gaspard ? ajouta-t-elle, après un silence de quelques minutes.
— Je me disais, répliqua d'AnHelot, que la vie est bien courte pour un amour tel que le mien.
— Bah ! riposta Ninon, la vie la moins longue suflBt à plusieurs amours. Dame nature le veut ainsi. Tout icibasn'est-il pas condamné au changement, le cœur comme le reste ?
— Vos dix-huit années, ma charmante, sont d'humeur bien raisonneuse. Vous mentez à votre nom, ô Volupté !
— N'accusez que vous, d'Andelot. Pourquoi laisser à ma raison le temps de revenir?
Le marquis s'empressa de fermer la bouche à Ninon.
Quinze jours s'écoulèrent dans cette alternative de
chaleureuses étreintes et de dialogues enjoués. Ce quar-
KT SA COI Ti. 19
lier de lune (U* miel passée d'Andelot prit sa volée, s'îi- 'bandonnant aux bonnes fortunes qui le poursuivaient. Le cas était nouveau pour Ninon^ habituée jusqu'alors à sonner elle-môme Theure de la séparation. Elle s'en plaignit à la Moussaie^ ami intime du fugitif. L'aide de camp de Laval courut appréhender au corps le lieute- ^ nant général et le ramena pieds et poings liés à Thôtel des Tournelles. Ninon gourmanda le coupable^ qui se couvrit, comme d'un bouclier, des paroles rapportées plus haut.
— Mes torts, dit-il en souriant, sont ceux.de dame nature. Tout ici-bas n'est-il pas condamné au changement, le cœur comme le reste ?
— Marquis, vous avez un faux air de ressemblance avec la nymphe Écho, et c'est peut-être ce qui pae fait incliner vers vous, car je suis plus homme que vous ne pensez. ^
— Ninon, je proteste î
— Huguenot !
— Que voulez-vous ? Je chasse de race. On n'est pas pour rien l'arrière-petit-fils de Tamiral de Coligny !
— L'amiral de Coligny ! s'écria le comte de Brancas, envahissant la conversation, comme il venait d'envahir le jardin où cette scène se passait. Un grand homme ! ajouta-t-il, mais vous êtes plus fort que lui, car il est resté sous les coups de ses assassins, tandis que vous voilà debout, vous, malgré le coup mortel que le duc de Guise vous a porté l'autre jour sur la place Royale !
io MNON DK LKNCLOS
— Comte^ dit Ninon^ vous êtes cruel dans vos distractions. Comment ! vous ne voyez pas que c'est H. d'Andelot qui est devant vous^ et non le comte Maurice de Coligny... qu'il ne vous est plus donné de voir ?
— Oh ! pardon, marquis, pardon d'avoir réveillé vos regrets !
— On pardonne tout... aux enfants, fit d'Andelot, avec un sourire mélancolique»
— A propos d'enfants , réprit le Hénalque de la Bruyère, en ramassant ce mot sans savoir pourquoi et sans en avoir saisi TappUcation, je vais vous apprendre une nouvelle...
— Quelle ? interrompit Ninon ; madame la comtesse serait-elle accouchée de deux jumeaux ?
— Point.
— J'y suis, dit d'AAdelot : M. de Brancas a été admis à voir le curieu)? produit de la naine donnée à Anne d'Autriche par l'infante Claire-Eugénie, et mariée à ce grand diable d'Irlandais nommé Lavau.
— Pas davantage.
— De quoi s'agit-il donc? demanda Ninon. Accouchez vous-même.
— Je me bats demain.
— Vous vous battez ? et c'est à propos d'enfants ?
— Hais qui parle d'enfants ? s'écria Brancas qui avait complètement perdu de vue son point de départ. Je me bats pour l'amour de vous.
ET SA coun. «1
— En vérité ? c'est trop d'honneur, monsieur le comte. Et avec qui croisez-vous le fer ?
— Serait-ce, dit d'Andelot en se jouant, une manière indirecte de m'appeler en champ clos?
— Votre tour viendra, riposta gaftnent Bi^ncas, si vous tentez de prendre racine à Thôtel des Tournelles.
— Allons, maître rêveur, reprit Ninon, laissez là ce badinage et contez-nous votre affaire.
— Tout à l'heure, venant ici, j'avisai un groupe d'hommes arrêté devant l'hôtel de Rohan. Je me dirigeai vers ce groupe et j'aperçus Saint-Étienne, le capitaine des chevau-légers, en train de coller contre la muraille un billet portant votre signature. D'Aubijoux, Rarai et. Cou- Ion lui adressaient d'inutiles remontrances. Ce voyant, j'arrachai le papier et bâtonnai le capitaine, comme j'eusse fait d'un insolent poêtereau.
— Ah ! ah! ah ! fit Ninon avec un franc rire, mon cher Brancas, je vous paierai ces coups de bâton-là... plus tard.
— Et qu'a dit M. de Saint-Étienne ? demanda le marquis.
— Il s'est regimbé et a crié entre ses dents : J'aurai votre vie ! — Venez la prendre, ai-je répliqué, en mettant flamberge au vent. — Je la prendrai quand il me plaira, ajouta-t-il ; vous m'avez insulté, c'est à moi de choisir le jour et l'heure de la réparation. — A votre guise. ~ Donc, continua-t-il, à demain, ici même, au coucher du soleil. — A demain, au coucher du soleil.
2i NINO^ OK I.KNCÎ.OS
fis^je de mon c6té. Sur ce^ je pressai les mains de Rarai^ Coulon et d'Aubijoux^ qui riaient sous cape^ et je gagnai la rue des Tournelles.
— Corbleu î s'écria d'Andelot, je veux être de moitié dans cette rencontre^ à moins^ mon cher comte, que vous n'ayez déjà fait choix d'un second.
— Nullement. J'accepte votre offre de grand cœur.
— Et moi, dit Ninon, j'ai bien envie de me jeter au milieu de la mêlée pour arrêter l'effusion du sang.
— Vous ne ferez pas cette folie, répliqua Brancas, car il faut que notre querelle suive son cours.
— Vous me permettrez du moins, mon bouillant chevalier, de mettre ce nœud de rubans à la garde de votre épée.
— Vous voulez me rendre invincible ! dit Brancas en baisant la main de Ninon. Maintenant que me voilà paré (le vos couleurs, je vais prendre congé de vous, pour aller régler mes affaires. Je compte sur vous, marquis.
— C'est entendu, à demain, place Royale, au coucher du soleil.
— Bonne chance ! fit Ninon, en se mordant les lèvres pour comprimer un rire près d'éclater.
— Merci et adieu ! repartit le comte en s'éloignant. -—Ah ! ah ! ah ! l'excellente aventure ! Brancas et
Saint-Étienne !
— D'où vous vient donc cette gaîté?
— Connaissez- vous Saint-Étienne ?
— Non.
ET ÏJA CULli. 23
— Eh bien ! vous saurez demain pourquoi je riais. Mais j^y pense, il faut aussi mettre ordre à vos affaires.
— Nous les réglerons ensemble, s'il vous plaît. Vous m'aiderez à me raccommoder avec le ciel.
— Je vous rouvrirai, dit Ninon, en ouvrant les bras.
Et tous deux de remonter les degrés du rez-de-chaussée, et de gagner la salle à manger où était dressée une table servie avec une exquise délicatesse.
Ia place Wtojmlem ~ Miossens. — Marloa de I/ori
Le lendemain^ à Theure indiquée^ deux seigneurs s^accostaient près de Thôtel de Rohan et se tendaient amicalement la main.
— Vous attendez quelqu'un^ chevalier ?
— Oui, et vous, marquis?
— Moi de même.
C'étaient Rarai et d'Andelot arrivés seuls au rendezvous et prêts, en leur qualité de seconds, à s^entr'égorger tout à rheure, sans merci, quoique sans haine. Ainsi le voulaient les mœurs de cette époque, où la vie semblait un poids dont on avait hâte de se débarrasser. Il fallut que Richelieu coupât quelques-unes de ces têtes folles pour ramener le bon sens dans les cervelles et faire rentrer les épées aux fourreaux. Et encore se rencontrait-il parfois des insensés qui bravaient Tédit fatal, au grand soleil et au cœur de Paris, afin sans doute que le bourreau ne chômât pas.
Pour passer le temps, d'Andelot et Rarai, devisant d'aventures galantes, cheminaient de concert sur la place
mm\ DE LËiNCLOS ET SA COUK. 25
Royale, si vivante alors et si déserte aujourd'hui. Autour d'eux commençaient à affluer des promeneurs qui venaient se concentrer sur ce point et s'y fouler, sous prétexte d'y rfspirer. C'était la mode ; n'est-ce pas la mode maintenant de se porter en masse aux Champs-Elysées et de s'y délecter de la poussière des équipages ?
Nos deux seconds finirent par se lasser d'attendre Brancas et Saint-Étienne, que leurs yeux cherchaient en vain devant l'hôtel Rohan et qui n'avaient garde d'ai*river.
— J'aurais dû m'en méfier, dit Rarai.
— Vive Dieu ! fit d'Andelot, c'est ce que je pensais aussi.
— Seriez-vous le second de Brancas ?
— Oui, et vous êtes sans doute celui de Saint-Etienne ?
— Hélas ! oui.
— Voilà le rire de Ninon expliqué, se dit d'Andelot.
— Un poltron et un distrait ! s'écria le chevalier ; nous sommes bien partagés. Mais j'aperçois Coulon et d'Aubijoux qui nous donneront peut-être de leurs nouvelles.
— Eh bien ? firent en même temps les deux nouveaux venus.
— Nous n'avons vu personne, répondit Rarai avec dépit. '
— Nous sommes plus heureux que vous, dit d'Aubijoux en souriant, car nous avons laissé le comte de Brancas aux Tuileries, dans le jardin de Renard, où il semblait absorbé par la musique Italienne.
20 MNO.N DE LFNCLOS
— Qu'il n'écoutait probablement pas, ajouta Coulon. Quel homme ! N'eut-il pas la fantaisie, le jour de ses noces, d'aller retenir un lit chez la Vienne? — Vous? lui dit le baigneur, mais vous n'y songez pas. — Si, je viendrai coucher ce soir. — Je pense que vous rêvez ; vous vous êtes marié ce matin. — Hé ! ma foi, je n'y songeais pas.
— La plus curieuse de ses équipées, fit d'Andelot, c'est lorsqu'en campagne on lui donna une fausse alarme et qu'il prit une vache sellée pour son cheval.
Et tous de rire, excepté Rarai.
— Riez, messieurs, dit-il ; pour moi, je ne suis guère d'humeur joviale.
— Pardieu ! chevalier, s'écrifiC gatment d'Andelot, si la main vous démange, vous n'allez qu'à parler.
— Oui, marquis, la main me démange fort, mais c'est pour prendre un bâton et non une épée. M. de Rrancas a eu raison de ne point paraître, et encore plus raison de houspiller les épaules de M. de Saint-Étienne, que je prétends caresser à mon tour. On ne dérange pas ainsi un honnête homme. Et, sans plus tarder, je cours à sa recherche.
— Si vous le trouvez,je veux que... ma femme m'aime, dit Coulon, que d'Émery devait bientôt rendre père.
— Il faudra qu'il se cache bien !
— Il se cachera comme une taupe, dit d'Aubijoux en riant comme s'il eût commis une saillie.
Rarai avait déjà disparu, les autres se séparèrent aussi.
Coulon et d'Àubijoux allèrent saluer la présidente Tambonneau qui se promenait sous les arcades^ et d'Ândelot alla droit à une chaise arrêtée près de l^ôtel de Sablé.
— Vous" voilà sain et sauf, dit Ninon avec un accent railleur. Je tremblais pour vos jours !
— Mauvaise ! vous saviez bien qu^un duel ne pouvait avoir lieu entre Brancas et Saint-Étienne !
Et il se disposait à prendre place à côté d'elle :
— Pai*don ! marquis, fit un personnage en se démasquant.
— Miossens !
— Oui, mon cher, dit celui-ci.
— Ah! je comprends : c'est mon escapade de l'autre jour qui me vaut cela. Ninon se venge;
— Point. Ninon change ; voilà tout. Sans rancune, marquis.
— Parbleu ! que Tamour s'en aille, pourvu que l'amitié lui succède ! Avec vous, l'un vaut l'autre.
— Votre main, dit Ninon en se penchant du fond de la chaise.
D'Andelot prit la petite main légèrement potelée qu'on lui tendait, et y déposa un cordial baiser.
Et comme il allait disparaître :
— A mon tour, s'écria Miossens mettant la tête à la portière. Marquis, ajouta-t-il en baissant la voix, maintenant que vous m'avez cédé la place de si bonne grâce, rendez-moi, je vous prie, un nouveau service.
— Parlez, comte.
— Là-bas^ près de Fhôtel de Saint^Géran^ stationne une chaise qui attend votre serviteur. Vous plairait-ii de dire un mot à Marion ?
— Deux mots.
— Parfait ! adieu^ marquis.
— AdieUy comte.
— Que disiez-vous à d'Andelot ? demanda Ninon, en regardant ce dernier se perdre dans la foule, et après avoir donné aux porteurs Tordre de toucher à l'hôtel.
— Je m'efforçais de le consoler.
— Efforcez-vous de Teffacer. Vous avez de l'esprit, ahusez-en.
Tandis que Ninon et Miossens gagnaient la rue des Tournelles, en jouant aux propos interrompus, d'Andelot parlementait avec Marion de Lorme qui l'avait gra- (Meusement accueilli dans sa chaise.
— Ce n'est pas vous que j'attendais, dit-elle à d'Andelot, tout en lui accordant l'hospitalité.
— Qui donc ?
— Curieux !
— Bah ! prenez que je suis un accident et supportezmoi.
— Tiens, il est amusant, ce petit marquis. Mais Test-il toujours ?
— Mettez-moi à l'épreuve.
— Essayons. Où allons-nous, marquis?
— Belle demande ! Chez Marion. N'avons-nous pas à causer ?
Kï SA COI lî. Jî)
— C'est vrai.
Et la chaise reprit le chemin de Timpasse Guéménée^ où demeurait la célèbre courtisane.
Harion de Lorme était d'une beauté splendide et de grande mine. Une seule chose la déparait quelquefois : son nez se couvrait de tons rouges qu'elle ne faisait disparaître qu'en tenant des matinées entières ses pieds dans Feau bouillante. Elle chantait et jouait du.théorbe à ravir. Elle dépensait follement son patrimoine qui se composait de vingtrcinq mille écus^ et s'abandonnait au courant de sa nature lascive. Elle jalousait 1a vivacité d'esprit de Ninon^ qui lui faisait défaut^ mais savait^ comme elle^ communiquer à tous ses mouvem^ts la grâce la plus exquise. C'était^ en un mot^ ainsi que nous l'avons dit ailleurs^ un instrument parfait de plaisir sensuel. Elle refusait l'argent^ mais non les cadeaux. Elle gardait^ comme un trophée^ un jonc de soixante pistoles que lui avait donné Richelieu et qui venait de madame d'Aiguillon. Le grand cardinal avait fait d'une pierre deux coups.
L'impie des Barreaux fut le premier amant de Marion. Il l'avait installée au faubourg Saint-Victor, dans une maison tort joliment meublée et de laquelle dépendait un beau jardin. Quand il allait l'y visiter, il disait : « Je vais à l'île de Chypre. » — Après des Barreaux, ce fut le tour de Rouville, Arnauld, Cinq-Mars et Miossens.
D'Andelot venait donc en sixième ligne. Sa fidélité était de la même espèce que la fidélité de Marion. Il quitta bientôt la place et eut pour successeurs Brissac.
tO MNON DE LENCI.OS
(rÉmery, Coulon^ la Ferté Senectère, Chevry et de Mesmes. La vie de Marion fut assez bien remplie^ puisqu'elle n'avait que 1 rente-neuf ans quand elle expira, tuée par Tantimoine pris à haute dose. La cour et la ville vinrent la voir sur son lit de mort, où on Texposa avec une couronne de pucelle. Le curé de wSaint-Gervais fit cesser celte singulière exhibition, qui lui parut ridicule. Il {Jlut des vers sur la courtisane défunte. Saint- Evremont s'écria d'une voix gémissante :
IqI les amours sont en deuil, Et la volupté désolée r4herche à l'entour de son cercueil Où son ombre s'en est allée.
Loret, dans son journal rimé, annonce ainsi la fatale nouvelle :
l.a pauvre Marion Delorme, D6 si rare et plaisante forme, A laissé ravir au tombeau Son corps si cbarmant et si beau.
Baye croyait trouver dans la succession de sa sœiu' une fortune considérable ; mais les grandes dépenses do Marion et l'entretien de sa famille l'avaient obligée à mettre en gage jusqu'au collier reçu du surintendant d'Émery. Du reste, le temps était loin où une courtisane faisait don d'une statue d'or massif au temple de Jupiter avec cette inscription : de l'intempérance des grecs ; et do p'u?; réédifiait les murailles de Thèbes, sur lesquelles
KT SA anw. 31
furent gravés ces mots : phryné a rçlevé ck qu'a-
LEXANDRE A DÉTRUIT.
D'Ândelot eut une fin aussi prématurée que Marion de Lorme : il fut tué^ en 1649^ au combat de Charenton^ dans toute la vigueur de l'âge, peu de temps après avoir épousé la belle mademoiselle de Boutteville. La France, sans la Fronde, aurait compté un grand capitaine de plus. Condé le pleura, et Paris, c'est-à-dire le pays tout entier, partagea la douleur de Condé.
Maïs coupons court à ces souvenirs funèbres et retournons à rhôtel de la rue des Tournelles.
Ninoi> retint auprès d'elle un long mois ce Miossens, selon Scarpon,
A l'amour si sensible, Mais si léger en toutes ses amours Qu'il change encore et changera toujours.
Ils se séparèrent d'un commun accord. Seulement le comte laissa chez Ninon une trace de son passage^ trace bientôt disparue : un enfant mort-né. Il alla échouer misérablement auprès de madame de Courcelles-Harguenat^ une veuve qui se consolait de la perte de son mari dans les bras d'une kyrielle d'amants^ desquels faisait partie Bachaumont^ qui à la fin l'épousa^ content de répreuve.
Roquelaure rit beaucoup de Téchec.
— Ce brave Miossens, dit-il, ce conquérant à qui rien ne résistait, a été trois mois devant une bicoque, une méchante place qu'on appelle Marguenc^, et a levé le piquet honteusement.
MNON T)K LENCI.OS KT SA OOÎ i;. 93
Ce à quoi d'autres mauvais plaisants répliquèrent : — Il n'avait garde de la prendre : il y a trop de gens dedans.
Devenu plus tard le maréchal d'Albret^ Miossens ne se montra pas à la hauteur de sa fortune^ du reste imméritée, car il n'avait jamais pris que la loge d'un abbé.... Il crut masquer son incapacité notoire en la couvrant d'une morgue excessive. Il se faisait donner du Monseigneur et se livra ainsi^ de gaitéde cœur^ à la risée des courtisans. Mais rendons-lui justice sur un point où il était resté homme d'esprit. Il n'avait garde d'être dévot et n'avait attaché un petit collet à sa personne que pour obéir à la mode. Quand ce dernier mourut, le maréchal fit graver sur sa tombe une épitaphe narquoise :
Ci-gtt Bertrand, cet aumônier
D'un des plus grands seigneurs de France ,
Qui n'en reçut jamais denier
Ni dit de messe en sa présence.
A l'époque où Miossens, « aux maris si terrible, » précédait la Rochefoucauld dans le cœur de madame de Longueville, le frère de la duchesse mettait sa gloire aux pieds de Ninon. C'étaitune conquête digne d'elle que le jeune vainqueiir de Rocroy et de Lens. Les traits de son visage manquaient de régularité, mais ses yeux ardents faisaient oublier un nez trop aquilin et des dents qui débordaient. Ses cheveux touffus et en coup de vent avaient l'aspect d'une crinière de lion. Le duc d'Enghien, d'ailleurs admirablement taillé, imposait par son grand
air et la noblesse de sa démarche. Entre temps, il dépouillait le héros et^de la meilleure grâce du monde ^ s^entretenait de théâtre avec Corneille ou même luttait de lazzis avec Voiture et Scarron. A Toccasion, il tournait le vers aussi bien qu'un poète de profession et menait les muses, comme ses troupes, tambour battant. Témoin ce couplet, improvisé à table et dirigé contre un de ses lieutenants les plus distingués, le père du maréchal :
Je bois à toi, mon cher Marsin.
Je crois que Mars est ton cousin
Et Bellone est ta mère ;
Je ne dis rien du père, ^ Car il est incertain Tin, tin, trelin, tin, tin, tin, tin.
Celui qui demain s'appellera le grand Condé se faisait battre sur le terrain de la galanterie par le marquis de Soyecourt, tant bafoué par madame de Sévigné. Le chasseur forcené, introduit, à la deiTiande du roi, dans la comédie des Fâcheux, était, du reste, un rude jouteur. Benserade le certifie avec Taccent de l'admiration :
Contre ce fier démon voyez-vous aujourd'hui
Femme qui tienne?
Et toutes cependant sont contentes de lui,
Jusqu'à la sienne.
Donc le duc d'Enghien, malgré sa robuste charpente^ n'apportait dans B^s amours que des velléités, comme Henri IV qui, selon Tallemant, a volé la qualification de Vert-Galant, et que la marquise de Verneuil appelait capitaine Bon-Vouloir,
KT SA COUII. 35
~ Mon cher prince, lui dit un jour Ninon, il est plus difficile de Taire l'amour que de commander des armées. Le prince s'inclina en signe d'assentiment.
— Vous êtes un grand homme de guerre, ajoula-t-elle. Et tous deux de rire, ainsi qu'un troisième personnage
présent à cette scène, Saint-Evremont, leur ami commun et lieutenant des gardes du duc d'Enghlen; cavalier de helle taille, de physionomie tout à la fois avenante et malicieuse, et dont les yeux bleus contrastaient avec sa chevelure noire. Il avait quelque chose du rictus remarqué chez Voltaire. Il faisait des armes, comme il lançait le mot, avec une suprême adresse. La hotte de M. de Saint-Évremont était un terme consacré dans les académies.
— Je voudrais bien, fit le cluc, pour détourner de soi les railleries de Ninon, je voudrais bien que le disciple d'Épicure consenUt à m'éclairer sur la morale de ce philosophe si ^versement appréciée.
Ninon eut la générosité de témoigner le même désir.
Ce thème avait le don de passionner toujours Saint- Évremont. Aussi s'empressa-t-il de prendre la parole avec un ton légèrement doctoral.
— Je confesse, dit-il, que de toutes les opinions des philosophes touchant le souverain bien, il n'y en a point qui me paraisse aussi raisonnable que celle d'Épicure. Ses ennemis l'ont décrié comme un sensuel et un paresseux. <iui ne sortait de son oisiveté que par la déluiuclic.
3ii MMJN 1>K LK-NCLOS
Mais, si des villes Tont en horreur, d'autres lui ont élevé des statues. Des amis malavisés ont prétendu, à sa décharge, qu'il avait voulu introduire une volupté plus dure que la vertu des stoïciens. Cette jalousie d'austérité me parait extravagante dans un philosophe voluptueux^ de quelque manière qu'on tourne sa volupté. Beau secret de déclamer contre une vertu qui ôte le sentiment au sage, pour établir une volupté qui lui défend le mouvement ! Quel sujet avait un philosophe, qui ne croyait pas à l'immortalité de l'âme, de mortifier ses sens ? Pourquoi mettre le divorce entre deux parties composées de même matière, qui doivent trouver leur avantage dans le concert et l'union de leurs plaisirs ? Je pardonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des her bes ; mais qu'un philosophe, qui ne connaît d'autres biens que ceux de ce monde , que le docteur de la volupté se fasse un ordinaire de pain et d'eau, pour arriver au souverain bonheur de la vie, c'est ce que mon peu d'intelligence ne comprend point. Je pense, moi, qu'Épicure était un philosophe fort sage, qui, selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos, ou la volupté en mouvement. Quand on a dénoncé la recherche de ses repas, je me persuade que l'accusation était bien fondée. Quand on a, d'autre part, fait valoir ce petit morceau de fromage qu'il demandait pour faire meilleure chère que de coutume, je veux bien croire à cette sobriété. Lorsqu'on dit qu'il philosophait avec la belle Léontiuni, on dit vrai ; lorsqu'on soutient qu'il se diver-
ET SA mm\. 37
tissait avec elle^ on ne uient pas. Il y a teiDps de rire et temps de pleurer^ selon Salomon ; temps ,d^^e sobre et temps d'être sensuel^ selon Épicure. Indulgent aux mouvements de la nature^ conU'aire auX' efforts, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fôt une économie de Tappétit et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'inquiétude qui les précède et du dégoût qui les suit
— Voilà un homme d'arme^ dit le duc d'Enghien, qui a une aptitude merveilleuse pour mettre les choses philosophiques en lumière.
— Je demande la conclusion, ajouta Ninon.
— Je conclus, reprit Saint-Évremont, que l'indolence et la tranquillité devaient faire le souverain bien d'Épîcure infirme et languissant. Pour un homme qui est en état de pouvoir goûter le plaisir, je crois que la santé se fait sentir elle-même par quelque chose de plus vif que l'indolence, comme une bonne disposition de l'âme ne se contente pas d'une situation calme. Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d'être touchés des uns et blessés des autres. Sans tant de philosophie, un peu de raison nous fera goûter les biens aussi délicieusement qu'il est possible et nous accommoder des maux aussi patiemment que nous le pouvons.
38 NINON M Lhi.NCLOS
— Amen ! fit Ninon d'une voix Hùtée et avec une onction maligne.
— ^ Ma belle railleuse, ne partagériez-vous pas nion sentiment? demanda Saint-Evremont, sans se déconcerter.
— Vous savez bien, mon ami/répondit Ninon, redevehue sérieuse, que mon opinion sur le maître est conforme à la vôtre. Seulement je résume ainsi sa morale : On ne doit faire provision que de vivres, et jamais de plaisirs^ qu'il faut prendre au jour le jour.
— Ah! pour le coup/ s'écria le prince, voilà une religion que j^embrasse avec frénésie.
Et, ce disant, il embrassa la prêtresse sur ses lèvres si fines et si roses. C'était alors le seul baiser connu et que Ton échangeait tout naturellement, au regard de tous, et sans que l'amour fût de la partie.
— Prince, reprit Ninon, il ne faut pas se convertir à la légère. Avez-vous la foi ? Vous êtes doué d'un esprit satirique qui la comporte peu.
— C'est vrai, dit Saint-Évreniont; VoUs quittez une religion qui enseigne des miracles et vous vous en moquiez. Ne pourrez-vous pas aussi tourner en ridicule Êpicure et sa doctrine ?
— Soyez sans crainte. La doctrine du plaisir n'appelle; ni le doute ni la raillerie. Mais vous venez de faire allusion à une particularité de ma vie que je croyais peit connue.
— Pour num compte^ jeFignorecomplétement^ ajouta Ninon. Veuillez m'en faire part.
— Oh! la chose est bien simple. C'était en Bourgogne. Il y avait un possédé qui faisait un vacarme d'enfer et que les braves gens du pays n'osaient approcher. Ce miracle^ cette jonglerie me fouetta le sang. J'allai droit au possédé et le narguai en f ace^ tandis qu'il mettait tout le monde en déroute. Et comme il semblait vouloir se précipiter sur moi : « Monsieur le diable^ m'écriai-je en brandissant ma canne^ si tu me touches^ je t'avertis que je rosserai bien ton étui! » La diablerie avait disparu.
— Voilà qui prouve, dit Ninon en riant aux .éclats, qu'un peu de bois vert vaut mieux, pour exorciser, que quelques gouttes d'eau bénite.
— Maintenant, que décidons-nous ? demanda Saint» Évremont, en affectant une gravité solennelle. Admettons-nous monsieur le Prince dans le troupeau d'Épicure?
— Je l'en crois digne, répondit Ninon. Nous allons donc procéder à son initiation, selon les rites d'usage. Voulez-vous m'accorder la parole ?
— Très-volontiers.
— Je commence. Répondez, prince. Qu'est-ce que le souverain bien ?
— C'est le plaisir, dit le duc d'Enghien en souriant.
— Admirablement répliqué î continuons. En quoi consiste la vertu?
— A aimer le plaisir.
40 ^NINON DE LENGLOS
— « D'accord^ riposta la railleuse, mais aimer ne suffit point...
i— On fait ce qu'on peut, repartit le prince^ avec quel- €pie brusquerie.
— C'est juste, dit Saint-Evremont, intervenant pour mettre dû baume sur la plaie. Épicure n'exige pas l'impossible.
— Vous êtes vif, monsieur le néophyte, ajouta gaiement Ninon.
Puis elle lui rendit, en manière d'accolade, le baiser qu'elle avait reçu tout à l'heure.
Le due d'Enghien avait repris une physionomie enjouée.
En ce moment, on entendit gratter à la porte. C'était Miossens qui n'avait pas oublié le chemin de la rue des Tournelles et qui y revenait comme ami. Ainsi devaient faire tous les amants de Ninon.
Le duc d'Enghien, Miossens et Saint-Évremont avaient longtemps vécu sur le pied de la plus cordiale amitié ; mais cette bonne entente devait bientôt cesser. Ils avaient formé une société de médisance, et c'était à qui donnerait le meilleur coup de langue. Le ridicule était le gibier qu'ils pourchassaient. Ici, comme ailleurs, la victoire se mettait presque toujours du côté du prince. Les deux autres finirent par se lasser d'avoir si souvent le dessous. Us étaient alors dans cette situation d'esprit, qu'ils avaient soin, du reste, de dissimuler.
— Eh bien ! Miossens, quoi de nouveau ? demanda le
prince. Avez-voùs fait rehcontre de quelque sottise humaine ignorée ?
— Hélàs ! monseigneur^ vous me prenez au dépourvu.
— Vous baissez^ mon cher, dit le duc d'Enghien, en ricanant.
Et, de la façon la plus courtoise, il prit congé de la compagnie. Mazarin Tattendait : c'était peu de temps avant la Fronde.
— La chasse au ridicule, s'écria Miossens, dégénère en manie chez monsieur le Prince.
— En effet, repartit Saint-Ëvremont, la passion qu'il a de blasonner le ridicule des autres lui donné un ridicule d'une espèce toute nouvelle.
Le mot parut piquant à Miossens, qui le fit circuler jusqu'à ce qu'il arrivât aux oreilles du duc d'Enghien. Celui-ci rugit comme un lion blessé, et ne se contenta pas de rugir. Il rompit toutes relations avec le comte et enleva à Saint-Évremont la lieutenance de ses garder.
— Messieurs, dit Ninon qui n'avait pas écouté ce dialogue, et qui venait de donner Tordre d'atteler, si vous voulez m'accompagner au Cours où je vais respirer la fraîcheur de la rivière, que l'un de vous me donne le bras.
Miossens offrit le sien et Saint-Évremont suivit. Le carrosse était déjà au bas de l'escalier, comme si la parole de Ninon eût été parole de fée. Elle était adorée de tout le monde^ même de ses gens. De là venait la prodigieuse célérité avec laquelle étaient exécutés ses moindres ordres.
La voiture ne tarda pas à disparaître dans la direction de iarue Saint-Antoine. •
Le Cours-la-Reine^ où elle se rendait^ était le lieu consacré aux promenades en équipage. Cette fois la mode avait une excellente raison d'être : le voisinage de Teau.
JLe Co«rs-la«lietue« — iVaTaillefl.--<Eies trois daetipurs*
Ce jour-la il y avait foule au Cours. Uq temps magnifique favorisait les promeneurs^ Les ardeurs du soleii étaient tempérées par une légère brise qui soufflait du côté de la Seine.
Rien de plus animé et de plus curieux que 1^ spectacle que Ton avait sous les yeux. Voici la spintuelle madame de Choisy et son suivant^ le duc de Caudale ; madame de Gondran et la Roche-Giffard^ un gentilhomme, huguenot qui sera tué au combat de Charenton ; madame de la Roche-Guyon, entre le duc de Brézé, qui prétend descendre des Abencerrages, et le poëte Benserade^ un rousseau qu^elle se ruine à parfumer ; madame de la Suze ef le comte du Lude^ le cinquantième suppléant d'un mari borgne, ivrogne et brutal ; madame Lévesque et Tavocat Patru, rival de deux abbés ; la duchesse de Montbazon et le Boutlftiier de Rancé, qui bientôt ir^ s'enterrer à la Trappe^ emportant dans une cellule la tête de sa maîtresse, morte de la petite vérole. Voici encore .madame de Sévigné en compagnie de Ménage qui sou-
44 NINON DE LENGLOS
pire en latin et qu'elle désole de sa gaieté sans trêve; la présidente Tambonneau flanquée de ses deux éternels cavaliers^ d'Aubijoux et Coulon ; enfin^ pour clore dignement cette revue^ mesdames Pilou et Cornuel passant tout le monde au Bl de leur langue si aiguë.
Ninon ne porte pas de loup^ comme la plupart des grandes dames qui ont défilé devant nous. Venue pour respirer, elle a laissé son visage à découvert. Pourquoi se masiquerait-elle ? A-t-elle à ménager le mari « bel et bon » que'Scarron lui a follement souhaité ? NVt-elle pas mis sous ses pieds mignons les entraves sociales dont la vie des femmes est emt>arrassée ? Elle défie la médisance^ d'où qu'elle parte. D'ailleurs mesdames Pilou et Cornuel ne font-elles pas profession d'être ses meilleures amies ? Elles échangent avec N!non^ en passant, le plus gracieux salut.
Un moment après, sa voiture croise celle du maréchal de Grammont, qui s'arrête pour y laisser monter un gentilhomme de haute taille, droit comme un peuplier et jaune comme un Javanais.
— Quel est ce cavalier? demande vivement Ninon.
— Je ne sais, réplique Saint-Évremont^ en clignant
de l'œil.
— Comment! s'écrie Miossens, vous ne connaissez pas M. de Navailles qui commande la compagnie de chevau-légers de Hazarin ? Un origifial d'une amusante espèce ! il dit un jour que si Dieu lui avait fait la grâce de le faire naître Turc, Turc il serait demeuré.
— Ce dmt être un Gascon, dit Saînt-Ëvremont qui a ta prétention de démêler les races au premier coup d'oàl.
— Mon cher, vous avez deviné juste.
— E^bien! ajoute Ninon, ce Gascon me plaît. Êtesvous quelque peu lié avec lui, HiQssens ?
— Assez pour aller le |wendre et vous le dépécher, si le cœur vous en dit.
— Aujourd'hui inénte ï
— Ëh ! eb ! vous êtes pressée, ma belle.
— Ce n'est pas répondre.
— Eh bien, oui, aujourd'hui même et de ce pas.... Il a sauté en bas de la voiture.
— Hais le carrosse du maréchal est déjà loin.
— Je le rattraperai, dit Hiosgens en souriant.
Et, d'un bond, ii enjambe le cheval que Navaitles montait tout à l'heure et qu'un laquais conduisait en laisse. Ce dernier, stupéfait, l&che la bride et regarde, sans bouger, le comte qui galope du côté de Passy .
— Comme il y va ! dit gaiement Ninon.
— Il a les ailes de Mercure : c'est dans son r6le.
— Maintenant, à l'hôtel 1
L'ordre est aussitôtexécutéque donné. Le cocher qui, arrivé devant la porte de la Conférence, allait retourner sur ses pas, fouette ses chevaux et les lance dans la direction de la rue des Toumelles.
— Restez-vous à souper, mon ami ? dît Ninon en descendant de voiture.
46 MNON DE LENCLOS
— Si je vous prenais au mot^réplique Saint-Évremont^ vous seriez bien punie.
— Adieu donc, ajoute-t-elle, avec un charmant sourire.
Le lieutenant aux gardes parti, Ninon appela son cordon bleu et lui détailla le menu à préparer.
Bientôt se fit entendre le pas d^un cheval dans la cour, et Navailles se présenta tout essoufïlé.
— Avez-vous faim, monsieur le duc ? dit Ninon à brûlepourpoint.
— Belle dame, j^ai une faim d'enfer.
— A merveille !
— Cela se comprend : je suis venu d'Orléans d une traite. Et s'il faut vous parler franchement, je suis plus harassé que mon cheval. Une vaillante bétequi a nom Pégase et qui vole plutôt qu'elle ne court I
— Pégase! Est-ce que vous commettriez des vers?
— Pas si... î pardon, j'ai la rudesse d'un homme de guerre.
— J'aime la franchise, monsieur le duc. Ne craignez donc pas de me blesser. Mais pourquoi ce nom de Pégase?
— Ah ! voilà. Demandez-le à ce fou de baron Blot qui a voulu être le parrain de mon cheval.
— C'était sans doute pour vous donner la mine d'un poëte.
— Oh! je défends qu'on s'y trompe!
— Certes î
KT SA OOll'i. .47
La conversation était montée à ce diapason^ lorsqu'un laquais vint annoncer que le souper attendait les convives. C'était toujours la même rapidité féerique.
— Bah! se dit Ninon, peut-être a-t-H deTespritàtable. A table, Navailles ne perdit pas son temps en vaine
causerie ; il mangea comme un Anglais et but comme un Allemand.
— Patience ! se dit encore Ninon, il prendra sa revanche plus tard.
Elle le conduisit elle-même dans la chambre qui lui avait été préparée. Une délicieuse chambre bleue.
— Vousjôtes chez«vous, fit-elle; bonne nuit.
— Ah l ceci est de la cruauté, répondit Navailles: ne vous reverrai- je que demain?
— Voilà qu'il se réveille, pensa Ninon ^ Elle ajouta tout haut :
— Si vous aimez les fantômes, monsieur le duc, il est possible que je vous donne le spectacle d'une apparition .
Puis elle se retira pour aller faire sa toilette de nuit. One demi-heure après, elle était de retour.
Navailles ronflait.
— Ah ! voilà qui achève de le peindre, dit-elle ; mais je veux lui jouer quelque tour.
Elle ramasse les habits du dormeur et les emporte dans sa chambre à coucher :
Le lendemain, elle les revêt de bonne heure, et, ainsi accoutrée, va secouer le duc dans son lit en sacrant comme la reine Christine. Navailles ouvre des yeux efFa-
48 NINON DE LKNCLOS
rés : il croit avoir devant lui un galant ivre de jalousie et prêt à tout massacrer :
— Ah ! monsieur, s'écrie-t-il, je suis homme d'honneur ; je vous satisferai ; point de supercherie, au nom de Dieu !
Niuon lui décocha en plein visage un de ces éclats de rire mille fois plus impertinents que le soufQet le mieux appliqué. Puis de s'enfuir et de renvoyer au duc ^s vêtements avec un billet contenant ces quatre mots : <x Mes compliments à Pégase . o .
Navailless'halrille àla hâte et s'éloigne plus confus que s'il avait battu en retraite devant l'ennemi.
Il devait, le pauvre duc, épouser dans trois ans Suzanne de Beaudeau de Neuillan, cette gouvernante des filles d'honneur de la reine, qui ordonna de murer la porte que Louis XIV avait fait secrètement ouvrir pour se glisser la nuit au milieu de ce troupeau de vierges. Le roi très-chrétien, furieux de l'obstacle rencontré, exila le duc et la duchesse, qui furent remplacés par le couple Hontausier, de facile composition. Navailles attendit longtemps le bâton de maréchal de France.
Quelques jours après cette plaisante aventure, Ninon fut prise d'une fièvre brûlante et envoya chercher Gui Patin, qui demeurait alors rue du Chevalier-du-Guet. Ce médecin sceptique, tout frotté de Rabelais et dont le visage avait de l'analogie avec celui de Cicéron, était un de ces habiles théoriciens pour qui la pratique est un écueil. Il diagnostiqua, de prime abord, une maladie mortelle. On
ne peut se faire une idée de la consternation que cette nouvelle jeta dans les rangs des habitués de Thôtel des Tournelles^ accourus à ce dernier rendez-vous. C^était pitié de voir la figure dolente de Condé oubliant la Fronde^ de Navailles oubliant sa fâcheuse équipée^ él de tous les autres^ d'Andelot^ Hiossens^ Saint-Évremont et Brancas.
— Je ne laisse au monde que des mourants ! murmura Ninon^ recouvrant un moment sa présence d^es(Nrit.
Elle jouait sur un mot dont abusaient les précieuses dans leur ridicule patois.^ où soupirer était synonyme d^expirer. Ces « jansénistes de Tamour^ x> comme les qualifia Ninon^ sont le digne pendant des dames galantes de la Restauration^ qui^ on s'en souvient^ raffolaient de Mille voye et des poitrinaires. Celles de Brantôme ne se montrent-elles pas plus sensées?
Encore plus dévot que distrait^ Brancas pressait la moribonde de se réconcilier avec le ciel par quelque bonne prière :
— Je n'en connais qu'une, dit Ninon, et elle n'est plus de saison: a Mon Dieu, faites de moi un honnête homme! »
— Par la barbe d'Esculape ! fit Gui Patin, je vous sauverai, ou j'y perdrai mon nom ! Il ne m'est pas souvent donné d'avoir sous la main un honnête homme, et surtout de votre espèce. C'est bien le moins que, pour un cas semblable, je fasse un miracle. Ah ! ah ! ah ! continua-t-il en riant, comme je vais rendre penauds ces
50 MiNON DK LK.NCLOS
pauvres jésuites! Un miracle sans patenôtres^ avec une simple drogue! Ah! ah! ati ! ils feront la triste mine du diable de Loudun^ nargué par mon confrère Claude Quillet.
Cet accès de gaieté passé. Gui Patin se mit à Tœuvre et composa l'ordonnance qui devait guérir Ninon. Il la porta lui-même chez Tapothicaire voisin, pour en surveiller Texécution, et reparut au bout d'une àemi-heure, tenant une fiole qui renfermait le breuvage dont il attendait merveille.
— Voilà la chose ! dit-il avec un air de conviction qui rassura tout le monde.
Il versa trois gouttes sur les lèvres décolorées de la malade, et elle ne tarda pas à s^endormir. Depuis huit jours, le sommeil lui était refusé.
— * Elle repose, le tour est joué! s'écria Gui Patin» Pardon, monseigneur, ajouta-t-il ens'adressantàCondé, pardon de vous congédier, comme ces messieurs ; mais il faut que la plus grande tranquillité règne ici*
— A Dieu ne plaise, répondit gracieusement le prince, que nous vous troublions dans votre miracle !
Et il ouvrit la marche, suivi de d'Andelot, Navailles et Miossens.
— Eh bien ! fit Gui Patin aux deux autres qui restaient ; vous ne m'avez donc pas entendu ?
— Vous en répondez ? demanda Saint-Évreraont, jetant un regard inquiet sûr Ninon.
— Seriez- vous un mécréant ?
C^tte plaisanterie ramena la confiance dans Târae de Saint-Évremont, qui sortit à son tour.
— Vous pensez, dit Brancas, qu'il est inutile d'appeler un prêtre ?
— Ah çà, monsieur le comte, voudriez- vous gâter nos affaires ?
nie mit poliment à la porte. Puis, après avoir donné des ordres à la femme de chambre, qui, assise au chevet de sa maîtresse, retenait son souffle pour obéir à la prescription, il battit lui-même en retraite et s'en fut visiter des clients qui Tatt^ndaient.
Six semaines s'étaient à peine écoulées que Ninon, complètement rétablie, entrait chez Gui Patin. Le docteur était en train de mordre la Sorbonne à belles dents de complicité avec ses deux amis, Charpentier, le conseil- 1er aux requêtes, et Miron, le président aux enquêtes.
— Messieurs, s'écria Gui Patin en offrant un fauteuil à Ninon, je vous présente un honnête homme que j'ai retiré des griffes de messire Satanas.
— Me voilà, dit Ninon,forcée de croire aux miracles. . . de la faculté.
Miron et Charpentier, qui s'étaient levés, se rassirent en échangeant des regards écarquillés. Us cherchaient un homme et ne trouvaient qu'une jolie femme. Gui Patin riait de leur contenance embarrassée.
— Maintenant, ma belle malade, ajouta-t-il, pour achever la cure, il faut entreprendre un petit voyage. C'est ce que j'ordonne d'habitude aux convalescents. La vie
est un voyage^ disent les poètes. Hoi^ je dis : le voyage est la vie. Le corps a besoin de mouvements et Tesprit d'aspects nouveaux. Donc mettez-vous dans une bonne voiture, et fouette, cocher !
— Ma foi ! répliqua Ninon, votre ordonnance est la bien venue. Je désirais justement accompagner M. de Yillars qui se rend à Lyon.
— L'occasion est aussi belle que bonne. M. de Yillars est un charmant cavalier. Je lui cède le pas : voilà le médecin qu'il vous faut dès aujourd'hui.
Ninon prit congé de Gui Patin, en lui témoignant sa gratUude avec la délicatesse de sentiments qui faisait le fond de sa nature d'élite.
— Je n'oublierai jamais, dit-elle en terminant, que
vous m'avez sauvée.
— Bah ! laissons cela. Il ne s'agit plus que de vous sauver vous-même... avec M. de Villars.
Les adieux terminés, il regagna sa place entre ses deux amis.
— Quelle est cette dame ? demandèrent en chœur le président et le conseiller.
— Cet honnête homme, vous voulez dire.
— Encore l'énigme de tout à l'heure ! fit Miron, avec un haussement d'épaules. Allons, lâchez le mot, s'il est piquant.
Gui Patin rapporta la prière qu'il avait entendue.
— Prière originale ! dit Charpentier. Mais le nom de cette dame?
— Aussi gracieuse que spirituelle^ ajouta le président.
— Elle est adorable ! s'écria le conseiller^ prenant feu.
— Us sont à encadrer tous les deux ! Eh bien ! si vous voulez déposer à ses pieds^ vous^ Miron^ votre sciatique^ et vous^ Charpentier^ vos rhumatismes^ allez rue des Tournelle?^ à quelques pas de la maison de Mansarde et demandez Nii^on de Lenclos.
— Ninon ! s'écria le président stupéfait.
— Ninon ! répéta le conseiller ahuri.
— Oui, Ninon.
— Elle a pourtant l'air d'une honnête personne, dit Miron, après une pause qui lui avait donné le temps de se remettre.
— Quoi d'étonnant, puisque c'est un honnête homme? riposta l'impitoyable railleur.
Les trois docteurs, comme on les appelait, reprirent ensuite la conversation interrompue.
— TillanMIrondate. ^ lie frère de Rtehélteii.
"- lie dernier de» honuiie».
Ninon fit appeler Villars le lendemain.
— Je pars avec vous, dit-elle.
— Enfin ! répliqua-t-il joyeusement. Mais quand ?
— A rinstant même, si vous le voulez.
-— Tpès-bieii! j'attendais votre bon plaisir.
Et il courut donner des ordres en conséquence.
Gui Patin Tavait dit avec raison : Villars était un charmant cavalier. La noblesse de ses manières lui avait valu le surnom A'Orondate, personnage caressé par mademoiselle de Scudéri dans son roman de Cyrm, et resté comme un type de distinction. Pourtant le père du maréchal descendait tout bourgeoisement d'un greffier de Coindrieu. M. de Nemours l'avait remarqué pour sou grand air et se Tétait attaché en qualité de gentilhomme. Il Testimait au point de le prendre pour second dans son duel avec Beaufort. M. de Nemours tué, Villars devint le favori de M^ de Conti, et aida Mazarin dans le dessein qu'avait formé le cardinal de marier sa fille à ce prince.
MNON DE LKNCLOS KT SA COUR. 55
Ninon Tavait remarqué à son tour.
Arrivés à Lyon, nos deux amants s'y installèrent dans l'intention de passer un mois hors de Paris. Hais^ quelques jours après, ce beau projet échoua par un caprice de Ninon.
— Mon cher Villars, demanda-t-elle au déjeuner, étiez-vous libre, lorsque nous sommes partis?
— Libre de quoi ? répondit Villars, étonné d'une semblable question.
— Libre de toute attache féminine.
— Parfaitement. Je venais de rompre avec madame de Gondran qui tournait à la qiélancolie larmoyante et ne savait plus que dire, à propos de rien : « Je ne comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver; j'y prends le plus grand plaisir du mondé. J'aime ma liberté, non pour vivre dans le libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me plaît. N'y a-t-il gpas, ajoutait-elle , bien du plaisir à pleurer tout son soûl, quand on a été quinze jours sans pleurer ? » D'autres fois, elle avait le travers de regretter un mari qu'elle a tant berné de son vivant, l'homme le plus boisé de France et de Navarre. Ce n'était plus une maîtresse, mais bien un fardeau. Madame de Gouville eut la bonté, ou la malice, comme on voudra, de m'en débarrasser. Cette dernière me faisait l'honneur d'être jalouse de madame de Gondran, et s'en fut trouver madame de Villes, à qui elle dit que
j'étais amoureux d'une friponne de huguenote. Sur ce^ cris et larmes à tout fendre. Je repris volontiers la chaîne conjugale. Madame de ViUars avait^ d'ailleurs, déclaré qu'elle allait se laisser mourir de faim...
— Ah ! fit simplement Ninon, avec une indifférence simulée.
Le soir de ce même jour, Ninon s'enfermait dans un couvent de Lyon, et Yillars recevait un billet ainsi conçu :
c( Mon cher Orondate,
c( Je n'ai jamais tué personne, et ne veux pas conimencçr par madame de Villars : retournez en toute hâte auprès d'elle; donnez-lui tout votre amour et conservez votre amitié à
« Ninon. »
— Partie ! s'écria Villars, qui croyait sa compagne de voyage déjà loin de Lyon. Maudite histoire ! continuat-il ; aussi qui aurait pensé qu'une pareille hibie en serait la suite ?
Il regagûa Paris avec la plus grande vitesse, espérant rattraper la fugitive...
Pendant ce temps, on faisait grand bruit par la ville de la conversion de Ninon. Le cardinal-archevêque de Lyon, frère aîné de Richelieu, vint la trouver dans sa cellule. Ce prince de l'Église avait d'étranges manies. Tantôt il prétendsdt être Dieu le Père et tantôt donnait le branle à de folles mascarades, auxquelles il se mêlait
SOUS les déguisements les plus fantasques. Il avait d^incroyables accès de brusquerie. Un jour quelqu'un se présente à lui : « Monseigneur^ je suis Tabbé de Caderousse... » — « Que voule2-vous que j'y fasse? » répond-il en interrompant ce visiteur. — « Qui suis venu pour faire la révérence... », — « Faites4a donc^ » ajoute-t-il. Voici comment il était entré dans les ordres. Son père Tavait d'abord destiné à être chevalier de Malte et voulait qu^il sût nager. Mais il n'y pqt jamais parvenir et faillit même à rester au fond de l'eau. « Va, lui dit-on alors, tu n'es bon à rien... ^u'à être d'église. »
Alphonse-Louis du Plessis de Richelieu, venu pour
catéchiser Ninon, perdit à ce jeu-là le peu de cervelle
qu'il avait. Le convertisseur était converti. Il dévorait de
Pœil cette singulière novice, qui riait de la mine hébétée
du pauvre archevêque.
— Quelle gracieuse créature ! osa-t-il dire à la fin.
— Votre bras ! fit Ninon, en lui passant le sien. Puis elle le poussa tout doucement hors du couvent,
sous les yeux des religieuses, consternées de voir cette diablesse leur échapper et Monseigneur lui tenir lieu de cavalier.
L'archevêque serrait le bras comme s'il eût craint de lâcher aussi sa proie. Lorsqu'ils eurent dépassé la porte, que la tourière avait ouverte d'un air effaré, Ninon s'élança dans la voiture qui attendait et où Richelieu se bâta de la suivre.
— Vous voulez donc, mon enfant, rentrer dans le
58 NINON DR LENGLOS
monde ? diMl^ en lui prenant les mains avec une bonté plus mondaine que pastorale.
— Est-ce que j'en suis jamais sortie ? répliqua-t*elle gaiement. J'ai joué à cache-cache avec monsieur de Yillars.qui ne pouvait s'imaginer que je me fusse blottie dans le c#in d'un couvent^ et qui sans doute^ à cette heure^ me pourchasse sur la route de Paris.. . Voilà tout.
— Ah ! ah! ah ! fit l'archevêque avec un rire bruyant; c'est fort drôle ! mais de quel côté nous dirigeons-nous ?
— A l'hôtel du Plat d'argent, où j'ai confié mon bagage à une femme dont j'ai cousu les lèvres. Je brûle de quitter ces affreux vêtements !
— A Fhôtel du Plat d'argent ! cria Richelieu au cocher qui gagnait le palais archiépiscopal et tourna bride. Est-ce que vous allez me quitter tout d'un coup ? ajoutat-il en jetant sur Ninon un regard suppliant.
— Nous nous rejoindrons là-haut, répondit Ninon. Elle lui montrait malicieusement le ciel.
— Oh ! c'est trop loin î
— Pas mal, mon cher ! On pourrait en faire quelque chose... mais bah ! je n'aimte pas les cardinaux !
— Et pourquoi donc ?
— Voici pourquoi. Feu votre frère le cardinal-ministre me fit un jour ofirir par Marion de Lorme son cœur et cinquante mille écus... Je repoussai le tout avec dégoût. Je me donne et ne me vends pas. A dater de ce moment, j'ai tenu vos pareils à distance.
— Mais si je jetais mon chapeau par-dessus les ponts ?
KT SA œm. s»
s'écria Richelieu, perdaat son dernier grain de raison.
— Monseigneur, vons n'y pourriez gagner qu'un thume. La pluie qui vient de tomtwr a rafraîchi le temps.
Le bat était atteint, et Ninon avait déjà touché terre. Elle di^)arut dans l'hôtel aiH-ès avoir salué respectueusement l'archevêque (1), qui ne donnait plus signe de vie, et qui fût ramené au palais dans un état désespéré.
De retour h Paris, Ninon consacra ïa première visite au vieux des Yveteaux qui aimait beaucoup k l'entendre chanter avec accompagnement de luth, instrument k douze rangs de cordes dont elle jouait avec un rare tident. Sa voix était, comme on disait alors, une trës-agréablevoix de ruelle, peu sonore, mais d'un timbre délicieux et qui allaita Vàme. Ninon se plaisiût dans la compagnie de ce poête-pbilosophe, plus épicurien qu'Épicure et voltairien avant Voltaire.
Des Yveteaux comptait, à cette époque, quatrevingt-neuf ans bien sonnés. Petit et sec, il avait les yeux mal percés, mais étonnamment vifè. Il était homme d'esprit et valait mieux que ses vers. Sa vie avait été fort mouvementée. D'abord lieutenant général ^à Caen, sa ville natale, il s'était vu frapper d'interdiction par arrêt du parlement de Rouen, pour une sentence irrégulièrenlentjfendue. Il devint ensuite précepteur de
(1) < On a remarqué que le cardinal de Rfctaelleu et lOD (ucceaseur, le cardinal Nazorln, onl eu loue deux chacun un frère moine, tan et archevêque. • Hisf. de Tallemant deï Réaui, édition Paulin PArl». t. Il, p. 184.
«0 MM)N DE LKNCLOS
M. de Vendôme^ puis du dauphin^ le futur Louis Xlil. Cette dernière charge lui fut ealevée à la requête du clergé^ dont il démasquait les vices à )'occasion^ et qui redoutait llnfluence de ce libre esprit sur un jeune prince^ demain tout-puissant.
Des Yveteaux ne voulut pas encourir une nouvelle disgrâce. Il se confina^ pour toujours^ à Teiitrémité de la rue des Marais, dans une maison qui terminait le faubourg Saint-Germain, du côté des Petita-Augustins. On rappela, depuis ce temps, le dernier, des hommes.
Ils'habillaitselonsafantaisietLa première foisqu'il parut à rhôtel Rambouillet, il portait, comme Jes Suisses du roi, des chausses à bandes, attachées par des brides ; un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs ; des manches de satin de Chine et une chaîne de paille au cou. Il avait une véritable passion pour la paille, qu'il faisait disposer en festons ou en lacs d'amour, et pour le vieux cuir doré, dont sa demeure était tapissée Thiver aussi bien que Fêté.
Lorsqu'il s'éprit de madame du Pin, la belle-mère du maréchal d'Estrades, il remplaça par des pommes de pin dorées les culs-de-lampe du plancher. Quelle délicate attention î
Madame d'Harambure ayant eu le doi| de le charmer ensuite, il lui écrivit une foule de fadaises, entre autres celles-ci : « Encore que vous n'aimiez ppiut les figues, elles ne laissent pas d'être friandes ; de même mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas
pourtant méprisable. i> Un post-scriptuin portait : « Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'en ai point de double. » Le beau Phœbus à conserver !
Des Yveteaux avait singulièrement vieilli. Après madame d'Harambure, ce fut le tour de madame de Saint- Germain-Prévost, dont le fils avait la prétention d'êtjre le bâtard du maréchal de Biron. Elle était d'humeur jalouse et de vive allure. Un jour que le bonhomme donnait une collation à des dames, elle pénétra dans le logis au moment où Ton venait de servir, et, saisissant la nappe par un bout, fit tout sauter en Tair. Il arriva quelques minutes plus tard avec ses invitées et dit en riant : a Madame de Saint-Germain a passé par là. » Il lui semblait être à X]onstantinople : sa maison était un vrai sérail.
Une amourette de longue haleine devait clore la vie de des Yveteaux. Un matin la porte de son jardin qui s'oiivrait sur la rue du Colombier étant restée toute béante, une jeune femme parut sur le seuil. C'était une de ces créatures qui naissent richement douées, admirables chefs-d'œuvre du grand artiste qu'un cadre d'or devrait entourer, mais que le destin s'amuse méchamment à couvrir de la livrée de la misère, lorsqu'il prodigue à tant de laiderons le luxe le plus somptueux. La pauvresse ne disait mot, mais son maintien parlait : elle mendiait de la tête aux pieds. Le poète se promenait par hasard dc'ce côté; dès qu'il l'eut aperçue, il s'empressa de la faire entrer. Jamais on ne prit sa galanterie
64 MNON DE LE.NCLOS
en défaut : toutes les femmes^ à quelque rang; qu'elles appartinssent^ étaient gfracieusement accueillies par lui. — Vous paraissez fatiguée^ mon enfant^ dit-il avec bonté
— Si fatiguée, monsieur^ répondit-elle en soupirant, que je ne puis plus porter ma harpe. Je Tai appuyée dehors contre le mur.
— Hélas I fit-il en branlsfht la tète; ainsi va le monde. Ijes uns regorgent de tout^ les autres manquent de tout. Cela me crève le cœur parfois quand j^y songe ; mats, ajouta-t-ilavec animation^ j'oublie vite... pour me remettre à rire comme tous les heureux. Oh ! je suis tin grand
criminel, car ceux qui rient volent ceux qui pleurent ! — . Vous un grand criminel? repartit la joueuse de harpe avec une douce ironie. Votre visage dit le contraire : vous n'avez dû jamais dépouiller que vous, au profit d'autrui. Mais pardon de vous attrister de mon infortune ! j'ai eu tort de m'arrêtera votre porte, mais j'étais si lasse et si... affamée !
— Et moi qui bavardais sottement contre les injustices des hommes! Je prenais bien mon temps. Allons, mon en&nt, suivez-moi à l'office*., ou plutôt marchez toujours danscette allée j je vais chercher votre gagne-pain, si mal nommé.
îl revint bientôt avec la harpe et, après aVoir rejoint la jeune femme 'au bout de l'avenue, il l'installa auprès d'une table bien garnie.
— Maintenant^ dit-il, lorsqu'elle eut apaisé sa faîbi, racontez-moi vos malheurs : ce n'est pas une vaine eu-
RT SA COUR. «!l
riosité qui me porte à vous faire cette demande, mais le désir de vous être utile.
— Mon pauvre Dupuis! fit-elle, je ne pensais qu'à me reposer et à manger. Et lui qui est étendu sur son lit de douleur, seul et m'attendant !
— C'est votre mari, mon enfant.
— Oui, monsieur.
^ Il est malade !
— Voilà quinze grands jours qu'il est couché et que la fièvre le tue.
— Où êtes-vous logés?
— A deux pas, dans cette môme rue.
— Conduisez-moi chez vous.
— Que vous êtes bon 1
— Hum! bon... à brûler. Je ne sais pas pourquoi p ' diable ne m'a pas encore pris, car je suis sec comme
un fagot de l'année dernière. Je ferais un véritable feu d'enfer! Hais indiquez-moi le chemin, mon enfant.
Ils sortirent et gagnèrent une maison à moitié en ruines et dont les murs suintaient comme les parois d'un égoul . Ils montèrent jusqu'au dernier échelon de l'escalier.
— C'est ici, dit ta Joueuse de harpe en poussant une porte faite de morceaux mal joints.
— Pauvres gens ! murmura des Yveteaux, que! aft'reux
— N'entrez pas, monsieur, ajouta-t-elte, se méprenant :iur son. mouvement et croyant qu'il lui répugnait de mettre le pied dans ce trou éclairé par un œit-de-bœuf.
64 NINON DE LKNCLOS
auquel un chiffon servait tout à la fois de rideau et de vitre.
Il entra sans répondre.
— Je meurs de soif ! cria le malade en s'agitant sur son grabat.
Sa femme lui tendit une cruche fêlée qull saisit avec avidité.
— Que lui donnez- vous? demanda le poète.
— De Teau. Ai-je autre chose ?
— Il faut se presser de soigner cet homme^ reprit-il, le cœur serré. Restez près de lui ; je vais envoyer un brancard sur lequel on le transportera chez moi.
Et il disparut.
— Dupuis! dit-elle, Dupuis! Il ne m'entend plus!
11 serrait convulsivement la cruche quil avait entièrement vidée, et grelottait sous les loques qui lui tenaient lieu de draps.
— Dupuis! répéta-t-elle une troisième fois, nous sommes sauvés ! la Providence a eu pitié de nous !
Quelques minutes après, quatre domestiques vinrent enlever le malade. Ils le descendirent avec la sollicitude qui leur était recommandée, et Teurent bientôt déposé dans la chambre que leur maître avait déjà fait préparer. Le médecin, appelé en toute hftte, déclara que la maladie était de facile guérison.
— Quand la fièvre sera passée, dit-il, que Ton donne de bonne viande à cet homme : le boucher est Tapothicaire dont il a besoin.
Dupais^ en effet/fut rapidement remis sur pied, et de joueur de harpe devint jardinier. Quant à sa femme> elle menait la maison et le maître. Seulement il fallait qu'elle se pliât aux caprices de des Yveteaux et sût de lui^ tous les matins, comment elle devait se coiffer, à la grecque, à Tespagnole, à italienne ou à la française ; quel vêtement elle devait porter ; si enfin il avait décidé qu'elle fût reine, déesse, nymphe ou bergère.
Le jour de la visite de Ninon, le bonhomme, une houllette à la main et un chapeau enrubanné sur la tête, conduisait un troupeau qui se composait d'une chèvre. A son côté cheminait madame Dupuis, costumée selon le programme. Ils chantaient tous Aeut des idylles.
Ninon se glissa dans les arbres et courut se cacher au fond d'une grotte, où aboutissait l'allée suivie par des Yveteaux. Pui3, lorsqu'il fut à portée de l'entendre, elle commença une chanson qu'il aimait.
Il s'arrêta tout court, ainsi que la bergère et la chèvre.
— Ninon ! dit-il avec un accent joyeux.
Et il continua sa route aussi vite que ses jambes mal affermies le lui permettaient. La bergère et la chèvre l'imitèrent.
— Ninon ! appela-t^il devant la grotte, vous êtes découverte, allons, montrez-vous.
— Nous faisons donc, dit-elle en sortant, le pasteur Côrydon, papa des Yveteaux?
— Oui, ma fille, et voilà mon Alexis, fii-il en prenant a main de madame Dupuis.
66 NIJNO.N DE LEiSCLOS
Ninon et Tex-joueuse de harpe échaQgèreni un lioujour amical. La chèvre broutait des feuilles de lierre.
— J'espère, reprit le poëte, que vous allez partager notre dîner.
— Accepté ! répliqua Ninon. Je suis venue pour passer la journée avec mon vieil ami, et n'ai garde de le quitter avant Theure du coucher.
— Je Taimais, elle veut que je Tadore ! s'écria-t-il, tout rayonnant. Elle a plus d'esprit que messire Lucifer, et de bonté que tous les anges réunis, en admettant la mythologie actuelle,
— Flatteur !
— Moi, un flatteur? vous savez bien, ma fille, que je ne suis pas du bois dont on fait les courtisans. Pourquoi a-t-on renvoyé le précepteur de Louis XIII, si ce n'est pour sa franchise ? Quel service on m'a rendu ! la liberté est chose si précieuse !
Il discourut sur ce thème favori jusqu'à la porte de la salle à manger. Cette pièce se ressentait de la bizarrerie du maître. C'était une grande cage, toute tapissée de verdure et où voletaient des oiseaux d'espèces.différentes. Au milieu, se dressait une table ronde de trente couverts, éternellement garnie et attendant les convives qu'un bon vent pouvait amener. Les serviettes, placées sur les assiettes, étaient pliées de manière à représenter des fruits ou des animaux. La nappe simulait une mer iiouleuse.
Chacun prit place, et le dîner fut des plus gais. Ninon
fit preuve, comme toujours, d'un excellent appétit : elle ne buvait que de Teau, mais était ivre dès la soupe. Les fines saillies jaillissaient de sa bouche à étourdir des Yveteaux, qui se répandait en propos gaillards. Madame Dupuis avait le tact de ne pas se mêler à la conversation. Elle était loin de manquer d'esprit, mais ne se sentait pas de force à jou^r un jeu qui en exigeait tant. Elle écoutait donc et efibrouchait les oiseaux de son rire sonore.
Ninon ne se retira que sur le tard. C'était sa dernière entrevue avec des Yveteaux, qui, quelques mois après, mourut aux environs de Heaux, assassmé par un maladroit chirurgien de village.
Le bonhomme, au moment de s'éteindre, chargea sa fidèle compagne de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui couvrir le visage d'un mouchoir, pour cacher les grimaces qu'il pourrait faire. Il la pria aussi déjouer une sarabande, afin que son âme s'envolât allegramente.
On trouva dans sa main, crispée par l'agonie, un ruban jaune que Ninon lui avait autrefois donné.
Ije coin du feu. — €||«ati«e TicUmes.
Retournons maintenant à l'hôtel de la rue des Tournelles.
Assise auprès d'un feu qui pétille^ dans le petit salon du rez-de-chaussée, Ninon subit la triste influence que produit sur nous la vue de la neige. Les arbres de son jardin ressemblent à des vieillards, avec leurs branches dépouillées de feuilles et leur cime blanchie. La bise les fait trembloter, pour rendre Tanalogie complète. Ce serait la mort, n'était un léger frémissement. Ninon, d'ordinaire si maîtresse d'elle-même, courbe la tête sous le poids de la mélancolie qui l'accable.
— La laide chose que la vieillesse ! dit-elle, poursuivie par l'image dont nous venons déparier. Dieu me préserve d'une longue vie!
Puis, posantsur la cheminée les Essais de Montaigne^ son livre d'heures, où elle apprit à épeler, qu'elle relit sans cesse et qui lui pèse aujourd'hui comme tout ce qui l'entoure :
— A propos, continue-t-elle, où en' suis-je de la vie?
Beaucoup m^ont aim^e^ et moi, qui ai-je aini présent?... Personne. Cette impuissance d'aime: infirmité véritable. Oui, c'est pour m'endormir • douce quiétude, que j'ai défini Tamour : un b( sens, auquel la nature n'attache le plus vif de plaisirs que pour ôter la force de lui résister. C ai-je ajouté, détermine en nous un penchan:
qui n'est nullement basé sur le mérite des gens gage à aucune reconnaissance. Phrases creuseï songères ! Il y a là-dessous un vice de cœur qu< sonder. Capable d'amitié, je suis incapable d'à cet amour qui agite, tourmente, fait vivre enfin lève le bon sens et précipite dans les bras de la quand se ferment les bras die l'amant
— Oh ! oh ! dit Saint-Évremont, entrant c<i familier de la maison, sans avoir gratté à la p ce que Ninon serait tentée d'abandonner le eu cure pour aller se claquemurer dans une froid*!
— Plût au ciel, réplique-t-elle, que je perdi à ce point !
— Comme toutes ces dames qui prennent le ce qu'elles ont épuisé la coupe des passions hui ne donnent à Dieu qu'un cœur qui cherche de tion? Ninon! Ninon! rappelez-vous que vous i race des voluptueuses, et que les voluptueusi moins leur cœur que leurs appétits....
— Vos paroles, mon ami, tombent sm* me une douche d eau glacée. Vous me rendez à la i
mais je la repousse^ me complaisant dans ma folie. Malgré vous, malgré moi, je veux aimer et éprouver les tortures qui sont le cortège de Tamour !
— A votre aise.
— Mais qui pourra me fixer ?
— Vous voilà arrêtée dès le' premier pas.
— Cherchez, dit TÉvangile, et vous trouverez. Cherchons.
— Justement, j'entends Brancas qui cause dans Tantichambre. Il roucoule depuis plusieurs années et vous faites la sourAe oreille ; roucoulez de concert.
— Brancas? vous êtes plus fou que Ninon.
Le comte entrait, au même instant, accompagné de la Mesnardière, Charleval et d'Elbène.
— Tête-bleu ! s'écria Saint-Évremont, il faut que vous soyez dans les bonnes grâces du hasard* car il vous envoie de quoi choisir... Allons! messieurs, ajouta-t-îJ avec une volubilité qui rie leur permettait pas de placer
un mot, rangez- vous, que Ton vous passe en revue
Maintenant qu'ils sont alignés et présentent la face, commençons par un bout. Voici d'abord monsieur Jules Pillet de la Mesnardière, un médecin doublé d'un poète, auteur d'un trailé sur la mélancolie et d'une tragédie intitulée Alinde, Après, vient monsieur le comte de Brancas, chevalier d'honneur d'Anne d'Autriche dans ses moments de loisir et distrait de profession, qui perd ses chevaux comme ses cheveux, sans s'en apercevoir, qui (( se baigne dans la confiance, » selon le mot de
madame de Sévigné^ et dont la dévotion se manifeste tous les soiKS par cette invocation : « Seigneur^ je suis à vous autant que qui ce soit, je suis votre serviteur trèshumble plus qu'à personne. » Passons à monsieur Jean- Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, autre poète, dont Pesprit est aussi délicat que le corps, et que les doctes sœurs nourrissent de. blanc de poulet. Il y a tantôt trente-sept ans qull amuse Tespoir de ses héritiers, prêts depuis son enfance à happer sa succession. Il les enterrera tous. Nous avons gardé, pour la bonne bouche, monsieur Alphonse d'Elbène, d'abord capitaine lieutenant des chevau-légers, puis chambellan de Monseigneur Gaston d'Orléans, et, de plus, favori d'Apollon, auteur de la Prosopopée de Turnèbe, Il est comblé d'honneurs, mais non de biens. Il aura joué quelque mauvais tour à la fortune, car elle le persécute à outrance. Lui et sa femme, au jour de leur mariage, n'avaient pas moins de quatre-vingts procès sur les bras. Il a eu d'ailleurs la consolation, au milieu de ses déboires, de rencontrer un créancier poli. Un matin qu'il se promenait avec Ménage et Segrais dans le jardin du Luxembourg, son tailleur vint le tirer à part et lui dit : « Monsieur, je vous prie de me déclarer si vous croyez que je puisse être payé. » — « Monsieur, j'y songerai, » répliqua monsieur d'Elbène, et il lui tourna le dos. L'autre revint ensuite à la charge et renouvela sa question : a Monsieur, je ne le crois pas, o repartit le chambellan, et le tailleur de se retirer» en saluant très-respectueusement. Vive-
7a NINON DE LËNCLOS
Dieu-1 inonfiieiiT d'Ëlbène devrait mettre cet lioanète hommej sinon daas son testament, du moins dans ses vers.
— Monsieur de Saint-Ëvremont mile fort agréablement, dit l'ancien capitaine lieutenant des chevau-Iégers ; mais que àgniSe cette comédie î
— Oui, que signifie cette comédie ? répétèrent la Mesnardière et Charieval.
< L'incorrigible Brancas était en adoration devant une gravure figurant Vénus et t'Amour ; ii pensait être devant la Vierge à Fenfant.
— Il ne s'agit pas de comédie, reprit Saînt-Évremont. Tout à l'heure, Ninon demandait un cavalier d'assez belle mine et d'assez d'esprit pour lui tourner la tête et lui ôter la réflexion, mat dont elle mourra. Vous avez paru tous quatre, et j'ai pris la liberté de vous présenter.
— 11 fallait nous laisser ce soin, riposta aigrement d'Elbëne, et vous offrir vous-même.
— C'est vrai, tirent ensemble les deux autres.
Le comte, passant â un autre exercice, se mirait dans une glace, sans remarquer le manteau de veloui^ substitué à son manteau de camelot. Il avait dépouillé Saint- Évremont.
— Ah '. ça, messieurs, s'écria Ninon avec qn sérieux qui n'était qu'à la surface, prenez-vous cette chambre pour la place Royale ou le Pré-aux-Clercs ? Rengainez,
Sarnt-Évremont qui a eu les premiers torts : il m'a très* indiscrètement mise en scène. Qu'il le confesse!
— Je suis trop galant homme pour ne pas Tavouer, répliqua ce dernier, reprenant son bien, avec un sourire, sur les épaules de Brancas étonné ; et je vais faire disparaître le brandon de la discorde, en me rendant chez le commandant de Souvré qui m'attend pour déguster, avec le comte d'Olonne, un petit vin d'Aï dont on dit des merveilles.
— Est-ce bien d'un galant homme, ajouta-t-elle, de fausser ainsi compagnie pour un flacon de vin de Champagne?
— On voit bien, ma chère, à votre air méprisant^ que vous n'êtes qu'une buveuse d'eau. Mais je sois de bonne composition. Sans rancune, Ninon; sans rancune^ messieurs.
Il sortit en s'incUnant. Tout le monde lui avait rendu son salut, même Brancas qui s'était oublié jusqu'à jouer sa partie dans ce concert.
Charleval prit ensuite la parole :
— Ninon, dit-il d'une voix solennelle, ce que M. de Smnt-Ëvremont afait ironiquement, nous sommes venus le faire avec la gravité que comporte un tel sujet.
— Le début promet, répliqua-t-elle, continue», liais d'abord, imitez-moi : asseyez-vous.
Ils s'assirent tous quatre en cercle, auprès du feu.
— Mon discours ne sera pas long, ajouta Charleval. Je parle au nom de ces messieurs et au mien. Nous
avons, depuis plusieurs années, l'honneur d'être de vos amis : c'est beaucoup, mais notre ambition va plus loin. H fit une pause.
— Je ne comprends pas, reiwit malicieusement Ninon ; eipliquez-vous.
— Voiis ne voulez pas comprendre.
— Eh bien l faites comme si je ne comprenais pas.
— Vous connaissez notre amitié pour voue , mais ignorez-vous notre amour ?
— Voilà qui est limpide.
— Vous ne répondez point,
— Que répondie T
— Oui ou non.
— Oui et non. Au rehours de Brancas, je nage dans le doute. Peut-être étes-vous aussi dans la même situation d'esprit. L'amitié touche quelquefois de si près à l'amour, qu'il est arrivé de prendre l'un pour l'autre.
—Obi l'erreur est impossible. Nous nous sommes tftté le cccur et le cœur a palpité.
— Ah ! il a palpité î Voyez-vous ça T
-^ Vous êtes d'une malignité désespérante.
•^ Et vous de grands enfants. J'en appelle à laMesnardiërequiestà moitié médecin et, parlant, doit avoir quelque peu observé. Maître, où placez-vous l'amour î
*-^ Partout, risposta ce dernier.
La Mesnardière et d'Elbène partirent d'un franc rire, tandis que Brancas, envolé de nouveau dansles régions éthérées, papillonnait autour des célestes créatures et les caressait de Taile, comme il eût fait des houris de Mahomet.
— Mon cher poëte, auriez-vous mal à votre chef î reprit cruellement Ninon.
-^ Je vous répondrai. en poëte :
Bien souvent l'amitié s'enflamme; Et je ^ens qu'il: est malaisé Que l'ami d'une belle dame Ne soit un amant déguisé.
— Le madrigal est joli. Mais^ badinage à part, vous êtes donc, tous quatre, des amants déguisés ?
— Hélas ! oui, fit Charleval.
— 11 en gémit ! ce n'est pas gracieux. Vous aussi,
d'Eibène ?
— Moi, je bénis Tincendie qui me consume.
— D'Eibène tombe dans le phœbus : il a la tète prise. Et vous, la Mesnardière ?
— Je ne rime plus qu'à Ninon.
— Encore une cervelle entamée ! mais le rimeur a le médecin sous la main.
— Vous seul pouvez me guérir.
— Je ne suis pas la lance d'Achille Au tour de
Brancas, maintenant. Où donc est-il ?
Le comte rêvassait, le nez collé contre la vitre.
— Ici, Brancas ! cria Ninon.
• -Il
76 NINON DR LENCIOS
Il se rapprocha.
— A quoi pensiez-vous là-bas î
— J'étais transporté à Athènes et y siégeais en qualité d'archonte. Un avocat, qui défendait une courtisane citée à la barre du tribunal, pour cause d'impiété, avait épuisé toutes ses raisons et ne savait plus à quel Dieu se vouer, lorsqu'il lui vint l'idée de découvrir le sein de sa cliente. L'éloquence de cet argument splendide décida du gain de la cause. Et je me disais, mon songe terminé : Si Ninon, que je n'ai garde de comparer à cette femme, mais que j'accuse, comme elle, d'irréligion, paraissait devant moi, armée d'un pareil raisonnement, l'absoudrais- je*
— Allons, Ninon, fit gaiement d'EIbëne, comparaissez et défendez-vous à la façon de Phryné, troisième du nom.
— Vous serez sans doute plus éloquente, ditCharleval.
— Et nous prononcerons votre acquittement, ajouta la Hesnardière, avec plus de plaisir que les ma^strats d'Athènes.
— J'aime mieux, reprit Ninon en souriant, être condamnée que de corrompre mes juges. D'ailleui'S,je suisfrileuse de mon naturel et l'enfer me semble un lieu de délices.
— J'ai eu tort, dit Brancas, avec un gros soupir, de ne pas renvoyer l'affaire au mois d'août.
— N'en parlons plus, repartit Charlevai, mais ramenons la question à ses premiers termes. Ninon, quan<l
— Il neige aujourd'hui ; fera-t-H beau demain ? le sais-je ?
— Toujours attendre !
— J'attends bien^ moi.
— Mais cela ne dépend que de vous !
— Il est charmant. N'est-ce pas à vous de me... donner la migraine ?
— Encore !
— Ninon a raison, interrompit d'Elbène. Lorsqu'on veutemprunter.de l'argent^ il faut commencer par in^ spirer de la confianpe : je m'y connais. £h bien I les choses se traitent de même siu* le terrain de l'amour. Pour emprunter les charmes de Chloris ou de Phylis^ il est besoin de laisser passer le bout de l'oreille de ses propres qualités. Et nous cachons les nôtres au point de paraître en manquer ; comme si la modestie n'était pas la vertu des imbéciles. Gorbleu ! serions-nous des niais ? Vous vous révoltez ? cela ne sufBt point. Montrons-aous avec tout l'esprit qne nous avons et le reste... Vous, Chcffleval, faites valoir la gentillesse de votre structure fluette ; vous, Brancas, votre physionomie aussi mobile et aussi piquante que vos distractions; vous, la Mesnardière, votre masque de prêtre libidineux ; quant à moi, î'-offre plus que vous tous réunis : un nez opulent, que le divin Baechus a pris la peine de peindre lui-même et que la reine de Cypris, toute déesse qu'elle est, ne saurait voir d'un œil indifférent.
— Voilà une déclaration de guerre en règle, répliqua
Ninon^ j'accepte la < lutte^ mais je suis d'avis de la remettre à un autre jour.
— Vous nous renvoyez alors 1 demanda Charleval d'un air dolent.
— Non^ mon ami^ mais je vous prie de m'abàndonner à mes rêveries. Ces flocons qui tombent avec tant de monotonie me causent une tristesse insurmontable et me font éprouver la passion de la solitude.
— Je propose, dit Brancas, d'aller chez Marion Delorme entendre l'abbé Testu qui doit y répéter, sur la retenue des femmes, un sermon qu'il prononcera demain aux Minimes.
— Ah ! ah ! ah ! la scène sera curieuse, fit d'Elbène en riant aux éclats. Ninon, vous devriez nous accompagner ! Votre mélancolie ne tiendrait pas contre un tel remède.
— Je le crois, mais je préfère aujourd'hui garder mon mal qui n'est pas sans charmes... Demain je me rattraperai.
— Adieu donc, capricieuse î dit Charleval d'une mine moitié boudeuse, moitié souriante.
Ils s'étaient tous levés et se courbaient comme des arbustes ployés par le vent.
— Adieu, mesaeurs, répondit-elle, je souhaite que l'abbé Testu soit en verve et vous dédommage du temps que vous avez perdu ici.
Lorsqu'ils furent sortis, Ninon, sans avoir conscience de ce mouvement, s'assit à son clavecin et exécuta, d'une
main fiévreuse^ une sonate de sa composition. Le morceau joué^ elle regagna le coin du feu et reprit le monologue où elle en était restée avant Tarrivée de Saintr Évremont.
— Oui, fit-elle comme pour se résumer, je le répète, je me suis moquée plus que personne de l'amour et de ses tracas. Mais ces railleries couvraient souvent un vif dépit, le dépit de n'avoir pas encore aimé... Et je^veux aimer ! Et j'aimerai... dussé-je passer en revue le genre humain tout entier !
vin
lies Bliniiiies. ~ «Varzé. — li» premier cheTea ir>^««
Ninon ne manqua pas de se rendre aux Minimes.
Ainsi que le couvent du même nom^ cette église avait été bâtie en 1611 par les soins de Marie de Médicis sur une partie des jardins du palais des Tournelles et de rhôtel de Vitri. Elle était magnifiquement décorée. Des tableaux de grands maîtres ornaient les murailles; audessous s'élevaient des mausolées de marbre blanc et d'un beau travail, entre autres celui de la duchesse d' Angoulême, fille naturelle de Henri II et d'une Piémontaise, et celui de Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Là devait aussi être consacré un monument à la famille Colbert.
On connaissait d'avance le texte choisi par Testu, abbé fort répandu dans les ruelles. L'église était, cela se conçoit, bourrée de curieux. Les uns, conviés la veille à la réunion de l'impasse de Guéménée, riaient de souvenir et alléchaient l'attente des autres par de plaisantes citations.
Au milieu d^un groupe trônait Marion Delorme^ qui communiquait sa gaieté retentissante à tout son entourage. Claude Quillet était le boute-en-train de ce petit coin^ où se faisaient remarquer les suivants habituels de Harion : le trésorier Housset^ le surintendant d^Émery, le maréchal la Ferté Senectère et le président de Chévry. Le futur abbé^ vrai Turlupin^ affectait de ravissantes poses de chattemitte et contrefaisait^ à s'y méprendre^ la diction onctueuse de Testu.
En regard^ se tenait un cercle dont Ninon de Lenclos était Tâme et qui se composait de ses visiteurs de la veille. Digne pendant de Quillet, d'Elbène volait, au prédicateur ses gestes et son verbe.
Les rires se répondaient d'un bout de Téglise à Tautre.
Hais bientôt le silence se rétablit ; tous les yeux et toutes les oreilles se dressèrent comme par enchantement. Testu montait en chaire. C'était un jeune homme de haute taille, maigre et blond, affligé d'un tic qui lui secouait le visage. Après les préliminaires de rigueur, il entama son discours, de sa voix la plus moelleuse. Eve fut le point de départ^ Il montra notre première mère, sortant de l'épaule d'Adam, avec les grâces de Vénus sortant de i'onde, mais chaste et réservée, encore plus
modeste que belle jusqu'au jour fatal où le serpent
siffla sous le pommier. D'Eve il passa aux filles d'Eve : il descendit, à petit pas, l'échelle des âges et ne s'arrêta qu'à mademoiselle de Hautefort. L'orateur, chemin fai-
saat^ signalait dans l'existence des femmes Tintervention de réternel reptile. Il prêchait à Titalienne^ comme André de Boullanger, appelé vulgairement le père André : seulement il habillait en style précieux les bouffonneries de raugustiti. C'était le Tabarin de la chaire, moins Tesprit : il débitait des sornettes avec des airs penchés et la bouche en cœur. Au moment où il allait mettre en scène Timmaculée maîtresse de Louis Xllf^ un grand bruit^ qui se fit dans Téglise^ lui coupa la parole.
Une vieille femme> aux traits repoussants^ fendait les flots pressés de la foule qui^ d'abord rebelle^ finit par s'ouvrir plus large que la mer Rouge devant les Hébreux. Sur son passage^ on n'entendait que des cris d'effroi^ on ne voyait que des nez bouchés. Testu^ atterré^ croyait à une apparition du diable : il distinguait des cornes^ et une odeur de soufre lui montait au cerveau. C'était le diable en effets mais sans cornes ni soufre^ couvert d'une robe fraîchement crottée et exhalant un suave parfum de fange. Il cherchait une place libre et^ n'en trouvant points s'assit sur le genou droit de Brancas et sur le genou gaudie de Charleval. Ceux-ci, consternés et maculés^ s'écartèrent en toute hàte^ refoulant leurs voisins et laissant un grand vide où se prélassa madame Pi-> lou.
— Enfin I s'écria-t-elle, me voici casée.
Puis^ avisant Ninon prise entre Charleval et d'Eibène comme entre deux étaux :
— Bonjour, ma chère, fit la veuve du procureur. Vous
ne me reconnaissez pas ? Certes^ je n^ai pas le droit de m'en plaindre. Jean Pilou lui-mén)e^ sll revenait^ ne pourrait reconnaître sa gracieuse épouse sous cet accoutrement... Ah ! ah ! ah ! j'en rirai encore dans Fautre monde. En attendant^ je veux vous mettre de moitié dans ma gaieté. Vous savez que je demeure tout près d'ici^ rue Sainé-AntoinCr Je partis donc de chez moi sans chaise... Hais j'eus le tort de courir pour ne pas man*quer lexoche^ et^ je ne sais comment cela se flt^ au détour du val Sainte-Catherine^ je roulai bel et bien dans le ruisseau. Bah ! me dis*^je en me relevant^ à quelque chose malheur est^ bon. L'église doit ét^e pleine^ et j'ai maintenant un moyen infaillible de me faire de la place. N'ai- je pas réussi? Ah! ah! ah! je vois encore Testu regarder mon invasion avec ses yeux de faïence.
Ninon mordillait son mouchoir pour ne pas éclater^ et d'Elbène se tenait les côtes. Auprès de ce dernier^ la Mesnardière^ endormi dès l'exorde de l'abbé^ continuait son sommeil avec une tranquillité que n'aurait pu interrompre la décharge d'un mousquet. Quant à Charleval et à Brancas^ ils essuyaient^ à enlever le morceau^ leurs vêtements souillés^ celui-ci avec son chapeau acheté de l'avant- veille^ et l'autre avec un numéro de la Gazette de Renaudot.
Le silence rétabli, Testu avait rejM'is sa harangue.
— Ah ! çà> que chante-tnl ? ajouta madame Pilou.
»- Il prêche sur la modestie des femmes^ riposta vive-
ment Charleval^ en laissant percer une intention maligne.
— L'impertinent !
Le poëte^ furieux d'être constellé de boue et raillé par-dessus le marché^ semblait ne plus pouvoir se contenir : il se levait sur ses ergots^ comme un coq appelé en combat singulier.
— Pas vous^ rami> dit madame Pilou d'un ton de familiarité narquoise ; il s'agit de Testu. La modestie des femmes ! oui^ je l'avais oublié^... c'est le sujet annoncé. Hais que ne nous parle4-il de celle des abbés^ de ces godelureaux musqués^ toujours pendus aux jupes des mijaurées de ruelles et qui ôtent le soir les mouches qu'ils ont mises le matin?... Mais permettez moi d'écouter^ continua-t-elle en s'adressant à Charleval qui ne soufBait mot.
Le prédicateur enveloppait sa péroraison d'un voile de gaze. Louis XIII était a un des plus puissants princes de la terre, » et mademoiselle d^Hautefort, « une trèsh&ute et très-noble dame, d II leur faisait jouer, à tous deux, le rôle que leur prêtent les mémoires du temps. Il rappela la fameuse scène que l'on connaît : le roi s'armant de pincettes d'argent pour retirer un billet que la demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche avait enfoui dans son sein. C'était la moralité de la foble... du sermon, voulons-nous dire. Louis, qui intervenait ici d'une façon inattendue, triomphait glorieusement du démon de la concupiscence. Testu n'omettait qu'une chose: il oubliait de montrer ce prince si dédaigneux des attraits
£T SA coun. as
de mademoiselle d'Uautefort, ae pteaàre d'une trop chaude amitié pour Cinq-Man, qu'il livrera demain au bourreau.
— 11 nous la bfùlle belle 1 s'écria madame I^lou, tandis que l'abbé descendait de la chaire. Joli exemple è suivre, eneifet, que ce monarque qui savait larder,raser, jardiner, faire des châssis, tout enfin honnis régner; qui, par ses négligences, jetait sa femme dans les bras de Buekingham, et oubliait tout près de son grand écuyerl Hais il était dévot... ah! les dévots!... Ne m'en parlez pas. RcAert, ajouta-t-elle, apès une pause, apercevant derrière elle son fils qui, déjà malade d'excès de pitié, marmottait des prières interminables, en voilà bien assez ! Veux-tu aller par delà le paradis ?
C'était un jouvenceau de cinquante-deux ans, naïf comme le jour de sa première communion et sale comme un rat d'église.
— Tu me fais honte, lui dit sa mère en l'emmenant, avec ta pauvreté d'esprit et d'habits. Tflche donc d'être plus éveillé et plus propre.
— Madame Pilou, repartit le grand dadais, donnezvous patience ; cela viendra avec le temps.
Quelques jours après, il se promenait sur la Place- Royale, superbement vêtu d'un manteau doublé de panne. Mais mal lui en . prit : on était a habitué à le voir habillé d'une souqueniUe mûre, que les passants s'attroupèrent autour de lui. Il fUt accusé d'avoir dérobé ce manteau.
m NlNOxN DE LENCLOS
*~ Au filou 1 am un gamin.
Robert faisait mine de s'enfuir^ lorsqu'jun coup de bàton^ vigoureusement asséné^ faillit lui ouvrir le crâne. II tomba^ et la foule^ le croyant mort^ se hâta de se disperser. Hais il n'était qu'étourdi et parvint bientôt^ renais sur pied^ à rentrer au logis. Le même jour^ il accrochait à un cloa le fâcheux vêtement' de soie et reprenait sa souquenille.
Mais regagnons les Minimes.
Ninon souriait en regardant s'éloigner la veuve et le (ils du procureur:
— La douairière, dit-elle, n'a jamais commis qu'une bêtise dans sa vie, mais qui peut compter.
— Son fils ? demanda d'Elbène.
— Sans doute : mais peut-être n'y eut-elle aucune part, et Robert est-il tout entier du bonhomme Jean Pilou ?
La Hesnardière avait fini son somme.
— Cela s'est vu, murmura-t-il en se détirant.
— Oui, fit Ninon, il y a d'abord, comme précédent, Jupiter donnant le jour à Minerve, sans le secours de Junon... Hais comment explique-tK»n le cas présent?
— Crech quia absurdum,
•^ Réponse de théologien et non de médecin.
— U faudra, dit d'Elbène> consulter Claude Quillet. L^auteur de la Callipédte ne fait pas de la médecine de SorbonnCé
Charleval et Brancas se taisaient : le premier frottait encore et l'autre s'amusait à déplumer son chapeau.
L'église commençait à se vider. Ninon se leva suivie de ses quatre cavaliers et fut arrêtée à la porte par une main qui lui tendait de Teau bénite. Elle ne prêtait plus à d'Ëlbène qu'une oreille distraite^ subissant de nouveau rinfluence de son idée noire. Cette main^ toujours tendue^ la fit tressaillir : te gentilhomme à qui elle appartenait lui était complètement inconnu. L^amour lui tombait-il du ciel ?
— Que le premier venu soit le bienvenu ! se dit-elle, en remerciant par un sourire le marquis de Jarzé.
Puis elle passa outre. Le marquis resta cloué sur le seuil.
Ninon remonta dans sa chaise et poussa un petit cri d'étonnement. Brancas s'était blotti dans un coin^ tandis qu'elle avait lancé un coup d'oeil imperceptible du côté de Jarzé. Il se croyait dans sa propriété.
— AFhôtel !cria-t-il.
^i de s'étendre en bâillant.
— Eh bien ! dit Ninon, ne vous gênez pas; faites comme si vous étiez chez vous.
— Hein ? repartit l'usurpateur sans le savoir. Il relevait avec peine ses paupières alourdies.
— Vous alliez donc ronfler ici comme la Mesnardière au sermon ?
— Vous, Ninon, près de moi î Par quel heureux hasard !...
— C'est à vous qu'il faut le demander : vous êtes chez
88 NINON DE LENCIOS
votre très-humble servante, et je m'imaginais que vous étiez déjà loin avec vos amis.
— C'est étrange.
— Non, c'est naturel. On ne se refait pas : vous serez toujours Braneas. Mais puisque vous êtes là, reslez-y.
— Maudite.., ou plutôt heureuse distraction ! car il m'est enfin dtmoé de vous entretenir, dans un délicieux t£te-à-tétc, des feux que vous avez allumés dans mon cœur !
' — Voulez-vous que je souffle dessus ?
— Oh ! je ne veux pas qu'ils s'éteignent.
— Vous êtes bien heureux de brûler ! cette affreuse neige qui ne cesse pas de tomber me fait grelotter des pieds àlaléte.
— Permettez que je me rapproche.
— C'est un véritable incendie. On se râtit près de lui. Et sa figure... oh ! oh! oh! elle est cramoisie.
— J'ai la migraine... de l'amour.
— En effet, se dit Ninon, voilà l'amour : quelle laide chose ! et pourtant j'en suis an-îvée, par je ne sais quel caprice, à envier le sort de' ce pauvre Brancas passé à l'état de brasier... Décidément, ajouta-t-elle tout haut, la comtesse ne suffit donc plus à monsieur le comte? .
— Ma femme t je n'ai encore fait que l'entrevoir.
— I) est complet I
— Je ne me presse pas, ayant toute la vie pour la connaître.
ce côté-cir.. par le même motif. Je vous renvoie à mon premier cheveu gris.
-^ Dieu veuille quil se montre bientôt !
— Merci.
— Ce sera long î
o— Je Fespère. Prenez patience avec madame de Brancas.
T- Il faudra bien.
— Maintenant^ changeons de sujet. Avez-vous remarqué ce gentilhomme qui m^a offert de Teau bénite tout à rheure?
— Parbleu 1 c'est un gentilhomme angevin^ avec lequel je suis fort lié. .
— Son nom ?
— Jarzé. Désirez-vous que je vous le présente ?
— Je ne désire rien. Vous le ferez si bon vous semble. La chaise était arrivée dans la cour de Thôtel.
— Tiens^ tiens^ dit Brancas en aidant Ninon à descendre.
— Quoi donc ?
— Le donneur d'eau bénite est là-bas^ sous la porte de la rue.
— Ah ! ... il se met sans doute à Tabri.
— Entre deux airs. Ce n'est guère sain.
— Qui vous empêche de le faire entrer?
Ninon gravit rapidement les degrés^ pénétra dans l'appartement du rez-de-cbaus&ée et s'en fut s'as$eoir auprès du feu^ non sans avoir d'abord réparé un peu,
devant une glace^ le dommage causé à sa toilette par le froissement de la foule des Minimes.
— Monsieur le marquis de Jarzé^ fit Brancas en infroduisant son ami.
Celui-ci salua profondément.
— Vous devez avoir froid, monsieur, -dit Ninon avec un sourire : prenez un siège et chauffez-vous.
Brancas montra T'exemple. Jarzé s'assit au milieu.
— Froid? répliqua-t-îl : un capitaine des gardes du corps est au moins à Pépreuve de la neige... Si j'ai pris la liberté de m'arréter à votre porte, ce n'était pas pour y chercher un reftige, comme un bourgeois qu'un coup de vent effarouche ; mais c'était pour vous voir encore, au sortir de votre chaise.
— Vous êtes curieux, monsieur le capitaine ?
— D'aujourd'hui seulement, et c'est \-olre faute.
— Ah !
— Pourquoi éles-vous d'une beauté à attacher les regards à vos pas ?
— Il paraît que vous donnez aussi de l'eau bénite de cour.
— Moi, un flatteur ? j'ai la rudesse d'un soldat et vais droit au but comme mon épée.
— Allons ! dit Brancas, je vois que J'ai joué un rôle ,de dupe. J'aurais dû me méfier de ce gaillard-^là et ne pas craindre dé le laisser se geler.... Non content de se chatrffer, il s'échauffe devant moi, comme si j'étais un persoRnage de tapisserie. C'est biei^le fils de son père
qui osa gazouiller à l'oreille d'Anne d'Autriche^ soiis les yeux de Buckingham.
— Ceci était autrement fort^ interrompit Ninon ; car je ne suis pas l'épouse de Louis XIII et vous n'êtes pas^ mon cher Brancas^ le favori du roi d'Angleterre.
— Il ne court pas le même risque non plus : son père^ à ce jeu-là^ perdit sa charge de capitaine des gardes du corps, qui revint ensuite, il est vrai, dans la famiUe.
— Je cours un phis grand risque, riposta Jarzé : celui de déplaire à Ninon...
— C'est ni^élever bien haut, répondit-elle.
— Adieu 9 erueUe, fit Brancas étouffant un soupir; adieu... jusqu'au premier dieveu gris !
lie elieTaliei* de Mère* — Cooloii «t d'AiibUonx. —
— L'inconnu vaut leconnu^dit Ninon^ après quelques jours d'expérience. Il ne me réussit pas mieux.... Jarzé estunvmllanthomme^mais un pauvre sire. Il amis tout son esprit dans les préliminaires^ puis ce fut fini... absolument comme ces auteurs de courte haleine qui s'épuisent dans leurs préfaces et manquent de souffle au début de l'ouvrage. Enterrons le capitaine et passons à un autre...
George Brossin, chevalier de Méré, remplaça le marquis de Jarzé.
C'était un précieux doublé d'un pédant. Méré se posait dans les ruelles en rival de Vincent Voiture. Il faisait fi du style enjoué de ce poète et avait la prétention de parler et d'écrire avec la plus rigoureuse pureté. La raideur et la sécheresse de ses écrits lui méritèrent l'estime de Gilles Ménage qui lui dédia ses Observatiom sur la langue française ; elles lui rapportèrent, en revanche, les sarcasmes de madame de Sévigné.
Méré ne pouvait séjourner longtemps à l'hôtel des Tournelles.
— Le faquin ! s'écria Ninon^ deux mois après Tavoir congédié; j'avais cru mettre la main sur un galant homme^ et il s'est conduit en laquais...
Elle accoucha^ de nouveau/d'un enfant mort-né.
— Si je remontais dans le passée se demanda-t-elle ensuite^ peut-être aurais-je plus de chances d'amour qu'avec l'inconnu?
Coulon revint sur l'eau, mais il ne tarda pas de reperdre pied. Un incroyable cynisme de langage était, nous l'avons dit, la principale qualité du conseiller au Parlement. Il avait le masque de l'emploi : un visage chafouin. On riait rien qu'à le voir, et, quand son museau s'ouvrait pour lâcher quelque saillie gauloise, on avait des convulsions et l'on se tordait. Mais il ne provoquait* que la gaieté. Gomment se passionner pour Triboulet ? Et même le rire commençait à s'éloigner de lui. Triboulet tournait à l'Angeli, ce triste fou d'un^triste roi : il s'était jeté dans la Fronde, que Ninon appelait un jeud'écervelés.
Comme Coulon traînait toujours d'Aubijoux à sa suite, il fallut bien aussi reprendre le comte. Ils avaient défmitjveme^t rompu tous deux avec la présidente Tambonneau.
Cette fois, Ninon crut avoir gagné le mal d'amour : la naïveté de d'Aubijoux fit le miracle. Quoi d'étonnant? amour n'est-il pas synonyme de naïveté?
En ce temps-là^ Searron^ tout endolori^ quittait le Marais pour aller chercher la guérison à Thôpital de la Charité. On lui avait vanté les bains de tripes préparés par- les frères de Saint- Jean-de-Dieu^ et il s'était fait hisser dans sa chaise.
Ninon reçut^ en guise de lettre de faire part^ les vers suivants^ marqués^ eomme tous ceux du pauvre cul-dejatte^ au coin delà plus folle jovialité :
Adieu, bien que ne soyez blonde, FillB dont parie tout le monde, Charmant objet, belle Ninon; La mattressé d*Âgamemnon N'eut jamais rien de comparable A tout ce qui vous rend aimable ; Tâchez de n'en blesser pas tant, Et commandez à vos œillades De faire un peu moins de malades...
— Voici un avis au lecteur dont je veux profiter, se dit Ninon. L'ami Scarron espère guérir son mal en changéant de lieu; pourquoi n'essayerais-je pas de guérir mon infirmité de cœur par le même procédé? Peut-être 'ailleurs qu'ici, rhomme me paraîtra-t-il un animal plus aimable?
Et sur rheure elle fit venir d'Aubijoux.
— Comte, dit-elle à brûle-pourpoint, je vais émigrer. D'Aubijoux pâlit.
— Vous allez loin? demanda-t-il d'une voix tremblante.
— Non.
— Et serai-je du voyage?
— Cela dépend.
— De quoi?
— De vous... Il se peut que vous préfériez rester rue des Tournelles.
— Ninon absente, qu^ferais-je ? vous vous moquez î Il rayonnait.
— Je cours faire mes malles, ajouta-t-il.
-i- e^est inutile.
— lnutile?c'est donc un voyage d'un jour?
— ^ La durée de mon voyage dépend encore de vous... puisque c'est chez vous que nous allons.
D'Aubijoux redevint pâle.
— Il faudra savoir m'y retenir, continua Ninon en souriant.
— Vous me faites mourir de toutes les morls, d'appréhension et de joie ! s'écria le comte dans le ravissement.
— Prenez garjie 1 je h'aime pas les mourants ! Ninon, sans plus tarder, ordonna d'atteler; puis, après
avoir adressé quelques menues re«)mmandations à ses domestiques, elle monta en voiture aussi allègrement qu'y montait d'Aubijoux.
— Rue des Saints-Pères, cria-t-elle au cocher. Mais touchez d'abord à la foire Saint-Germain. Un caprice! ajouta-t-elle, en se tournant du côté du comte. Je n'ai pas vu la foire cette année... Nous la verrons en passant. Cela vous convient-il ?
— Je verrai tout ce que vous voudrez^ repartit gaiement d'Aubijoux.
Ninon fronça ses jolis sourcils épais et arqués.
— Monsieur le comte^ dit-elle^ rappelez-vous bien ceci : c'est que je ne souffre plus Tesprit.... en amour. Ne courez donc pas après, si vous voulez que je vous aime.
— Je me souviendrai de la leçon.
Le carrosse s'arrêta au coin de la rue de Buci et de la rue de Seine. L'encombrement des voitures ne permettait pas d'aller plus loin. Du reste^ il n'y avait plus que quelques pas à faire.
La foire Saint-Germain^ remplacée aujourd'hui par le marché de ce nom^ était^ pendant l'hiver, le lieu de promenade à la mode. Elle se composait d'un immense bâtiment^ partagé en deux halles eontiguës, et bruyant comme une ruche d'abeilles.
Nos pères auraient laissé déserts ces passages luxueux qui font l'admiration des badauds et ces galeries du Palais-Royal^ ennuyeuses à force de majesté: ils ignoraient l'art d'errer commodes ombres et de se divertir €omme des Anglais. Ge n'étaient plus de& Gaulois^ mais c'étaient au moins de vrais fils de Gaulois, d'une vivacité toute française^ les lèvres habituées au rire et promptes à la réplique.
Ils se répandaient joyeusement à travers les nombreu ses rues couvertes de la foire et ne croyaient pas déroger à leur dignité en luttant entre eux de lazz's à exciter
Tenvie du célèbre Briodhé. Les saillies fines et mopdantes avaient aussi leur tour ; de plus^ il se glissait parfois au milieu d^elles des phrases de galanterie légère ou sérieuse, pimpantes et badines, ou gravement filées et entrecoupées de soupirs.
Ninon recueillait partout les saluts les plus gracieux ; mais on glosait sur la nouvelle faveur dont le comte était Tobjet.
— Qu'a donc d'attrayant d'Aubijoux T^ngénu, demandait celui-ci, pour avoir de semblables bonnes fortunes?
— Bah 1 disait celui-là, les femmes ont des lubies ; il y a des jours où elles aiment les bétes... Cela repose Tesprit.
— Est-ce que tu en as beaucoup connu..... de ces jours-là, marquis ? ripostait un troisième.
Et les reparties de se succéder indéfiniment.
Pendant ce temps Ninon et d'Aubyoux continuaient leur promenade ; ils avaient déjà parcouru les sept rues de la foire, les rues des Orfèvres, des Merciers, aux Draps, aux Peintres, aux Tabletiers, aux Faïenciers et aux Lingères, et, après avoir passé devant la chapelle où Ton disait la messe, ils étaient arrivés à un enclos réservé. C'était là que Ton avait confiné les cafés, les loges des baladins, des danseurs de corde, des joueurs de gobelets et des montreurs d'ours : toute cette population de bohèmes grouillait, criait et tambourinait à qui mieux mieux.
La foule s'amassait surtout devant la loge de Gauthier-
9B MNON DE LKNCLOS
Giu^uUle qui boufibnnait en ce moment avec un bateleur de fantaisie, Perrot d'Ablancourt. Celui dont on appelait les traductions «■ les belles infidèles & était un grotesque qui avait inanqué-sa vocation. Passionné pour les parades, il s'y mêlait volontiers, ce qui dépitait fwt sa femme, madame la pressente. La scène allait finir : elle roulait sur les inégalités sociales, grave question que Gaulhier-Garguille aimait à traiter, et qu'il enfwinait comme son visage.
— Tous ces gobe-mouches qui nous écoutent, ami Perrot, dit-il avec son franc parler ordinaire, me tara* bustent l'œil avec leurs impertinents habits de velours, leur face épanouie et leurs bras éternellement ballants. Je voudrais voir, dans leurs poches, les mains laborieuses de tous les braves coupe-bourses du Pont-Neuf T
— Allons, maître Gauthier, ne nous fâchons point, répliqua Perrot en terminant. Ce que la Providence a fait est bien fait : chacun son lot. N'a-t-elle pas mis l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre î
Le président descendit de l'estrade, sous une grêle de bravos, et vînt offrir ses hommages à Ninon qui joignit ses applaudissements à ceux de la foule. Elle regagna ensuite sa voiture qui attendait au coin de la rue Princesse et qui eut bientdt atteint la rue des Saints-Pères.
L'hôtel du comte d'Aubijoux était petit, mais coquet, de plus admirablement disposé à l'intérieur. H avait été construit sur un plan fourni par madame de Rambouillet
ET SA COUB. 99
lecture domestiqae^ à la barbe des architectes de profession. Ceux-ci^ hommes de routine^ bâtissaient des demeures inhabitables et barbouillées de rouge ou de tanné. La marquise releva Thôtel Pisani sans leur collaboration. Au rebours de la coutiime^ elle ordonna de mettre de niveau les appartements^ d'exhausser les planchers^ d'ouvrir enfin des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres : voilà pour la commodité et Thygiène. Des artistes furent chargés àe pourvoir au reste^ de peindre diversement les diverses pièces : de là le renom de la a Chambre bleue^ » où trôna si longtemps Julie d^Angennes^ la future marquise de Montausier.
11 y avait aussi une chambre bleue à Thôtel du comte, miniature de Thôtel Rambouillet. Ce fut là que Ninon établit son boudoir: les deux amants y passaient la journée à rêvasser^ en entremêlant leurs cheveux. Mais, au bout d'une semaine^ la monotonie du téte-à-tête se fit sentir. Les heures s'allongeaient démesurément..-.
Cependant, la cour et la ville oubliaientla Fronde pour ne s'entretenir que delà fuite de Ninon. Ses domestiques avaient religieusement observé la consigne donnée et répondaient^ d'une manière invariable^ aux nombreux visiteurs qui venaient demander leur maîtresse et s'enquérir de sa retraite :
— Mademoiselle est partie pour l'autre monde, et nous ne savons quand elie reviendra.
— Comment! pour l'autre monde? dit Brancas anéanti.
100 NINON DK LENCLOS
Mais on n'en revient pas, grand benêt ! ajoula-t-il, en
prenant Pierrot à partie.
— Faites excuse, monsieur le comte... répliqua le valet de pied.
— Fais excuse, toi-même.
— A preuve, continua Piecrot, que mani'zelle d'Aubigné en est bien revenue...
— Mademoiselle d'Aubigné? murmura Brancas eu cherchant ce nom dans sa niéinoire confuse.
— Oui, monsieur le comte, à ce que m'a rapporté, du moins, l'abbé Girault, un homme qui n'est pas sauvage et qui ne rougit pas de prendre du tabac dans la boite d'un laquais. Il aime s causer, et moi qui, sauf votre respect, ne suis pas manchot à ce jeu-là...
— Ah 1 très-bien ! interrompit Brancas, après une réflexion prolongée ; tu voulais parler de l'Amérique.
— Non, monsieur le marquis, pas ça..., c'est VAmertinique.
— La Martinique, imbécile !
— Si ça vous platt, monsieur le comte.
Ce dernier ne poussa pas plus loin les informations, et courut tout d'un trait au Luxembourg, chez d'Elbène, qui perchait au faite d'un pavillon. Il n'y manquait que
— Je sais tout ! s'écria Brancas, dès le seuil de la porte.
— Alors, dit en souriant le chambellan de Gaston, rendez-moi le service de déchiffrer ces vers que m'adresse un poëte allemand.
— Mais je ne sais pas rallemand !
— Pourquoi donc prétendiez-vous tout savoir ?
— Mauvais plaisant ! vous mériteriez que je gardasse mon secret pour moi...
— Voyons, Brancas, fît Charleval, soyez indulgent poiu» notre ami et ayez pitié de nos oreilles béantes... Il s'agit de la fugitive, n'est-ce pas ?
— Oui... elle est en Amérique !
— La belle nouvelle ! riposta d'Elbène, c'est le bruit que se3 gens font courir.
— En douteriez-vous ? demanda Brancas.
— Parfaitement. Je suis sûr qu'elle n'est pas loin.
Le comte d'Olonne l'a rencontrée l'autre fois au bras de d'Aubijoux...
— A la foire Saint-Germain, ajouta Charleval avec un soupir.
— Et d'Ablancourt, continua d'Elbène, les a accompagnés jusqu'à leur voiture qui s'est dirigée du côté de la rue des Saints-Pères... comprenez-vous maintenant?
— Non, répliquai le distrait.
— Cela signifie, mon pauvre comte, dit le poète, les yeux levés au ciel, que Ninon a élu domicile chez d'Aubijoux.
— Mai3 c'est une trahison î elle se doit à ses amis !
— Du calme, mon cher Brancas, répondit d'Elbène, elle ne vous doit rien à vous... avant le premier cheveu gris.
— On crie bien fort îci^ fit ki Mesnardière en ouvrant la porte. De quoi s'agit-il donc 1
— Parbleu ! de Ninon, repartit Charlèval avec une animation qui colora légèrement son visage d'habitude si pâle.
Tandis que Ton mettait le nouveau venu au courant des soupçons éveillés par la révélation de Perrot d'Ablancourt, un domestique à livrée vert pomme parut, un pli à la main.
Les quatre amis échangèrent un coup d'oeil significatif. Ils avaient reconnu la livrée.
D'Elbène prit la lettre qui lui était présentée et, l'ayant rapidement décachetée, la lut en se pinçant les lèvres.
Les trois autres dévoraient du regard d'Elbène et la lettre qu'il repliait avec un soin railleur.
— Vous direz à monsieur le comte, fit-il en se tournant vers le domestique qui attendait, que j'aurai l'honneur de me rendre h son hAtel au jour et h l'heure indiqués.
Le laquais sortit en s'inclinant.
Charlèval, Brancas et la Mesnardière étaient consternés du bonheur de leur ami.
— Vous êtes bienheureux ! dit le premier à d'Etbène ; elle a pensé à vous... car c'est elle, sans aucun doute, qui a conduit la plume de d'Aubijoux.
— Mais il n'est pas question de Ninon là-dedans...
objecta le chambellan avec un grand sérieux. C'est une simple invitation à diner pour demain.
— Il va dtner avec elle ! s'écria Brancas.
— Parlez-lui au moins de nous, ajouta la Mesnardière.
— Je vous promets de Fembrasser pour vous tous. . . si elle est réellement du dîner et si vous êtes sages.
Carronsse*
Le lendemain, entre midi et une heure, d'Elbène rencontra ses trois amis dans la rue des Saints-Pères.
— Vous êtes, dit-il, à ce qtfil paraît, mes très-chers, d'excellents limiers : le vent vous aura apporté Todeur des mets...
— Nous ne sommes pas venus pour nous contenter de Todeur, répliqua le fluet Charleval en se gonflant.
— Ahl
— Il faudra que monsieur le chambellan, ajouta la Hesnardière, nous permette de raccompagner.
— Oui-da ! vous vous invitez vous-mêmes alors ?
— Fi donc ! nous sommes trop bien élevés pour agir avec un pareil sans-façon, répondit Brancas dont la distraction diminuait à mesure qu'augmentait son amour.
— Vous êtes malade, mon bon ; vous raillez presque
comme une personne naturelle.
— Je ne raille point.
— Enfin, vous avez reçu tous trois, comme moi, une
NINON DE LENCLOS ET SA COUR. i05
lettre d^invitation : je vous en félicite^ ou plutôt je m'en félicite. Mon amitié pour vous y trouve son profit-
— Pourtant, objecta Charleval, hier vous paraissiez triompher de Texception qui semblait vous favoriser.
— Je triomphais si peu que je vous offris, en dédommagement^ d'embrasser Ninon à votre intention.
— Si nous étions sages, repartit la Mesnardière d'un air goguenard.
— Voulez-vous me chercher querelle ? Nous ne sommes pas loin du Pré-aux-Clercs... vous n'avez qu'à parler.
— Merci ! fit Charleval, en souriant. Il tire l'épée comme Bouteville et voudrait nous envoyer dîner aux enfers... pour le plus grand profit de son amitié. A d'autres ! nous voici à la porte de l'hôtel et nous allons entrer, ne vous déplaise. J'ouvre le chemin : qui m'aime me suive !
D'Elbène ferma la marche, riant de la précipitation de ce trio d'amoureux. Les femmes n'étaient, pour cet esprit foncièrement sceptique, qu'un passe-temps plus ou moins agréable : il ricanait partout et toujours, jusque dans leurs bras.
Il fredonnait, en montant, un couplet de la chanson faite la veille par l'abbé Laffemas contre la présidente Lescalopier, enfermée à la requête de son mari et par
iOC MNON DE LEINCLOS
arrêt du Conseil, dans un couvent du faubourg Saint* Victor :
Ce fut entre deux et trois
Qu'une voix S'ouït près de Sainte -Croi}L:
Au secours, on m'assassine, On me fourre... on me fourre aux Feuillantines.
D'Aubijoux attendait seul et jouissait sournoisement
de la surprise de ses convives qui n'apercevaient que cinq couverts.
On se mit h table sans explication préalable.
Charleval, Brancas et la Mesnardière mangeaient du bout des dents ; d'Elbène, libre de toute préoccupation, se signalait par un vigoureux appétit. Quant au comte, il faisait les honneurs du festin avec une grâce malicieuse : on eût dit que Tespritlui était venu par le frottement.
Cbarleval ne put bientôt plus se contenir :
— D'Aubijoux, dit-il, vous êtes un charmant amphitryon ; mais, faut-il vous Tavouer ? nous espérions encore plus de vous...
— Quoi donc ?
— Un sixième convive.
-Qui?
— Vous le savez bien, -r- Je cherche vainement.
— D'Aubijoux, s'écria Brancas se levant, la menace dans les yeux, qu'avez-vous fait de Ninon ?
ET SA cour.. 107
— Ce que j'ai fait de Ninon? hélas ! comte, j'en suis réduit, comme vous, à déplorer sa fuite.
— Trêve de plaisanteries ! répliqua la Mesnardière. Prétendez- vous garder longtemps Ninon en charte privée ?
— C'est vous qui plaisantez...
— Je sais tout ! ajouta Brancas, renouvelant le mot de la veille. ^^
— Peuh ! fit d'Elbène, entre deux rasades, il ne sait pas seulement l'allemand !
— Voyons, dit d'Aubijoux, restez assis, Brancas, et causons sans nous trémousser.
— Et sérieusement, repartit Charleval.
— Je demande, répéta la Mesnardière, si monsieur le comte prétend...
— Je ne prétends rien, interrompit ce dernier, sinon que vous satisfaire tous. L'invitation qae vous avez reçue avait pour but de dîner d'abord, puis de nous concerter sur les moyens de retrouver celle que nous regrettons...
— Est-ce sérieux? dit Charloval ébranlé.
— Ninon ne serait pas ici ! s'écria Brancas.
— Mais, riposta la Mesnardière, d'Ablancourt vous a vu monter avec elle en voiture, au sortir de la foire Saint-Germain...
C'est vrai : elle vint même jusqu'à mon hôtel,
curieuse d*en connaître la savante distribution. Cette fantaisie passée, je la reconduisis rue des Tournelles, et j'ignore ce qu'elle est devenue. Quand j'y retournai,
les domestiques répondirent à mes questions ce qu'ils ont sans doute répondu aux vôtres : « Mademoiselle est dans l'autre monde... » Ëh bien ! j'ai résolu de Ty poursuivre... voulez- vous m'accompagner ?
— Avec volupté ! si nous emportons la cave, marmotta d'Eibène à moitié gris.
— Mais TAmérique est grande^ observa Gharleval.
— Bah! fit Brancas, nou^nous la partagerons et, chacun de notre côté, nous battrons la campagne.
— Il s'y connaît, ajouta d'Ëibène en tendant son verre à un laquais.
— Ce sera difficile, mais non impossible, dit la Mesnardière.
— Alors c'est convenu ? demanda d'Aubijoux.
— Parfaitement, repartit Gharleval. Mais où nous einbarquerons-nous ?
— Au Havre-de-Grâce , répondit l'amphitryon : j'y connais un fréteur de navires qui, j'en suis sûr, mettra un bon voilier à notre disposition.
— Va pour le Havre-de-Grâce, riposta Brancas.
— Et à quand le départ ? dit la Mesnardière.
— Il suffit d'un jour pour nous préparer, répliqua d'Aubijoux. Nous pourrons en conséquence nous mettre en route après-demain.
— Est-ce que nous sommes déjà sous les tropiques ? bégaya d'Ëlbène. Il fait une chaleur de tous les diables ! Donnez donc de l'air à la cabine !
Il se mit sur pied avec peine et alla, en titubant.
ET SA COUR. iO»
ouvrir une fenêtre : le soleil était pMe comaie un «oleil de mars^ et la bise^ imprégnée (Tes giboulées du matki^ fouettait le visage à le bleuir. Le pauvre chambellan ne respirait qu'entre deux coups décent.
— Il est plus ivre, que ne Ta jamais été le comte de la Suze de bachique mémoire 1 s'écria Qiarleval.
— Il a pris les devants, ajouta la Mesnardière. Il n'y a que ceux qui ne peuvent plus marcher pour aller aussi vite !
— Je propose^ messieurs, dit Tamphitryon, non dlm^ ter d'Elbène, mais de boire, à la réussite de notrevoyage^ un doigt de ce petit vin d'Avenay, si prisé par Saint- Évremont.
— Adopté à ^unanimité ! balbutia d'Elbène en gam- . bddant autour de la table. Vive le vin d'Avenay!
Il cherchait son verre, et sa main rencontrant un poulet qu'on allait découper, il le lança par la fenêtre.
— En voilà un, dit-il, qui pourra se vanter d'avoir volé après sa mort.
On s'empressa de fermer l'issue par où se seraient envolés tous les plats, et l'on contraignit le- trop brayant convive de reprendre sa place. Puis l'on porta le toast proposé.
Le petit vin d'Avenay était agaçant. Les toasts se succédèrent de telle sorte que tout le monde se trouva bientôt à l'unisson de d'Elbène, hormis d'Aubijoux qui se tenait sur la réserve.
C'était le moment attendu par Ninon, témoin invisible
Mt) NmON DE LENCLOS
de eeite scène /de >a beuverie ». Elle apparut comme la tête de Méduse...
•* Ninon ! fit soudain Charleval^ en secouant sa torpeur comme on chasse un mauvais rêve.
/— Ninoa! répétèrent Brancas et la Mesnardière^ aussi rapidement dégrisés que leur ami.
— Hein? dît d'Elbène,. se frottant les yeux et continuant soii voyage imaginaire. Nous sommes donc arrivés ? Ah ! tant mieux ! Ce coquin de mal de mer me cassait bras et jaiîibes ! Qu^il fait, bon ne plus sentir cet affireux roulis!
Et^ sous prétexte de mettre pied à terre^ il s^en futrouler sous la table où il s'endormit d^un profond sommeih
— Yoilà^ s'écria Ninon^ des Céladons d'a^éable mine !
— C'est votre ouvrage^ répondit Charleval, confus de s'être départira ce point de sa sobriété habituelle.
•^ C'est vrai^ ajoutèrent Brancas et la Mesnardière^ ou plutôt c'est l'ouvrage de d'Aubijoux qui nous a trompés
— J%i été trompé comme vous^ répliqua le comte» Ils étaient tous debout.
Les trois premiers avaient recouvré leur raison^ mais noir leurs farces : ils étaient obligés de s'appuyer sur la table.
D'Aubijoux simulait la même faiblesse.
— Nous vous croyions partie pour l'autre monde, dit Charlevah
EISA COUR. Ml
-^ Et TOUS profitiez de nionii)seiice.....
— Nous buvions au succès des vecberehes que nmis étions disposés à faire pour vous' retrouver.
— Quel excès de déyouenoeat !... Âilms^ dépôutUezvous de ces airs de deuil. J'étûs partie.^ en «Sfii,mm die
voici revenue et je suis heureuse que )e hasard m'ait
conduite ici, puisqu'il -me procure le plaisip de vous voir dans un pareil état.... Vous me donnez une nouvelle preuve de tendresse dont je suis fière. Ah ! ah ! ah f qu'ils sont drôles ! je veux leur témoigner toute ma satisfaction... en vidant avec eux un verïe de ce petit vin d'Avenay qui leur a tourné la tête.
— Vous, une buveuse d'eau ? demanda Charie^i.
— Vous avez bien oublié, mon ami, votre eau de pcfor let. Je ferai comme vous.
Les domestiques remplirent les verres et une rasade générale s'ensuivit...
Elle s'achevait lorsqu'entra le bailli du faubourg.
Ce quartier était alors soumis à Fa juridiction de l'abbé de Saint-Germain des Prés.
— Messieurs et mademoiselle, dit-il d'un ton solennel, vous allez avoir à vous défendre d'une imputation des plus graves qui a été formulée contre vous. Tout àlTieure, le respectable curé de Saint-Sulpice passant devant l'hôtel, les reliefs d'un poulet, lancés dans la rue, tombèrent sur lui et faillirent le renverser. Il chancela sous le coup...
— Le maladroit! interrompit Ninon d'un air confit.
412 NINON De LENCLOS
— Prenez garde, mademoiselie, d^empirer votre fliiaation ! Traiter ainsi- ce saint homme !
— Mais je parlais du volatile.
-^ Je .Gontinue. Le digne curé a été se plaindre à qui de (koit. Vous êtes accusés du fait que je viens de rapporter et de plus du crime d'assassinat... Les cris de détresse de deux viotimés que Ton égorgeait ont été entendus...
-T- il n'y en a qu'une, Qt Ninon avec un grand sérieux. Regardez plutôt sous la table.
— » Je note l'aveu, repartit le bailli eu portant ses yeux sur d'Elbène. Mais j'omettais, Dieu me le pardonne ! un autre délit... que dis- je? un autre crime... Vous avez foulé aux pieds les lois divines et humaines ! Vous n'avez pas craint de manger gras un vendredi saint !
-r Un vendredi saint ! s'écrièrent Brancas et la Mesnardière consternés*
L'apiour avait fait perdre la mémoire à leur dévotion.
— Ces deux messieurs^ ajouta ironiquement l'homme de justice, voudraient prétexter d'un oubli... impossible. Le vendredi saint ne s'oublie point !
— ; Monsieur le bailli, dit Ninon, avez-vous fini de remplir votre mission ? Je vous avertis que vous n'êtes pas amusant !
— Je ne suis pas amusant ! Ah ! je ne suis pas amusant !... Vous osez joindre l'insulte à l'homicide et au mépris de la religion !
— Grossissez, tant^qu'il vous plaira, votre acte d'accu-
ET SA COUB. 118
sation. Mais rien ne m'empêchera de vous répéter que vous êtes moins gai que Gros-Guillaume...
Le bailli était violet de rage.
— Monsieur^ dit d'AubJjoux en s'avançant^ je vous charge de déclarer à ceux qui vous envoient que je prends sur moi la responsabilité de. tout ce qui s'est palB^ ici. . . dans mon hôtel.
— Vous ne pouvez pas^ monsieur le comte^ répliqua le bailli^ détourner sur vous seul le cours de la justice. Ghacuù aura sa part^ vous comme lès autres.
Et il sortit en proférant d'épouvantables menaces*.
Au même moment d'Elbène se redressait sur ses jambes encore mal affermies^ et entonnait d'une voix enrouée le dernier couplet de la chanson de Laffemas :
Les recors et les sergents
Sont des gens Qui ne sont point obligeants.
Pour gagner pinte ou chopine, Ils TOUS four ils vous fourrent aux Feuillantines.
— La victime ressjasdte ! fit d'Âubijoux.
— Sa chanson est de circonstance^ ajouta Ninon. Le bailli veut gagner quelque bonne pinte... n^ais je le défie^ lui et les Feuillantines !
— Henjs, Ninon! s'écria d'Elbène, s'approchant et se frappant le front. Ah ! je me raiq[>elle... j'ai mission de vous em]:)rasser pour Brancas^ Gharlev^ et la Mesnardière.
114 NINON DE LENGLOS
— Mais ne sont-ils pas là ? répondit-elle^ les montrant de la main.
— Les sournois ! ils se cabhaient.
Gharieval s'efforçait de ramener le calme dans la conscience troublée de ses deux amis qui larmoyaient dans un coin^ le vin d'Avenay aidant. Le poète n'était ni un incrédule ni un croyant: il comprenait jusqu'à. un certain point leurs remords, mais ne les partageait pas.
— Le mal est fait, disait41 avec bonhomie; nous devons le réparer, sails aucun doute, mais Dieu n'a jamais
■exigé que le Repentir allât jusqu'au désespoir...
D'Elbène intervint et demanda le mot de cette lamentable énigme.
— Bah ! fit-il^ lorsqu'on l'eut mis au courant, ce n'est pas la mort qu'un péché mortel ! Il y a même des gens qui ne vivent que de ça.
On entendit monter.
— Voici probablement, dit Ninon à d'Aubijoux, messieuïft les recors qui viennent relever le cadavre de d'Elbène...
— Mon cadavre ? s'exclama celui-ci.
— Eh ! oui, mon cher, vous n'ôtes plus que feu d'Elbène... et nous sommes tous accusée de vous avoir assassiné.
— Ah! ce ne serait pas délicat... si vous aviez abusé du sommeil lie l'innocence.
La porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage au duc de Candale et au marquis de Mortemart.
ET SA COUR. li«
— Vous l'aye^'éduippé beHe ! s'écna le premier. *
— On préparait déjà les instruments de tortare^ ajouta le second,
-*- Et qui nous a sauvés ? demanda Ninon.
— C'est Candale^ dît Mortemart en s'inclinarit.
— Non, c'est Mortemart, répartit Caudale en s'inôlînant à son tour. - n
— Contez-nous.le cas et nous jugerons.
— Nous cheminions tranquillement, reprit le duc, devant l'abbaye de Saint-Germain des Prés, lorsque nous aperçûmes sous le porche une masse de populaire^ au milieu de laquelle s'agitait un bailli. Nous nous avançons... L'orateur racontait comme quoi le curé de Saint-Sulpice avait couru les plus grands dangers parle fait de la dinde truffée que vous savez.
— Ah ! interrompit Ninôn^ le poulet a pris de l'embonpoint.
— Je rapporte fidèlement les c^osesi.. Il parlait de sang répandu à flots et jurait avoir vu à Thôtpl d'Aubijoux un monceau de cadavres sous uneta);)le...
— C'était moi, dit d'Ëlbène :- je faisais comme le poulet.
— H indignait le populaire avec cette diable de dinde^ mangée un jour de vendredi saint, et se disposait à monter chez l'abbé reproduire son récitj en rembetlissant encore... Mortemart me dit alors : «H faut le devancer : je connais l'abbé, je vais parer lé coup, b fit
aussitôt dit; aussitôt fait. Le bailli Arriva quand Paoquittement était déjà prononcé. <
-^ Non pas, répliqua Mortemart, il n'a été prononcé que lorsque tu eus frotté les épaules du bailli^ en disant à Tabbç : « JFrotte-t-on ainsi les honnêtes gens ? — a Non, riposta Tabbé. » — « Eix bien ! ajoutas-tu, s'il y a quelqu'un de condamné, c'est le bailli. »> Et l'abbé de rire, et no^s de rire plus haut.
— Et le bailli ? demanda Ninon.
— Il s'est enfui, comme viennent de faire Brancas et la Mesnardière.
Gharlevkl branlait la télé en souriant.
— Ils sont allés, dit d'Elbène, expier quelque partie... la dtnde qu'ils avaient sur le cteur.
— Qu'ils la digèrent en paix I reprit Ninon. Quant à nous, il nous reste à remercier nos deux sauveurs...
— C'est juste, fit d'Aubijoux.
— Ne vous pressez pas trop, comte, répliqua le duc. . . "car nous avons un grand sacrifice à vous demander...
— Paï*lez.
— Le sacrifice concerne aussi Ninon.
— Parie», répondit-elle, j'y souscris d'avance en témoignage de ma gratitude : je crains peu les robes noires, mais leur contact me^ répugne et vous me l'avez épargné.
r-^ Vous n'ignovez p#s, répartit Caudale, la profonde tristesse que le vide de l'hôtel des Tournelles; a causée dans toutPjaris... eh bien ! nous demandons, avec tout
ET SA COUn. 117
Paris^ que ce vide soit rempli... Puisque nous avons retrouvé Ninon^ il est de notre devoir de la rendre à sa cour qui la réclame. . . Vous êtes libre de Tairoer^ d'Âubijoux^ mais non de la clottrer.
Le comte soupira en regardant Ninon.
— Je m'^étais cloîtrée moi-même, dit-elle.
— Qu^importe ! continua le duc. Il faut déchirer votre voile .. Vous occupez dans, le monde une place qu'il ne vous sera donné de déserter qu'à la mort... Vous n'êtes pas une femme, vous êtes la femme 1 Et, comme suprême parangon de grâces et de beauté, vous vous devez à Tadmiration de tous.
— Éteignez votre encensoir, mon cher Candale, repartit Ninori ; il brûle en pure perte... Je n'aime pas les parfums... Vous m'avez demandé un... sacrifice, j'y f\ souscrit tout d'abord; maintenant que je le connais, je m'y... résigne. Aussi bien, ajouta-t-elle en aparté, la compagnie' de d'Aubijoux commençait-elle à me paraître une solitude à deux.
Candale, Mortemart et Cbarleval remercièrent chaleureusement Ninon de la résolution qu'elle venait de prendre.
Quant à d'Aubijoux, il maudissait le service rendu. Sa physionomie éplorée attendrit d'Elbène qui lui glissa cette consolation dans l'oreille :
— Comte, tout n'est pas perdu, puisqu'il vous reste le petit vin d'Avenay... et moi pour... vous consoler.
Et il vida une dernière rasade.
Anne d'AvtHelie. ^ Bets et lât * Roebefoncavld. ^— *
M* de Ijenclos*'
La cour el la ville forent bientôt instruites du retour de Ninon dans son hôtel. On s'y rendit en foule. Frondeurs et Hazarins.
Parmi ceux-cise faisaientiienoarquer PalluaUi Duplessis- Praslin, Brienne et Servien. Les autres étaient représentés par la tête du parti, Condé, Turenne, Vendôme, d'Hoequincourtj Grammont, Retz et la Rocliefoucauld. Venaient ensuite Saint-Évremont, qui détestait le ministre, mais regrettait Saint-Germain^ et Sarrazin, secrétaire xlu prince de ContL
Il est inutile de mentionner au nombre des visiteurs les plus empressés, Charleval, Brancas, la Mesnardièr^ et d'Elbène. Le vendredi saint était oublié, ain^ q^e le vin d'Avenay.
D'Âubijoux boudait rue des Saints-Pères» n'imitant
pas le noble exemple de ses. prédécesseurs, Hiossens,
d'Andelot, Navailles et les autres, amis fidèles d'une infidèle maîtresse.
Caudale et Mortemart avaient^ dès le même jour^ rétabli la reine sur son trône.
Placés^ le premier à sa droite^ le second à sa gauche, ils recevaient, avec une modestie enjouée^ les actions de grâce des^ courtisans... .qui ôtaient> leur masque à la porte. i
Il n'y a. plus d'autre reine que Ninon. ,La superl)e Anne d^ÂUtridi,e n^est à cette heure que la^ feilime d'Uncardinal, el^ d^un cardinal dont la tête est miâd à prix. .
Quelle gaerre que la fronde ! guerre de coliilons et de robe& noires ! Le parlement^ qui refusait d'€Bregis*> trer les édits de Mazavin,. avait' pour complices les duchesses de Chevreuse, de Loi^guevilleet de Honlbazon.
Madame de Longueville menait ^ondé, son frère, la Roch^oucauld, son amant en titre, et Turenne, son amant en perspective. Celui-ci était, en même temps, sous le cliM[*me d'une g^itille couturière de là rue des Petits-Champs. ■ ^
Madame de Montbazon poussait Beauforl et d^Hocquincourt, leis très-bumbles esclaves de l'opulence de ses charmes.
Enfin madame de Chevreuse, l'étemelle intrigante^ agitait Retz qui ne demandait qu'à se remuer et qui était pour la régente une manière d'épouvantail. Cependant Anne d'Autriche repoussa l'étrange proposition de l'abbé Fouquet qui s'était offert de tuer le coadjuteur et de le saler après*
Scarron, Blot et Marigny mettaient le feu aux poudres
lîO NINON DE LENCLOS
avec leurs satires pétiUatites dé verve. Ils étaient secondés par une légion de poètes ardents à la besogne. Le vaudeville faisait plus de bruit et de mal que le canon.
Ninon^ dominant tout, frondait la Fronde et le Mazarin.
Ce spir-là^ le gros des visiteurs écoulé^ ^lle s^amusa de la mine embarrassée de la Rochefoucauld et du coadjuteur^ arrivés les^ derniers*
La Rochefoucaidd était d'une orgueilleuse timidités II se méfiait de la par^f^le et n'allait de franc jeu que la plume à la main. Il n'avait de cœur ou plutôt de courage que sur le papier.
Retz^ petit et laid^ avait l'air gêné des myopes et des rêveurs. Il voyait et entendait de travers. L'enveloppe était menteuse : elle cachait un raffiné des plus adroits. Mais l'habile duelliste t^ait gauchement d'ordinairei le dé de la conversation f son esprit , si vif et si mordant^ sommeillait pi^esque ^toujours. L'amour seul lui enlevait ses préoccupations : il s'y adonnait avec la fougue de son double caractère d'homme d'égli^ et d'homme de guerre. Un jour^ Joly^ son confident^ lui reprochait sa vie licencieuse :
— Mon pauvre ami^ réponditril^ tu perds ton temps à me prêcher. Je sais bien que je ne suis qu'un coquin ; mais^ malgré toi et tout le monde^ je le veux étre^ parce que j'y trouve du plaisir.
— Abbé, lui dit Ninon ^ quelle mouche vous avait donc piqué l'autre fois^ que vous vous disposiez à étran* gler madame de Guéméniée?
ET SA COUR. lïi
— Quelle mouche? fit-il en se grattant l'oreille., v Ah! oui... c^était la mouohe de la jalousie.
— Fi! distrait comme vous Têtes, c^est bien à vous dé malmener une femme pour une... distraction.
— Une distraction?... ah! je n'y étais plus... Vous habillez les choses d'une telle sorte...
— Hais on prétend que madame de Guéménée vous a fait payer cher Tempreinte de vos doigts sur son cou....
— Cest^vrai: elle m'a gracieusement envoyé un chandelier à la tête...
— Ah! ah! ab ! et <ju'est-il advenu de cette prise de corps? Onl prétend aussi que vous vous êtes enfui dans le g^ron de madame de Chevreuse...
— Rien de plus authentique... et j'y ai rencontré monseigneur Bertrand de Chaux.
— Seul?
— Ah! pour qui prenez- vous la duchesse? Elle n'est pas d'humeur à se contenter de si peu...
La rêverie de Gondi s'était évanouie.
Ce fut le tour de la Rochefoucauld d'être interpellé. Il n'était alors que prince de Marsillac.
— Prince, dit Ninon, je vous garde rancune..»
— Pourquoi , mademoiselle ? interrompit - il , tout étourdi de cette brusque déclaration de guerre.
— On vous prête un mot qui n'est pas d'un honnête homme...
— Quel mot?
m M.NON DE LEXCLUS
— « La galanterie est le moindre défaut des femmes galante^, b
— Je m^avôue coupable^ mais mais madame de
Montbazon est de moitié dans ma faute , répKqua le prince en promônaiït antour de lui des regards inquiets.
Il s'assurait du départ de d'Hocquineourt.
— • Que fait là madame de Montbazon?
— C'est la duchesse qui m'a inspiré...
— Vous sonnez la retraite, prince, en décochant traîtreusement une flèche empoisonnée... Les absents ont toujours tort, n'est-il pas vrai ? C'est commode, mais ce n'est pas généreux. Ayez donc le courage de vos maximes ! Je ne prends point le change et donne au mot toute sa portée. Je fais plus, je me l'applique. Ah! la galanterie
est le moindre défaut des femmes galantes A ce
compte, je dois nlier sous le faix !
— Vous êtes la reine , vous ! riposta Marsiliac, rééditant la fameuse réponse de Bassompierre à Marie de Médicis.
— Voilà que vous vous enferrez, prince. Vous ypus blessez avec l'esprit des autres. Contentez-vous doue de celui que vous avez reçu en ^partage, et montrez-le. Voyons, raisonnons ensemble: Qu'est-ce que la ga^ lante^fie? . ;
— C'est.. é un complet abandon de soi.
««* On dirait que vous définissez la dévotion*.*
ET SA COURt 123
— N'est-<ie pas lamémechose^.à cette différence près qu^ici Dieu prend la place de rhomme?
— Écartons la religion qui n^est pas en -jeu^ et revenons au point en litige. Vous n'avez rempli qu^uiœ partie de votre tâche ; définissez maintenant la fenune. galante.
<-— La femme galante eA««. eelle^qui se livre...
— Mon cher prince^ repi^itgaiement Ninon en^rinterrompant^ je vois qu'il fiE^ut que je vous délivre... car vous ne pourriez sortir de la {HÎson où vous vous êtes enfermé vous-même. Le père André a dit : a II n'y. a pas seulement des Madeleines^ il y. a mmà^Maddeim. x» Eh bien! il ne faut pas aller chercher plus loin... Je suis une Madeleine et vous êtes des Madeleins, vous> Marsillac^ et vous ^ -Retz... Ne vous en défendez pas^ Tabbé : saint Augustin est votre excuf^^ car il a été longtemps un grand Hadeleih. .
— Je ne m'en défends pas, repartit le coadjuteur.
— Permettez-moi> mademoiselle, dit Marsillac s^enhardissant, permettez-moi d'ajouter que ce qui se trouve le moins dans la gaiaiiterie, c'est de l'amour 4
-^ N^est-ce pas madame. de^LongueviUe qui vous a inspiré cette autre maxime ?
— Bien touché l fit Retz.
— Madame la duchesse , cûntimia Ninon, n'aimeraitelle que la Fronde?
— Elle ne déteste pas les frondeurs, répliqua fiituitement le pr\fice.
iSA NINON DE LENGLOS
-— Prenez garde ! monsieurde Longueville est aussi un frondeur.
— Oui, mais c'est un mari.
— Et vous?
— Marsillac estun frondeur frondé, répondit le coad« juteur en riant. Allons^ prince, ajouta-t-il, décampons au plus vite... Ninon nous abattus et nous battrait encore. Conservons-nous pour le Mazarin !
— Mazarin vous jouera tous par-dessous jambes. •• U est Italien, et, de plus, il est seul. Vous n'êtes, vous, qu'une bande d'étourneaùx î Tandis que vous voltigez de çà de Ià> divisés et incertains de la route à suivre, l'Italien combine sa défense et la mène à bien, sans qu'aucune pensée vienne traverser la sienne...
— Ninon est mazarine, dit Harsillàc ressuscité.
— IJîinon est Ni#on, réplîqua-t-elle.
— Parti neutre, dit Gondi. Vous compterez les coups qui se donneront des deux côtés... (
— Je vois d'avance les traces de ceux que vous recevrez.
— Agréable pronostic ! reprit l'abbé ; nous sommes trop polis pour vous démentir; mais l'avenir ,se chargera de ce soin.
— L'avenir sera aussi poli que vous.
— Allons donc nous- faire battre, puisque notre sort est de mordre la poussière, repartit le prince en entraînant Retz qui ne paraissait plus disposé à sortir.
— Je souhaite, dit Ninon sur le seuil, qi:^ l'abbé ne
ET SA GODt<. 125
perde pas dans la mêlée le chapeau qu'il amUtionne^ et que MarstUac y péché d'excellentes maximes sur l'horreur des guerres civiles et sur T^mour des duchesses.
La porte était à peine close qu'elle se rouvrait bruyamment. ^
— Mon père!.
— sLui-môme/en chair et en os et la tète sur ses épaules, n'endéplaise à feu Richelieu ! s'écria gaiement M. de Lenclos.
Et il embrassait sa fille avec la plu^ wre tendresse.
— Enfin! vous voici de retour... Mais je veux vous gronder de m'avoir laissée si^ngtemps âans nouvelles...
— Je n'ai pas de secrétaire.
— Est-il besoin de secrétaire pour écrire un mot à sa fille?
— Non, quand on sait écrire.
— Mais...
— Je savais, mais j'ai désappris. L'exil porte conseil :
Je me suis dit un jour qu'un bon gentilhomme ne doit tenir d'autre plume que son épée, et j'ai juré de ne plus me salir les doigts. Nos aieux auraient rougi de noircir du papier.
— Il parait, interrompit Ninon* en souriant, que les pères font comme les enfants, quand ils sont pris en faute : ils se blottissent derrière quelque méchante raison. •) ■
— - Tu me manques' de respect, Ninette.
— C'est vous qui manquez de respect à votre fille...
«6 NIMON DE. LENCLOS
mais ne parlons plus de cela et diteiahUioî oe que vous avez fait depuis tantôt seize ans que vous êtes parti.
— J'ai supporté avec assez de patience mon exil qui. a fini^ comme la captivité de Bassompierre^ à la mort de Richelieu. Je m'étais retiré en Hollande ."^pourquoi? Dieu rignore peut-être. Je n'ai pas la prétention., d'en savoir plus que lui^ donc j'étais en HoQande. C'est un pays dont les naturels sont des outres remidieô de bière. Pouah! l'affireuse boisson ! Je résolus de les en déshabituer... Us se fàohèrent^ je As comme eux et^pour tuer le^ temps ^ j'en tuais quelques-uns. C'était d'srilleurs un moyen de m'entreténir Jf. msin* Aussi revins^je en France^ alerte comme devant; mai^ depuis mon retour j'ai été d'une sagesse exemplaii^e. Je a'avais pas envie de retourner en Hollande. Confiné dans le Languedoc par ordre d'il signor Julio Mazarùu, je me .résignai à vivre comme un fainéant^ l'épée au fourreau. Mais voici de la besogne qui se prépare et je viens travailler...
— Je m'ea doutais !
— Elle s'en doutait! cette petite-là connaît son père comme si elle l'avait..» Mais^ dis-moi^ je suis sans doute chez une frondeuse?
— Vous. êtes ehee voti^ fillé««,
— Hum! hwm ! est-ce quetu serais pour le Masarin? }e viens pourtant de rene^Qirer dans lesnese/etors Qondi et MarsillaC; deux frondeurs acharnés...
— Qui m'onitrouvée trop frondeur. r ..
.. •^. Ah! je comprends ; tu r^I^esto^ letiuomle^..
ET SA COfJfl. 1«7
— Hélas! oui.
— Blàraerais-tu ton père d'avoir pris parti contre TItalien?.
— Hélas! oui.
— Très-bien! mais que .dis-tu du Mâzarin?
r— JePestime...
— Oh! oh!
— A sa juste, valeur ; je le méprise. Hais je le tiens pour plus habite et prus fort que tous ses ennemis réunis.
— Corbleu! c'est ce que n.ous verrons.
— Je voudrais bien vous, voir, rapi, regagpey le Lan- «ue^oc. ' ,
— Elle voudrait me voir au diable !
^ — Non, à. votre poste.
— Mon poste est h Paris : si ce n'est ton sentiment, c^est le mien. Ne t'ai-je donné toute liberté que pour que tu envahisses la mienne)
— Oui, mon père.
— Folle ! mais regarde done ma barbe grise4
— Je regarde vos actions.
— Ah ! peur le coup, je vais me ficher...
— C'est impossible ! s'écria Ninon en lui fiaisant de ses bras un collier.
^ Câline 1
— Fâchez-vous maintenant.
— Il faut que je te dévore, dit M. de Lenclos ea l'embrassant. Mais, ajottta-t-3, causons un peu de (oi.Où en sommes-nous de nos amours, mademoiselle ?
lis NINON DE 1/ENGL08
— Beaucoup m'ont aimée et j'apprends à aimer/ C'est difficile.
— J'ai eu cette fantaisie-là^ mais cela te passera comme à moi. Attaquons \m autre point : où en est la petite fortune que je t'ai laissée?
— le puis mettre à votre disposition deux mille écus d'économie.
^ — Parfait! j'applaudis sans accepter. J^'ai aussi dfs économies que j'allais t'offHr et que je t'offre encore.
— Vous me permettrez.de refuser.
— Nous parlerons de ceci plus tard. Mais d'abord que je te fasse compliifient de la sagesse que tu gardes au milieu de tes folies. .. On n'est heureux«qu'à la condition d'être libre et l'on a'est libre qu'à la condition de n'avoir pas besoin du voisin* L'argent^ a dit un chancelier d-Angleterre^ est un bon domestique^ mais un mauvais maître. Ne l'aie jamais pour maître!
— Je n'en reconnais point.
— Pourtant tu en cherches un.
— Comment donc?
— Aimer n'est-ce pas cesser dfe s'appartenir?
— C'est vrai^ mais je veux en faire l'expérience...
— A ton aise ! tandis que tu apprendras à aimer^ moi j'apprendrai à fronder... Oh ! oh! voilà minuit qui sonne.
— Vous partez ?
— Je ne vais pas loin*. • pas très-loin^ damoins^au petit Archevêché. Gondi a voulu être mon hôte.
— Pour vous avoir sous la. main.
ET SA GOlffu 129
— Je le crois, mais j'ai accepté le logis par le ipéme motif. Au revoir, Ninette !
— A bientôt, je Tespère.
— A bientôt.
M/hétél Commode.
Lasuccessioaded'Aubijoux ouverte^ d'Émery se présenta pour la recueillir.
L'intendant des finances^ après avoir fait goûter à Coulon les douceurs de la paternité^ s'était énamouré de Marion Delorme^ et^ de Timpasse de Guéménée^ voulait sauter à la rue des Touraelles.
Ce gros homme était un rusé coquin et^ pour ce^ avait été pendu sous le règne de Louis XIIL.. Voici comment. Trésorier de Targenterie chez le roi^ il y puisait à pleines mains : un tel sans-façon souleya les scrupules d'un complice honteux^ M. de Souvré^ troisième maître de la garde-robe^ qui coupa court aux rapines en les dénonçant. Averti à temps, Particelli (c'était le nom que portait alors d'Émery) alla trouver M. de Rambouillet, grand-maître de la garde-robe.
— Monsieur, lui dit-il, je suis perdu si vous ne rae sauvez : M. de Souvré a tout avoué et demandé pardon au roi. M. de Marillac, garde des-sceaux, a décerné une
commissiOA à uq maître des requétes^ison parent^ pour informer contre moi. ^
M. de RaBQboaillet se rendit chez ce dernier à l'instant même et s'étonna qu'on ei^t osé empiéter sur sa charge. Des répliques vives s'ensuivirent : le marquis se laissa emporter jusqu'à menacer de coups de bfttonson contradicteur.
— Je vais dépécher un courrier à la cour^ s'écria le maître des requêtes furieux.
— Et moi aussi^ repartit M. de Ramboui)let> nous verrons qui aura raison.
Le roi était à Lyon.
Particelli mit en campagne un courrier qui gagna sur l'autre une journée. Séduit par la spirituelle et rapide défense du trésorier^ Richelieu l'avait innocenté^ lorsqu'arriva le lourd factùm du maître des requêtes... Le grand ministre avait un faible poui; les fripons d'esprit.
Mais l'affaire s'était ébruitée. Particelli tenta vainement d'escalader la place de maître, des comptes. En revanche^ il devint peu de temps après secrétaire dû conseil.
Lorsque Richelieu le présenta au roi pour la charge d'intendant des finances^ il ne tarit pas d^éloges sur son protégé: ,
— Eh bien 1 fit Louis XIII^ mettez-y ce M. d^mery. On m'avait dit que ce coquin de Particelli y prétendait.
— Ah ! Sire^ Particelli a été pendu ! répliqua le cardinal avec un haussement d'épaules imperceptible^
Donc d'Émery apportait à Ninon ce qui manquait au naïf (l'A ubijoux^ lequel avait paru un moment prêt à sortir de sa coquille, puis s^y était replongé de plus belle. Le niais, en toutes choses, n*est supportable qu^àutant qu'il fait rire ; et d'Âubijoux faisait bâiller.
— Vous. êtes affreusement gros, dit Ninon, à première vue, au surintendant.
— Je le confesse, répondit-il sans se démonter, mais je suis encore plus léger que gros.
— En vérité !
— Je suis d'une inconstance sans égale...
-Ah!
— Vous connaissez Coulon ?
— Oui ; après ?
— Il voulait me retenir chez lui, où m'avait implanté le prieur Camus.; mais madame Coulon manque de gaieté. . . Cafnùs m'a indignement volé : je croyais trouver une femme aussi appétissante d'humeur que de corps, et je suis tombé sur une niaise qui rendrait des points au duc de Beaufort lui-même.